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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
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MessagePosté: Lun Jan 10, 2011 7:36 pm 
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Il parait que c'est le patron...
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Inscription: Mar Juil 20, 2004 9:58 am
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Localisation: Bordeaux
Durant mes années d'hypokhâgne et de khâgne, la confrontation quotidienne avec les grands chefs d'oeuvre de la littérature m'a souvent inspiré, et j'ai réussi à commencer plusieurs grands projets (deux pièces de théâtre, par exemple)... Toutefois la plus grande partie de ma production était moins ambitieuse et moins sérieuse aussi, et je me retrouve aujourd'hui avec des Carnets au grand nombre de pages... Cacoethes scribendi est une fiction parodique, un texte d'amusement, pas autobiographique ni autofictionnel comme une grande partie de ces Carnets (d'autres extraits sont disponibles sur mon site internet). Il y a plein de références littéraires dedans. Si cela vous intéresse, voici déjà le début :

Cacoethes scribendi

O superi ! Quis me vivit dementior alter ?
Hoc sequor, hoc cupio, quo pereo assiduo.

« Ad puellam », Carmina amatoria et ludicra
André Krzycki

Lecteur aimable et imprudent, si tu savais dans quel extrême péril tu viens de t’engager, en ouvrant ce volume, en tournant cette page, en posant tes beaux yeux sur ces lignes damnées ! Mon pauvre ami, que je te plains ! Tu t’apprêtes à passer, après moi, sous la juridiction, sous la triste domination, sous l’infâme pouvoir, d’une sorcière pictavienne appelée Goêtis. « Quoi !? » Oui, tu as de quoi être étonné ; libre à toi, pour l’instant, de me prendre pour un chleuastophile, pour un fou, pour un bonimenteur ; mais de grâce, lis du moins mes mises en garde et mes avertissements. C’est à cause des incantations de cette magicienne que je me suis retrouvé à écrire ce torchon, et, pour s’assurer sur le plus d’individus possible un empire durable, elle a étendu sa puissance à quiconque le lirait. Je te prie de me croire, et de te méfier ! Si tu veux échapper à la noire attraction de cette enchanteresse, il est encore temps – peut-être. Force-toi sur le champ à ne jamais plus poser ton regard sur ce chapitre-ci ; ou bien jette carrément le livre, je ne t’en tiendrais pas rigueur ; car que valent mes maigres talents face à la préservation de ta santé mentale ! Si tu t’estimes de taille à résister, songe que Goêtis aime à illusionner ses proies, à leur faire estimer qu’ils sont bien protégés, pendant qu’ils se perdent ; si tu te sens déjà saisi par son charme, eh bien, continue, et prie pour qu’à la fin de ta lecture cesse l’envoûtement. Que tu t’en sortes serait pour moi une petite victoire ; car mon propre sort est fichu : la magicienne me tient depuis trop longtemps dans ses rets pour qu’il reste un espoir. Et maintenant je dois, étant contraint par ses maléfices, te faire récit, dans le genre des fables poitevines, de ce qui m’est arrivé. Apprête-toi ! Car c’est une infâme cacophonie qui va tambouriner sans répit tes oreilles ; c’est un flot de boue qui va recouvrir tes hémisphères cérébraux ! Ils te répugneront, sois-en certain, à moins que tu n’affectionnes déjà le style calamiteux sur lequel Goêtis m’a bloqué. Songe qu’au moins tu apprendras à la fin d’où vient ma cacoethes scribendi. Vaine récompense, diras-tu, pour une si dure épreuve ; mais peut-être cet étalage d’absurdités servies par un style médiocre te causera quelques esclaffements : n’oublie pas, alors, de me les faire partager, pour amoindrir ma peine !

Chapitre 1 – Satyriasis

L’amour ! L’amour est la source de tout mal, du moins dans cette histoire ; et tu vas voir pourquoi.
Il y avait dans ma classe une certaine Joséphine Biondetta. Je suis incapable de te la bien décrire : je n’ai pas ce talent. Je me contenterai de te donner clichement quelques indications sur les effets qu’elle produisait sur la gent masculine. Sache que la première fois que nous voyons cette déesse, nous autres garçons cessons de respirer, oublions le langage, et poussons des grognements d’admiration semblables à ceux d’un porc. Le monde environnant s’efface : seule demeure, comme éclairée de l’intérieur par sa propre beauté, cette femme aux traits irréprochables. Du reste, envoûtés que nous sommes par ses rares attraits, et son regard empriapeur, nous la suivons sans cesse, nous l’espionnons de loin, nous cherchons ses faveurs en toutes occasions. Elle revient du supermarché d’à-côté, portant un sac qu’aussitôt l’on veut croire un peu lourd ? Une foule de prétendants surgit à ses côtés ; on s’arrache le sac ; on veut tant lui rendre service, on veut tant s’illustrer, on se bat tellement dans cette noble visée, que le sac se rompt, que ses courses gisent à terre ; tout le monde, finalement, emportera quelque chose dans sa chambre, mais personne ne recevra le baiser espéré ; et elle, malgré cette débandade, elle ne peut qu’être flattée de tant d’admirateurs, si prompts à se faire valeter. Elle a manqué un cours, et veut le rattraper ? Trente garçons se précipitent aussitôt vers la photocopieuse, brandissant chacun des notes rédigées avec un soin surprenant ; et elle reçoit trente fois les mêmes de mains tremblant de cet ardent désir qu’elle se plaît à leur refuser. Elle a laissé un peu trop voir ses seins merveilleux ? Tous les yeux masculins s’y tournent sans attendre ; le professeur a du mal à poursuivre son cours, et tente sans succès de détourner les siens ; les petites copines rappellent à l’ordre celui, infidèle, de leurs petits amis, à l’aide de vigoureux coups de coude répétés : il en faut beaucoup pour qu’elles y parviennent, et ce n’est pas avant que leur ami leur aura fait tout autant de caresses, qu’elles oublieront l’outrage. Elle va à la piscine ? Nous saisissons n’importe quel prétexte pour l’y accompagner ; et lorsqu’elle quitte le bassin – par tous les dieux ! – c’est Vénus anadyomène qui paraît devant nous, coiffant ses cheveux en un geste délicat. Bref : pour l’amour d’elle, un rustre astorge se serait fait mirliflor, et un gracieux muguet, brute musclée. Et moi-même, qui me donne pourtant l’air de tenir pour minime l’importance du corps, j’étais subjugué. Lorsque je n’étais pas astupidé par la vue de cette Aphrodite, j’écrivais des poèmes, en français, en vieil-anglais, en italien, en quenya, en grec et en latin, pour célébrer sa beauté ; je l’appelai ma Chloé, ma Luthien, ma Callirhoé (et je crois bien l’avoir désignée sous tous les prénoms des beautés de la Culture) ; elle restait, à mon égard, froide et muette. Alors, délaissant thèmes et versions grecs et latins, à mes heures perdues, je déclamais élégiaquement le fameux « Sonnet » d’Arvers :

SONNET
Imité de l’italien

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère ;
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas ;

A l’austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas .

Ah, lecteurs ! Je me disais sans cesse que ce serait, une fois encore, un malheur lamentable, que cette folle recherche de son affection ; mais je ne pouvais retenir mon ardeur, et même l’historique piteux de mes accumulis d’échecs ne me dissuadait pas de continuer, malgré tout, comme je l’avais, un jour, écrit dans un torchon, au sujet de l’amour :

J’ai toujours désiré sans jamais recevoir
Eternel rebuté, cette aimable victoire ;
Maintes fois j’ai tenté, maintes fois j’ai failli,
En amant obstiné, par l’espoir abêti :
M’approchant d’une belle je récitai des vers
« Oh ! Que c’est beau ! » dit-elle tout en pensant je crois
Que j’étais soit vieux jeu soit vraiment impubère ;
Une autre les accueillit avec beaucoup d’émoi –
Elle aimait mes poèmes, elle ne m’aimait pas moi.
Dix jours elle me suivit, étrange « petite amie »
Espérant découvrir « ma grande poésie »
Volant à mes côtés, sans vouloir m’embrasser,
Oppressant mes désirs par une promiscuité
Tout sauf pygocolique ! Pour la faire s’enfuir
Rien de mieux je pensai qu’au plus vite l’éconduire
En clamant vers piteux et poèmes impies...
Ah ! Elle partit enfin, l’indésirable pie !
Mais mes autres tentatives ne m’apportèrent rien
Ou bien me firent passer pour le seigneur des vains.
Usé par les refus, je voulais arrêter,
Rien pourtant de ma quête ne peut me détourner,
Et à l’heure où j’écris cet acrostiche pourri
Humeur noire dans mon cœur, et haine dans l’esprit,
Oublier mes échecs me tente de nouveau –
Utopie désirable ! – et rejouer le morceau –
Idiot que je suis ! – du désir à vau-l’eau !

[...]

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