Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
Nous sommes le Dim Oct 21, 2018 11:13 am

Heures au format UTC + 1 heure




Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 7 messages ] 
Auteur Message
 Sujet du message: Les chroniques d'Ydasil
MessagePosté: Dim Déc 19, 2004 7:25 pm 
Hors ligne
Homo sapions sapions

Inscription: Jeu Sep 09, 2004 6:52 pm
Messages: 2015
Localisation: Novascholastica
Les chroniques d’Ydasil

Les posts présents sont sans doute presque définitifs (sauf les fautes !), peut être le prologue disparaîtra-t-il, et peut-être que je mettrai le Chapitre II plus tard...



Erratum.
Il est vrai que parler des "Chroniques d'Ydasil" est un abus de langage honteux doublé d'une synecdoque mal placée… En réalité, il serait infiniment plus juste de titrer cette œuvre : Une partie des chroniques incomplètes des évènements qui se produisirent sur une terre dénommée par convention empirique Ydasil, mais cela sonne moins bien.


Prologue

Elle adorait la fraîcheur de l'eau sur sa main, et elle s'amusait à éclabousser sans vergogne les malheureux insectes à six ailes qui se posaient momentanément sur les flots. Mais la libellule qu'elle s'apprêtait à submerger s'envola à cause de tout autre chose. En effet, un petit mouvement, presque imperceptible, commença à tracer une mince ligne sur la rivière. Les yeux emplis de curiosité, la petite fille la suivit du regard, à la fois curieuse et apeurée. Quand l'animal sortit de l'eau, elle s'extasia avec son rire d'enfant. Il était beau, c'est le seul mot qu'elle trouvait dans son petit répertoire. Elle voulut se lever et caresser son poil, mais, se reprenant à temps, elle se mordit les lèvres et resta immobile. Elle ne lui voulait aucun mal, juste le caresser et lui montrer son amitié, mais l'animal était peureux. Et surtout, si mal il y avait à donner, ce n'était sûrement pas elle qui s'en chargerait. (1) Et surtout, surtout, il avait de grandes dents. Cela lui rappela une histoire de mère-grand, où un animal à la pareille dentition n'était pas vraiment mis à l'honneur, mais elle ne se souvenait pourtant pas qu'on le lui ait jamais contée. Etrange…Ce n'était pas la première fois qu'une telle chose lui arrivait ; elle attrapait souvent des bribes de connaissances et d'histoires, et lorsqu'elle en parlait, on vantait son imagination. Mais cela devait venir de quelque part. Forcément. Oubliant bien vite ces considérations sans intérêt, elle revint à l'observation de l'animal.
Qu'est ce qu'il était mignon avec ses deux petits yeux bleus et sa queue aplatie ! En rentrant à la maison, elle demanderait à maman comment faire pour devenir son ami. Maman savait plein de choses sur la nature. Sans prévenir, il se roula sur l'herbe sèche en ronronnant de plaisir puis se redressa très vite sur ses trois pattes arrières, les oreilles levées. Il avait entendu le petit éternuement qu'elle avait laissée échapper. Retenant sa respiration, elle subit le regard inquisiteur du mammifère. Après quelques secondes, celui-ci décida qu'elle n'était assurément pas un danger immédiat. Il se mit donc à farfouiller la terre de sa truffe avec application, en l'ignorant superbement. Elle se sentit presque vexée. Quelques instants s'écoulèrent puis la bête releva la tête, huma l'air et replongea dans l'eau en un éclair. Elle ne comprenait pas ; elle n'avait pourtant pas bougée…Elle se retourna et son cœur fit le mort. Un loup la regardait de ses yeux froids, la patte avant repliée, reniflant avec toute la grâce qui lui manquait.
Il n'était qu'à quelques mètres d'elle, et il sentait la peur de l'humaine. Cela lui excitait les babines, naturellement. Mais il ne touchait pas aux petits et aux humains en général, sauf si il y avait disette. Il savait bien qu'ils étaient les plus forts, et qu'ils viendraient les pourchasser dans les bois si l'un d'entre eux faisait mine d'attaquer l'un des leurs (2). Ils avaient des branches qui tuaient en envoyant d'autres branches très vite. C'était bizarre, mais authentiquement dangereux. De toute manière, il n'avait pas faim.
Sa peur s'estompa petit à petit. Il n'avait pas l'air trop méchant. Il ne l'attaquait pas comme sa mère l'avait dis qu'il le ferait si elle ne mangeait pas sa soupe.
Quelque chose l'attirait chez elle ; comme le feu attire les humains. Il ressentait une certaine communion entre lui, cette humaine et la nature. Et il était bien le premier à le déplorer.
La petite fille se sentait toute chose. Comme si un nouveau membre c'était mis à pousser, comme si un lien s'établissait entre elle et le loup.
Il vit la petite main hésitante se rapprocher de sa tête. Il n'aimait pas trop cela, et pourtant il n'arrivait pas à partir. Un lien invisible semblait soudain s'établir entre son monde et le sien. Les arbres paraissaient lui conseiller d'être amical avec elle. Il pensait aux arbres parce que c'était ce qui se rapprochait le plus de la force et de l'ancienneté de ce nouvel ordre établit. Pourtant il se doutait bien qu'il y avait autre chose, cela échappait à sa compréhension.
Sa main allait le toucher, bizarrement, il ne restait de sa terreur initiale qu'une toute petite peur de rien du tout. Une force nouvelle s'établissait en elle, un pouvoir de décision et de maîtrise de la nature qui ne lui était encore jamais apparu. Elle eut une vision soudaine d'un grand tronc feuillu, un tronc centenaire, qui soutenait ses gestes. Comment cela était possible ? Qu'importait puisque cela était. En cet instant, les explications auraient été de trop.
Ça y était, la main de la petite fille lui caressait le museau et l'échine. C'était agréable finalement. Mis à part l'odeur.
"Comme c'est doux ; comme il est gentil le loup…"pensait elle. Les gens de son village mentaient. Les loups étaient très gentils, c'est juste qu'ils avaient peur. Ils ne les connaissaient pas.
Il s'affala sur son flanc et montra son ventre à la petite fille. D'abord effrayée, elle se mit à le gratter avec un courage qu'elle n'avait pas. Encore de l'étrange.
C'était très plaisant ; il aurait pu rester ainsi des heures. Les humains n'étaient peut être pas tous aussi terribles que cela. Cette petite fille était comme les créatures de la forêt, celles qui ressemblaient à des humains de loin, avec de grandes oreilles.
Tandis qu'elle le caressait, elle sentait comme un fil qui reliait son esprit à celui du loup et de la forêt.
Un hurlement de femme, des cris et des éclats métalliques troublèrent la scène ; le loup se remit sur ses pattes et montra les dents en reniflant l'odeur des humains. Ils étaient sales, et d'eux se dégageaient l'odeur de l'agressivité. Danger. Si ils approchaient, il serait forcé de les attaquer. Son instinct lui interdisait d'abandonner la petite fille. Il ne se reconnaissait plus lui-même. Mais, que fait-elle ? N'a-t-elle pas senti ?
"Maman ?" cria-t-elle de ses petits poumons. Elle courait pour rentrer chez elle. Elle avait reconnu la voix de sa mère ; peut être était-il l'heure de rentrer, mais elle trouvait que c'était plus tôt que d'habitude. Au fond d'elle, elle savait qu'il se passait quelque chose d'anormal. Elle courait parce qu'elle avait peur qu'il ne soit arrivé un malheur. Elle ressentait un petit tiraillement dans son cerveau ; c'était l'appel du loup qui lui commandait de revenir, mais elle ne voulait pas. Des hommes armés étaient là. Ils n'étaient pas du village, d'ailleurs ils ne s'habillaient pas comme ça. Ils avaient une partie de leurs habits en fer, avec un pantalon de fourrure, sauf un qui n'avait pas de pantalon et qui était sur sa maman dans l'herbe. Elle criait de douleur et se débattait. Les autres hommes ne l'aidaient pas et ils rigolaient grassement. La maison brûlait et d'autres feux brillaient au loin. Ils faisaient du mal à sa maman. Ils étaient méchants. Elle se précipita en hurlant de rage des mots pour qu'ils la lâchent. L'un d’eux fit signe aux autres, parla un instant et se dirigea vers elle en levant la même épée que celle d'oncle Jean. Elle continua pourtant de courir. Soudain, l'homme s'arrêta, ouvrit de grands yeux étonnés et recula en hurlant. Une ombre grise glissa comme le vent à côté d'elle et bondit sur lui, le faisant rouler à la renverse.
Il était dangereux, pour la forêt parce qu'il allumait des feux, et pour le nouvel arbrisseau (arbrisseau ? se demanda-t-il en même temps) que l'esprit de la forêt semblait avoir adopté. Il lui déchira la gorge de ses crocs et arracha à demi sa tête. L'humain se débattit un peu au début puis s'affaissa comme une petite poupée, le sang vermeil jaillissant et étincelant au soleil.
"Non !!! Maman !!" hurla-t-elle. Un des hommes l'avait frappé avec son. Elle courut près d'elle et la secoua pour lui dire qu'elle était là, pour lui dire que tout allait bien parce que son ami allait l'aider. Hélas, pas un mouvement de lèvre ne vint éclairer le visage de son visage. Elle ne bougeait plus.
Mais comme toute enfant de son âge, la mort restait une image, elle ne signifiait encore rien pour elle. L'image de sa mère étendue baignant dans son sang échappait à sa compréhension. Lorsque sa sœur était morte, elle avait juste compris qu'elle avait disparue. Elle n'était plus là, et c'était tout. Ce qui lui était arrivé, elle ne le concevait pas. Même si on le lui avait expliqué, elle n'aurait pu le comprendre. Elle resta donc là à la secouer en pleurant, bien plus par incompréhension du manque de réaction que par tristesse.
Les hommes s'avançaient vers moi avec de longs bâtons piquants et leurs objets qui font mal. Il y en avait un qui avait une branche qui tue dans sa main. Il ne pensait pas qu'il pourrait les tuer. Trop nombreux.
Elle pleurait de tristesse et de rage. Elle allait les punir. Les punir d'avoir fait taire sa maman. Les punir de la peur qu'elle avait. Elle sentit qu'elle le pouvait. Quelque chose en elle était apparue et d'intuition, elle poussa avec son cerveau. Elle se sentit plus grande, plus forte. Elle poussa encore en pleurant toutes ses larmes et cela sortit. Elle ne savait pas trop comment mais une grande femme avec une lance et une épée était apparue devant-elle dans la lumière. Sa chevelure blonde volait sous son casque. Elle se tourna vers elle, sourit, et se jeta sur les hommes en hurlant. C'était un hurlement effrayant, qui semblait venir de la terre elle-même. Elle la vit éviter les coups et empaler le premier sur sa lance, trancher les membres du deuxième, pour ensuite le décapiter d'un ample moulinet du poignet. En quelques secondes, ils étaient tous comme sa maman. "Mais bien plus moches" pensa-t-elle amèrement.
L'humaine qui était apparue n'en était pas une. Son flair de loup le savait. Il avait eu très mal à la tête, comme si un fleuve s'y était mis à couler, et puis elle était apparue. Il vint lui lécher la main de reconnaissance, pour la remercier d'être venue les aider. Celle-ci n'y prit pas garde et alla enterrer la mère de son propre chef.
La petite fille ne comprenait pas trop ce qui s'était passé, mais elle savait que sa vie avec maman était terminée. Elle se tourna ensuite vers le loup. "Ce n'est pas un endroit pour toi" semblait-il lui dire. Elle était bien d'accord. Sans trop savoir pourquoi, elle sentit qu'elle devait s'enfoncer dans la forêt, une voix lui conseillait de ne pas rejoindre les autres hommes. Une voix de granit. Pourtant c'était sa propre voix, et en même temps, ça ne l'était pas. Mais elle était triste, triste de partir, triste de changer de monde, triste de son incompréhension. Elle jeta un dernier regard sur l'amas de pierre qui recouvrait déjà sa mère, sur la femme qui disparaissait en une volute de fumée, puis elle se mit à marcher vers la forêt, le loup sur les talons.

__________________________
(1)On ne le dira jamais assez ; la candeur d'un nombre important de citadins est pour beaucoup dans le contenu de la panse de certains animaux ydasiliens…

(2) En effet ; au risque de se répéter, la candeur d'un nombre important de loups est pour beaucoup dans la baisse du cours de la fourrure sur les marchés.


Dernière édition par Julianos le Lun Jan 01, 2007 5:22 pm, édité 15 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Lun Jan 24, 2005 7:05 pm 
Hors ligne
Homo sapions sapions

Inscription: Jeu Sep 09, 2004 6:52 pm
Messages: 2015
Localisation: Novascholastica
Partie Première


I : Au Gobelin Téméraire

L'auberge du Gobelin Téméraire se situe dans les territoires orientaux de l'Empire Julia, une cinquantaine de kilomètres au nord des frontières gyptiennes, dans la petite ville d'Aegon. Son établissement dans ce qui était alors « L'espèce-de-village-perdu-quelque-part-par-là-bas » fut un investissement risqué du propriétaire, Roger Ternué, car rares étaient les voyageurs qui s'aventuraient dans ces terres pour rallier le royaume Gyptien, ceux-ci préférant passer bien plus à l'ouest, près des côtes lorsqu’ils ne prenaient tout simplement pas la mer. Mais cette étape d'approvisionnement changea la donne. Elle séduisit tout d'abord les héros et les aventuriers de passage, dont l'illustre Tren Gevnor, qui s'arrêta trois jours, et conseilla judicieusement Roger quant à l'aménagement intérieur, pour que son prochain passage soit d’encore plus mémorable mémoire. Les héros n'ayant pas leur langue dans un fourreau, et l'entraide entre collègues dans les affres de la soif étant une de leurs règles de l'honneur, ils se passèrent chacun l'adresse et vantèrent la qualité de l’accueil à qui voulait l'entendre…Peu à peu, la rumeur parvint aux oreilles de quelques commerçants audacieux qui envoyèrent de petits convois pour tester la nouvelle route. Le succès total de toutes les expéditions encouragea des convois de plus en plus conséquents. Il faut dire que ses avantages ne manquaient pas : plus sûre ; elle suivait le fleuve Cog jusqu'à l'auberge où le réapprovisionnement se faisait, avant de s'engager en plein désert, jusqu'à Alexandrie. Cette activité diversifia les services proposés par l'auberge, qui devint un grand centre de réapprovisionnement de la route de l'épice, de l'esclave, du bijou… fournissant montures, vivres et mercenaires à tout marchand demandeur. Le village devint une petite ville, et sa population fut multipliée par dix en moins de cinq ans. Malgré sa bonne fortune, il n'était pas rare de voir le propriétaire servir lui-même ses clients. Roger devint ainsi un pionnier légendaire et une des figures emblématiques des aubergistes du monde entier…

Les Grandes Personnalités de L'Empire Julia par Remus Hagion

Une nouvelle mer semblait vouloir se former à Aegon tant la pluie tombait violemment. On distinguait à peine les trois silhouettes qui venaient d'apparaître à côté du panneau en bois "Bienvenue à Aegon, la ville aux cents chameaux !", surmontant une petite inscription "Une bon thé chaud t'attends Tren !". Ce n'est pas parce qu'on était aubergiste que l'on était dépourvu d'humour ; restait à savoir si le héros apprécierait à son retour…
Le garde en faction à l'entrée de la ville, abrité sous une cabane rudimentaire, grommelait si fort que si la pluie s'était arrêtée d'un coup, on l'aurait entendu jusqu'à Alexandrie. Machinalement, il écopait un morceau de bois avec sa dague de fonction. Une déveine pareille c'était incroyable ; la pluie tombait rarement aussi fort dans le coin, et bien sûr, c’est lui qui était de garde. Néanmoins, il parvint à esquisser un sourire de soulagement en voyant que les trois choses s'approchaient d'elles mêmes.
Le plus grand manteau s'adressa à lui sur un ton des plus polis.
- Bonjour brave homme ; auriez vous la gentillesse de nous indiquer la direction de l'auberge la plus proche ?
- Evidemment, vous m’prenez pour qui ? » hurla-t-il pour se faire entendre
Le capuchon lui jeta un regard interrogateur, presque étonné.
- Mais 'fin vs'êtes marrants vous ! Vous croyez pte't que j'suis là par…euh…
- Parapluie ? » tenta l'arrivant
- Non, un aut' mot là, qu'on a quand on est content…Plaisir, c'est ça ! »
Comme s'il ne s'était rien passé, il continua :
- Evidemment que j'ai la gentillesse d'vous renseigner, ça fait partit de mon boulot ! » Il soupira un grand coup et se reprit, conscient que si ces gens se plaignaient à Roger, il n'aurait plus qu'à s'en trouver un autre, de boulot :
- Bon, c’est rien, ‘scusez moi. L'auberge est quelque part derrière, dans toute cette eau ; des fanions sont allumés pour qu'on la repère mieux.
L'autre haussa les épaules et se dirigea vers la direction indiquée avec ses compagnons.
- Ces étrangers, tous les mêmes ! Ils se prennent pour des seigneurs dès qu'ils sortent de chez eux…» grommela le garde. Et en plus, pour leur faire parapluie, non l'autre mot là, il fallait se forcer à parler comme un bouseux. Roger avait de sacrées drôles d'idées ; il ne voyait vraiment pas ce qu’il y avait de stratégique là dedans…

Il y avait une bonne ambiance ce soir-là, à l’ Auberge du Gobelin Téméraire. Un groupe de ménestrels en tournée profitait de l’escale pour se chauffer la voix, et un riche marchand payait tournées sur tournées pour fêter une affaire qu’il avait conclue dans l’après-midi. Les clients ne s’étaient pas fait attendre, et la bouche-à-oreille en avait amené bien plus que ne l’aurait espéré l’heureux propriétaire. « Ça c’est du business ! » se réjouit-il en s’épongeant le front. Il imaginait déjà l’aspect glorieux qu’aurait son auberge avec les coûteuses extensions qu’il se promettait de bâtir. Une grande salle de réception avec une immense cheminée sculptée, et au dessus, une dizaine de chambres luxueuses aux tapisseries chamarrées… Il était encore en pleine rêverie quand la patronne (sa douce et délicate épouse) lui asséna un vigoureux coup de poêle à frire dans les reins. « Allez feignant, reste pas là à rêvasser ! Il y a du boulot ! » s’exclama-t-elle en le poussant sans ménagement vers les cuisines.
Les chopes se remplissaient et se vidaient au fil des conversations et des exclamations enjouées des clients. D’aucuns avaient les joues plus rouges que de coutume, et la présence de la danseuse des terres du sud achevait les colorations chez les clients les plus sobres. Ceux-là finissaient d’ailleurs, enfiévrés par l’ambiance de la salle, par boire un coup en l’honneur de la belle et des musiciens.
Les dernières nouvelles circulaient autour des tables, chacun se mettant au courant des derniers évènements, par curiosité, ou par intérêt. Un homme, drapée dans une tunique noire, offrait avec une philanthropie douteuse un bon nombre de pintes à un drôle, en demandant, l’air de rien, différents renseignements sur la demeure du haut de l’avenue.
Tout cela se résumait en un infâme capharnaüm, mais des voix dominaient nettement le vacarme, au grand dam des musiciens. En effet, les nains installés près de la grande cheminée étaient de très loin les plus bruyants et les plus buveurs ; ils en étaient déjà à leur deuxième tonnelet de bière (chacun !) et entendaient visiblement ne pas en rester là. Chacun d’entre eux racontait tour à tour des blagues naines aux autres, qui s’esclaffaient alors en recrachant le précieux liquide et divers aliments sur leurs barbes (Leur fierté !).
- Quelle est la différence entre un elfe et un chêne ? Aucune, ils ont tous les deux une tête de gland !
Ou encore, que dire de l’histoire d’Uril ? Uril était un nain particulièrement stupide qui, un jour que sa soif avait atteint des dimensions pantagruéliques, avait englouti toute la bière de réserve dans la mine. Malgré cette beuverie monstrueuse, ou peut-être à cause d’elle, Uril ressentait encore les affres de la soif avec encore plus d’acuité qu’auparavant. Il se précipita à la recherche d’une boisson quelconque, et but le liquide phosphorescent qui servait pour l’éclairage des lampes. Et depuis, chacun se plait à l'appeler Uril l’illuminé ! (1)
Bref, tandis que tous passaient un agréable moment, la porte s’ouvrit dans l’indifférence générale. Les clients allaient parfois vomir dehors pour pouvoir continuer de manger, mais surtout de boire, de sorte que les entrées et sorties passaient inaperçues, surtout avec la musique qui couvrait tout le bruit. Un petit groupe composé de trois personnes entra dans l’auberge. . Ils semblaient épuisés, mais avaient l’air réjoui de ceux qui arrivent enfin à destination après une épuisante marche, et qui savent qu’ils vont enfin pouvoir se reposer et se détendre. Les membres de cet équipage étaient enveloppés dans de vieux manteaux de voyage, et ils portaient tous une longue cape sale et crottée, ce qui leur donnait l’air de pèlerins pauvres, crasseux et odorants ("Pléonasme !" aurait déclaré un cynique) Un voleur, même désespéré, ne se serait jamais abaissé à les approcher. Alors même qu'un homme de main de l'établissement allait les intercepter près de la consigne, ils ôtèrent leurs frusques en poussant des soupirs de soulagement et de contentement. L'homme s'arrêta, ébahi, et rebroussa chemin. Ils n’avaient plus rien de pèlerins…
En premier venait un homme de haute stature à l’expression froidement débonnaire. De longs cheveux d’un blanc surnaturel tombaient en désordre sur le haut de sa riche tunique d'azur, sur laquelle étincelaient des runes brodées de fils dorés. Sa barbe était grise mais peu fournie, et sa coupe sous-entendait le mot "hache". On aurait pu croire à un aristocrate bien que sa démarche et son port n’étaient ni arrogants, ni fiers, juste équilibrés et droits. Sans compter qu’un "nez perché" ne porte généralement pas d’arme telle l'épée longue ornementée qui pendait à sa ceinture. (Il les fait plutôt porter par d'autres)
Un jeune homme aux traits fins et efféminés, mais à la musculature aléatoire, le suivait. Il semblait moins assuré que l’homme, et promenait un regard curieux et hésitant autour de lui. Il se dégageait une certaine aura de sa personne, mais c'est tout ce que l'observateur sensible pouvait noter quant à celle ci. On pouvait lire de l'intelligence dans ses yeux et une certaine propension à l'astuce dans ses pommettes, mais il n'y avait rien de certain. Bref, un personnage pour lequel on ne pouvait s'empêcher de placer des "mais" dans la description.
A sa suite, une belle adolescente sautillait d’un pas léger. Bien plus extrovertie que ses compagnons, elle avait une attitude désinvolte et amusée, prenant note de chaque détail. Ses longs cheveux bruns, piqués de fleurs blanches, voletaient derrière elle avec grâce, et sa tenue moulante, d’un vert de feuilles d’arbre, révélait des formes plutôt agréables à l’œil.
Fait cocasse, tous les trois avaient des yeux d'un vert étincelant.

- Je pense que l’auberge est pleine, vous ne croyez pas Maître Karyon ? » annonça ironiquement la jeune fille.
- Merci Silèna, vraiment, en vérité ! » répondit l'homme d'un ton agacé sans que son visage ne quitte son air soucieux. « C’est un manque de bol manifeste : c’est la seule auberge correcte du coin… »
« Et voilà à quoi riment les monopoles… » récrimina-t-il intérieurement.
- Je vais aller parler à l’aubergiste. » décida-t-il enfin.
Sur ce, il se dirigea vers le bonhomme aux joues rougies qui se frottait les mains. Silèna se tourna vers le jeune homme.
- J'ai du mal à croire que nous sommes dans une auberge ! On nous en avait bien parlé à l’Ecole, mais je ne l’imaginais pas ainsi ! Jeiz, je te parle ! » Elle semblait surexcitée et jetait des regards partout en dévisageant tout le monde. Tant et si bien que Jeiz avait peur qu'elle ne finisse par irriter un costaud.
- C’est vrai, répondit l’intéressé en regardant la danseuse. Moi je voyais plutôt une auberge comme un lieu fonctionnel ; on arrive, on mange, on dort et on repart…
Silèna s'esclaffa, tandis que le ménestrel entonnait La lance du soldat s'est égarée.
- De toute évidence, tu as oublié une étape ! Quand je pense à tous les bobards que l’on nous a enseignés...Si je m'étais seulement fié à nos cours, je n'aurais pas reconnu une auberge, même si elle s'était mise à agiter son toit et ses volets pour me faire signe !
Jeiz lui jeta un regard courroucé :
- Comment peux-tu manquer à ce point de respect pour nos anciens professeurs ! Ne pourrais-tu pas attendre que leurs…
Il s’arrêta au milieu de sa tirade, le regard lointain.
Saisissant l’occasion, Silèna tapa là où cela faisait mal.
- C’est fini ! Terminé ! On ne peut plus rien, il n’y a plus derrière nous qu’un rideau de flammes. Si tu ne te ressaisis pas une bonne fois pour toute, si tu te laisses rattraper par elles, tu crèveras comme un chien, et ne compte pas sur moi pour t’aider !
Estomaché par tant de hargne, l’autre ne put que la fixer sans mot dire.
Silèna lui donna un coup de coude, ne laissant aps à Jeiz le temps de se remettre :
- Tiens, regarde Karyon !
Visiblement, la discussion avec l’aubergiste n’avait rien donné, et Karyon avait perdu patience. Celui-ci fixa intensément les quatre clients attablés près de la cheminée. Ils restèrent un moment sans bouger, puis l’un d’entre eux se leva, suivi par ses amis, et ils sortirent en chœur de l’établissement.
L’aubergiste resta tout d'abord passif, puis il s'affola tout d'un coup en s'alarmant de la fuite de ces quatre bourses pleine d'argent.
- Mais, qu’avez vous ? Attendez donc ! Vous devez au moins pay… »
- Payer ? C'est cela Roger ? » termina l'autre en arborant son plus beau sourire.
Le dénommé le regarda avec un œil calculateur et méfiant.
- Ne vous inquiétez pas, continua-il d’un ton rassurant, nous cherchions une chambre et une place où manger, voilà qui est fait ! Nous prenons leur place, et nous payerons. Et nettoyez donc cette table !
- Oui, c’est honnête…» réfléchit le tavernier soulagé. « D’autant plus si votre tenue reflète l’état de votre bourse…Mais une petite seconde, je ne suis pas si bête ! Ces gens ne sont pas partis tout seuls ! Et puis comment saviez vous qu'ils avaient également réservé une chambre ?
Il sourit sans répondre.
L’autre prit soudainement peur, et ses yeux cherchèrent désespérément de l’aide dans la salle.
- Vous, vous êtes un…
Karyon lui toucha le front de sa main, puis alla s’installer à la table maintenant libre avec ses deux compagnons, laissant chez l’aubergiste un sentiment d’oubli extatique…
Ce fut Jeiz qui parla le premier :
- Que lui avez-vous fait ?
- Et pour les quatre autres ? » demanda à son tour Siléna.
Le sorcier les regarda d’un air condescendant, puis leur expliqua en soupirant :
- Je savais que le niveau de l’école cognicienne ne valait plus celui d’antan, mais à ce point…Enfin, toujours est-il que j’ai simplement persuadé mentalement ces messieurs qu’une affaire importante avec un riche négociant les attendaient au port de Tyr, à quelques dizaine de milles au sud ! Quant à Roger, j’ai simplement ôté le souvenir de l’événement. C’est tout, rien de bien sorcier !
- Ben si, justement ! » ricana Siléna. « Mais, comment pouvait-il savoir ce que vous étiez ? Notre ordre n'est-il pas sensé être secret ?
- Hé bien, un petit nombre de personnes connaît notre existence… Je veux parler notamment de certains scientifiques ou seigneurs, de même que d’anciens cogniciens ayant quitté notre communauté, et qui vivent aujourd’hui comme citoyen de l’empire…Mais il existe aussi des ouï-dire concernant des sorciers, parfois qualifiés de maléfiques, aux grands pouvoirs, et dont les histoires font le bonheur des enfants lors des veillées d’hiver. Et je pense que c’est par ce dernier biais, pour le moins fantaisiste, que notre plantureux et superstitieux ami nous connaît ! finit-il en souriant allègrement, ravi de cette petite tirade.
- Néanmoins, reprit-il avec gravité, trop de gens meurent lynchés car soupçonnés de sorcellerie pour que nous osions nous prétendre hors de danger.
- Quoi ! » s’exclama Jeiz avec virulence ! « Vous avez failli nous faire tous brancher à l’arbre dehors parce que vous vouliez une chambre pour la nuit ! »
- Attendez, on ne nous a jamais rien dit là-dessus, dit la jeune fille d’un air soucieux. On risque notre peau à user de magie devant eux ?
L’homme les regardait atterré en secouant la tête.
- Je n’arrive pas à croire que l’on ne vous ait pas enseigné une chose aussi élémentaire. Ne vous êtes vous jamais demandé ce que les gens pouvaient penser de nous ?
Silence à la table.
- Incroyable… Nous sommes ici dans une bourgade très peu au fait de la haine commune des sorciers, mais je puis vous dire que si vous avez le culot de transformer cette table en cochon, vous ne tiendriez pas deux minutes. La manipulation est assez discrète en général, mais cet aubergiste est bien plus sagace que la moyenne, et de tout évidence, plus craintif. Ce sont des choses qui arrivent.
L’ambiance était glaciale.
- Mais ne serait-ce pas à cause de cela que nous avons été…Silèna n'osa pas finir sa phrase en présence de Jeiz, bien que celui-ci semblait être revenu à la raison.
- Très franchement, cela m'étonnerait. Je…»
For heureusement, l'arrivée de trois plats garnis à souhait, avec de grosses tranches de bœuf, une énorme miche de pain et une bonne bouteille de vin de Shayn, coupa court aux inquiétudes. Le groupe ne se fit pas prier et ils commencèrent à manger avec voracité.
- Quels sont ces légumes, je n’en ai jamais mangé de pareils ? interrogea Silèna
- Ce sont des pommes de terre, ou patates comme on les appelle couramment. Elles sont très nourrissantes, le plat du peuple si j’ose dire. Au vu de vos connaissances sur le monde, je sens que je vais devoir vous donner de sacrés cours accélérés…
- Vous savez, répondit-elle, la culture n’est plus que culinaire dès qu’elle s'applique au milieu agricole, et je ne me souviens pas avoir reçu des cours de cuisine !
Karyon secoua la tête en souriant, mais ne répondit rien, rejoignant Jeiz dans sa moue méditative. Après le repas, ils montèrent tous trois dans leur chambre, s’installèrent entre les draps rapiécés de leurs lits respectifs, et s’endormirent sitôt après s’être allongés.

_____________________________________________________________
(1) Pour tout non-nain, les profondeurs de l’humour nanesque restent encore impénétrables…Un érudit de l’Académie avait jadis réalisé une étude sur le sujet. Il avait passé quelques années parmi une communauté de nains, et était revenu avec le même humour que ces derniers. Au vu des blagues auxquelles il riait tout seul, il avait visiblement réussi à le comprendre et à l’apprécier. Hélas, il n’arriva pas à l’expliquer car il n'arrivait plus à saisir les subtilités de l’humour humain. Son travail resta inachevé, et aucune autre personne ne le poursuivit, conscient de l’énormité, et surtout de l’inutilité de la tâche.


Dernière édition par Julianos le Mar Jan 09, 2007 8:34 pm, édité 13 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Sam Avr 16, 2005 5:56 pm 
Hors ligne
Homo sapions sapions

Inscription: Jeu Sep 09, 2004 6:52 pm
Messages: 2015
Localisation: Novascholastica
II : Cour, Gloire et Décadence

L'Empire Julia tel que nous le connaissons aujourd'hui dans sa grandeur et dans les qualités ineffables des princeps qui le dirigent n'a pas toujours été aussi beau et florissant. Après que Prométhée eut crée les hommes de ses mains à partir de l'orichalque divin, il leur donna le feu à ses dépends. La race humaine née, elle se dispersa dans le monde d'Ydasil en tribus et peuplades barbares. Une ville s'érigea en Grècie, qui renfermait l'élite des nations : les hommes les plus braves, les plus forts, les plus cultivés y résidaient. Hélas, jaloux de la suprématie de cette cité, les grèciens barbares des autres cités l'assiégèrent sans succès véritable tant étaient grands les grèciens et leurs murailles. C'est alors que, par le biais d'une ruse traîtresse et chevaline, soufflée par un homme étrange apparu au milieu de la tente du conseil de guerre, ils réussirent à s'introduirent dans la cité et massacrèrent lâchement les habitants pendant leur sommeil. Seul un prince, Eurysté, et quelques fidèles, parvinrent à s'enfuir. De l'Union d'une de leur descendante, Evéa, avec Mars, qui avait pris la forme d'un homme au bras de métal crépitant, naquirent Rémus et Romulus, nommés ainsi d’autorité par Mars lui-même. Mais une fois le dieu repartit, ils furent enlevé à Evéa par un inconnu, sans doute un autre dieu, qui les abandonna sur les rives du Timbre. Ils furent recueillis par un bel animal, une Lycanne, qui leur donna le lait et les sauva de la mort en tuant une louve affamée qui les guettait. Puis, grandissant parmi les paysans épars qui vivaient là, Romulus, sur les conseils avisés d'un de ses amis,et conformément à la volonté des dieux, tua son indigne frère, et fonda Rome qui accueillit tous les habitants de la région, lui-même se proclamant roi. De nombreux compagnons de Romulus qui étaient forts savants enseignèrent l'architecture, la littérature, le commerce la civilisation aux nouveaux arrivés attirés par les feux de la nouvelle cité. Pendant un siècle la ville grandit à une vitesse incroyable, de même que ses acquisitions techniques et sa science. Sous un règne monarchique, acquérant peu à peu plus d'influence, Rome étendait son commerce à toutes les cités aux alentours jusqu'à devenir le centre politique et commercial de toute la région. De partout les gens venaient échanger les produits de leur chasse, de leurs terres ou des ennemis capturés. Une monnaie fut ensuite crée, le Lyc, et la puissance financière de Rome grimpa en flèche. Dorénavant, toutes les petites nations de la région dépendaient de la monnaie romaine, et tout ce pouvoir finit par monter à la tête du roi en place, Maximus II, qui sombra dans la folie. D'aucuns prétendent que la femme inconnue qui était devenue sa conseillère était en fait une déesse qui le fit sombrer elle même dans la folie dans le but de renverser la monarchie. En effet, suite à son apparition, il établit des statuts de sacralisations parmi les habitants, séparant les riches des pauvres part deux termes, les patriciens et les plébéiens. Les riches patriciens se félicitèrent tout d'abord des privilèges qu'on leur accordait, mais cela ne dura guère. Le roi nomma un cheval comme son conseiller personnel, et à chaque hennissement mécontent que celui-ci faisait entendre devant un patricien, ce dernier était exécuté publiquement. Les riches ravalèrent bien vite leur morgue et s'unirent aux plébéiens pour renverser le roi, à la condition qu'un système politique plus juste voit le jour. Ainsi, la monarchie des origines fut décapitée le même jour que son dernier représentant, seulement cent vingt ans après la fondation de la ville.
La République romaine était née (à l'image de ce qui existait en Grècie) dirigée par trois consuls élus par les citoyens de la ville de Rome. Mais les plébéiens furent encore une fois abusés et perdirent tout pouvoir politique. Seuls les patriciens pouvaient accéder aux hautes charges, au Sénat (où se jouait toute la politique de Rome) comme aux postes suprêmes. Pendant deux siècles, la république se maintint au pouvoir et en usa avec peu d'économie. L'armée romaine eut tôt fait d'étendre le territoire romain à toute la griffe de l'Arnor et une grande partie des plaines d'Eol fut conquise de haute lutte aux barbares qui y résidaient. Mais cette guerre totale engendrée par l'expansion de l'empire engendra des négligences graves dans le commandement des légions…Ainsi, un général ambitieux, Marcus Caïus Julia, appuyé par Quintus Sabius le bien nommé (car issu de la lignée des cinq grands conseillers républicains des dernières années) prit la décision de marcher sur Rome avec son armée. Soutenu par le peuple et les soldats, il se proclama Princeps, premier citoyen, bénéficiant de tous les pouvoirs pour gérer ce qui devint l'Empire Julia. Grâces aux dieux, c'était ce gouvernement que tous attendaient depuis fort longtemps. Jamais le peuple romain n'avait été si heureux et si fiers d'appartenir à un état. Rome fut renommée Juliana, du nom de la bien aimée caste de notre divin et sage souverain, et sa puissance s'accrut d'autant que son territoire s'étendait maintenant du premier caillou de la Griffe de L'Arnor jusqu'aux brindilles du bord de la mer, situé loin à l'est. Aujourd'hui, la meilleure chose que l'on puisse souhaiter à l'Empire, c'est "Longue vie au princeps !"


Introduction d'Histoire de l'Empire Julia Grachus Terrilius, historien délégué au princeps.

« Est-ce que mon père accueillait également tous ces hypocrites de sénateurs les bras ouverts ? » se demandait Claude Julius, Imperator et Princeps de l'Empire Julia, nu dans les vapeurs du laconium le plus huppé de Juliana. "Evidemment que oui, c'était cela la politique !" Il était seul dans cette luxueuse pièce portée à haute température. Sur les murs et les sols, de somptueuses mosaïques de maître représentaient de grandes scènes mythologiques. Celle au dessus de la porte d'entrée représentait Hercule aux prises avec un dragon à neuf têtes tels qu'on en trouvait dans les premiers âges, une autre sur le sol les vagues qui agressaient le navire d'Ulysse et ses compagnons...La colère de Neptune…L'homme le plus puissant de ce côté du continent n'avait jamais aperçu ne serait-ce que le bout de l'ongle du petit doigt de pied d'un dieu mineur, et de ce fait il doutait quelque peu de leur existence. Et pourtant il jurait toujours par eux et appliquait le culte, comme si il existait bien un lien entre les dieux et lui… Pour ce qui était des monstres mythologiques, il ne s'agissait que d'animaux. Fantastiques, effrayants ! Mais des animaux seulement. Et les héros de métier…Ah ! Pour épater les filles c'est sûr il n'y a pas mieux, mais pour tuer un sanglier calydonien, il n'y a plus personne ! Son père lui avait légué son royaume il y avait un mois de cela, grâce à la hure d'une de ces créatures qui avait broyé le pauvre homme avec son cheval en une infâme bouillie. Un malheureux accident, voilà ce dont le jeune Julius aurait qualifié la fin de son père. Mais les prêtres avaient trouvé plus pompeux, d'attribuer cela à Diane, celle-ci ayant jugé que sa tâche de mortel était achevée et qu'il était temps pour son fils de prendre la succession. Ces pauvres sénateurs... Ils pensaient qu'ils allaient le mener par le bout du nez, ce petit damoiseau ! Ils avaient tout fait pour faciliter son arrivée au pouvoir car ils n'attendaient qu'un jeune et doux princeps pour lui imposer leur volonté. Il y avait trois sortes de politiciens : ceux qui ont un mauvais sens des réalités, ceux qui n'en ont aucun, et les sénateurs. Julius avait été implacable et insensible, exécutant les traîtres et disgraciant les incompétents. En un mois, le gratin romain de Juliana avait changé d'aspect en même temps que d'assiette.
Tout bien réfléchi, il était très possible que la soudaine recrudescence des constructions de temples ait un lien avec cette annonce des prêtres, qui le mettait à l'abris des conjurations les plus diverses. Son père n'y était peut être pas étranger non plus… Un peu d'or aux mystiques et voilà une sécurité dogmatique qui valait toutes les armures. Il avait toujours tout prévu et tout organisé de telle sorte qu'aucun événements, ou sanglier, en toge ou non, ne trouble ses plans, même si il venait à mourir, si bien qu'il était passé parfois pour posséder une partie de l'omniscience des dieux…La bonne blague ! Combien de fois le jeune Julius avait-il trompé son omniscience pour s'échapper dans la cité pendant un ou deux jours ? "Beaucoup" songea-t-il avec nostalgie, un petit sourire dessiné sur les lèvres.
Il se souvenait aussi des acquiescements discrets et des enseignements d'Arsiton, le philosophe qui lui servait de précepteur, lorsqu'il avançait que la guerre de Grècie, par exemple, était une épopée trop belle et trop divine pour approcher la réalité, enfin notamment au niveau des interventions divines. Ariston s'était toujours étonné de la rationalité de l'esprit du futur princeps et de son esprit critique développé. Et cette façon qu'il avait de chercher le fond des choses en toutes circonstances…
«Le problème, c'est que toute l'histoire d'Ydasil manque de fond » était la phrase avait le plus marqué Julius. Depuis, ses interrogations sur le passé le ramenaient à cette sensation de bancalité du monde, et ce bizarre trou du passé, ce manque de lien solide et rationnel.
- Tu feras un parfait philosophe plus tard mon garçon. » avait-il annoncé avec un sérieux discutable.
- Mais…Je ne peux pas devenir philosophe, mon père m'a dit qu'un jour je serais princeps et que j'aurais tout pouvoir sur le plus grand conglomérat d'Ydasil ! Il me dit aussi que c'est pour ça que je ne dois pas partir de la villa pour aller jouer dans les champs.
Le précepteur avait souri avec tendresse et glissé malicieusement
- Etre philosophe, c'est être le guide de tous les hommes. Etre philosophe, c'est régner sur tous les territoires de l'univers. Une couronne n'est pas forcément une barrière à la sagesse. »
Une telle diatribe ne pouvait que plaire au naïf et jeune enfant qu'il était alors ; devenir un tyran philosophe, quelle destinée ! Mais son père lui appelait autrement les philosophes. Les petits cons.
Julius passa sa main sur son front pour enlever les gouttes de sueurs et de vapeurs qui lui tombaient dans les yeux et se remit à contempler la fresque murale à sa droite. Un rectangle de plusieurs bons pieds de longueur. Une belle fresque bien réalisée vaut tous les regards. Les regards…Il aurait aimé jouer les Oedipes de temps à autre. Il n'en pouvait plus de toutes ces faces bouffies, maigres, acérées, fendues de tous les sourires les plus bienveillants et charmeurs qu'elles avaient dans leur répertoire, lui annoncer les pires catastrophes et lui demander conseil. Du fils de Crassus qui a une acné tenace et que les sacrifices aux dieux ne libèrent pas, à Tibère Tyum qui demande l'autorisation de couper l'arbre centenaire devant sa demeure parce qu'il lui bouche la vue. Il pouvait encore rêver celui là. La nature est respectable et à respecter, et les lois religieuses ne plaisantent pas avec ce genre de chose. "Et moi non plus."
Au moins, perdu dans les brumes des thermes, il était un citoyen parmi d'autre et personne ne s'avisait de venir le déranger…Il poussa un soupir de satisfaction. Il se promit une promenade anonyme parmi les étals du peuple. Les patriciens l'ennuyaient. Sauf quelques uns moins terre-à-terre que leurs semblables, et Flavien, son ami, son conseiller et confident en qui il avait toute confiance. Il aimait ses réflexions sur l'air du temps et sur l'avenir déjà tracé. Ecouter sa voix calme et posée lui fait du bien. En fait, c'est un contre balancier très efficace des discours longs, ennuyeux et tellement similaires les uns des autres des riches sénateurs. Evidemment, avec un bon précepteur et le ventre plein depuis leur naissance, il mettait mets au défi le premier plébéien venu de ne pas manier la langue comme eux.
Il rouvrit les yeux lorsqu'un homme entra dans la pièce, rompant sa solitude bienfaitrice. Il ne pu réprimer une grimace de mécontentement. L'homme était bien bâti et portait une serviette classique autour de la taille, brodée d'un liseré rouge. Il s'installa non loin de lui et ferma les yeux sans sembler prendre garde au princeps. Celui-ci lui en fut reconnaissant et l'oublia, tout à sa détente thermale.
L'homme sort alors une dague de sous sa serviette et se remet debout d'un coup de rein. Le premier citoyen n'a pas même le temps de tourner la tête qu'il est déjà sur lui, lui maintenant les deux bras de sa main droite, l'autre refermé sur l'arme placée sur son cou.
- Retiens donc ta vie, ne vois-tu pas qu'elle t'échappe ? raille l'homme, sardonique.
L'erreur classique de l'apprenti assassin. La phrase qui ne sert qu'à épargner la victime. Profitant de ce répit et du bref relâchement de son adversaire, Claude Julianus se dégage de la prise en faisant glisser ses poignets l'un sur l'autre, et sans laisser à l'autre le temps de se ressaisir, il lui décoche un coup de coude sous l'aisselle et recule de quelques pas pour faire face à son assassin.
- Qui es-tu et pourquoi ? demande-t-il essoufflé.
- Je suis Thanatos et je viens pour toi, rugit-il, une lueur démente dans les yeux.
Bon, un taré. Il avance rapidement vers le princeps et balance son bras armé en un mouvement circulaire tout en marchant pas à pas. Ne voyant aucune prise pour le prendre en défaut, et ses leçons de combats étant inexistantes, Julius recule et se demande si sa vie va s'achever bêtement ici à cause d'un sous-fifre éméché. Ne prenant pas garde, il trébuche sur l'une des marches surélevées et tombe lourdement en arrière sur le marbre poli. L'agresseur est surpris mais convient qu'il est l'heure de la mise à mort. Il se place latéralement et se prépare à frapper Claude au cœur. La dague se leva, brilla un instant, puis tomba au sol dans un petit bruit cristallin. L'assassin porte un regard étonné à la lame qui lui sort mystérieusement du plexus, la bouche, les yeux agrandis par l'horreur et meurt en un dernier cri de douleur lorsque la lame se retire. Julius rouvrit les yeux pour apercevoir le visage de Maximilien, le centurion de sa garde prétorienne.

- Hé bien, ô premier citoyen, j'espère que tu vas me donner une belle prime ! » dit l'autre, mi-figue, mi-raisin, en lui tendant la main pour l'aider à se relever.
- Centurion, tu pourrais éviter les clichés du genre que tu me sauves la vie ! Et tu aurais pu arriver un peu plus tôt, cela m'aurait évité quelques hématomes…» fit Julius en grimaçant, ses mains massant ses membres endoloris. « Alors ta prime…»
Julius ricanait intérieurement ; il aimait s'amuser à jouer le chef dégueulasse pour faire mousser ses subordonnés, mais il ne tenait jamais longtemps à ce petit jeu…Maximilien avait tout son respect et sa confiance ; même transformé en bicerval, il aurait mangé dans sa main en toute confiance.
- Très bien ô Julia, la prochaine fois je ferais mieux ou je mourrai ! » fit-il solennellement en frappant son torse nu, d'une fierté tout militaire....Peu digne d'éloges donc.
- Mais quel naïf tu fais ! Sans toi il y a déjà longtemps que je serai dans l'autre monde ! (Si réellement il y en a un pensa-t-il furtivement) Et puis cesse de m'appeler Julia ! C'est le titre honorifique de rigueur, mais j'ai assez de l'entendre de la bouche des gens qui me haïssent pour l'entendre maintenant des hommes que j'estime. « Toujours flatter l'ego du capitaine de sa garde personnelle pour éviter les accidents. » se félicita Julius.
Le centurion se rengorgea quelque peu, pas peu fier de la confiance et du respect que le princeps lui accordait. Il avait commencé simple légionnaire, et dès qu'il quitta sa pauvre villa, abandonnant sa famille et ses amis, il savait qu'il consacrerait sa vie à la légion. Cela faisait trente ans qu'il servait, et il touchait enfin la consécration professionnelle dont il rêvait. Sa famille, c'était Rome, l'empire, et il vivait par elle et pour elle ; lorsque ses parents et son frère moururent de fièvres, il n'eut d'autre choix que retourner son affection vers son métier.
- Merci ô Jul…citoyen ! » se reprit-il en avisant le regard du princeps.
- Mais dis moi, ton intervention, bien que bénie des dieux, (toujours ces expressions divines, mais elles ne signifiaient pas grand chose pour le princeps) me trouble…Que fais tu ici, à moitié vêtu dans des thermes où le port des caligae est proscrit, avec ce glaive en main ?
- Euh, hé bien c'est très simple ô premier citoyen…premier citoyen tout court d'accord, je devais te voir à propos d'une affaire urgente et donc je n'eu d'autre choix que de pénétrer dans les thermes. J'étais dans l'apodyterium en train de me changer lorsqu' un garçon de bain est accouru pour appeler la garde parce que deux hommes se bagarraient, et que l'un d'entre eux était armé. J'ai alors eu un horrible pressentiment et je suis partit glaive en main pour me rendre compte en personne de ce qu'il se passait. Tu connais la suite.
- Tu n'aurais pas pu me donner une réponse moins littéraire ?
- Ben euh... »
Des pas claquèrent de plus en plus vite dans le couloir, et deux gardes surgirent les armes à la main.
- Décidément c'est une manie ! Je vais finir par faire construire des thermes privés ! » vociféra Julius.
- Paix citoyen, on nous a dis qu'il y avait eu une dispute ici…mais quel est ce cadavre à terre ? » Le garde prit peur en voyant le sang sur l'arme de Maximilien et dégaina son glaive.
- Une dispute ! Et c'est maintenant que vous arrivez ? Je devrai vous faire... crucifier tiens ! » lança Julius sous le coup de la colère. (1) « Pas bête comme idée ça... » se dit-il songeur.
- Dites, vous pourriez témoigner un peu plus de respect pour notre fonction ; nous allons vous conduire au poste de garde pour interrogatoire… Lâche cette arme toi !
- Non mais, hé ! Ils se fichent de tout le panthéon romain ceux-là ! » s'exclama le centurion avec tout le mépris et la hargne qu'il avait en réserve. «Vous ne voyez pas qu'il y a un cadavre par terre et que…
- Et que vous avez votre glaive dégoulinant de sang, et qu'en plus vous ne respectez pas les règlements des thermes. Juliana n'est pas une ville pour les criminels.
Sur ce, ils s'avancèrent pour saisir les perturbateurs.
Julius tourna son regard vers son centurion qui lui sourit méchamment en retour. Le premier garde avait à peine posé sa main sur le bras du princeps que Maximilien le lui saisit et le tordit avant de lui asséner un vigoureux coup de poignet sur le cou. L'autre garde réagit aussi vite en se fendant avec son glaive. Comme la foudre, le prétorien saisit le bras qui tenait l'arme et le ramena en arrière dans un craquement sinistre. Hurlant de douleur, le garde ne recula pas assez vite et reçut le genou du centurion dans le nez avant de s'effondrer en gémissant. Carton plein.
- Etonnant cette propension à ne pas reconnaître les rois, empereurs et autres, chez la garde civile. » déclara le princeps. « Bon, fouillons le corps de bonhomme pour voir si on peut trouver un quelconque indice de sa provenance.
Le centurion obéit prestement, la première personne du pluriel dans le vocable d'un empereur l'excluant automatiquement de l'action du verbe, mais il n'y a rien à fouiller dans une serviette. Aucun signe reconnaissable à part le fait qu'il s'agissait vraisemblablement d'un plébéien au vu de ses cals aux mains.
- Je m'en doutais ; il est bien rare qu'on puise remonter aux commanditaires grâce aux cadavres de leurs hommes de mains…Sortons d'ici ; la place n'est plus très propre.
Ils sortirent donc dans le couloir où la décoration était plus sobre ; seuls quelques petits motifs épars décoraient le mur et le sol. C'était la première tentative de meurtre sur sa personne depuis sa nomination ; son orgueil s'en trouva conforté. Rien de plus horripilant qu'être ignoré des assassins lorsque l'on était au pouvoir !
- Si tu me le permets premier citoyen, la nouvelle que je t'apporte va peut être mettre fin aux dangers qui t'entourent. Seul le dévouement de ta garde a permis que personne ne puisse s'approcher d'assez près de toi pour te faire du mal…Je regrette que cela n'ait pas été le cas aujourd'hui. Je…
- Suffit. Tu vas m'appeler tes hommes pour qu'ils viennent nettoyer tout cela et perquisitionner dans le casier de ce spadassin dans l'Apodyterium. Ensuite tu viendras me retrouver à la librairie.
- Bien. »
Il tourna donc les talons et se dirigea vers la sortie. Quant à Julius, il sortit également mais par les portes intérieures des thermes pour accéder au bassin du frigidarium à l'extérieur.
La peau encore chaude, il savoura en connaisseur le choc thermique causé par son plongeon dans l'eau froide. Après quelques longueurs, il sortit de l'eau en tremblant un peu ; l'air était frais ce matin malgré le soleil qui brillait dans le ciel. Le voyant frissonner, un esclave se précipita vers lui avec une serviette pour l'essuyer. Sa couleur de peau laissait suggérer qu'il venait des royaumes du sud ; cela ne l'étonna guère. Les guerres internes auxquelles se livrent les petites tribus étaient acharnées, et la considération de l'adversaire capturé se mesurait au nombre de lycs qu'il pouvait rapporter. Il réprouvait ces ventes et l'esclavage qui en découlait, mais celui-ci était ancré depuis la milieu de l'ère républicaine dans la société romaine…Il pourrait peut être l'abolir dans une dizaine d'année, s'il acquérait assez de pouvoir…C'était pourtant au royaume Gyptien de faire quelque chose ! Leur pharaon de pacotille n'arrivait même pas à contrôler les masses guerrières de son territoire…Il était près à parier qu'il finirait sous la coupe de l'Empire. Il remercia l'esclave dans sa langue bien que celui-ci ne parut pas apprécier, et se dirigea vers la bibliothèque. Située un peu plus loin dans les ailes des thermes, elle était d'une grandeur acceptable et présentait des copies d'œuvres originales aux patriciens désireux de s'instruire sans quitter l'atmosphère détendue coutume aux bains. Elle permettait aussi au citoyen de bavarder ou de discuter sur des sujets divers et variés, de la politique aux courses de chars. Il s'installa sur une des chaises rembourrées et s'empara du premier livre qui était posé sur la table devant lui. Régimes Et Mœurs, âme des peuples. Il soupira et reposa le livre dont le titre l'ennuyait déjà. Il prit le second. Comment Réussir son knurl à la crème. Très bon le knurl à la crème. Délicieux même ! A condition d'enlever le knurl. L'arrivée de Maximilien dans sa tenue prétorienne flambante, un peignoir marron du plus mauvais goût, le dérangea en plein milieu du chapitre sur le dévidage des tripes.
- J'ai exécuté tes ordres, citoyen. Le casier du tueur était vide. Quelqu'un a fait disparaître les affaires pour...
- Ne laisser aucune trace, on a compris. Et cette nouvelle dont tu voulais me faire part ? Assied toi ; tu ne vas pas rester debout !
Le soldat alla donc chercher une chaise ; ce n'était pas tant qu'il avait envie de s'asseoir, plutôt qu'il ne voulait pas contrarier le princeps.
- Je t'écoute ; tu m'as dis que cela pourrait peut être nous éclairer sur la tentative de tout à l'heure.
- En effet ; figure toi que notre patricien infiltré nous fait passer un message.
En avisant le regard interrogateur de Julius, il expliqua :
- Nous avions comme ordres posthumes de votre père de traquer et d'éliminer tous les opposants et les conspirateurs. Pour ce faire, nous avons organisé un réseau-piège auquel ont participé une dizaine de patriciens fidèles à note cause. Ces derniers ont critiqué plus ou moins ouvertement votre arrivée au pouvoir dans certains milieux autorisés, et la majorité a fini par être contacté par plusieurs groupuscules de conspirateurs. Nous en avons démantelé beaucoup, et la plupart tenaient plus de la petite réunion de quartier que d'autre chose. Mais nous avons repéré un gros poisson. Quatre de nos agents infiltrés ont été recrutés par une organisation nouvelle et puissante. Ils ont organisé plusieurs actions comme les dégâts perpétrés sur votre statue du forum…
- Ah oui ! Ce qui était en soi une idée géniale ! Rien de bien grave donc...
- Oui, s'ils en étaient restés là ! Plusieurs meurtres ont été commis parmi les membres du sénat ; tous, je dis bien tous, étaient des fidèles de votre père. Nous avons même perdus des agents de chez nous. Peut être bien que cette tentative d'assassinat sur votre personne vient aussi d'eux, bien qu'un acte aussi maladroit me laisse perplexe…Toujours est-il que les diverses informations dont nous disposons engage la probabilité qu'il y ait un grande fortune de Juliana dans le coup ; quelqu'un d'assez puissant pour vous renverser…
Cette révélation ne secoua pas tellement le princeps ; il savait bien qu'un petit coup de hache ferait vite "rouler" ses lauriers à la moindre imprudence.
- La nouvelle, c'est qu'une séance extraordinaire va avoir lieu dans la domus de Marcellus demain soir. L'occasion de faire un joli coup de filet !
- Marcellus ! Ce crétin paralytique ? Dans une conjuration ! Le princeps sourit et reprit : Il faudra frapper avec force et discrétion, et cela ne va pas être facile. Mais je vous fais confiance centurion. J'ai une question ; vos agents, puisqu'ils font partis du système, doivent bien savoir de quelle grande fortune il s'agit, non ?
- Jusqu'à présent, il semble qu'il n'ait jamais pris le risque de se découvrir en public.
- Mais alors, qui nous dit qu'il sera à cette réunion ?
- Rien du tout. Mais il est évident que certaines personnes impliquées connaissant l'identité du "grand maître" y seront. On ne mène pas une conspiration avec des gens sans se faire connaître par au moins une partie d'entre eux. Si cette intervention ne permet pas de l'arrêter, au moins nous aurons des langues pour nous renseigner, et la conspiration sera bien amochée.
- Très bien, je vous donne mon accord, même si vous semblez vous en être allègrement passé jusqu'à présent. Autre grande règle, montrer que rien ne vous déstabilise, même les informations les plus invraisemblables. Ah oui, une chose. Je veux être de la partie.
C'était le moment d'être un poil imprudent.
- Mais, votre sécurité…
- Sera assurée par une cohorte de gardes prétoriens aguerris ; je pense que je n'ai pas trop de soucis à me faire...
«Sauf si des agents ennemis sont infiltrés dans ma légion » pensa Maximilien. Ce princeps juvénile et inexpérimenté ferait mieux de rester dans son palais et laisser faire les professionnels. Il s'éloignait lorsque Julius lui commanda de loin :
- Ah oui, rendez moi service, dites aux cuisiniers de me faire du knurl à la crème pour dîner !

____________________________________________________________
(1) D'où l'expression "être crucifié par la colère", qui fut très populaire parmi les patriciens, jusqu'au jour où un noble vexé déclara au princeps lors d'une discussion qui avait mal tourné "J'en suis crucifié par la colère !". L'autre lui répondit "En effet" et ordonna aux gardes d'illustrer la chose. Depuis, dans le peuple, l'on trouva amusant de rajouter "du princeps" à chaque fois que quelqu'un lançait l'expression.


Dernière édition par Julianos le Mar Déc 26, 2006 10:44 pm, édité 6 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Lun Mai 16, 2005 9:26 pm 
Hors ligne
Homo sapions sapions

Inscription: Jeu Sep 09, 2004 6:52 pm
Messages: 2015
Localisation: Novascholastica
III : Une Epreuve à toute épreuve
Récit de Jeiz

Cogniciens. Un nom bien pompeux que nous nous étions choisis là. Il servait notre orgueil plus qu’autre chose, car personne d’autre que nous en usait. Pour le reste du monde, nous n’existions pas, ou plutôt si, mais pas sous notre vraie forme. Les rumeurs sur la présence de druides et de prêtres d’un culte maléfique allaient bon train dans la région, mais rares étaient ceux qui osaient s’aventurer dans Kelif, notre forêt. Certains aventuriers s’y étaient risqué, et nous leur avions fait voir de si terribles spectacles que tous avaient renoncés. Nous pratiquions le noble exercice de la raison, sous l’œil bienveillant de la Science, que nous vénérions plus que tout. Nous donnions nos vies pour l’honorer, nous tentions de comprendre la monde, de réduire sa nature à quelques lois fondamentales. Mais ce qui nous distinguait des scientifiques du vulgus impérial, c’était notre aptitude bien particulière à pratiquer le Fluide. La magie. Non pas des tours de passe-passe, non, mais une véritable magie, rationnelle, pensée, réglée. Rares étaient ceux qui pouvaient se vanter de maîtriser cet art, et rares étaient ceux qui survivaient après cette révélation si elle était faite hors de Kelif. Les explications théoriques allaient bon train pour expliquer d’où venait notre talent. Certaines mettait en rapport le caractère récurrent de nos yeux verts, d’autres pensaient qu’un lien unissait toute chose et que nous agissions sur ce lien, rien de bien sérieux.. Notre but, si tant est que nous en avions un, était donc de percer les mystères de la magie, de nous perfectionner dans cet art. Nombre d’entre nous gardait le secret espoir que la bien aimée Science et la raison balaient les fous de ce monde, pour créer un nouvel ordre dont nous serions les maîtres. Une bien douce folie.

Extrait D'Ydasil Et De Ses CogniciensAuteur anonyme

J’humai avec plaisir l’air frais du matin, assis, ainsi que mes camarades sur l’hémicycle de bois dans la clairière de la cité. La plupart d’entre nous criait, gesticulaient et se balançaient des sorts mineurs histoire de se détendre, le tout dans un chaos total. J’essuyai moi-même un tir nourri de pomme de pin que je m’empressai de renvoyer avec force. C’est alors qu’arrivèrent les Hauts Penseurs, en file indienne sur l’estrade en face de nous. La bataille se calma aussitôt, mais une furieuse envie d’envoyer une pomme sur le groupe me tenailla quelques secondes. Ils s’assirent sur leurs chaises sculptées, dont le dossier de bois se terminait avec leur sculpture personnelle. L’archimage Viléon, le maître actuel de notre communauté, resta debout devant son siège et leva la main. Sa tunique était d’un blanc éclatant, sans autre motif qu’une bande rouge qui la barrait de gauche à droite, signe de son rang, et sa cape volait derrière lui alors qu’il n’y avait pas un souffle de vent. Cet effet était un vieux truc, plus esthétique qu’utile, qui n’impressionnait plus personne, à tel point que cela en était devenu ringard…Mais Viléon n’avait pas besoin d’être à la pointe de la mode pour que le silence se fasse dès après qu’il eut levé son bras.
- Vous voilà maintenant devant moi, fils d’Ydasil, vous voilà prêts à commencer votre véritable instruction ! Ce jour, vous l’avez préparé… »
La voix de Viléon résonnait sans aucune difficulté dans l’air, se faufilant à travers les arbres millénaires qui nous entouraient …Son timbre puissant imprégnait quiconque l’entendait d’un grand respect, l'ennui ressentit par les auditeurs étant la preuve qu'on ne l'interrompait pas. Les discours cogniciens répondait à cette grande règle : « Si il y a autant d'yeux fermés que de mots dans le discours, alors il est l'œuvre d'un grand orateur ». Et en observant les cogniciens présents, on pouvait supposer que Viléon en était un. Il continuait à nous parler du cheminement qui nous avait conduit jusqu’ici, bien que nous le connaissions depuis longtemps. Pour tout dire, ses paroles n’avaient rien de nostalgique, ayant plutôt pour fonction de tirer un trait sur le passé. Un double trait gras et rouge.
Il continuait sur son même ton, tranquille mais assuré :
- Sept longues années pendant lesquelles les rudiments de la magie, de la science, de l’art, de la littérature et d'une multitude d’autres matières, que vous connaissez sûrement mieux que moi, vous ont été enseignées par vos mentors respectifs. Une étude bien plus longue et sérieuse vous attend ; seuls ceux d’entre vous qui travailleront avec rigueur et volonté arriveront à s’intégrer parfaitement dans notre communauté de mages, communauté qui, vous le savez, est la seule sur Ydasil. Les plus doués atteindront les plus hautes charges, peut-être même un futur archimage est ici, parmi vous, en train de stresser comme une souris qu’a levé un renard ! ». Il sourit en disant cela, et quelques rires s’élevèrent de l’assemblée. Viléon était très mauvais pour l’humour, et il ne ratait jamais une occasion de le rappeler.
- Notre communauté a besoin, si elle veut prospérer, de membres doués et ambitieux !… »
Et blablabla, toujours cette même idée de la réussite, indissociable, sans doute, de l’homme, consciemment ou non, dans toute société, évoluée ou primitive, avec pleins de virgules dedans. A l’époque, c'est-à-dire il y a moins d’une journée, j’avais la même vision, et une envie : devenir archimage à la place de l’archimage. Mais avec le recul, je trouve de plus en plus que toute notre communauté et son cérémonial n’est qu’une vaste mascarade. Il me suffisait d’observer l’envie et le dédain qui se lisaient dans les yeux du mage à droite de Viléon, Kerelon. Dans quelques années ou quelques semaines, il sera amené à remplacer l’archimage, grâce au bienheureux grand âge de Viléon. Je me perdis en considérations concernant son caractère ; sera-t-il assez compétent et humble pour lui succéder ? Déjà il partait mal ; lorsqu'il parlait, on l'écoutait. C'est toujours un grand handicap en politique, il faut veiller à ne pas dire de bêtises. Si Viléon s'était mis à réciter l'alphabet, on n'y aurait même pas pris garde.

Il me fallut un effort de concentration pour reprendre le fil du discours… « Ainsi, vous allez tous commencer l’Epreuve à cet instant, mais vous ne devez jamais révéler sa nature à quiconque, aucune vantardise futile et inutile ne sera tolérée quant à vos actes, même s’ils sont dignes de chansons. Servir la science doit être votre priorité, et de ce fait, renseigner les futurs candidats sur ce qui les attend est une faute grave. Celui qui enfreindra cette règle subira au mieux l’exil hors de notre communauté, au pire, l'effacement mémoriel, pur et simple ! »
Kerelon prit alors la parole tout en se levant souplement de son siège : « Merci mon cher Viléon pour ces paroles réconfortantes ! » dit-il, en accentuant bien le "cher".
Incroyable le bruit que pouvait faire trois cents yeux qui s'ouvraient en même temps.
- Bon courage à tous, lança-t-il gaiement, le moment est venu d’appliquer les connaissances et l'expérience que vous avez acquises en ces lieux, et c’est à vous de vous montrer dignes de l’honneur qui vous échoit. Souvenez-vous d’avancer à votre rythme et de ne pas raisonner avec trop de précipitation : une heure ou une année, cela n’a pas d’importance, seule compte l’application de vos connaissances !
Il y allait fort. Evidemment. Je ne relevai pas sur le coup, car j’ignorai encore totalement en quoi allait consister l’épreuve, mais la suite me prouva que décidemment, l’on nous prenait pour des petits mioches niaiseux. Je regardais mon mentor, l’invocateur Plénéïon. Il me rendit mon regard et eut un léger acquiescement de la tête. Autour de moi, certains élèves pâlirent, d’autres parurent peu à peu plus confiants, selon que les maîtres capables de transmission de pensées leur transmettaient reproches, mises en gardes, ou, bien plus rarement, des encouragements. J’aurais aimé pouvoir sonder leurs esprits pour comparer leur état au mien, histoire de me rassurer : c’était eux les concurrents, et c’était en fonction du degré de réussite, ainsi que, malgré ce qu’avait dit Kerelon, de la vitesse avec laquelle nous réussirions, que dépendait notre avenir. Mon avenir. En plus, le premier avait le droit à un buffet supplémentaire lors de la cérémonie de fin d'Epreuve.
Tachyon, un mage resté jusque là assis et immobile, se leva et sa robe pourpre effectua une envolée ridicule. Il leva les bras, ferma les yeux et demanda :
« Maintenant, fermez tous les yeux, et une fois que vous aurez senti le changement, attendez quelques instants le temps que vous vous y habituiez. »
Je n’eus pas le temps de m’inquiéter de quoi que ce soit, car un instant après, je flottais dans un espace étrange, à la fois obscur et lumineux. Des grandes traînées de lumières et d’énergie m’entouraient, dessinant d'horribles figures à la géométrie complexe. Un peu effrayé, je tournai alors mon regard vers d’autres amoncellements d’énergies qui dérivaient un peu plus loin. Je constatai que ces derniers enveloppaient chaque élève de la précédente assemblée…Je pouvais sentir l’essence d’énergie pure qui se dégageait de partout, et jamais je n’avais senti une telle puissance, couler à travers moi, et cela me procurait un étrange sentiment d’euphorie. Un peu comme un alcool fort. Je commençai a me poser des questions sur ce que j’étais sensé faire, tout en me demandant si l’Epreuve avait déjà commencée, lorsqu’un grand flash me fit perdre conscience.

Je la récupérai grâce aux délicats chatouillements de l’herbe, humide de rosée, sur ma joue échauffée. Une délicieuse odeur fraîche et fleurie parvenait à mes narines, et une douce brise m’ébouriffait les cheveux. J’ouvris d’abord une paupière, puis la seconde, en laissant à chaque fois le temps à mes pupilles de s’habituer à la lumière. Je me relevai alors, et ce que je vis me laissa sans voix, ou plutôt pantois.
De ma position, je pouvais contempler une riante et verte vallée très étendue, seulement délimitée par un grand cercle de hautes montagnes aux pics nus. Plusieurs rivières aux reflets irisés coulaient au loin, prenant leur source au pied des reliefs abrupts, et elles se réunissaient en un grand lac au centre de la vallée. Etrange géographie pour un étrange phénomène…Qui donc, à part deux trois de mes amis parmi les plus contestataires de leurs notes en géologie, avait déjà vu un tel paysage ?
Le surréalisme qui s’en dégageait me troubla quelque peu sur l’instant, mais ma perplexité s’envola aussi vite qu’elle m’était venue, tandis qu’un grand oiseau bleuté passa à côté de moi, m’évitant seulement de quelques centimètres. Je le regardai avec émerveillement. Quelle autre créature pouvait donc se déplacer avec autant de panache, de grandeur, de beauté dans l’action ? En sauce, ça devait être excellent.
Jupiter sculptait bien mieux que ses autres homologues divins ! Cette pensée mythologique m’amusa un instant ; selon le panthéon impérial, Jupiter, le dieu du ciel et des airs, maître parmi les dieux, avait créé toutes les créatures volantes avec de l’orichalque, matière fabuleuse entre des mains divines, ordinaire sous la mer, avant de leur donner vie, tout comme chaque divinité créatrice. Quel paradoxe, quelle ironie vraiment ; les majestueux animaux de la voûte étaient issus de la boue sous le niveau de la mer, l’extrême opposé de leur milieu de prédilection…Enfin, je n’avais jamais bien compris certaines logiques fondatrices sur lesquelles s’appuyaient pourtant toute la religion d’Ydasil…Enfin, je dévie de mon récit, j'en reprends donc la suite.
De ci de là, d’autres animaux volants aux couleurs chamarrées évoluaient avec plus ou moins de grâce. Certains dessinaient de larges cercles concentriques. Je me concentrai sur l’un de ces derniers. Un rapace, mais de quelle espèce ? Je n’en avais jamais vu de semblable. Ce n’était aps dans les bois de Kelif que j’aurais pu en voir de toute façon. Néanmoins, je ne savais pas où je me trouvais, beaucoup de choses ne ressemblaient en rien à ce que j’avais connu jusqu’alors… Cette petite bête verdâtre là, ces volatiles inconnus, cette végétation étrange avec les espèces d’épis bleutés, et le fait que les montagnes semblaient surgir d’un seul coup du sol…Tout cela me mettait un tantinet mal à l’aise. Je contemplais pourtant avec fascination cette harmonie de couleur et d’espace, me sentant aussi étranger qu’un nain dans une échoppe de produits de beauté. « Mais qu’est ce que je fiche ici ? Et d’abord, quel est cet « ici » ? »
Mes souvenirs se rentraient dedans, fusionnaient, et le résultat était tout sauf probant. Je suis sensé subir une épreuve…non, c’est faux, je participe à une Epreuve… Non, à L’Epreuve, et ce n’est pas forcé que j’aie à la surmonter ; « Epreuve » n’est qu’un nom donné à ce que je suis sensé faire ici… Ma pauvre tête… Je réalisai combien j’étais ignorant de ce en quoi consistait ce sacré travail !
Je me décidai enfin à oublier toutes ces considérations qui ne feraient que me plonger dans une confusion encore plus grande, et je me dirigeai vers l’extrémité de la colline.
Après quelques minutes, il s’avéra qu’elle était un peu trop haute à mon goût, les pentes un peu trop raides, et mes os pas assez solides. Je décidai donc naturellement de faire appel à la magie, ce que de toute façon tout apprenti était censé faire dans cette galère… J’élaborai la structure adéquate, et…alors…dans un élan d'énergie peu commun…rien ne se passa. Je me concentrai de plus belle, mais mes tentatives pour manipuler la magie restèrent vaines. « Ah bah c’est un drôle de truc ça encore ! » Après l’étonnement premier, je me sentis soudain très diminué, comme infirme…Je n’avais jamais été privé de magie, et j’avais toujours vécu avec elle ; c’est comme si l’on m’avait tranché les jambes. Non, c’était impossible, pourquoi est-ce que je ne pouvais pas accéder à la magie puisque je la ressentais partout autour de moi ? Et pourtant…
Je n’allai pas me laisser abattre, cette saleté d’Epreuve n’attendait que cela. Puisque la magie se refusait à moi, et que je ne me souvenais pas d’un cas pareil abordé par mes professeurs, j’allais laisser mes pensées dériver vers le souvenir qui me guiderait le mieux. J’étais capable de ce genre de prouesse, tout comme mes condisciples ; il n’y avait pas besoin de créer un sort pour ce genre de gymnastique mentale. J’allai donc explorer un morceau de souvenir en pensée, le morceau étant choisi inconsciemment par le problème qui se posait. Je fermai les yeux et laissai le processus s’enclencher.

Ça y était, je me trouvais dans les appartement de mon maître, creusés en partie dans un arbre géant comme le veut la tradition. Cela permettait un rapprochement physique et philosophique avec la nature. Dans la théorie, parce qu’en pratique, il était bien plus simple d’utiliser les arbres plutôt que de les couper. Leur circonférence et leur robustesse des arbres permettaient ce genre de chose, sans que ce dernier ne soit blessé au point de ne pas s’en remettre. C’est qu’un cognicien n’aime guère manier d’outils. Une autre partie de l’habitation s’étendait à l’extérieur contre l’écorce de l’arbre, avec perron, terrasses et pots de fleurs. Le style différait selon le caractère et le goût de son propriétaire, ce qui donnait parfois sur des débats assez violents concernant l’esthétisme. Le dernier en date était celui sur la maison de Minos, toute en colonnades avec des frontons et des fresques représentant des scènes mythologiques, d’un mauvais goût terrible. Si l’architecture n’obtenait pas la gratification du conseil, elle se voyait refusée, et la maison « effacée ». Bien entendu, avec les pouvoirs dont peut disposer un mage, la construction de ces édifices prenait moins de temps que s’ils étaient bâtis de manière classique, mais les pouvoirs ne sont pas illimitées, et cela fatiguait énormément.
Cette vie "de tronc" n’excluait évidemment pas le confort. Ça et là étaient disposés des tentures bariolées, de riches étoffes, des coussins de plumes, de confortables fauteuils, et même une cheminée pour les longues soirées d’hiver. Un simple enchantement créait une bulle invisible contenant le feu, l’empêchant ainsi de se propager tout en laissant passer la chaleur, et un astucieux système d’aspiration mécanique nous débarrassait de la fumée. Ce n’était guère facile de se procurer ces articles, évidemment, mais la communauté pratiquait certains commerces parallèles dans la plus grande discrétion. Nous cultivions de l’Elothée et la revendions au prix fort sur les marchés des villes proches, dans les ruelles sombres. La nuit. Une fois séchée, elle avait des vertus hypnotisantes très appréciées…
Je m’installai près du meuble à vins ; une odeur alléchante émanait d’un des flacons mal rebouchés. Je m’étonnais toujours du niveau de détail de la reconstitution, mais en fait, c’était mon imagination qui comblait les déficits.
Dans la salle centrale, Pleneïon, mon pédagogie attitré, assis sur un fauteuil matelassé, me faisait la leçon.

- Tu vois, disait –il, la magie n’est pas de la prestidigitation, c’est une science soumise à des stimuli de ton esprit, répondant à des règles logiques. Les sorts ont tous une structure précise, une formation et une formulation particulière ; tu dois suivre de bout en bout un processus précis pour en lancer un. Tu modèles une énergie qui te viens de…C’est un des points sur lesquels nos chercheurs travaillent. Passons. Toujours est-il que cela vient de quelque part, il y a conservation de la matière et de l’énergie dans tout phénomène physique, tu le sais bien. Revenons à la pratique : c’est comme tisser un tapis, lorsque tu sautes un fil, tout le tissu qui suit découle de cette erreur, et tu dois recommencer. Pendant que tu lances un sort, tu entremêles les données dans l’ordre de façon à arriver, des fils, au tapis. Tu dois réfléchir à tout sans rien omettre, sinon tu échoues. C’est aussi simple que cela, et il en va de même avec les enchantements. »
- Je sais cela maître, mais pourtant je peux faire ceci, fit Jeiz en faisant apparaître une mince flamme rouge dans la paume de sa main, alors que je ne suis pas passé par tout ce long processus !
- Tu es mauvais Jeiz. Et tu le resteras tant que tu ne seras pas capable de penser raisonnablement. Tu devrais savoir que les sorts que tu connais, et donc que tu sais lancer à l’instinct dans l’instant, c’est parce que ton cerveau a enregistré le processus. Si je te mettais dans une situation de panique, tu serais bien incapable de faire ce petit tour. Si tu veux apprendre un sort, tu dois faire ce que je t’ai dis ! Plus tard, lorsque tu auras atteint un certain niveau, c’est ainsi que tu pourras créer tes propres sorts, avec un plan précis, et de la rigueur. Un peu comme l’architecte qui construit une maison. Tu saisis ? Parce que j’aimerais que le mal que je me donne à faire des comparaisons soit récompensé par ta compréhension !

Je revins à moi, épuisé par l’effort que j’avais fourni, et couvert de sueur. Ça me faisait une belle jambe ! Et pourtant je sentais que je tenais la clef entre mes mains. D’ailleurs, j’avais trouvé.
Tous les éléments s’assemblaient soudain en une clarté aveuglante. La raison de mon égarement premier devant tant de choses inconnues, mes sensations déroutantes de l’irréalité du paysage se trouvaient soudainement justifiées : Rien n’existait. J’étais à l’intérieur d’une immense mascarade magique, une pure invention des cerveaux déments des examinateurs. Quel meilleur endroit qu’un pays imaginaire où tout est possible pour une épreuve de magie théorique ? Le reste découlait de lui-même ; cet univers ayant été créé par magie, il s’agissait sûrement d’un enchantement extrêmement puissant. Comment, je n’en savais rien. Un enchantement normal et non démesuré n’aurait pas posé de problème, mais évoluant dans celui-ci, il me fallait détruire une partie de l’enchantement pour libérer assez d’énergie et utiliser la magie. On ne peut pas boire d’eau dans un bain de vapeur, il faut la condenser. Il en allait de même avec la magie ici.
Je procédai ainsi en puisant l’énergie autour de moi, et je commençai à m’élever en laissant un sillon de néant derrière moi. Tout heureux, je descendis cinquante mètres de dénivelé avant de retomber sur le sol. Je devais faire vite ; j’avais perdu un temps monstrueux devant un problème qui n’aurait pas dû en être un. Les autres concurrents avaient-ils mieux réussis que moi ? Je ne les voyais pas, mais ils étaient aussi de la partie. Je me mis donc en route d’un bon pas droit devant moi, parfaitement conscient que j’aurais tout aussi bien pu ramper, et ce dans n’importe quelle direction.
Soudain une route, dont le matériau de construction principal devait être de la boue, m’apparut sous les pieds.. Pour oublier l'inconfort du trajet, je m'imaginai les cours et les applications de la seconde phase éducative, celle qui se déroulait juste après la réussite de l'Epreuve. Je savais déjà que l'on nous donnait seulement les connaissances de base des sorts et enchantements avant l'Epreuve, pour ensuite nous enseigner comment les lancer dans la réalité. On nous avait bien évidemment appris à lancer quelques petits sorts rigolos et plus ou moins utiles comme allumer le feu, léviter, mais cela s'arrêtait là. Le plus intéressant allait venir, et cela porta mon moral et mon désir de réussir au plus haut ! Heureusement, car le voyage devenait de plus en plus déplaisant, et le paysage enchanteur du début avait cédé sa place à de lugubres arbres morts. Je n’avais pas aperçu cela du haut de mon promontoire lors de mon arrivée, ce qui laissait supposer que le paysage semblait évoluer de façon plus ou moins aléatoire…C’est alors que je m’arrêtai stupéfait. Devant mes yeux ébahis, l’allée boueuse se muait peu à peu devant moi en un dallage de pierres taillées.
Sur les bas-côtés apparaissaient des fleurs multicolores, de plus en plus belles et nombreuses, et par delà ne s’étendaient plus que des jardins resplendissants, d’une variété inimaginable de style et de plantes. Là, un arbre épanché étendait ses ramures au dessus d'un petit ruisseau entouré de joncs, ici des clothis dorées offraient leurs pétales aux oiseaux collecteurs de pollens…Et de ce chaos fleuri s’échappait un charme et une douceur curieusement apaisantes…Je marchai sans trop veiller à mon allure, tout à ma contemplation extatique. Je commençais à peine à reprendre doucement la marche qu'à mon grand étonnement, je ralentissais déjà. C’est alors qu’un chœur de voix féminines parvint en une soyeuse mélodie à mes oreilles. De splendides créatures parcouraient de leurs pieds légers l’herbe fraîche. Elles bondissaient et glissaient doucement d’arbre en arbre, se confondant avec les fleurs aux milles éclats, pleines d’innocence dans leur jeunesse dorée, fragiles et séduisantes dans leur nudité. L’une d’elle se tourna vers moi, me jeta un regard étrange, et j’entendis ses paroles portées par la bise :

Viens, viens aventurier,
Abandonne ta futile équipée,
Ta race crasse et ta vaine existence !
En ces lieux nous vivons dans l’opulence,
Joins-toi à moi dans la félicité,
Nous sommes éternité…


J’étais prêt à céder à leurs séduisantes suppliques, prêt à sombrer dans une béatitude aveugle. Je savais pourtant que si je cédais, c’en était fini de l’Epreuve. Il y avait évidemment des sorts d’envoûtements à l’œuvre. Lentement, les yeux pétillants, je posai mon pied en dehors du chemin. Les fraîches jeunes filles se métamorphosèrent du même coup en des monstruosités hybrides, biologiquement impensables. Je vis avec une horreur mêlée de la peur de l'échec les choses se ruer sur moi, parcourant à une vitesse stupéfiante le désert craquelé aux plants acérés qui me séparait maintenant d'elles, usant de tous leurs membres pour s'emparer de moi avant que je ne regagne le chemin. Je me jetai en arrière et courus le long de la voie, puis à nouveau je ralentis, après avoir vérifié que les immondes bêtes avaient disparues. Et en effet, les belles créatures étaient de retour, me souriant de tout leur corps. Je frissonnai et reprit mon chemin, le regard rivé à la route, déterminé à ne plus prêter attention aux jardins.
C’est alors, qu’au bout de l’avenue, j’aperçus le plus bel édifice du monde, étincelant au soleil, mais sans fatiguer la vue de quelque manière, bien au contraire. Ses tours de nacre s’élevaient vers le soleil telles de gracieuses colombes, soutenues par des structures géométriques compliquées, ponts et rubans de marbre s’élançant vers les différentes ailes du bâtiment. Sur chacune était posée une statue d’or et d’ivoire, entourant une coupole transparente Ce tableau était inhumain de beauté. J’étais dans un domaine divin, l’insecte laid méprisant gâchant le spectacle. Je secouais la tête pour m’éclaircir les idées. « C’est une illusion, tu dois te contrôler !» Si je m’abaissais à contempler béatement le paysage et à plonger dans un sentiment d’infériorité, j’en resterais hypnotisé et en état de choc jusqu’à ce que l’on vienne me chercher. On ne m’y prendra pas une deuxième fois. Il était maintenant évident que l’Epreuve ne générait pas d’illusions déjà préétablies mais causées par l’état d’esprit de celui qui les vivait. Plein de résolution, et décidé à enfin en finir avec cette mascarade géante, je m’avançai d’un bon pas en direction de l’édifice, en m’efforçant tout de même de ne pas lever les yeux pour le contempler. J’arrivai ainsi à la porte après avoir traversé la cour pavée d’opales.

« Fuiiiii ! » sifflai-je. La taille de la porte m’impressionnait ; un dieu ou un titan aurait pu la franchir sans difficulté, mais moi pauvre mortel… Bien que son aspect pratique me laissait perplexe, il fallait bien avouer qu’elle en imposait. Sur chacun des énormes battants étaient inscrites de complexes combinaisons de runes, diverses de formes et de couleurs. Elles se liaient et se déliaient ensemble pour former de grands pentacles dont la signification m’échappait. Les étoiles se superposaient aux cercles, aux pentagones et autres rubans, tout en donnant pourtant, comme pour les jardins, cette impression de perfection. C’était n’importe quoi. Je voyais mal ce que l’on pouvait trouver de parfait à une porte. C’était juste de la frime.
J’en revins aux vraies question. Comment allais-je bien pouvoir entrer ? Car évidemment, une porte, dans une épreuve, quelle qu’elle soit, il faut l’ouvrir. La base de la base. Mais justement, n’était-ce pas un nouveau tour ? A peine avais-je eu cette pensée qu’un douleur immense me vrilla le dos, me projetant violemment contre la porte, qui tînt bon. Je sentis une odeur de chair brûlée. Je trouvai toute la scène bien réelle tout à coup. Ma tête bourdonnait dangereusement et ma vision se brouilla de larmes de douleurs. Malgré cela, je trouvai la force de me retourner et d’ériger un écran de protection qui se mua en un bouclier d’énergie pure. A peine étonnée de ma réussite alors que jamais, jamais je n’aurai réussi cela dans la réalité, j’eus à peine le temps de constater que ces boules ne semblaient pas avoir d’auteur qu’une seconde déflagration vint atteindre l’écran de plein fouet. Cette fois, je contre-attaquai. J’envoyai une puissante onde de choc vers le lieu d’où semblaient venir les attaques. Un grand rocher de granit rose éclata sous l’impact. J’attendis sur mes gardes quelques secondes, mais rien ne bougeait.
Je m’approchai alors du lieu du sinistre quand une décharge de plasma incandescente m’évita de quelques centimètres pour finir sa course dans la porte. Indemne. Elle avait bien de la chance. Une colère sourde monta en moi, due à la frustration continue de ce qui m’arrivait dans cette damnée épreuve, de ma lassitude. Je voulais en finir. Je me redressai de toute ma hauteur, soit pas grand chose à l’échelle du décor. Puisqu’il semblait que l’épreuve me permettait d’user de n’importe quel sort si j’entra correctement les étapes de réalisation, je me résolus à sortir le grand jeu, la destruction massive. Je concentrai toute mon énergie, liant les filaments de magie en instructions précises. J’étais près. Il était temps : au moment même où un filament doré, d’un type vraiment étrange, allait m’atteindre, je déchaînai l’enfer. Le sol se retourna, les arbres se consumèrent en un instant, la roche fondit, et la destruction s’étendit sur une grande surface partout autour du lieu où je m’étais trouvé quelques secondes auparavant. Une fois translaté sur la colline qui dominait le champ de bataille, j’avais eu tout le loisir de contempler le spectacle. Ma robe avait quelque peu souffert du manque de rigueur et de la précipitation avec laquelle j’avais lancé le sortilège. Sortilège que je ne devais apprendre qu’après cinq bonnes années d’entraînement. J’avais feuilleté de ci de là la plupart des bouquins de mon maître et j’avais assimilé théoriquement pas mal de notions, mais je pense que jamais je n’aurais pu lancer ce sort. Le monde généré par l’Epreuve était une sorte de catalyseur où beaucoup de limites pouvaient être abolies. J’avais bien failli y passer, du moins en simulé, mais dans ma fierté d’avoir triomphé face à l’adversaire invisible, je m’en fichais pas mal !
Je descendis sur le terrain ravagé où l’herbe, les fleurs repoussaient déjà. Dans quelques minutes, rien ne subsisterait de tout cela. Mon sympathique ami était-il fruit de l’enchantement, ou bien seul les sorts l’étaient ? Je n’avais aperçu personne, et cette dernière explication me paraissait plausible. Mais la silhouette qui s’avançait vers la porte m’apporta une autre explication. Elle s’avançait d’un pas décidé, et arrivée devant la porte, elle se mit à chercher à l’ouvrir. L’incompréhension, puis l’horreur me gagnèrent. Cette silhouette m’était familière. C’était moi.

Il n’y avait pas de doute ; le voilà qui tâtait la porte et la regardait avec curiosité, tout comme je l'avais fait précédemment. Deux possibilités s’offraient à moi. Ou bien j’étais en train de contempler la scène d’il y avait vingt minutes, ce qui me paraissait bien improbable, ou alors l’autre Jeiz était une créature de l’Epreuve, mise dans la même situation que moi il y a un instant, et qui imitait tous mes anciens faits et gestes, pour m’induire en erreur. Même les attaques invisibles précédentes faisaient partie du piège, pour me faire croire qu’il s’agissait bien d’une boucle temporelle, et que c’était un moi, me précédant dans la boucle, qui avait voulu m’éliminer… Je penserais donc tout naturellement que ce brave cognicien est mon double décalé dans le temps, et je choisirais de l’épargner pour ne pas me tuer moi même…
« Ah ah ah !» m’exclamai-je amusé. Ils ne croyaient tout de même pas que j’allais tomber dans un piège aussi grossier ! Si je décidais de l’épargner, je pouvais être certain de me faire descendre dans les secondes qui suivraient !
Je pris donc la décision de détruire mon double maléfique avant que l’inverse ne se produise. Hélas, trop pressé d’en finir, je bâclai ma boule de feu et l’envoyai avec un peu trop de précipitation. Je vis l’autre projeté contre la porte, le dos pratiquement intact, même si j’avais mal pour lui. Il se releva, visiblement ébranlé, mais il dressa tout de même un écran de protection, pour ensuite scruter les alentours à ma recherche. Il ne semblait pas me voir, alors que j’étais bien visible de l’endroit où je me trouvais, et presque en face de lui. C’est ce détail qui me mit la puce à l’oreille. Comment cela se faisait-il que je pouvais l’attaquer et l’annihiler aussi facilement, puisque la créature était là pour m’éliminer ? Et à ce moment là, pourquoi continuait-elle son inutile imitation de ma situation précédente ? Elle aurait dû se sentir découverte et tenter de résister… J’envoyai une nouvelle décharge. C’est à ce moment là que je compris enfin mon erreur. Cette facilité était voulue pour que je continue dans la route qui m’était tracée ; il était tellement plus tentant de choisir la voie de la commodité… J’étais bien en train de me battre contre un moi en temps différé. Ce que j’avais vécu : les attaques invisibles et le fait que je ne puisse voir mon ennemi était exactement ce qu’il se passait pour lui, enfin, pour moi. Dire que je cherchais des complexités à la place des évidences…
Puis un frisson me parcourut. ; je ferais mieux de ne pas rester là ! me dis-je en courant de l’autre côté du tertre de terre, alors que le rocher près duquel j’étais il y a un instant éclata en une myriade de morceaux lancés à toute vitesse. Une de ces météorites me frôla la tête de quelques centimètres. Je l’avais échappé belle…Cette pensée en entraîna une autre. Lors de mon arrivée devant la porte, j’avais gagné contre mon adversaire, et maintenant, cet adversaire, c’était moi ! Je risquais tout bonnement de me faire tuer, et ainsi de participer au cercle vicieux dans lequel j‘étais coincé !
J’arrivais, subissant les attaques du moi précédant, je tuais ce dernier, puis je prenais sa place peu après, me faisant tuer à mon tour avant de revenir à la porte comme s’il ne s’était rien passé. Combien d’anneaux sur sa queue le serpent avait-il avalé ? Il m’était impossible de savoir combien de boucles j’avais vécu, et cette perte de temps m’horripilait au plus haut point. De plus, est-ce que les moi précédents n’avaient pas eu les mêmes raisonnements que moi en ce moment ? Etant donné ma situation, ils n’avaient aboutis à rien, et l’espoir de m’en sortir devenait de plus en plus ténu ! Comment faire ? Impossible de tuer l’autre, j’en avais moi-même fait l’expérience…la solution se présenta d’elle-même, en frappant avant d’entrer s’il vous plait ! Facile ! Je n’ai qu’à disparaître et rester passif en me laissant vivre ma vie, me dis-je en croisant les bras. Mais aussitôt, je sus que cela ne marcherait pas ; il ne fallait pas oublier l’influence néfaste de l’Epreuve…J’avais esquivé un troisième sort dont la structure m’était inconnue…une sorte de filament doré, comme je l’avais qualifié, tournoyant en descendant vers moi selon un mouvement rectiligne… Le problème était que j’avais beau chercher dans la liste des sorts que je connaissais, aucun ne répondait à cette description. Autrement dit, je n’aurais pas pu le lancer sur moi tout à l’heure, ce qui signifiait que quelqu’un ou quelque chose d’autre l’avait fait à ma place. « Mais c’est bien sûr ! » je venais enfin de percer le mystère ! Il ne fallait justement pas rester inactif ; il fallait que je lance un enchantement de protection quelconque avant que l’épreuve n’attaque mon double à ma place, ce qui romprait la suite des évènements ! ELFD ! Je lançais le sort de sauvegarde le plus puissant que je connaisse sur Jeiz bis, puis une fois cette tâche achevé, je lançai prestement un sort de téléportation. Une fois très loin de mon double, très exactement de l’autre côté du château, je m’allongeai à l’ombre d’un cerisier et j’attendis quelques minutes. Cette pause terminée, je retournai tranquillement à la porte. Un sourire éclaira mon visage. Elle était ouverte.

Je m’avançai précautionneusement sous le porche, tous les sens en alerte. Les battements de mon cœur diminuèrent d’un coup avant de prendre peu à peu le rythme d’un tambour de guerre. La noirceur effrayante de l’intérieur me prenait à la gorge alors que mes pas résonnaient indéfiniment sur les dalles de marbre noir. Pierre, acier, mort et malédictions architecturales…Une gargouille de pierre noire au centre de l’immense hall d’entrée me regardait avec trois yeux écarlates, me défiant d’oser continuer mon chemin. Partout sur les murs et les rambardes de l’escalier, des fresques monstrueuses racontaient l’histoire des démons d’Ydasil. Scènes de boucheries épiques, tortures et flagellations, haineuses créations de destruction, éclats d’incompréhension humaine…Tant d’images et d’idées, tout cela était reconstitué avec un talent incroyable. Des gravures sur le sol aux piliers infinis, de fantastiques créatures prenaient des poses grandioses ; chevaliers sombres écrasant leurs adversaires, dragons prenant leur envol, duels fantastiques entre les derniers héros d’Ydasil…L’art des sculptures et des peintures était omniprésent de grandeur et de froide beauté. Je commençais maintenant à trembler, d’autant plus lorsque la titanesque porte se referma lentement derrière moi ,en me privant de la réconfortante lumière solaire. Maintenant, tout était pire encore, chaque décor prenait une nouvelle dimension. Ombre parmi les ombres, scintillement d’airain dans les prolongements acérés des épées de jadis. Je m’engageai dans un couloir latéral où la lumière me semblait plus présente. Présente oui, mais oppressante, presque étouffante et pourtant sans elle…Dans l’éclairement de dizaines de bougies d’un bleu douloureux, mes yeux refusaient le clignement de mes paupières, par peur de la fugitive obscurité. Le décor était constitué entièrement de représentations d’êtres immenses aux bras décharnés, hérissés de lames et de langues de sang, d’autres bêtes aux carapaces mouvantes, des armureries vivantes, toute une légion d’horreurs militaires ; des illusions biologiques conçues pour la destruction et la domination. Il y avait une certaine impression de force brute qui ressortait de ces statues, tant leur réalisme imprégnait l’atmosphère autour d’elles. Dans ma contemplation hébétée, je trébuchai avec surprise contre une masse invisible. Ma tête heurta durement la roche froide et cruelle. Je gémis de douleur, puis je relevai la tête en faisant craquer les articulations. Je m’aperçus que la chose sur laquelle j’avais trébuché était une parodie de carcasse humaine, noircie par le feu et la mort en une dernière agonie. Sa main tendue vers moi appelait sur lui toute la pitié du monde, et le vide de ses orbites me regardait en silence. Effrayé, je cherchai à m’échapper de la peur qui me torturait en levant les yeux. Une nouvelle erreur, à l’encontre de mon courage et de ma compréhension, pour m’apercevoir de la présence de centaines de stalagmites de bronze argenté, aux reflets atrocement vermeils qui ornaient les voûtes. La pièce tournait autour de moi en une sarabande de douleur et d’horreur. Je continuai mon exploration solitaire et forcée, toujours à m’interroger sur le but de cet épisode…Et alors que j’errais de pièces en étages, tantôt courant tantôt rampant, je me savais suivi par une entité chasseresse. Je pressentais un danger pour ma vie elle-même, le genre de sentiment inexplicable qui nous prend parfois, justifié sans l’être au plus profond de notre ego. Un sifflement lointain atteignait les rebords de mon esprit, déchirant les dernières parcelles de lutte qu’il me restait. Je me répétai sans cesse "Domine-toi, ne te laisse prendre au jeu de la peur" pour me tenir en dehors de l'illusion
Alors que j’entrai dans une vaste crypte, je me retrouvai brusquement dans une grande salle richement décorée. Des miroirs sombres, encadrés d‘or orangé, reflétaient à l’infini mon image déformée de terreur. Cachant un parquet sublime de bois précieux, des tapis à la beauté fascinante et effrayante créaient à eux seuls l’attrait de la pièce. Chaque tapis tournait autour d’un thème, autour d’un homme, de sa vie, de ses voyages, de ses aventures, et de sa fin. Chaque décor était différent. Il s’agissait le plus souvent de bâtiments et de paysages étranges ; des structures grandes et majestueuses ornées de croix, une tour géante composée d’entrecroisements de barres de fer, des montagnes fines et luisantes, un haut pont rouge, des temples à colonnes comme ceux que l’on pouvait contempler en Grèce…Curieusement, les personnages avaient toujours la même particularité physique ; peau de nacre et lèvres de braises. Un peu au-dessus de moi, de grands chandeliers d’argent, éteints, mais pourtant lumineux dans la pâle lumière matinale de la pièce, donnaient un éclat ineffable à la pièce.
Tous les éléments qui auraient pu faire penser à une salle de gala y étaient. Je n’osai imaginer quel genre de fêtes et de soirées s’organisaient en ces lieux, tant la vue de l’autel et du long croissant d’ivoire dans son récipient souillé m’effrayait. Sur tout le côté droit de la salle, de grands vitraux diffusaient une lumière pourpre. Les motifs et dessins de ces œuvres de verre étaient tantôt de simples formes géométriques, tantôt des représentations glorieuses du Seigneur de l’obscur sur son trône sanguinolent ou les armes à la main. L’une d’elle m’intéressa particulièrement. Le visage du seigneur était celui d’un adolescent, d’une beauté à couper le souffle, dans la fleur de la jeunesse avec sa longue chevelure blonde. Malgré son apparent jeune âge, il portait une armure impressionnante, d’or et d’ivoire, magnifique… Mais ses yeux et l’expression de son sourire aurait glacé le plus aguerri des hommes ; une lueur d’intelligence diabolique semblait former une auréole au-dessus de sa tête, et dans son sourire d’un charme effrayant, on pouvait se rendre compte de l’étrange longueur de ses canines.
Un déplacement d’air se produisit derrière moi. Je me retournai aussitôt. Du vitrail le seigneur s’était déplacé, il était maintenant devant moi, une goutte de sang perlant doucement de sa bouche aux lèvres pourpres de désir. Mon premier réflexe fut de lever la main pour esquisser un sort, mais l’autre hocha la tête. Instantanément, il franchit la distance qui nous séparait. Je pouvais sentir son souffle chaud sur mon cou, sa main qui me caressait doucement la nuque. Je me laissai faire, envoûté par sa présence, par la force incroyable qui émanait naturellement de lu. Tandis que sa bouche m’embrassa sensuellement le poignet, je frissonnais d’une émotion incroyable, à la fois de peur et de plaisir hypnotique. Il se déplaça gracieusement jusqu’au vitrail et éclata d’un rire d’un charme inimitable.
- Jeiz…Etrange que tu te sois nommé ainsi… Car c’est ainsi que se passe les choses dans ta communauté n’est ce pas ?
Sa voix était délicieusement rythmée, un timbre parfait. Il reprit en souriant de plus belle, conscient de sa beauté et de sa suprême supériorité :
- Vis-tu Jeiz ?
J’allai répondre l’évidence, mais la créature continua :
« Connais-tu seulement l’existence, le fluide de vie qui t’anime ? Désires-tu le renforcer ou l’abandonner au terme d’un inutile passage ? » Il s’interrompit quelques secondes en me regardant de ses yeux brillants. J’étais fasciné par lui, par sa façon d’être, par son être, et par ce qu’il n’était pas. Je ne pensais à rien d’autre qu’à lui ressembler, qu’à gagner son amitié. En cet instant, plus rien ne comptait hormis cela. Ses paroles restaient cependant gravées en moi…Il se déplaça à nouveau vers moi, souple dans ses habits, sombres mais magnifiques. « Saisis bien le sens de mes paroles car je ne pourrais te les répéter une nouvelle fois. Je te sens digne d’accéder à mon niveau de vie, et je sais que tu en as envie, et que surtout tu seras capable de t’assumer par la suite. Mais pour qu’une telle chose s’accomplisse, tu devras me rencontrer. N’aie pas peur de me manquer, cette rencontre nouvelle aura bien lieu. Ce sera à toi de décider la destinée que tu te réserveras. Réfléchis à tout cela… » Il m’embrassa à nouveau sans finir sa phrase, dans le cou cette fois, et je sentis ses deux canines plantées un instant dans ma chair. Il releva la tête ; un peu de mon sang brillait sur ses lèvres. Il me fit un dernier signe de la tête et me désigna l’anneau étincelant qu’il avait glissé à mon doigt à mon insu.
Je n’eus que le temps de lever la main avant que tout ne s’évanouisse.


Dernière édition par Julianos le Mar Déc 26, 2006 10:32 pm, édité 9 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Lun Jan 01, 2007 5:07 pm 
Hors ligne
Homo sapions sapions

Inscription: Jeu Sep 09, 2004 6:52 pm
Messages: 2015
Localisation: Novascholastica
Chapitre V : Rancœur Nordique

La neige tombait comme autant de poussière d’étoiles sur la plaine d’Hégior, recouvrant une nouvelle fois de sa blancheur mortelle la citadelle Impredicavia. Etincelant dans la lumière matinale, un épais flocon exécuta une pirouette magistrale devant le nez du capitaine Irjis, avant de s’en aller rejoindre ses semblables en bas de la muraille. L’homme contemplait sobrement la plaine, faisant contre toute logique l’analogie avec la couleur des oiseaux de son enfance. La neige ignorait le mot frontière. Elle se déposait sur le sol de la place forte Impériale comme sur la forêt du Northland, de l’autre côté du cours d’eau gelé. Une sérénité et une quiétude souveraine semblaient régner partout, sentiment accentué par le silence ambiant. Mais il savait que cela n’était que la surface des choses. Il était né et avait vécu la majorité de son existence bien plus au sud, où le soleil ne s’éteint que pour laisser place à la douce chaleur de la nuit. Et pourtant, on l’avait envoyé surveiller cette satanée ligne invisible, dans ce froid qu’il commençait tout juste à détester… Il s’inquiétait aussi pour ses hommes qui, comme lui, étaient originaires de territoires bien plus chauds. Certains n’avaient même jamais vu la neige avant d’arriver ici. Il haussa les épaules puis se dirigea vers la salle des gardes. Si cette provision de vin tardait encore, il savait qu’il ne pourrait plus rien pour empêcher la mutinerie.
Il ruminait encore de sombres pensées quand il entra dans la pièce chaude et accueillante. Un grand feu brûlait dans la cheminée, diffusant une chaleur réparatrice et bienvenue. Une partie d’osselet faisait rage à la table du fond. Irjis s’assit confortablement dans le fauteuil près de la cheminée après avoir ôté son manteau de fourrure. Il soupira et étendit ses jambes engourdies. Qu’il était bon de fermer les yeux quelques instants… Il savourait avec délectation ce retour à la vie. Il ne vivait d’ailleurs plus que pour ces moments d’alcalmie. Il n’avait pas dormi la nuit dernière, et il était bien conscient qu’il s’endormirait sans coup férir s’il restait assis au coin du feu. Ce n’était pourtant pas le moment. Il se leva donc pour rejoindre les joueurs.

- Alors, on profite de ce que j’aie le dos tourné pour jouer aux cartes ? dit-il en feignant la désapprobation. Il avait lui-même donné sa bénédiction aux hommes, du moment que les paris n’excédaient pas le dragon d’argent.
- Mais, répondit un caporal qui s’était laissé prendre par sa remarque, je croyais que vous nous aviez autorisés à…
- Tais-toi un peu et concentre-toi, le gel doit te paralyser le cerveau, tu vois bien que le capitaine plaisante ! le coupa un autre en lui assénant une tape sur la tête. N’est ce pas capitaine ? demanda-t-il, une soudaine lueur de doute dans les yeux.
- Oui, il vous faut bien des petites distractions pour supporter l’enfer que nous vivons ici ! fit le capitaine en clignant de l’œil droit. Tiens, j’ai bien droit à une petite pause moi aussi ! s’exclama-t-il en rejoignant le jeu, s’installant sur le tabouret en face du naïf caporal qui se frottait encore la tête.
Il commençait tout juste à gagner après quelques premières manches néfastes, quand le sergent Brenn, les joues rougies par le froid, et par l’état d’excitation dans lequel il se trouvait, entra dans la pièce et appela Irjis. Ce dernier le rejoignis et lui demanda doucement la raison de son agitation. S’il s’agissait d’une mauvaise nouvelle de plus, ce n’était pas la peine d’ameuter les hommes…
- Qu’y a t-il ? demanda-t-il alors.
- La patrouille n’est toujours pas rentrée, et l’éclaireur que j’ai envoyé à leur recherche non plus, je suis assez inquiet…
C’était couru d’avance. Le mauvais sort avait accompagné le froid dans cette âpre lutte contre les éléments.
- Le froid ? interrogea le capitaine.
- J'aimerais partager cet optimisme, mon capitaine.
Comme si les gardes avaient attendu la réflexion de Brenn pour réagir, des cris d'alertes résonnèrent, cris relayés par les bruyants sons des cors d’alarme. Irjis avait à peine crié à tous de rejoindre les postes de défense que déjà ses hommes sortaient en maugréant. Il fit de même en s’efforçant d’arriver en haut le plus vite possible, et, après une ou deux marches ratées, il parvint enfin à destination.
Jamais il n’avait vu cela de sa carrière de soldat. Des centaines d’hommes vêtus de peaux de bêtes entouraient la forteresse et agitaient des haches, de longues épées et autres ustensiles aussi plaisants, tous on ne peut plus impressionnants. Il en venait encore des sous bois. Ils hurlaient dans un langage inconnu et terrifiant, et la clameur qui s’en élevait faisait vibrer la poitrine d’Irjis. Certains ne portaient pour seul habit que quelques bouts d’armures, le corps couvert de peintures tribales. Personne ne les avait entendu venir ; Irjis se doutait bien que cela finirait par arriver. La forêt commençait à seulement une demi-lieue du fort… Le capitaine commençait déjà à paniquer lorsqu’il ordonna au régiment de cavalerie de se préparer à charger. Il dépêcha Brenn vers le fort le plus proche pour annoncer l’attaque, et celui-ci partit sans attendre, trop heureux de quitter momentanément la zone des combats.
Le capitaine savait qu'un jour ou l'autre, les hommes du Nord se réveilleraient de leur torpeur. Il les comprenait. Comme eux, les gens de son pays avaient souffert du joug impérial. Hélas, les siens avaient capitulé. Irjis admirait ces braves qui n'avaient jamais accepté la présence de l'empire, et qui n'avaient cure de ne pas profiter des fastes et des denrées de l'Empire. Un instant fugitif, il songea à la rébellion. A la trahison. Cette pensée l'effraya autant qu'elle lui plut.
- Que se passe-t-il ? demanda un colosse en armure blanche, portant la tête de lycanne noire en évidence sur sa cuirasse, insigne trop connu de la garde prétorienne.
- Monseigneur, dit Irjis en posant un genou à terre, et en tentant non sans mal de paraître assuré, une bande désorganisée de barbares nordiques nous attaque, rien qui puisse entraver la bonne marche de l’Empire.
- Ah, on nous attaque ? Tiens donc ! grogna celui-ci dans son casque de tête de démon grimaçante. Et vous appelez cela une bande désorganisée vous ? Annonça-t-il sarcastiquement en désignant de sa main les nordiques.
De l’autre côté de la plaine arrivaient maintenant des engins de sièges de toutes sortes, béliers, catapultes, trébuchet…ainsi qu’une longue file de chariots tirés par de grands chevaux de trait au poil épais. C’était un parcours rupestre, et la forteresse n’était qu’une étape.
- Capitaine, vous allez vous préparer à charger à la tête des cavaliers. Pas de discussion. Le ton était sans appel. En tant que Vous, annonça-t-il en désignant un autre homme, amenez-moi ici les soldats de la garnison les plus compétents et aptes à l’art de la guerre.
- Oui monseigneur !
- Il semble que ma visite ici se soit révélée indispensable…
Puis, il tourna les talons et regagna le donjon d’un pas assuré et musclé.
- Pramalt ! fit Irjis avec une haine non dissimulée.

Thorn réfléchissait en regardant les hauts murs de la forteresse, et les minces silhouettes tremblotantes des soldats impériaux. Ces prétentieux allaient bientôt payer leur arrogance. La victoire était à eux. Il y a plusieurs semaines, Odin lui était apparu en rêve. Il se tenait en face de cinq vaches grasses comme on en trouvait dans les plaines impériales du milieu. Puis, il sembla le désigner du doigt, et sans prévenir, il abattit cinq fois sa claymore. Thorn avait depuis toujours obéi aux signes, en particulier quand ils venaient des dieux. Il avait bien vite fait l'analogie entre les bovins et les cinq grossières forteresses, grouillantes de décadents soldats, qui gardaient la frontière entre sa contrée et ce qu’on appelait l'Empire. Ah ! Un bien beau nom pour une si triste chose. La dégénérescence et l'abrutissement de cette nation précipiteraient sa chute, il le savait. Peut être lui-même ne serait pas là pour le voir, mais son fils, lui, pourra procéder au sacrifice. L'Empire avait fait son temps. Il empoigna son grand marteau de guerre et se prépara à aller haranguer ses troupes, ses amis, ses frères. Ses bottes de fourrure crissaient en s'enfonçant dans la neige fraîche mais ne laissaient pas passer le froid. Thorn eut un sourire cruel. Les pauvres soldats sur le fort devaient avoir bien froid dans leur armure métallique, leur jupe et leurs petites bottes de cuir. Il aimait s’attacher à ce genre de détail avant une action de ce genre. Ce qu’il allait faire aujourd’hui, il l’avait mûrement réfléchi, ce n’était pas seulement cette histoire de vaches grasses. En tant que chef, il avait unifié le Northland pour en faire une nation, et non un agglomérat de villages perdus. Cette unification avait déjà coûté le prix du sang, et elle était bien fragile. Il fallait un ennemi à abattre. Il fallait un enjeu commun. Alors, et alors seulement, dans la victoire son peuple pourrait prétendre être candidat pour devenir un grand peuple. Mais pour cela, il fallait vaincre. Mais cela s’était son rêve à lui ; le rêve de sa famille et de ses hommes, c’était de pouvoir manger à leur faim, et de se parer des mêmes bijoux que les riches julianiens. Il misait énormément sur la dégénérescence de l’empire, et sur le prix d’une contre attaque sur ses terres en plein hiver. A plus long terme, il misait aussi su le soulèvement des autres peuples sous la domination impériale.
Ses hommes s'assemblaient en un groupe compact. Les visages étaient agités de rictus terribles, de sourires sans joie, et d'une intense expression de cruauté. C’était surtout pour l’image en fait ; personne n’accorderait d’attention à un barbare à la moustache frisée souriant aimablement.

- Frères ! fit-il en levant son marteau.
Une terrible clameur accueillit ce seul mot. Il semblait bien que les hommes n'aient pas besoin d'encouragements.
- Aujourd'hui est le jour où débute la fin de l'hégémonie impériale !
- OOODDDIIIIINNNN !
- Aujourd’hui s’ouvre une porte vers un nouvel avenir !
- THOOORRRR !!
- Aujourd’hui est déjà hier pour les impériaux ! Ceux d’entre vous qui vivront assez vieux verront les changements du monde, et ceux qui mourront les armes à la main verront les fruits de leur sacrifice du haut du Walhalla !
Tous les hommes levèrent leur poing vers le ciel en silence.
- Brûlez et pillez, cautérisez la plaie d’Ydasil, soyez les nouveaux piliers de cette nouvelle ère !
Sur ce, et sous les clameurs enjouées des guerriers, il se dirigea vers le taureau noir bien nourri que maintenaient deux colosses bardés d’acier. Thorn caressa le museau brûlant. Il se tourna vers le prêtre qui tenait le couteau sacrificiel, s’en saisit, et après avoir demandé la victoire aux dieux, il trancha le cou de l’animal. Le sang tâcha la neige et ses habits, sa chaleur se dissipant sous forme de vapeur vers les cieux. Le passé était mort ; il venait de le sacrifier.


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Lun Jan 01, 2007 5:10 pm 
Hors ligne
Homo sapions sapions

Inscription: Jeu Sep 09, 2004 6:52 pm
Messages: 2015
Localisation: Novascholastica
Chapitre VI : Mouvements

Le moment vint assez vite. Des torches éclairaient la place principale et les buffets installés pour l’occasion, buffets qui se vidaient à une vitesse assez extraordinaire. Autour de Jeiz se pressait professeurs et amis surexcités, mais il n’accordait d’attention qu’aux jeunes filles. Il fallait bien faire un choix dans le monopole de l’attention. De toute évidence, il avait gagné son auditoire. Avec de grands gestes théâtraux et des mimiques bien choisies, le jeune homme dépeignait d’une manière particulièrement rigoureuse et exacte son épopée personnelle.
- Et alors là, ni une ni deux, j’ai enfoncé la grande porte d’un seul coup de tête, et figurez vous que…
Un peu plus loin, un groupe d’apprenti exclusivement masculin observait un silence affecté.
Jeiz fut coupé dans son récit par Viléon qui commença un discours que tous se préparèrent à ne pas écouter. Chacun s’occupa les mains de différents petits fours et opina du chef aux moments les plus cruciaux. Lorsque Viléon blaguait par exemple.

Irjis s’essuya le visage des mains. Les cavaliers se préparaient à sortir. Ils allaient tous en mourir. Le grand prétorien était introuvable, de même que son cheval à l’écurie. C’était une situation plutôt ennuyeuse…Et lui, imbécile qu’il était, il avait pris la tête des cavaliers comme on le lui avait ordonné.
Il respira un grand coup puis donna l’ordre d’ouvrir la porte. Ils sortirent, se mirent en position. Une cinquantaine, ils étaient une cinquantaine contre une armée. Mais Irjis avait sélectionné ses hommes. Triés sur le volet. Doucement, ils avancèrent un pas, jusqu’à arriver à une cinquantaine de mètre des mugissants nordiques. Il y en avait d’ailleurs un coiffé d’une tête de taureau encore chaude. Le capitaine ordonna la halte, s’avança seul vers le grand homme qui l’attendait bras croisés. Et d’un geste, il envoya son épée, son casque et son bouclier à ses pieds. Il n’avait pas pu trouver geste plus tragique.
- Nous nous rendons. Et plus que cela, nous vous rejoignons.
L’autre ouvrit de grands yeux étonnés.
- Nous sommes tous ceux qui refusent de continuer à servir Juliana. Les autres, dans le fort, se rendront ou mourront, j’imagine…
Thorn répondit dans un patois peu assuré.
- Hum. Et pas vous ?
Laissant Irjis et ses hommes interloqués, il lui tourna le dos, s’enfonça dans les rangs de ses soldats, et hurla deux syllabes dans la langue de son fief.

Viléon approchait de la fin de sa harangue. Tout le monde reporta son attention sur lui, histoire d’applaudir un bon coup pour en finir. L’archimage leva les deux bras vers le ciel en souriant. Un concert d’ovation lui répondit. Et Viléon prit feu.

Evitant de peu la masse qui lui tombait dessus, Irjis fit un demi tour en abattant maladroitement son épée sur l’épaule de son agresseur. Il y avait cinq corps en cercle autour de lui, et ce n’était pas des hommes du nord. Il se reprit et hurla un grand coup en se fendant vers son adversaire. Un filet de sang chaud dégoulina le long de son bras. Puis de son buste. Et il tomba à genoux, les yeux révulsés.

Tout le monde resta figé par la surprise tandis que l’archimage roulait sur lui-même en hurlant comme un damné. L’odeur de chair grillée eut même le temps d’arriver jusqu’aux narines de Jeiz. A ce moment seulement, tous les cogniciens se mirent à crier de concert. Tous les arbres prirent feu simultanément. Le jeune homme se retourna.
Une silhouette se débarrassait d’une grande toile verte et marron. Elle tourna un masque étrange vers lui, puis une excroissance d’acier. C’est alors que les cogniciens les plus hardis se ressaisirent ; l’on vit Tachyon sauter de l’estrade en un double saut périlleux avant, braquer sa main vers l’individu devant Jeiz, qui s’évanouit en poussière l’instant d’après. Mais un infâme crépitement d’acier coupa aussitôt le vaillant Tachyon en deux.
Tous les grands cogniciens bataillaient fermement à grands coups d’énergie pure contre les assaillants. Sur l’instant, on se fichait pas mal de qui ils étaient et de quelle façon ils tuaient les gens.
Tout le monde se mettait dessus dans la plus grande confusion. Il y avait des barges qui lévitaient en vombrissant au dessus de la clairière, balayant les rangs de cogniciens à grands coups de tout petits carreaux d’arbalète. Les jeunes filles avec lesquelles Jeiz conversait un instant plus tôt tentèrent de fuir en rampant pour se mettre à ouvert sur les arbres, mais une des barges se posa délicatement sur elles. Retentit alors un grand ploarf rosâtre.

Le chaos et la folie ; les lances se sont fichés dans tous les flancs ; quelques soldats rient encore hystériquement de voir leurs entrailles se déverser sur la neige, prêt à tuer le plus de barbares possibles. Mais…« Se moquer de la mort en crachant ses poumons n’est pas toujours le meilleur moyen de lui échapper. » dira plus tard un philosophe avant sa veillée funèbre.
Irjis s’agrippa à l’encolure de son cheval, tentant désespérément de conserver son dernier soupir pour des jours meilleurs, mais l’équidé paniqué n'en a cure. Un coup de sabot défonce le crâne du capitaine tandis que la bête se met à galoper en tout sens, bientôt maîtrisée par les assaillants.
L'affaire fut donc vite expédié ; après une demi-heure de combat, l'on n'entend déjà plus que les enfoncements d'épées pour achever les mourants. Ce sont des yeux morts, promis aux corbeaux d'Odin qui contemplent les bottes de Thorn, qui foule les cadavres sans même les regarder.
Sous son commandement, une trentaine de costauds se disposent autour d’un grand bélier. C’est une marée humaine totalement désordonnée qui se rue sur le fort ; les défenseurs se démènent et vident leurs carquois sur l’équipage du bélier, mais toujours l’on vient les remplacer. La porte cède après le troisième coup, et c’est un petit homme blond et trapu qui entre, un grand sourire aux lèvres.
Un certain Marius vient d’abattre un petit nordique d’un coup de pilum. Triomphant, le voilà qui se retourne prêt à faire un sort à toute l’armée ennemie.
Les gradés tentèrent une résistance de la dernière chance, avec de bons jurons inébranlables. Chacun de hurler, de précipiter flambeaux et pierres sur les "chiens de barbares".
- On a frappé à la porte les gars !" hurle un militaire avec un humour fallacieux.
Hélas, la bonne volonté ne suffit pas ; bientôt ils se retrouvent acculés contre le mur droit de la forteresse, cernés. Un centurion au grand panache rouge pose sa main sur sa cuirasse, ses vétérans en ordre derrière lui. Debout sur la neige rougie, il hurle aux nordiques :
- Vikings, la garde meurt, mais ne se rend pas !
Alors s'avance Thorn en personne, qui n'a pas encore pris le risque de s'exposer trop en avant.
- Je n'ai que faire de prisonniers, je n'ai que faire de l'empire !
Solennellement, le centurion, dont le nom aurait décidément dû être inscrit au panthéon des grands hommes, déclara :
- Vous vous soulevez, soit, mais contre quoi ? Contre vous-même ! L'empire, c'est Ydasil. Nous autres allons mourir, mais ce sera en vous crachant dessus. Votre action n’est pas digne de celle du grand peuple que vous pensez être. Ce n'est pas en levant une arme que l'on résout des problèmes de fourrage ! »
Il s'arrêta quelques instants pour reprendre son souffle. Il n'arrivait pas à croire qu'il avait arrêté le temps quelques instants.
- Les dieux en ont décidé ainsi. répliqua Thorn, atterré.
- Les dieux sont des conventions. » rétorqua l’autre sur un ton aigre. Et sur cette dernière phrase, il gonfle la poitrine, sentant la force en attente de ses légionnaires :
- Je vous le dis : Merde !"
Un bon juron dans une bataille, qu’on la perde ou non, cela vous inscrit dans la légende.

Curieux le bruit particulier que peut faire un bélier dans trente vigoureux légionnaires.
Ploarf.

Jeiz était couvert de sang, mais fort heureusement, ce n’était pas le sien. Il vacillait au hasard à travers le champ de bataille. Hagard. Parler de chance incroyable aurait été un grand euphémisme dans son cas. Un grand filet bleuté l’évita de peu, de même qu’une demi douzaine d’assaillants, et une myriade de sorts ratés. Dans le ciel, de grands rectangles semblait léviter, mais dans un bourdonnement étrange et terrible. Plusieurs de ces rectangles remontaient déjà vers les nuages à toute vitesse, laissant derrière eux une grande traînée bleutée. A leurs bords étaient remontés plusieurs assaillants, certains blessés, ainsi que des cogniciens inconscients.
Un mage à la barbe en feu et au regard fou se planta devant Jeiz et lui hurla quelque chose. Comme celui-ci ne réagissait pas, l'autre le propulsa sur le côté et fixa intensément la barge qui se trouvait quelques mètres plus loin. Elle se fendilla petit à petit, de même que ses occupants, avant de s'effriter tout à fait. Triomphant mais épuisé, il se laissa tomber à genoux.
Ne prenant pas plus garde à lui qu'aux autres, Jeiz, le regard halluciné poursuivit son chemin de fantoche entre les tirs. Il se rendit soudainement compte qu'il était sous le couvert des arbres. Il avait passé le grand rideau de flammes qui lui rougissait encore le visage. Il tomba à genou et vomit tout ce qu’il pu. De la bile noire et odorant s'écoula avec lenteur.
- Hé là, petit, c’est pas le moment de lâcher le buffet ! fit une voix quelque part au-dessus de lui.
L'homme saisit Jeiz au collet, le soulevant littéralement de terre. Il le força à courir en le tirant fortement par le bras.
Dans un éclair de lucidité, Jeiz reconnut alors le dénommé Karyon. Il reprit un peu ses esprits et essuya de sa manche la bile qui lui coulait le long de la gorge.
- Mais, qu’est-ce…Et les autres, on doit…
- Les autres, c’est toi et elle ; je ne suis pas un dieu, je ne peux pas contrer un seul de ces…de ces types.
Sur ce, il entraîna Jeiz à sa suite. Le pronom elle trouva vite une propriétaire. Une certaine Silèna, condisciple chanceuse, qu’une envie pressante venait de sauver la vie.

Après une course effrénée dans les sous bois, un bruit énorme leur percuta les tympans. Une onde de choc telle qu'ils en restèrent sourd pendant quelques minutes. Ils se retournèrent. C'est avec peine que Jeiz put croire ses yeux. Un mince champignon qui s’élevait de l'endroit qui avait été la seule retraite des cogniciens d’Ydasil.
Karyon ne sembla pas vraiment ému. Il les reprit en mains presque aussitôt. Il commanda d'une voix sans appel, mais avec peut être un pointe d'amertume :
- Et maintenant, on marche."


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Dim Jan 14, 2007 7:20 pm 
Hors ligne
Homo sapions sapions

Inscription: Jeu Sep 09, 2004 6:52 pm
Messages: 2015
Localisation: Novascholastica
Partie II

I. Christ Land

Troisième virage. Troisième fois que le type en face du docteur Bontemps se tourne vers lui. Un sourire à faire pâlir un légiste. Encore une victime du Bès… On trouvait cette drogue un peu partout, des bas-fonds de Larissa aux cages de luxes des Haves. Elle vous faisait partir son homme, mais ça vous pourrissait vivant.
Le tram ne circulait qu'à mi hauteur des immeubles, et la vue était pourtant largement suffisante pour réaliser que la ville ressemblait singulièrement aux drogués. Dans le soir tombant, c'était encore plus manifeste. Le soleil écarlate s'apprêtait à couvrir toute cette urbanité d'obscurité. Les insulas délabrées défilaient à toute vitesse. Au loin pourtant, une barrière de buildings restait fixe. Toute la ville tournait autour. Tram compris. Centre d'affaire, culture, universités, argent…
Le docteur jura tout bas ; c'est là qu'il devrait être, en train de potasser son traité d'archéologie moderne. Quelle folie avait pris son contact d'habiter au milieu de tous ces… Et lui-même ? Bontemps devait se rendre à l'évidence, il avait perdu la tête. Crispé sur son siège avec sa petite cravate et son cartable de cuir entre les jambes, il avait bien trop l'air d'un nanti pour passer inaperçu. Oh, le niveau d'insécurité était bien faible, mais pas le délit de sale gueule. Il n"était même pas de cette planète ; sur France, le ciel est bleu, et les gens n'ont pas un trou à la place de la bouche.
Mais évidemment, quand ce vieux fou de Jackson parle, même derrière un écran, on l'écoute. C'était un vieil ami auquel il devait certaines choses. Un genre d'archéologue aventurier, un freelance, qui ne ratait jamais l'occasion de faire du grabuge ; d'aucun s'accordait à dire qu'il était complètement allumé. Mais il avait une façon de parler et de vous convaincre qui aurait persuadé un dictateur de se mettre à la broderie.
Un bruit d'antique bouilloire anglaise assourdit tout le monde. "Arrêt des Pâquerettes" déclara avec conviction la voix enregistrée. Pour le docteur, ce fut plutôt un arrêt cardiaque.
Trois titans tout en muscle entraient d'un pas lent par l'avant, leurs grands impers de cuir bruissant avec insistance. Tout le vieux hard rock accompagnait leur faciès coupé à la serpe et leurs longs cheveux gras. Le cliché même du zonar. Mais dans leur cas, il s'agissait du modèle zonar "grand luxe" du catalogue. Dehors, il faisait nuit noire, mais ils portaient chacun une paire de lunettes fumées. Des veines de circuits bleutés luisaient faiblement, courant de leurs tempes pour disparaître dans leur cou.
Un silence de tous les diables meubla l'espace du wagon.
Ils se placèrent en ligne avec un espace régulier entre eux, puis avancèrent pour dévisager les passagers. L'homme ne leur laissa même pas cette peine. Il se leva précipitamment et se précipita vers la fenêtre la plus proche, la frappant de toutes ses forces pour la briser. En deux coups de coudes, les zonars sont sur lui. Manchette. Râle. Un passager se lève pour l'aider, mais un regard le ramène sur son siège. Bontemps et les autres passagers se mettent alors à compter les tâches de rouille sur le plafond du tram. L’air tout aussi impassible qu’en entrant, les stentors repartent, le quidam assommé porté par le premier. L'opération n'a duré qu'une petite minute.
Le tram repart. Personne n'ose plus regarder personne. La honte dégouline avec assurance le long des parois. Le sujet fera pourtant la une des conversations de table dans quelques heures.

Deux arrêts plus loin, le docteur descend du tram. La station consistait simplement en un grand avent de verre, deux caméras perchés à ses sommets.
- T'as pas cent balles ?
Bontemps sursaute et se retourne avec ses tripes.
Apercevant l'interpellant allongé sur le sol, il fait hâtivement un signe de tête négatif, malgré le portefeuille placé dans sa poche arrière.
L’autre a un sourire amer.
- Sûr…J’ai été stupide de demander. Y’ a que les pauvres qui donnent. » Il le fixa d’un œil mauvais, l’air méprisant et triste.
- Dites…commença-t-il à répondre
Un cracha s’éclata sur ses chaussures vernies. Comprenant soudain que la conversation n’avait même jamais commencée, Bontemps s’éloigna d’un pas pressé vers l’appartement de Jackson.
- Connard ! » entendit-il derrière lui.

Cependant, devant la double porte vitrée, il ne pu s'empêcher de grimacer en contemplant son reflet. Il avait de plus en plus de furoncles en ce moment. Il hausa les épaules et pressa la touche de l'interphone.
Après quelques secondes, une voix crachotante répondit :
- Oui ?
- C'est Arsène.
- Passe ?
Bontemps grogna, réticent, et répondit :
- La Mathilde a le nez verdâtre et boit du gin.
La porte s'ouvrit alors en un infâme bourdonnement, et le docteur s'y engouffra en soupirant.

Quelques dizaines de promesses de faire plus de sport plus tard, il atteignit le haut de l'escalier en soufflant comme un Boviole(1). La porte de l'appartement s'ouvrit avant même que le docteur n'ait pu frapper.
- Hello, entre donc Arsène ! clama Jackson en le tirant à l'intérieur d'une main, avant de disparaître aussitôt.
Le sol était jonché de tous les objets possibles et imaginables. Des tableaux, des poteries, des bonhommes en plastiques, un jambon, des balles de golfs, un trombone….Un revolver chromé était posé sur une boite de pizza vide.
On aurait cru que Jackson reconstituait une vieille bataille napoléonienne.
- Fais pas attention au bordel ! » cria Jackson d'une autre pièce.
- Mais enfin, tu ne ranges donc jamais rien ? Qu'est-ce que tu es en train de faire avec toute cette merd…tout ça ?
- Trois fois rien ! continua-t-il à beugler tandis que d'étranges bruits d'éboulements résonnaient dans la salle à côté. Figure-toi que je m'amusais à reconstituer une vieille bataille napoléonienne !
- Oh." conclut Bontemps en essayant d'éviter de marcher sur les canons miniatures et les petits soldats.
C'est alors que Jackson ressurgit, les bras chargés de papiers élimés et de vieux livres qu'il largua en une volée de feuilles sur la table près de la fenêtre. Enfin Bontemps eut le temps de le regarder. Il avait une barbe de trois mois et une chemise retroussée maculée de tout ce qu'on voulait.
- Cela fait bien longtemps. » lui lança-t-il en guise de salut.
- En effet mon vieux, ça fait une paye ! Tu m’excuseras de passer sur les détails des retrouvailles, mais nous sommes pressés.
- Nous ? demanda Bontemps, interloqué.
-Hé bien oui, nous. J’ai pris des risques en t’appellant tout à l’heure. Cette planque ici n’est plus sûre.
Et soudain, semblant se rappeler quelque chose, il fronça les sourcils et plongea sa main parmi la masse qu'il avait entassée sur la table. Il fouilla un petit moment avant d'adresser un franc sourire à Bontemps.
- Mais qu'est-ce que…
Et c'est alors, dans un geste magistral, en une grâce d'Alexandre, à la fois empreint de force, de noblesse et de vulgus, il ressortit triomphant son bras qui tenait…
- Café ? demanda-t-il.
- Volontiers.
- Dommage, parce qu'il n'en reste plus que pour deux tasses.
- Mais alors il n'y à aucun probl…
- Mmh ? fit l'autre un vidant la cafetière d'un trait.
- Oh. Rien.
- Bon, passons donc aux choses sérieuses. Tu as ce que je t'ai demandé ?
Bontemps opina, un peu inquiet des discours chaotiques de Jackson.
- Parfait. Sors-le.
Se détournant de lui, Jackson alluma l'ordinateur sur le bureau. Il pianota quelques mots de passe pour accéder à la table centrale et afficha l'image d'un vieux support papier jauni. Il se retourna sans dire un mot pour saisir le livre que lui tendait Bontemps. En le feuilletant sans ménagements, il demanda où était la preuve qu'il cherchait.
- Hé ! Donne moi ça ! » s'exclama le docteur en reprenant le livre des mains de Jackson. « Si il a la moindre page fendue… » Il tenta de le fusiller du regard, sans grand succès. « Je suis bien gentil je trouve, d’avoir fait sortir ce livre de la bibliothèque, et je vais me faire radier si je ne le replace pas en parfait état. Cet ouvrage a été embarqué à bord du vaisseau de colonisation qui nous a mené ici, il a donc dans les trois mille ans, depuis son édition sur Terre jusqu’à aujourd’hui. C’est bien pour ça que tu n’as pas intérêt à l’abîmer. Il était dans les soutes spéciales de conservation du vaisseau, c’est pour ça qu’il a tenu le coup ; ce serait vraiment bête que tu…
- Abrège. Vite. fit l’autre sans émotion.
- D’accord. C’est un recueil de poésie, comme tu le sais sans doute. Le thème abordé est justement la colonisation de l’espace. Cela dit, je ne vois toujours pas ce qui t’y intéresse tant que cela. Heureusement que tu sais le français, ça m'aurait fait mal de devoir traduire ça en anglais.
Il s'éclaircit la gorge et commença, prenant tout de même le soin de réciter tel que l'aurait fait le poète qui l'avait écrit.



Les sourds grondements nimbés d’oriflammes
Les lourds bâtiments en grâce superbe
Force terrible sur Diane la Grande Dame
Les fiers Ulysse fuient les blancs cratères imberbes

Dans le ciel noir nous le vîmes s’embarquer
Fi de l’humaine attraction,
La…


- STOP ! Combien de vers fait-il, ce damné poème ? s’esclama Jackson hors de lui.
- Oh… Dans les neuf cents vers j’imagine.
- Par les fumées de York ! Rend moi ça !
Jackson s’empara à nouveau du livre, et passa les pages avec vitesse, jusqu’à lire lui-même
- La première destination accompagnait Rigel
Morne équipage quittant la lune sans miel

Une entité perdue dans ses livres binaires
- Voilà qui devient intéressant. » Il se retourna vers l’ordinateur, lança un logiciel qui exécutait une carte de la Voie Lactée.
Arsène comprit alors que ce n’était évidemment pas l’amour de la poésie qui avait poussé Jackson à lui demander le livre.
Jackson calcula les coordonnées de la Terre par rapport à Christ Land, la planète sur laquelle ils se trouvaient être en ce moment. Il définissait de nombreux référentiels, avec la vitesse d’un physicien aguerri, dans les champs prévus à cet effet. Sur le mur, l’écran apparut projeté, agrandi une dizaine de fois, affichant une Terre schématique.
Bontemps se demanda si un jour quelqu’un délierait sa bourse et sa vie pour revenir vers elle. Elle devait être dans un piteux état maintenant. Lorsque la germanef qui avait amené ses ancêtres sur France l’avait quitté, selon les rapports enregistrés dans les ordinateurs du vaisseau, le tension internationale était à son maximum, et des nuages radioactifs se mêlaient déjà au souffre des volcans. Ils avaient fait un beau gâchis. La guerre froide, deux-cent ans de conflit acharné, une dépense d’énergie et d’arme gigantesque, avait fait son œuvre. La Terre ne devait plus être qu’un immense vide-ordure, peuplés de fous rongés par les maladies génétiques…
Bontemps se ressaisit et s’aperçu que Jackson avait bien avancé dans ses œuvres.
« Et de la courbure d’un Pi sur les alpha
Une montée onirique de Sextuor Pillar…
»
A chaque fois que deux vers s’achevaient dans la bouche de Jackson, celui-ci les convertissait en données tangibles, de plus en plus surexcité. Sur le mur, de grands segments, des ellipses incroyables et des noms impossibles se reliaient peu à peu.
Il fallait que le docteur raisonne en convention terrienne, en parsec, selon les connaissances de la physique de l’époque. Il recoupait les informations avec ce que nous savions de notre bout de galaxie.
« Enfin les quarante ans achevés, nos Vaillants
Se délègueront sur la cité en promise
Celle qui étincelle entre deux nébuleuses…
»
- Hum, Quarante ans ? demanda Jackson à l’adresse d’Arsène.
- Ah. Oui. Ce doit être une image. Mais cette inculture m’étonne de votre part, collègue. C’est une métaphore et une allusion au temps mis par Moïse et les siens pour traverser le désert du Sinaï. Une licence poétique.
- Ah, oui, ça me revient ! Décidément, ces poètes…
Bontemps attendit qu’il dise quelque chose de négatif, pour lui sauter à la gorge, mais il n‘en fit rien.
Après encore quelques minutes tendues pendant lesquelles Jackson vérifia ses données, ce dernier annonça d’une voix suraiguë :
- Ah ah, ça y est ! Je l’ai ! Splendide !
- Ce serait pas mal si tu m’éclaircissais un poil sur cette histoire. De quoi parles-tu donc exactement.» répliqua froidement notre autre docteur
- Regarde ce que j'ai affiché à l'écran (il réafficha l’image du papier jauni précédent) : il s'agit des dates de départ de tous les vaisseaux de colonisation de la Terre depuis le notre. Elles s'espacent sur plus d'un siècle. Le reste du livre d’où est tiré cette page traitait sûrement de toutes les coordonnées de ces planètes, mais tu t'en doutes bien, il n'en reste plus rien… Dans la dizaine de feuilles rescapées, il y avait les toutes dernières pages, et sur l'une d'elle, les remerciements.
- Et… ?
- Et bien notre poète, Fea, y figurait, pour, je cite, "son autorisation de publication de son superbe recueil poétique dans notre annexe)". L'annexe a disparu, mais ça valait le coup de voir si on pouvait retrouver ce recueil ailleurs. Attends, je vais te dire pourquoi. Comme tu le sais, aucun vaisseau de colonisation officiel n'a embarqué les coordonnées visées par les autres, pour ne pas que des guerres directes éclatent entre nouvelles nations, pour ne pas entraîner une politique de conquête qui…
- Oui, oui !
- Et bien les poètes n'ont pas eu cette interdiction, et pour preuve le livre que tiens dans les mains qui faisait partit de la bibliothèque papier embarquée à bord. Qui s'intéresse aux poètes de nos jours !
- Ben moi. déclara Bontemps indigné.
- Oui, évidemment. Et comme tu le vois, j’ai une candidate pour ce qui est des coordonnées. (Il afficha au mur une région noire de l’espace. Un système solaire était répertorié dans les archives du logiciel, mais aucune donnée ne s’affichait.) Il était pratiquement impossible de retrouver une planète habitable sans les téra-télescopes terrestres. Tu sais comme moi qu’il a fallu des années pour établir la liste des planètes hypothétiquement colonisables. Et à, avec ce livre…Jackpot ! Tu dois être le premier qui l'ait ouvert depuis le départ de notre vaisseau ! Avec le contenu de cet extrait, on va pouvoir repérer la zone de la galaxie où se situe cette planète, puis il nous suffira d'aller y jeter un œil, et sur place, on pourra explorer toutes les exoplanètes susceptibles d'abriter de la vie, et on tombera forcément sur elle…On pourra ensuite faire de même avec toutes les autres !
- A vrai dire…J'ai lu tout le recueil, et c'est la seule partie qui traite de la position d'une planète de façon aussi précise et claire… Le reste est inexploitable, j'en ai peur…
- Bah, cette découverte nous vaudra bien assez de gloire, d'argent et d'honneur !
- Attends. Il y a une erreur dans ton raisonnement. Dans les listes de planètes à explorer par les germanefs, il y avait une cinquantaine de planètes à chaque fois. Pour être certain que l’une d’entre elle soit colonisable. Cette planète-ci, que le poète a choisi pour son haut degré poétique, la première de toute, et coetera… Hé bien rien ne nous dit qu’elle soit habitable.
Une lueur étrange brilla dans les yeux de Jackson.
- Je ne répondrai pas à cette question. » déclara-t-il sur un ton qui n’admettait de contestation que dans un duel à mort au pistolet. Bontemps n’insista pas.
- Et bien alors, que vas-tu faire de cette découverte si elle est habitable ? La revendre ? Tu sais que c’est la première germanef qui l’a colonisée. Et bien que ce soit une des planètes viables les plus proches de la Terre, la vitesse du vaisseau fait que si ça se trouve, relativement parlant, la germanef n’est pas encore arrivée. Et quand bien même, tu sais comme moi que les écarts de fondation des colonies sont assez grands pour que la nation qui nous achètera cette information les précède de plusieurs siècles au niveau technologique, et donc au niveau militaire ! On va en revenir à la même politique d'expansion terrienne au XIXe et XXe siècle ! La mission "civilisatrice" et toutes ces conn…ces choses.
- Tu t’emportes vieux ! Primo, selon mes calculs, le vaisseau y est arrivé. Depuis quatre siècle. Secondo ce que je vais faire de cette information me regarde. Je…

Lumière. Fenêtre ouverte. Cible localisée. Il montait doucement l'escalier de secours et y jetait un œil. Deux hommes, ils me tournent le dos. La cible est à droite. Facile.
D’un coup d’épaule, il enfonça le chambranle et s’abattit lourdement à l’intérieur. ,Ils le regardèrent avec terreur et surprise. Profitant de l’effet, il leva son arme automatique et vida le chargeur sur la cible. Les balles explosives lui rentrèrent successivement dans le corps, explosant une microseconde plus tard en causant des lésions irréversibles. Bientôt, elle ne fut plus qu’un amas de chair sanguinolent. Mission Complete. Il tourna le regard vers le second homme, qui avait les yeux révulsés par l’horreur. Il ne comptait pas. La fierté d’avoir mené à bien la mission le remplissait d’allégresse. D’un pas conquérant, il regagna l’escalier de secours.
Il n’eut que le temps d’écarquiller les yeux. Une silhouette noire lui tira une balle en pleine tête, à bout portant. Il tituba un instant, puis bascula dans le vide.
La silhouette entra alors à son tour dans l’appartement. Ne prenant même pas garde à la présence du survivant, elle s’avança vers les restes fumants de ce qui avait été le docteur Jackson.
- Oh ! Boljemoï !


_______________________
(1) Boviole :Animal classé dans les bovidés ; sa taille considérable est due à son immense poche d'hélium : il plane à longueur de temps au dessus du sol, se propulsant grâce à son souffle. De nombreuses associations luttent contre son usage à des fins publicitaires.

_________________
« Mais alors si ce n’est pas ici, où est-ce l’enfer ? »
Et une petite voix ricanante répondit à cette interrogation depuis les tréfonds de sa conscience :
« Là où sont les gutums bien sûr. »

Image


Haut
 Profil  
 
Afficher les messages postés depuis:  Trier par  
Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 7 messages ] 

Heures au format UTC + 1 heure


Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 1 invité


Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets
Vous ne pouvez pas éditer vos messages
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages
Vous ne pouvez pas joindre des fichiers

Rechercher:
Aller à:  
cron
Powered by phpBB® Forum Software © phpBB Group
Traduction par: phpBB-fr.com