Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
Nous sommes le Mer Juil 18, 2018 3:58 am

Heures au format UTC + 1 heure




Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 16 messages ]  Aller à la page 1, 2  Suivante
Auteur Message
 Sujet du message: Eveil
MessagePosté: Sam Jan 29, 2005 1:42 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
.








Rien









.

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Ven Juil 15, 2005 3:16 pm, édité 7 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Mar Juin 20, 2006 3:03 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
*


Tiens, le vide. Etrange.
Le vide emplit le rien. Du néant naît le manque. L’insensibilité devient absence de sensation.
La mort devient sommeil, et c’est un peu comme si, dans une salle vierge, on avait installé des étagères vides qui ne demanderaient qu’à être remplie.

Cela ne tarde pas. D’abord le poids s’impose, inexorable pesanteur qui parcours chacun des membres du dormeur comme pour leur assurer qu’ils existent et qu’ils lui appartiennent. Il rencontre les forces extérieures, douces et chaudes.
Soudain, il ouvre grand les yeux, paupières closes, et un noir éclatant éblouit sa vue. Il a oublié le soleil depuis trop longtemps. Un silence assourdissant retentit et agresse ses oreilles engourdies.
Mais très vite tout se précise. Quelques flashs explosent ça et là, le noir devient bleu électrique et des contours encore flous se dégagent, tandis que le silence est engloutis par des bourdonnements, des grésillements saccadés, du bruit.
Soudain une ombre surgit dans l’agitation, une voix rauque rugit dans les cris et les explosions, et un bras puissant l’agrippe et l’extirpe de son cocon.

Sur le coup, il n’a rien compris.


*

Lorsque, plus tard, il reprit ses esprits, le jeune homme tomba nez à nez avec un plafond gris et humide. Le début de son existence lui revint, mais ses sens étaient encore embrumés et un voile blanc l'entourait.
Il essaya de bouger, et eut alors conscience d’être allongé sur une paillasse... trop tard. Il était déjà par terre. Il se releva, prenant appui sur sa couche métallique, les membres encore tétanisés. Enfin dans une position à peu près verticale, il balaya d'un regard panoramique l'endroit dans lequel il se trouvait. C'était une petite pièce, sombre et vide, et il distingua un rectangle noir en face de lui. Sans autres perspectives devant lui, il tituba en direction de ce qui s'avérait être une porte, lourde plaque d'acier. Ses jambes tremblantes le portaient à peine et il progressait péniblement, comme un équilibriste sur un fil. Il faillit tressaillir plusieurs fois, mais, à force d'efforts, il parvint à atteindre son but, et aperçu confusément un point brillant qui devait être la poigné. Il tendit doucement le bras, curieux de savoir ce qu’il allait trouver derrière. Sa main se rapprochait à une lenteur inconcevable, mais inexorablement, centimètres par centimètres... la connaissance n'était qu'à quelques secondes... Lorsque soudain, sa tête heurta violemment quelque chose. Il fut jeté à terre, à moitié mort, et juste assez vivant pour entendre un joyeux et énergique " Debout là-dedans ! ".
Relevant son crâne endolori, il fut ébloui par une lumière intense, orange feu, qui irradiait depuis l’embrasure de la porte. Il dut lever la main devant cette clarté agressive et soudaine, comme s’il avait furtivement posé le regard sur quelque soleil embrasé ; il ferma les paupières, mais la flamme le poursuivait ; il cligna des yeux, et, au fur et à mesure que sa vue brûlée lui revenait, le brasier s’étouffait, s’éteignait, laissant apparaître, encore incertaine, une forme sombre dont il ne distinguait pas la nature.
C’était… quelqu’un. Plus précisément, une jeune fille aux yeux brillants, un grand sourire d’enfant aux lèvres. Il avait été ébloui par son foulard orange, un imposant couvre-chef éclatant d’où coulaient de longs cheveux noirs finement bouclés. Elle portait un gilet à la coupe militaire, un pantalon sombre et lâche retenu par une ceinture d’où pendaient un ensemble de sacs et d’équipements hétéroclite.
Elle le toisait d’un air compatissant, le temps qu’il reprenne ses esprits après avoir été assommé par la lourde porte d’acier.
" Et sinon, ça va ? s’enquit-elle ironiquement, en tendant une main bienvenue.
La tête du jeune homme résonnait encore et il ne savait pas du tout ce qu’il faisait ici. Que voulait-elle qu’il réponde ?
- Toujours, assura-t-il dans un état second tandis qu’elle l’aidait à se redresser.
- L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ", récita-t-elle en repartant par où elle venait. Elle fit quelques pas, puis, comme il ne réagissait pas, se retourna vers lui.
" Alors, tu viens ? "
Une chose était sûre, son avenir ne lui appartenait pas pour l’instant, il lui emboîta donc le pas, curieux plus qu'inquiet de savoir où elle l’emmenait.

Il la suivit le long d’un couloir insalubre et humide, traversé de canalisations rouillées, et, au détour d’une porte, tomba nez à moustache avec un vieil homme court sur patte et complètement chauve, qui le regardait caché derrière ses petites lunettes de cuivre. Surpris par l’apparition, il resta paralysé un instant, sans pouvoir détacher son regard de l’imposante touffe de poil.
- Waoh, fit une voix nasillarde derrière le vieil homme, je savais que tu faisais peur, Bob, mais là…
Le moustachu se retourna, délivrant l’autre de son hypnose, et lui révélant le reste de la salle.
C’était une petite pièce ronde, semblable par sa sobriété et sa grisaille à celle qu’il quittait. Une grande table métallique était placée en son milieu, autour duquel siégeaient une dizaine de personnes, tribunal austère qui le toisait, le jaugeait attentivement.
La fille au foulard alla s’asseoir à côté d’un grand homme basané, à la peau plus noire que les autres. Sobrement vêtu, Il avait le visage dur et buriné d’une statue d’argile, et fixait impassiblement le nouveau venu. Ce dernier reconnut l’ombre qui l’avait tiré de sa torpeur.
Ne sachant que faire, il balaya du regard l’assemblé, indécis, attendant qu’on lui indique ce qu’on voulait de lui. Sans prononcer un mot, l’homme sombre lui fit signe de prendre place devant lui, à gauche de la moustache. À sa droite était assis un colosse, ou plutôt, comme il le constata avec surprise, une colosse. Deux mètres trente au moins de chair et de muscle, surmonté d’une petite tête ronde et d’une crinière rousse le regardait d’en haut, un sourire bienveillant aux lèvres. Avant qu’il passe la table en revue, le grand homme noir prit la parole.
- Qui es-tu ?
L’interpellé le regarda, étonné, puis son visage s’obscurcit. L’autre réitéra sa demande.
- Quel est ton nom ?
L’interrogé ne répondit toujours pas. Son regard hébété balaya le groupe, comme s’il allait trouver la réponse sur leurs visages. Tous le regardaient, et attendaient. Un petit roux au visage de rongeur souriait, sans doute de son mal à l’aise, un homme affublé de gros écouteurs semblait simplement intéressé, une femme maladive et habillé de manière assez extravagante esquissa un geste d’impatience.
Il revint au grand noir en face de lui, ouvrit la bouche une première fois sans émettre un son. Tout allait un peu vite, comment fallait-il réagir ?
- Je… je n’en ai pas la moindre idée, réussit-il à balbutier, moins avec le ton d’un mauvais menteur en plein interrogatoire que celui d’un mauvais élève en pleine interrogation.
Le visage de son vis-à-vis s’obscurcit.
- Ça va être plus compliqué que prévu, soupira-t-il autant au jeune homme et aux autres qu’à lui-même.

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Jeu Aoû 31, 2006 9:50 am, édité 6 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Mer Juin 21, 2006 5:27 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
Le lieutenant Jonhass marchait d’un pas énergique à travers les couloirs blancs de la caserne. Les miliciens et les membres de l’administration, qui lui arrivaient difficilement au niveau des épaules, se poussaient sur son chemin, en émettant parfois quelques commentaires indignés. Une jeune secrétaire rousse, qu’il bouscula dans sa course, se retourna vivement, et se mit à l’invectiver.
-Vous pourriez faire attention, enfin ! Hé, je vous parle ! Vous pourriez vous excuser ! Rah, ces soldats !
Le lieutenant ne s’en souciait guère. Le regard dans le vague, il se demandait sombrement la raison de sa convocation au bureau central. Le commandant, Josselin Harn, un vieux soldat toujours autoritaire, voulait le voir sans attendre. Il n’avait pas précisé pourquoi. Cela avait-il un rapport avec l’opération d'où il revenait à peine ?
Tournant dans un couloir, le lieutenant mit fin à ses réflexions. Il se trouvait devant l’imposante porte verte et son panneau blanc : Bureau central. Il entra.
Le bureau central est la tête du réseau militaire couvrant la capitale, Palatine, qui, comme dans beaucoup de monde, pris le même nom que sa planète-banlieue au moment de la colonisation gouvernementale. C’était une grande salle pleine d’ordinateurs et d’informaticiens, de fichiers et de secrétaire, de plan et d’officiers, toujours dans une agitation indescriptible. Jonhass était plus à l’aise sur un champ de bataille, ou dans les égouts obscurs de la capitale où se cachaient les dissidents et les terroristes. Le bureau empestait l’élite intellectuelle et le cadre supérieur. Mais le commandant n’était pas de ceux-là.
Le lieutenant s’avança vers le bureau d’accueil. Le jeune homme qui y était assis semblait en prise avec son ordinateur, et pestait en appuyant nerveusement sur les touches du clavier. Il semblait ne pas faire attention au milicien, qui attendait, bras croisés. Tout d’un coup, il se retourna, s’avisa de sa présence et demanda désobligeamment ce qu’il voulait.
-Je suis convoqué par le commandant. Lieutenant Jonhass.
Le secrétaire baissa tout de suite le ton, et balbutia, en reportant son attention sur son écran :
-Heu, oui, et bien… il vous attend dans son bureau personnel. Vous savez sans doute où c’est. Bonne journée…
Jonhass grommela un merci peu convaincu au jeune homme qui retournait fébrilement à ses touches.
Ainsi, le commandant le convoquait dans son bureau même. L’affaire devait être d’importance. Cet endroit était un véritable sanctuaire, que peu de soldat pouvaient se targuer d’avoir vu de l’intérieur. C’était une petite pièce adjacente au Bureau central, dont les persiennes étaient constamment fermées. Le lieutenant Jonhass y était entré une fois. C’était lors de son refus de devenir capitaine. Refuser une promotion ne se fait pour ainsi dire jamais, encore moins dans la milice, où la seule façon de ne pas finir dans la boue des souterrains de Palatine est d’arriver à temps à un poste de bureau. Le commandant avait donc sommé Jonhass de donner ses raisons. Ce dernier avait expliqué qu’il était un homme d’action, qu’il était né, qu’il avait grandi et qu’il mourrait dans la rue. Il se voyait mal assis sur sa chaise à longueur de journée à donner des ordres de loin. Quand il avait répondu cela, avec un écho de fierté dans la voie, le commandant l’avait jaugé un instant, grave, puis il s’était approché de lui, et, lui posant le bras sur l’épaule, lui avait dit : Soldat, Il peut être fier de vous, et sourit d’un air presque paternel. Le lieutenant Jonhass devait être l’un des rares hommes vivants à pouvoir se vanter d’avoir vu le commandant Harn sourire.
Repensant à cette première convocation, Jonhass se fit un chemin à travers le chaos de l’administration gouvernementale. Il avisa une petite porte noire entre deux fenêtres aux persiennes abaissées. Il frappa, et entra.

La pièce était sombre, seulement éclairée par une vieille lampe de bureau, qui datait vraisemblablement de l’époque pré-gouvernementale et diffusait une lumière plus chaude que les néons réglementaires. Le commandant, un vieil homme encore fort, mais aux cheveux grisonnants et à la barbe dépenaillée, était assis derrière son grand bureau de métal, sobre, enfoui sous des liasses de paperasse. Il avait des yeux alertes entourés de cernes fatigués. Le lieutenant entra, fit le salut réglementaire, et attendit. Il vit alors un mouvement dans le coin droit de la salle, dans l’ombre. Un homme à l’allure massive se trouvait là. Il avança un peu à la lumière, et le lieutenant fut intrigué par le pendentif ouvragé qui pendait sur son torse. Son visage restait dans la pénombre.
-Voici l’inspecteur Julius, déclara le vieux commandant. Il aurait quelques questions à vous poser.
Jonhass se tourna vers l’homme, humblement près à répondre. Les inspecteurs gouvernementaux jouissent d’une grande renommée, et ils inspirent à juste titre un grand respect chez leurs alliés, et une grande peur chez leurs ennemis. Ou l'inverse, d'ailleurs...
-Lieutenant, ânonna l’homme d’une voix atone et détachée, vous avez mené il y a une heure une opération dans le quartier 52 de la ville. Votre rapport mentionne une maison relativement bien équipée et grande, dans ce quartier plutôt pauvre. Or, après vérification, celle-ci n’apparaît pas dans les fichiers gouvernementaux.
Le lieutenant ne voyait pas où il voulait en venir. Il existe une multitude de domicile non déclarés, de planques plus ou moins complexe, allant du simple trou au véritable réseau, dans les profondeurs de la ville. Il n’y avait rien là d’étonnant.
-Il se trouve, continua l’inspecteur en détachant ses mots, que certaines… informations que je possèdent tendraient à prouver que ce bâtiment serait l’ancienne base de l’inspecteur renégat Kerptman.
Jonhass était étonné. L’histoire de Kerptman, comme de celle de tous les inspecteurs, les plus fervents des citoyens, qui reniaient leurs obligations, est connue. Celui-ci était arrivé avec la première délégation de colons envoyés sur Palatine. Ce monde possédait une concentration de magie incroyablement élevé et l’inspecteur fut un peu trop enthousiasmé par certaines recherches sur le sujet qui se mêlaient un peu trop à l’éther donc aux démons, et en particulier par un travail sataniste qui entendait expliquer la nature même de la magie. Il commença des études dans ce sens, mais, heureusement, sa folie fut vite découverte. Il fut, comme le mérite les traîtres de son espèce, exécuté par DP, désespoir psychique. Mais on ne retrouva jamais son travail, et, une légende populaire prétendant qu’il avait caché ses horreurs ésotériques quelque part dans la ville, de nombreux cultes démoniaques ont recherché depuis le fameux " Evangile de Kerptman. ". Le lieutenant Jonhass avait toujours considéré cette histoire comme une légende obscurantiste destinée à berner des ouvriers crédules afin de les corrompre, qu’un inspecteur en parle comme d’un fait acquis l’intriguait au plus haut point. Et puis, d’où tenait-il cette “informations“ ?
-J’aimerais savoir, continua l’inspecteur, toujours dans l’ombre, si vous n’avez pas remarquez des éléments bizarres, qui corroboreraient cette hypothèse. Que s’est-il passé, exactement ?
-Et bien, réfléchit le milicien, nous n’avons pas exploré toute le bâtiment. Nous poursuivions une bande de rebelles à travers ce secteur. Ils avaient tenté de placer des explosifs au réacteur 52. C’était une petite troupe, cinq ou six hommes, pas plus. Ces petites escouades sont très difficiles à dénicher quand elles s’enfoncent dans les profondeurs, qu’elles connaissent bien mieux que nous. Les suivre est souvent le meilleur moyen de tomber dans un piège meurtrier. Aussi, dès que nous sommes arrivés dans l’endroit, nous avons constaté visuellement qu’ils avaient disparu dans des canalisations annexes, et n’avons pas poussé plus loin l’investigation des lieux. Bien sûr, si je m’étais douté de ce qu’ils pouvaient être, j’aurais…
-Mais vous ne pouviez évidemment le savoir, le coupa le commandant. Vous n’avez donc rien remarquez qui indiquerait des travaux de recherche obscurantiste ?
Le lieutenant réfléchit un instant.
-Et bien, reprit-il finalement, le bâtiment était assez… riche, voyez-vous. Dans ce secteur, il n’y a guère que des cabanes troglodytes, et quelques maisons conventionnelles. De plus, l’entrée était déjà profonde, ce qui explique qu’elle soit un passage vers le monde intérieur. Il est étonnant que quelque chose de semblable ait été bâti à ce niveau. Ça pourrait s’expliquer dans le cas de recherches illégales… il est même encore plus étonnant que ce bâtiment, abandonné, pour ce que j’en ai vu, n’ai pas encore été pillé. Cela laisserait supposer que le passage de canalisations ait été ouvert récemment, sans doute par la troupe même que nous poursuivions. Tout entiers à leurs idées terroristes, ils n’en auraient pas pris le temps.
Ces paroles furent suivies du silence seulement troublé par le bourdonnement de la lampe. L’inspecteur semblait réfléchir, sans bruit.
-Vous pouvez partir, lieutenant, précisa le commandant d’une voix fatiguée.
L’officier salut, et se dirigea vers la porte. Il n’était pas mécontent de sortir de cette pièce. Il ne savait pas pourquoi, mais la présence de l’inspecteur le troublait, lui conférant un étrange sentiment d’oppression. Il posa la main sur la poignée. La voix métallique de l’agent de la loi le retint.
-Préparez-vous immédiatement pour une nouvelle mission vers ce bâtiment. Prévenez vos hommes, vous avez un quart d'heure. Je vais enquêter personnellement, il faut que je vois ça de plus près.

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Mar Oct 31, 2006 6:35 pm, édité 1 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Ven Juil 14, 2006 5:26 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
La jeune fille, qui s’était présentée sous le nom de Karin, raccompagnait l’étrange bonhomme que les terroristes avaient réveillé. On ne rencontrait pas tous les jours quelqu’un plongé en état de mort éthéré, une condition qui nécessitait l’usage de catalyseurs très puissants. Ces gros cristaux qui parvenaient à puiser l’énergie de l’éther, la grande mer d’émotion qui baignait le monde réel, n’induisait qu’un unique effet défini par leur configuration – contrairement aux mages qui étaient en mesure de lancer des sorts différents – et la combinaison nécessaire pour plonger un homme dans un état d’hibernation, et même de mort totale était jalousement conservé par le gouvernement. Elle était rarement utilisée, après tout tuer définitivement un élément hostile suffisait largement dans la plupart des cas.
La présence de cet étrange laboratoire au cœur de la ville de Palatine posait donc un point d’interrogation plus grand que la simple recherche d’un patronyme. D’ailleurs, la nécessité de communiquer avec le garçon ne s’étant pas fait pressante, il n’avait pas été baptisé à l’issue de la courte réunion, et restait un objet de questionnement plutôt qu’une personne à part entière. Le groupe avait décidé de retourner sans attendre là où il l’avait trouvé, malgré les réticences de certains, avant que le gouvernement et surtout les pillards ne réagissent et ne rendent impossible la recherche.
Karin était restée, et essayait de remonter le moral du nouvel arrivant, même si, en ouvrant la porte sur la pièce où il avait recouvré ses esprits, elle ne put que constater la tristesse des quatre murs.
- On dirait vraiment une prison, avait-elle lâché dans un souffle.
Le bagnard ne semblait pourtant pas préoccupé de son sort. Il s’était assis sur sa couchette, et Karin, depuis l’embrasure de la porte, regardait avec pitié cet être neutre qui ne comprenait pas encore ce qu’il faisait là. Il contemplait le mur gris devant lui, à côté de la jeune fille, les yeux dans le vague, mais elle sentait qu’une tempête bouillonnait derrière ce regard perdu.
À un moment, alors qu’elle s’apprêtait à le laisser à ses réflexions, il leva la tête vers elle.
- Mademoiselle, pourriez-vous, je vous prie, m’éclairer sur ma condition actuelle ?
Malgré sa voie un peu tremblante, il s’était exprimé avec cette politesse civique qu’on utilise lorsqu’on demande son chemin dans la rue. Il y eut un petit moment de flottement le temps que l’étonnement de la jeune fille laisse le pas à sa spontanéité habituelle. Quel drôle de ton, et quel drôle d’oiseau ! C’était parce qu’il préparait sa réplique qu’il avait réfléchi si longtemps ?
- Il n’y a pas de " mademoiselle " ici.
- Karin, excusez-moi.
C’était bien la première fois que quelqu’un la vouvoyait. Elle soupira bruyamment en allant s’asseoir à côté du jeune homme et se laissa tomber sur paillasse et sur le mur de béton, ce qui força l’autre à se retourner. Leur soudaine proximité sembla le prendre de court - il ne voulait pas gêner - mais non lui donner d’idées particulièrement malsaines. La moitié des hommes que Karin connaissait aurait tout de suite pris ses manières franches pour la provocation séductrice d’une allumeuse et aurait saisi sa chance dans un rire gras, l’autre moitié avait quant à elle déjà tenté le coup et s’était plus ou moins rapidement rendu compte de son erreur. Encore plus que les hommes, les femmes devaient apprendre à se défendre dans la Fange. D’ailleurs, un jour, il y a longtemps…
Et là, le bonhomme avec son petit air naïf.
- Je crois que tu n’es pas tombé dans le bon monde, lâcha-t-elle.
- Encore faudrait-il que je sache où je suis tombé, hasarda-t-il dans un sourire courtois.
Elle sourit également. Après tout, son décalage n’était peut-être pas un problème. Elle claqua de la langue et se redressa.
- Et bien, je veux bien commencer par le début, mais je ne sais pas franchement où il se trouve. Tu te souviens de quoi précisément ?
- De rien.
- Ça c’est précis au moins.
- Je ne sais même plus si j’avais oublié quelque chose.
- Heing ?
- J’ai oublié l’oubli, si vous voulez, expliqua-t-il, un peu désolé de la formulation. Heureusement, Karin avait l’esprit vif.
- D’accord, enchaîna-t-elle. Mais alors comment ça se fait que tu parle ?
- Que je parle ?
- Oui, tu te souviens des mots, c’est bizarre, non ?
- Hum, je vois. Mais les mémoires sémantiques et procédurales sont distinctes de la mémoire épisodique, comme le montrent certaines pathologies rares.
- … Pardon ?
- Enfin, disons que savoir résoudre une intégrale et se souvenir de ce que l’on a mangé au petit-déjeuner la veille fait appel à des fonctions cognitives différentes.
- À Mon avis, si tu as oublié ton repas d’hier, c’est que ton crâne est farci de tout un tas de vocabulaire inutile et lourd.
- Peut-être, dit-il en souriant timidement. C’est une hypothèse à prendre en compte. Mais vous ne m’avez toujours pas avancé sur ma condition.
- J’attends que tu me tutoies.
- Désolé - et il l'était vraiment, de ne pas connaître les règles en vigueur. L'avait-il insultée ?
- Pas de mal. Mais ici tu peux oublier la courtoisie. Tu veux savoir où on est ? Dans la Fange, le sous-sol de Palatine. Des kilomètres de tunnels de fortune, de canalisations abandonnées, de caves insalubres qui croupissent sous la ville. Un monde d’ombre. Un monde de combat. On y trouve les hors-la-loi recherchés par la police gouvernementale, les sectes de tout poil, les mutants exclus, ou tout simplement tous les pauvres couillons dont le seul tord est d’être né sans un sou. C’est la lutte ici mon gars, et je ne sais pas si tu es taillé pour la survie. Tu verras, faudra apprendre. Ou mourir.
Le jeune homme paru plus troublé que terrifié, car tout cela ne réveillait aucune braise, il ne ressentait aucune familiarité avec ce monde. En même temps, ce n’était pour l’instant que des mots. On ne pouvait pas ne serait-ce qu’imaginer la Fange sans avoir arpenté ses boyaux boueux, sans avoir assisté à une des rixes qui éclataient régulièrement entre bandes, sans avoir participé à un viol collectif, sans les cris, sans la haine, sans la mort.
- Des voleurs, des miséreux, des mutants… chez qui suis-je tombé ? Vous – je veux dire ton groupe, pas toi, bien sûr – ajouta-t-il précipitamment, dans quelle catégorie vous rangez-vous ?
- Nous sommes des résistants.
- C’est-à-dire ?
- La plupart d’entre nous viennent de la Fange, mais, par exemple, Keilos, que tu as vu tout à l’heure…
- Le grand ? Le chef ?
- Oui, le chef si on veut, lui il vient de la surface. Bon, il ne roule pas sur l’or, mais il est quand même précepteur de gosses de riches. C’est lui qui a rassemblé le groupe, régulièrement il descend clandestinement alors que nous autres n’avons pas d’existence légale.
- Et à quoi résister vous ?
- Au Gouvernement bien sûr.
- Bien sûr, comme d’habitude.
- La surface se fout de ce qui se passe ici. Et ici, on est trop occupé à survivre, à se battre contre le prédateur pour se battre contre l’oppresseur.
- Et comment voulez-vous changer l’affaire ?
- Il faut se faire entendre. Les riches ne sont pas inhumains. Ils sont juste riches. Soit ils ne soupçonnent pas notre existence, notre univers, soit ils doivent se dire qu’un moyen de supprimer la souffrance de la Fange c’est de supprimer la Fange. Ils voient tous de l’extérieur, et ne mettent pas la tête dans leur merde. C’est donc à nous de leur balancer dans la gueule.
L’autre se demandait s'il allait répliquer, mais alors du bruit se fit entendre depuis le couloir. Les deux jeunes personnes sortirent pour voir revenir le groupe dans un état piteux, en sueur, en sang pour certains. Le vieux aux moustaches grommelait d’une voix chevrotante.
- On m’y reprendra, tiens ! Plus jamais ça !

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Jeu Aoû 31, 2006 6:40 pm, édité 2 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Mer Aoû 09, 2006 5:29 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
" Edgar ! à gauche ! " beugla le lieutenant Jonhass pour couvrir le vacarme des rafales. Vaans venait de recevoir une décharge dans le ventre et, glissant le long de la paroi alors que ses forces convergeaient vers la douleur, il tentait de retenir de ses mains crispées le sang et les sucs gastriques mêlés qui suintaient des trois plaies qu’avaient ouvertes les projectiles. Le lieutenant conservait sa position défensive, accoudé contre le pan de l’autre côté de la porte, mais cela laissait une grande partie de la salle adjacente en angle mort et permettait aux pillards de se rapprocher en longeant le mur et de lancer l’assaut. C’étaient des bêtes stupides, mais ils avaient un avantage numérique écrasant. Dans la Fange, chacun lutte pour sa précieuse vie, mais souvent des petits chefs s’imposaient par la force et, au fil des batailles et des duels, pouvaient accroître leur influence ; les guerres de gang faisaient rage dans les boyaux tortueux du sous-sol de Palatine pour savoir qui contrôlait quelle cave, qui prélevait un tribu sur quelle zone, ou tout simplement qui était le plus fort, et rares étaient les dirigeants qui s’imposaient durablement.

Les pillards étaient au moins une vingtaine, ce qui faisait déjà un groupe imposant. Ils étaient rapidement tombés sur l’escouade, qui s’attendait plus ou moins à une attaque de ce type, mais espérait moins de puissance.
Ça se présentait plutôt mal, analysa froidement le lieutenant. Des cinq miliciens, il n’en restait que deux valides, Greg était mort et Lucie et maintenant Vaans étaient salement amochés. Ils étaient coincés dans le petit laboratoire qu’ils avaient mis à jour. Le début de la mission s’était bien déroulé, en arrivant sur les lieux les gouvernementaux avaient délogé une première bande qui n’avait pas eu le temps de prélever quoi que ce soit, puis l’inspecteur avait commencé son investigation qui s’était rapidement révélée fructueuse. Mais, quelques minutes après qu’ils aient pénétré dans un petit réduit dérobé qui contenait outre un catalyseur de mort éthéré, de nombreux appareils et sondes complexes ainsi qu’une grande quantité de données, informatisées mais aussi manuscrites - les feuilles éparses donnant, peut-être des années après que l’endroit ait été abandonné, une impression d’agitation fébrile - la pièce s’était transformée en champs de bataille. Jonhass n’avait pas eu le temps d’observer de signes ou d’artefacts ésotériques, marques habituelles des sectes démoniaques.

Edgar cria soudain d’une voix anormalement aiguë. Le lieutenant n’avait pas tourné la tête qu’un éclair blanc fusa entre eux pour aller foudroyer un des pillards qui s’enflamma aussitôt. À couvert derrière le bureau massif qu’il avait renversé, l’inspecteur ne montrait pas le moindre signe de panique, comme pour prouver encore une fois la trempe des agents gouvernementaux et alimenter les légendes à leur sujet. Armé d’un catalyseur, chaque fois qu’il relevait la tête de son abri un bandit tombait. L’arme puissante avait deux défauts, selon le lieutenant. D’abord, même dans un endroit confiné où la haine et la peur étaient exacerbées et emplissait l’éther, elle mettait une bonne vingtaine de secondes à se recharger. Ensuite, il est fort possible que si les hors-la-loi persistaient ainsi sans se soucier d’éventuels renforts miliciens (qui n’en finissaient pas de se faire attendre), c’était précisément pour récupérer l’engin réservé à l’élite des troupes gouvernementales, ceux que la Fange avait baptisés les élus ; des guerriers suréquipés, dont l’armure scellée était bardée de catalyseurs ultra-perfectionnés qui les rendaient quasiment invincible. On racontait qu’un élu pouvait vaincre un démon du dieu de la Haine à main nue. On savait aussi qu’une arme à catalyseur assez puissante pouvait abattre les murs ou transperçait le métal, et c’est bien ce qui pouvait intéresser un malfrat.

Le lieutenant s’apprêta à tirer mais avant même qu’il ait mis son arme en joue une douleur lui perça la poitrine alors qu’il était projeté un mètre plus loin. Sa dernière vision avant de s’évanouir fut celle de l’inspecteur en train de vérifier la lame de son épée parcourut d’éclairs bleutés.

_________________
Image Image Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Ven Aoû 11, 2006 2:23 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
Une heure s’était écoulée depuis le retour en catastrophe du groupe. Ils n’avaient ramené aucune information ni objet de valeur, mais ils étaient tous revenus sur leur deux jambes, ce qui n’était déjà pas si mal. Le vieux Bob n’avait pas tout à fait fini de se plaindre. C’était toujours pareil avec lui, comme si après chaque opération il mettait un point d’honneur à clamer à qui voulait l’entendre qu’il savait que ça allait mal se passer, qu’il n’avait pas arrêté de prévenir que c’était de la folie, ou qu’en tout cas la prochaine fois on ferait mieux de l’écouter, et que de toutes manières on ne l’y reprendrait plus. Ce qui ne l’empêchait pas, la semaine suivante, en maugréant un peu pour la forme, d’être là quand on avait besoin de lui. Cette fois-ci, le seul qui l’écoutait, c’était le Garçon, comme ils avaient surnommé entre eux le nouvel arrivant, à moins qu’il ne fut encore subjugué par ses imposantes moustaches. Le vieil homme gesticulait devant lui d’un air véhément, et l’autre hochait parfois la tête et souriait d’un air mi-poli, mi-amusé.

Faisant coulisser son siège de fortune, fait de barres de métal rapiécées, Paolo se détourna de la scène. Cela faisait bien trois heures qu’il ne s’était pas trouvé face à son écran, et il n’était pas habitué à ce genre d’abstinence. En trifouillant machinalement les deux petites paires de lunettes porte-bonheur pendues à son col, il reconnecta l’ordinateur qui n’était évidemment pas éteint. Il s’assit confortablement, laissant enfin la tension des derniers événements le quitter lorsque les deux écouteurs lasers gros comme des poings qu’il gardait en permanence autour du cou s’emplirent de la sonnerie caractéristique.

Cela faisait longtemps qu’il préférait le monde virtuel à la réalité. Déjà gamin il bidouillait de vieux terminaux chapardés dans les décharges et arrivait parfois à quelque chose. Se connecter, c’est un peu être un magicien dans l’éther. C’est un autre immatériel, qui confie aussi des pouvoirs incommensurables aux voyageurs qui osent s’aventurer dans ses recoins les plus profonds. Sauf qu’il ne fallait pas être une erreur génétique pour utiliser un ordinateur, qu’on avait beaucoup moins de risques de se faire traquer et abattre comme le dernier des mutants par le gouvernement, et enfin que les virus qui rôdaient et pouvaient parfois détruire littéralement les circuits informatiques restaient à tout prendre bien moins dangereux que les démons qui vous grillaient le cerveau pour prendre possession de votre corps. Bref, être pirateux, c’était bien.
Outre la fraude pure et dure, qui consistait à s’introduire dans un espace interdit et à en extirper des informations confidentielles pour son usage personnel, pour les revendre ou seulement pour le panache – la communauté des pirateux (la pirateurie) est un monde à part avec ses propres codes, sa propre morale, à la fois très individualiste et unie, où la vantardise fondée ou non tient une grande place – Paolo s’adonnait et même s’abandonnait avec délectation dans les jeux en ligne.
Alors que les enfants de la Surface affectionnaient en général les jeux de tirs ou de rôles qui leur procuraient une sensation de toute-puissance ainsi que leur flot quotidien d’hémoglobine pixellisée, le terroriste avait découvert une mine de logiciels tous plus simplistes et infantilisants les uns que les autres. Cette passion qui l’avait pris avant sa quinzième année lui tenait toujours aux tripes, et ce grand adolescent de 32 ans qui avait tué plus qu’à son tour prenait son pied à déplacer un petit lapin blanc jusqu’à sa carotte ou à sauter de galet en galet pour atteindre l’autre berge. Tout était couleur, tout était rond et chaud, on perdait rarement et quand on perdait, on pouvait recommencer, ce qui n’était certes pas le cas en ce bas monde. Combien de pauvres diables avaient ainsi roulé à terre en regrettant amèrement de n’avoir pas pensé à sauvegarder ? Paolo s’évadait, et, si certains de ses compagnons le considéraient comme beaucoup considèrent ces anormaux de pirateux, ils ne prenaient pas la peine de lui faire de remarque et savaient reconnaître ses nombreuses qualités, ou au moins son utilité pour eux.

Après tout, il revenait de loin. Son addiction avait atteint son paroxysme vers ses 19 ans, alors qu’il restait en continu dans un étroit conduit qui lu permettait tout juste de se tenir allongé face à un bricolage de son cru. Il s’était réveillé un jour la bouche pâteuse, la peau craquelée, les yeux bouffis et les muscles atrophiés : il avait craqué après cinq jours de veille sous la lumière diffuse et bienveillante de son écran et s’était évanoui seul dans sa puanteur. Combien de temps était-il resté inanimé dans ce corps qui déclarait forfait et avait lancé une grève générale sans préavis, quelques minutes ou quelques jours, il ne le sut jamais mais tout son matériel disparut. Le voleur avait dû le considérer mort pour ne pas l’avoir achevé, et c’est un fantôme décharné, plus difforme que certains mutants qui avait finalement émergé de l’ombre comme quelque insecte en quête de proies.

Le souvenir de cette période était assez flou, et gagnait à le rester. Paolo n’était pas curieux de savoir comment il avait survécu. Il s’en était sorti, et voilà tout.

Après quelques parties où un singe devait sauter de branche en branche, il décida de se connecter sur l’espace gouvernemental sécurisé de la milice, sur lequel il était toujours bon de garder un œil. Il passa rapidement sur les affaires de la surface, qui ne le regardaient pas vraiment et était la plupart du temps au pire des actes de délinquance. En revanche son œil fut vite attiré par une icône rouge qui clignotait en bas de page, indiquant ce que l’on appelait communément dans la milice :un gros problème.
Paolo ouvrit aussitôt la fenêtre et s’arrêta un instant sur l’image qui s’était affichée. Au bout d’un moment, sans la lâcher des yeux, il tourna légèrement la tête en arrière.

- Keilos est toujours là ? demanda-t-il sans interlocuteur précis.
Karin, qui était mollement allongée dans un coin comme un félin près d’une chaudière, se redressa et s’étira paresseusement.
- Non, il est remonté. Il revient après-demain.
- Hum.
- Pourquoi, qu’est-ce qu’y a ?
Comme le pirateux restait muet, elle se leva et vient se placer derrière son épaule, une main sur le dossier du siège branlant.
- Et ben. C’est intéressant. C’est quoi ?
- Un avis de recherche prioritaire.
- Hum ?
- Hum.
- Au nom de… ?
Paolo fit défiler les informations.
- Pas précisé.
- Hé, toi, hâla la jeune fille.
Le Garçon se retourna instinctivement.
- Viens voir, lâcha-t-elle sans quitter l’ordinateur du regard.
Il s’approcha et se tint de l’autre côté de Paolo. Karin observa sa réaction. Il comprenait encore moins qu'eux. Son visage remplissait l’écran.

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Jeu Aoû 31, 2006 10:05 am, édité 1 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Sam Aoû 26, 2006 2:15 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
- Bientôt, frères adeptes, bientôt ! les signes sont clairs, les dieux s'accordent !

Rumfuss l'Apothicaire, à quelques pas du Prédicateur, les mains jointes et le menton sur la poitrine dans l'attitude solennelle du croyant, s'autorisa un petit soupir mi-ironique, mi-impatient. Si ce soir il se tenait parmi les membres d'honneur du culte, ce n'était certes pas pour affermir sa foi. En fait, la plupart des 23 hiérarques avaient atteint ce rang en temps qu'investisseurs privilégiés de la secte. C'était pour eux un placement comme un autre, dont ils attendaient, selon les stratégies complexes de leurs esprits calculateurs, quelques retombés. Rumfuss n'avait absolument rien à faire des puissances de l'éther, toutefois il se gardait bien de le montrer et se faisait un contraignant devoir d'assister à tous les prêches et d'y affecter consciencieusement un air pénétré par les sages paroles du gourou. Pour l'heure il écoutait vaguement son oracle véhément devant une foule d'imbéciles captivés. Il fallait avouer que le guide spirituel de ces illuminés semblait tailler sur mesure pour le rôle, et encore les maquilleurs avaient un peu forcé le trait : voyez un grand pantin désarticulé et noueux, grand, aride, les sourcils exorbités et les yeux rouges, les mouvements saccadés et fièvreux. Il s'agitait sur l'estrade aménagé dans une grande cave désaffectée depuis des années et généreusement prêtée par un fervent hiérarque.

La foule s'entassait devant lui, et Rumfuss se dit qu'il avait parié sur le bon cheval. Les sectes de toutes confessions se développaient dans la Fange, et une influence matérielle devenait difficile sans une base minimum de pouvoir spirituel, or le pouvoir du Prédicateur grandissait rapidement. A l'origine, l'Apothicaire l'avait choisi pour son espèce de non-alignement. La secte du bonhomme adorait l'éther dans son ensemble, son panthéon entier, et non un démon en particulier, et Rumfuss n'était attiré par aucun d'eux : les adeptes de la Haine étaient des crétins sanguinaires, ceux de la Joie de dangereux aliénés, ceux de la Peur des psychopathes morbides... il avait songé un instant au culte du Plaisir, mais on racontait tant de choses sur ses prêtres pervers qu'il avait finalement préféré une certaine neutralité.

Le plus drôle, pour Rumfuss, c'était que le chanoine était lui-même convaincu par ses propres discours ! Quoi de mieux, pour faire passer la pilule, qu'un charlatan de bonne foi ? D'après lui, il avait été choisi par les divinités de l'éther comme messager de chaire afin d'apporter la vérité aux hommes qu'un gouvernement hérétique conservait dans l'ignorance du vrai pouvoir et des vrais maîtres pour mieux les exploiter. Ils étaient censés s'adresser à lui en songe.

Rumfuss, en quelque sorte, ne doutait pas que le Prédicateur "parlait aux dieux". C'était sans doute un mutant dérangé, affublé d'une erreur génétique qui au mieux faisait de lui le jouet d'une entité mineure de l'éther, mais plus probablement était la cause de quelques hallucinations. Les vents magiques - les flux qui traversait la grande mer des émotions - devait faire de sacrés courants d'air dans ce crâne aussi vide que chauve !

La plupart des messes, il tenait des propos plus ou moins cohérents et sensiblement identiques aux standards des gourous de tout poil, mais ce soir était différent. Il avait improvisé la cérémonie en déambulant par les artères populeuses du Terrier - un grand complexe de grottes naturelles imposantes, ce qu'on peut trouver de plus proche d'une agglomération dans ce monde souterrain - en psalmodiant des propos incompréhensibles et en agitant son sceptre, un bâton tordu du bout duquel pendaient de nombreuses chaînes de métal et, comme autant de piques de masses d'arme, des symboles démoniaques forgés, qui cliquetaient à chaque mouliné. Il ne cessait de baragouiner le même refrain :
- Un champion, choisi par les dieux, tous les dieux, réunis en un grand concile, en un seul accord depuis la Dislocation ! Chacun a apposé sa marque sur sa peau et dans son coeur. Il nous est envoyé pour nous libérer de notre faux asservissement, de notre situation humiliante, pour enfin révéler la vrai puissance et la vrai allégeance ! Les incrédules se repentiront, et les menteurs s'effondreront dans son feu purificateur ! Je l'ai senti, frères adeptes j'ai été parcouru de son aura ; il ne vient pas de notre monde, non, c'est impossible, et pourtant il daigne s'incarner pour récompenser les croyants qui sentent en leur être profond où est la vertue.

Et il continuait ainsi. L'attention de son public allait peut-être tomber - après tout, même si c'était là affaire de foi, le prédicateur n'était pas le premier à aborder ce genre de sujet messianique ; fallait-il y voir un mensonge, une parabole, l'arrivée prochaine dans ce plan de la réalité d'un démon plus ou moins important et puissant, nul ne le savait vraiment - quand heureusementil proclama qu'il fallait invoquer l'envoyé, ou au moins le renforcer, ce qui ne pouvait se faire qu'avec une vague déferlante d'émotion bouillonnante et pure. Les frères adeptes attendaient avidement la suite qu'ils n'attendaient que trop. Trois hommes écrasés sous de lourds jougs de plomb, sans doute captifs d'une guerre de gang, là aussi généreusement offerts par un fervent hiérarque, furent traînés jusqu'au centre de l'autel. Aucun ne criait : l'un semblait abattu et brisé, l'autre résigné mais fier jusqu'au bout trop prochain ; les yeux du dernier enfin reflétait une terreur panique, et il s'agitait vainement dans son carcan, mais sa mâchoire était défoncé et ses lèvres cousues.

Le Prédicateur devait véritablement donner une grande importance à son conte de champion, songea Rumfuss, car l'agonie fut recherchée, et longue encore. Celui-ci se tenait toujours au même endroit, à quelques pas des deux cadavres encore à peu près reconnaissables et de l'amas de chaire et d'os fumant, alors que le gourou, les autres hiérarques et la majorité des adeptes avaient quitté la cave et retrouvé le cours de leur survie après ce terrible et pourtant si plaisant spectacle. L'Apothicaire, quant à lui, respirait ce silence apaisant, cette immobilité sanglante. Il aurait pu embrasser le culte du Calme, mais celui-ci ne rencontrait pas un grand succès auprès des miséreux de la Fange, ce qui n'allait certes pas avec les projets que formentait Rumfuss. Ca n'était pas une émotion assez puissante, assez dynamique, de plus les sacrifices, emmurations vivantes, manquaient de jets d'hémoglobine, toujours appréciés par le commun.

Songeant aux grands dieux de l'éther, à ces entités terrifiantes qui hantaient les abysses insondables de la mer des émotions, il grelotta inconsciemment et se réjouit que ces horreurs sans âge n'avaient rien à voir avec toutes ces sectes qui fleurissent depuis quelques années dans la Fange, qui barbotaient inoccemment à sa surface, bien incapables de réveiller ces léviathans.

Il se détacha finalement du reposant spectacle et s'engagea dans le boyau obscure qui le conduirait jusqu'à sa "boutique". Il cessa de prévoir les ordres qu'il avait à donner et ses sens se mirent machinalement en éveil, guettant le moindre mouvement, le moindre reflet. Pour survivre ici, il fallait sans cesse s'attendre à l'inattendu. Sa vigilance l'avait mené jusqu'ici à sa quarante-troisième année, âge honorable, et il comptait bien qu'elle allait le maintenir encore longtemps. Ses pas rencontraient tantôt du granit rugueux, tantôt des plaques de métal lisse. Les néons fatigués des parois n'éclairaient guère et laissaient de grandes sections du tunnel dans les ténèbres.

Rumfuss avança de quelques pas et mourut. Il ne sut jamais vraiment pourquoi ni comment. Un être décharné retira son bras de la cage thoracique de feu l'Apothicaire et se lécha comme un félin le sang qui maculait ses doigts. Son oeil brillait de l'éclat de la folie. Il se reput et, laissant là une carcasse rongée, disparut dans les dédales obscurs.

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Jeu Aoû 31, 2006 6:53 pm, édité 1 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Mer Aoû 30, 2006 4:38 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
Le Garçon commençait à se familiariser à son environnement ; cela faisait douze jours qu'il était cloîtré dans la plaque. Son intégration n'avait pas été une évidence pour tout le monde, notamment Reiss, un petit blanc roux au faciès de rongeur. Il ne voulait pas prendre d'initiative malheureuse - après tout c'était l'avis de Keilos et ils avaient tous de nombreuses raisons de le croire ou au moins de lui obéir - mais il essaya de faire valoir son point de vue à celui qui leur tenait lieu de chef dès qu'il le put.
- Pourquoi ne le vend-t-on pas tout simplement aux autorités ? Après tout, il ne doit pas être en recherche prioritaire pour rien, et vu qu'on vient de le réveiller, ça n'est sûrement pas parce qu'il a déjà agit contre le Gouvernement, non ; à tout les coups c'est un de ces sorciers incontrôlables, une porte vers l'éther et y a pas de judas, non : quand ça va nous péter au nez, on va pas le voir venir !
- C'est peut-être aussi le rejeton d'une ponte, ou un truc comme ça, intervint Paolo depuis son ordinateur. Ca c'est déjà vue.
- Sauf que sur l'avis, y aurait marqué : "ramener en un morceau, merci", rétorqua Reiss. En plus, imagine la débauche de truc qu'ils vont enclencher pour y mettre le grappin dessus : entre eux et lui, y a nous ! Qu'est-ce qu'on va faire contre une escouade d'élus ? Agiter les bras et crever, je vous le dis.
- C'est un risque à prendre, posa calmement Keilos. D'abord ils ne savent pas que nous l'avons, et s'ils nettoient mètre par mètre la Fange, on aurait pas valu mieux avec que sans lui. Mais ils ne le feront pas. J'espère qu'ils n'essaieront pas. Non, par contre, il faudrait rapidement découvrir qui il est, et, de là, trouver à quoi il pourrait nous servir. Parce qu'il n'a peut-être jamais d'intentions révolutionnaires, mais quand on trouve une aiguille dans le pied du Gouvernement, ce serait malheureux de ne pas l'enfoncer plus.
- Ouais mais regarde, continua Reiss, nous on est là à s'occuper de résistance et d'idéal, y nous faut le ventre plein, non, hein ? Un minimum syndical de moyens, quoi, de monnaie, et imagine la prime du bonhomme...
Keilos venait de la surface, il avait donc deux choses qui manquait généralement à ses compagnons : le concept de morale et surtout le temps pour réfléchir.
- Ecoute, Reiss, tu connais beaucoup de gens d'ici qui vendent leur semblable ?
- Ben heu...
- La réponse est non, parce que cela n'arrive jamais. On règle ses problèmes soi-même
- Ben, oui mais là y a de l'argent à...
- Tu ne comprends pas. Si c'était habituel, le Gouvernement devrait tenir ses promesses : si quand on leur livrerait quelqu'un, ils se débarrassaient du chasseur de prime, ils perdraient des captures juteuses.
- Hein ? Je suis pas...
- Est-ce qu'en sachant que tu te feras descendre, tu iras vendre quelqu'un ?
- Ben non.
- Et bien le Gouvernement n'aurait alors pas le plaisir de récupérer la personne recherchée que tu as arrêtée.
- Oui mais là justement on veut le vendre.
Keilos ne soupira pas, parce qu'il savait qu'il fallait être patient. Précepteur à la surface, il restait pédagogue.
- Oui mais quand il nous nous aura exécuté sommairement, personne ne pensera plus tard : zut, ils ont été tué, donc je n'irais pas vendre celui que j'ai capturé. Donc le gouvernement ne perdra rien à nous éliminer. Donc il nous éliminera. Donc aller vendre le Garçon n'est pas une bonne idée.
- Ah, okay. Remarque, c'est vrai, je ferais pareil que le gouvernement... mais là, il fout rien !
Le concept de bouche à nourrir était inconnu dans la Fange. Là ce fut Paolo qui rebondit sur la remarque.
- Il a bien essayé de se rendre utile, mais il n'y a pas grand chose à faire ici, pas grand chose qu'il comprenne en tout cas.
- Et, ajouta Keilos, il est hors de question qu'il sorte. Il se ferait tuer à deux pas de la porte, ou récupéré par la milice. Mais ce n'est pas la seule raison : il faut bien avouer que nous ne savons rien de lui, de ses intentions, de ses possibilités - si c'est un mage, par exemple - et le garder ainsi à vue est une précaution élémentaire que son air innocent et paumé ne doit pas nous faire oublier. Mais évite de lui parler trop comme à un prisonnier. Imagine qu'il soit capable de te faire flamber d'un seul regard.

Reiss, à court d'argument, avait justement des courses à faire - il s'occupait de la plupart de l'approvisionnement de la petite communauté grâce à un réseau de relations datant d'une autre vie, une vie mouvementé dont il parlait peu et d'où l'avait tiré Keilos, à l'étonnement de beaucoup et de Reiss en premier - il se leva donc et se retira. Dans le couloir, il croisa le Garçon. Il ne dit rien et allongea le pas sans croiser son regard. Le Garçon entendit la porte métallique claquer. Il comprenait que les résistants ne lui accordent pas une confiance sans borne, mais il fallait avouer que certains étaient plus loquace que d'autre, et en voyant à l'instant l'oeil sombre du rouquin, il se demandait lequel de ses tords il pouvait réparer. Il ressemblait beaucoup à sa soeur Joey, son aînée, une femme pâle et maladive souvent secouée de toux rauques et violentes. Karin avait raconté au jeune homme qu'ils avaient grandi ensemble, ce qui dans la Fange n'était pas un vain mot ; ils étaient impitoyables, sans scrupules et, comme tous ceux qui atteignaient leur vingtième année dans cet univers, ne donnait jamais totalement leur confiance à qui que ce soit, mais les lois immuables de la survie ne semblait plus s'appliquer au sein de leur binôme, ou plutôt les sentiments qui les liaient étaient bien plus forts que la raison, un peu comme l'interaction forte dans un atome rend caduque la répulsion électromagnétique. Le Garçon se demanda, un peu inquiet, ce que ferait Reiss s'il venait à apprendre ce qui c'était passé la veille. Le groupe était parti mener quelque opération de récupération de matériel, et il ne restait, pensait-il alors, que lui dans son cube de ciment et d'acier. Il s'était allongé, les mains sur la nuque, et commençait à somnoler quand la serrure grossière mais efficace de sa prison avait geint de douleur alors qu'on l'ouvrait, et Joey était entrée sans un mot. Malade et frêle autant que forte en gueule, elle s'affaiblissait de jour en jour et ne suivait plus ses compagnons depuis longtemps. Le petit néon de la pièce avait découpé de grandes ombres dans son visage fatigué. Maquillée à outrance, les lèvres violette, les yeux noirs, les pommettes pâles et bleutées, elle donnait l'impression de contempler une goule des contes de vampire, ce que ne tempérait pas son grand drapé blanc et sale, vaporeux et fantomatique. Elle s'était arrêtée au milieu de la salle, à un mètre du Garçon qui se relevait sur son coude parce que ce serait sans doute irrespectueux de rester allongé, et, sans toujours proférer une parole, avait laissé choir son vêtement.
- Pardon ? avait été la seule chose un tant soit peu construite qu'avait réussi à émettre l'autre. Joey avait un corps pâle, traversé de rainures bleues et constellé de tâches rousses. Son cou était étrangement plissé et ses jambes chétives. Elle s'était accroupie à côté de lui.
- Tu n'y comprends rien, je suppose, avait-elle murmuré.
- Ben... effectivement, non, était-il parvenu à articuler sans savoir s'il avait fallu reculer -il ne voulait pas la gêner- ou si au contraire cela aurait pu l'insulter, ou le ridiculier lui. La situation était alors trop absurde pour qu'il songe à se lever et à demander des explications avant toute chose.
- Et bien, avait-elle reprit doucement - et cette douceur était presque effrayante sur ce visage meurtri - il fallait que je sois la première. Parce que tu ne comprends pas encore, tu ne vois pas. Par exemple, la petite, je suis sûr qu'elle a tout un tas d'idées derrière la tête, et dans le bas ventre, même si elle n'en a pas l'air comme ça. Limite la Froidevierge, tiens ! Je parierais pas de ce qu'il y a derrière son crâne, alors, tout est possible. Et avec ça, sûr que j'aurais pas mes chances. Je me retrouverais avec Elminéa, sauf qu'elle elle s'en fout, les mutants ils comprennent mais pas moi. Tu sais que j'ai été belle ?
L'autre n'avait pas su quoi répondre, il craignant d'imaginer la suite. Effectivement, malgré les ravages de la Fange, elle conservait un peu cette flamme de séduction qui avait du resplendir dans une autre vie. Mais de là à là... non, inconcevable. Il n'était quand même pas un adonis sans le savoir ? Elle s'était allongée langoureusement sur lui et l'avait embrassé. Elle était glacée et ses lèvres étaient rêches. Cela faisait un moment qu'il avait arrêté de réfléchir, et il était resté dans un état proche de la catatonie, n'osant ne serait-ce qu'esquisser un geste. Elle ne s'en était pas formalisée.
- Et tu sais pourquoi ça sera la lutte ? Parce que tu es le seul qui n'oserait jamais en profiter. Alors on se venge, c'est nous pour une fois. Et puis, peut-être bien que t'es l'élu, comme ils disent.
- Le... ? - peut-être qu'en changeant de sujet il aurait pu s'en sortir. Elle avait claqué de la langue, puis reprit d'un air moins sensuel, comme pour s'en débarrasser, parce que ça n'avait rien à voir.
- Oui, c'est la mode en ce moment, il paraît. Ca fleurit dans un peu toutes les sectes, et ça se propage. Sans doute une ânerie comme d'habitude. Il paraît qu'un... être - démon, humain, moitié l'un moitié l'autre, ou ni l'un ni l'autre, alien, ça dépend des versions - arrive d'on-ne-sait-où pour nous sauver tous. Amusant, non ?
- Oui, amusant - il n'était pas parvenu pas à prendre un ton naturel.
- Et toi qui arrives comme ça. D'on-ne-sait-où, très exactement. Alors, pourquoi pas ? Peut-être que tu as des pouvoirs... spéciaux.
Et, disant cela, elle s'était lancée dans une danse lascive et l'avait de nouveau embrassé. Elle était repartie quelques minutes plus tard, et le Garçon était resté longtemps à tenter de comprendre, et finalement au bout d'une veille interminable s'était endormi sans guère avoir avancé. Que Reiss ne l'ai encore tué montrait que personne n'était au courant, et c'était aussi bien. Il n'avait eu depuis d'occasion de la voir seule, mais en somme il sentait qu'il ne n'apréhenderait pas mieux ses raisons, et même il craignait un peu de se retrouver en tête à tête avec elle parce qu'il doutait encore d'avoir bien agit, surtout envers elle en fait. Bref, il ne comprenait rien.

Il attendit un instant que les pas de Reiss à travers la porte eussent disparu, puis, toujours au milieu du couloir, à regarder le mur décrépi et humide, il résuma mentalement les douze premiers jours de son existence. A part cet événement pour le moins inexpliqué et plutôt dérangeant, sa condition le maintenait inoccupé pour l'essentiel. Entre deux séances de pompe, il avait savamment analysé les carreaux du sol de sa cellule. Plein de petits carrés bleus et blancs sans motif redondant ou principe générateur logique - il avait eu le temps de vérifier - se transformait grâce au hasard en un sujet d'étude presque passionnant : on y trouvait des lignes, des cubes, des formes plus complexes encore. L'intérêt tiendrait bien encore quelque semaine s'il le fallait vraiment. En outre, le Garçon connaissait maintenant l'ensemble du groupe. Il y avait donc Karin, la seule avec qui il avait vraiment discuté et qui semblait l'apprécier le plus ; le vieux Bob, qui en fait se nommait Léopold mais personne n'aurait eu l'idée de l'appelait ainsi ; Paolo, qui avait toujours de gros écouteurs au cou et deux petites paires de lunettes rose et jaune au col qui intriguait le nouveau venu ; Riss, donc, et sa soeur Joey ; Elminéa, une mutante qui aurait rendu malade de jalousie n'importe quelle catcheuse dopée à la testostérone de la surface, si les mutants n'étaient unanimement considérés comme des rebuts malpropre ; la Froidevierge, une muette aux cheveux dépigmentés et ras d'une beauté incroyable dans toute cette boue mais dont le regard de glace et le masque mort qui semblait contenir une colère immense, de ces colères primales qu'on ne trouve que dans le prêche des fanatiques, castrait les hommes plus sûrement qu'une lame ; enfin Keilos, le grand homme à la peau et au regard sombre, qui abandonnait son confort et sa sécurité pour des idées et des hommes qui ne les comprendraient jamais vraiment.

Le Garçon avait demandé à Karin si elle connaissait autre chose que la Fange, mais, comme Joey et Reiss, elle était née sur Palatine, colonisée seulement 23 ans auparavant. Paolo était arrivé trop jeune pour s'en souvenir, mais les autres savaient qu'il existait autre chose. Seulement, ils n'en parlaient jamais.

Et cela, c'était sa vie, la somme de ses expériences. Pas lourd, en bref. Et pourtant, il savait plein de choses. Impossible de remettre la main sur son apprentissage. Keilos l'avait interrogé sur nombre de sujets afin de délimiter les bornes de cette érudition. Il en était seulement ressorti que les bornes étaient hors de porté du précepteur, dans des domaines aussi varié que la mécanique éthérée, l'histoire du sport ou le pilotage spatiale.

Il entra dans la grande salle, qui serait spacieuse si au moins cinq personnes n'y étaient pas toujours entassées et à la tâche. Chacun vaquait à ses occupations : Keilos et Paolo s'informait des dernières nouvelles sur l'écran, le vieux Bob réparait un haut-parleur, Elminéa se reposer de la chasse - Palatine était bien plus peuplée sous terre qu'à l'air libre, ce qui n'était pas vrai que pour les humains - Joey était assise et fumait un produit à peu près inoffensif que lui ramenait Keilos de la surface, et Karin aiguisait une lame dans un coin. Personne ne dit un mot quand il longea la table et ouvrit la petite trappe de bois. Après douze barreaux rouillés fichés à même la roche, il arriva aux toilettes, qui étaient en fait un trou béant. Quand il retraversa la pièce en sens inverse, personne ne fit plus attention à lui qu'à l'aller. Karin semblait en train de marchander quelque chose auprès de Keilos. Il ne s'attarda pas, de toutes manières ses grandes connaissances théoriques ne lui étaient d'aucun secours pour appréhender les problèmes et les arguments de ce monde absurde.

Il venait de s'allonger mollement sur sa paillasse quand la porte s'ouvrit pour laisser se faufiler la tête de la jeune fille :
- Debout là-dedans, on part en balade !

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Mer Nov 01, 2006 7:49 pm, édité 2 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Ven Sep 01, 2006 10:07 am 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
- Les... ?
- Les jeux éthérés, répéta Karin. Je croyais que tu savais ce qu'était l'éther ?
- Et bien, reprit le Garçon, l'éther est l'ensemble des flux émis par certaines cellules du cerveau humain. Ces "vents magiques", en gagnant leur indépendance, deviennent des entités à part entière, se déplacent le long de courants tumultueux, s'agitent, se rassemblent, se séparent, agissent parfois sur le monde matériel, comme commandés par les mages ou sous l'effet des catalyseurs... c'est un océan peuplé de créatures hostiles, dont la logique échappe à la nôtre et qui rêvent souvent d'une chose : gagner en puissance, s'incarner, détruire... je ne vois comment on peut joueur avec ça.
- C'est que tu n'as pas grandi dans la Fange, sourit Paolo sans quitter la voie des yeux. On voyageait toujours en groupe et dans la plus grande prudence, même pour aller s'amuser - ce qui était une occupation très sérieuse et dangereuse sous terre -. Paolo et Reiss ouvraient la voie, Keilos et Karin serraient le Garçon de près, et Elminéa les écrasaient de son ombre bienveillante, fermant la marche. Ils traversaient alors des boyaux assez larges, et avaient déjà croisé quelques passants. Les rencontres s'étaient faites sans anicroches, chacun faisant montre de pacifisme. On gardait la main près de l'arme et on ne se quittait pas des yeux, mais enfin si réellement personne ne voulait engager le combat, tout allait bien. Ils arriveraient bientôt au Stadium, une sorte d'enclave où, d'accord tacite, les combats cessaient. Du moins on n'attaquait plus gratuitement et sans prévenir, juste pour brigander. Aucune loi n'empêcherait jamais de régler les comptes.

C'était la première sortie du Garçon dans ce monde rugueux et glauque, et il s'étonnait qu'après douze jours de réclusion, on lui ait permit de se rendre, semblait-il, à un divertissement. Il découvrait enfin de nouveaux éléments, l'horizon au-delà des deux pièces de la Planque. Horizon sombre, mais combien plus vaste ! Il était accoutré d'une lourde capuche, car bien que l'avis avait disparu des nouvelles, il ne l'avait pas des têtes et la recherche n'était certainement pas retombé aussi vite, même si aucune information n'avait filtré quand à l'avancé de l'enquête.

Ils amorçaient maintenant un passage avec trois hommes, que le jeune homme ne pu discerner dans la pénombre ambiante, gêné en cela par Reiss et Paolo. La marche se fit plus lente afin qu'aucun geste brusque ne soit sujet à déchaîner le conflit, et que tous se concentre mieux sur la recherche de la moindre hostilité chez l'autre. Les deux groupes étaient côte à côte, quand soudain le regard du Garçon croisa celui d'un pauvre hère brûlé et meurtri, dont l'oeil unique et vitreux, découvrant le visage du jeune homme, s'agrandit aussitôt.
- Toi ! couina ce dernier en levant son arme, imité aussitôt par les sept personnes qui se trouvaient là. Chacun pointa le canon vers quelque tête, et, la situation bien bloqué, on pu discuter. Déjà découvert ?
- P'tite enflure, siffla le tourmenté entre sa bouche où manquait manifestement la plupart des dents, ch'tais retrouvé.
- Un instant, intervint Keilos. Tu connais ce gamin ?
L'autre lui jeta un regard venimeux et cracha à terre.
- Si je le connais ! Si vous êtes avec lui, j'suppose qu'il s'est bien vanté !
- Bien vanté de... ?
- Joues pas au plus malin mon bonhomme, rugit l'édenté en redirigeant l'arme vers le grand homme. Ces deux compères n'étaient pas aussi assuré : ils ne voulaient pas mourir, pas aussi bêtement en tout cas. Keilos ne s'énerva pas, ce qui était alors une très sage décision, et parla d'une voix posée.
- Je ne joue pas, et j'aimerais comprendre de quoi tu parle.
L'autre se retint mais ne semblait pas apaisé pour autant.
- Ce petit con - il beugla l'insulte au Garçon avant de reprendre une voix presque normal - ce sorcicoteur de mes deux m'a détruit ; Détruit ! Sans raison, sans raison, sans raison, et il se mit à gémir en répétant les mêmes paroles comme un disque dur planté, et ses bras s'affaisèrent, éloignant - un peu -. Pendant ce temps, sans qu'il sen rendit compte, ses deux compères entraient dans une sorte de joutes avec les autres membres du groupe. A grands coups de mouvement d'yeux, de gestes, imperceptibles, ils essayaient de communiquer, de marchander quelque chose.
- C'est impossible, assura toujours calme le précepteur, ce gamin était... n'est là que depuis quelques jours, et il n'a pas bougé de notre garde.
- De votre garde mon cul, cracha l'autre, c'était hier pauvre cr...
Il ne finit jamais sa phrase car, ayant brusquement levé son arme, il fut immédiatement abattu. Ses deux acolytes ayant réussi à faire comprendre qu'ils ne répondraient pas d'un tel acte, ils avaient été épargné et se contentait de rengainer lentement. Keilos se retourna vers l'un d'eux, un grand moustachu sec et sombrement vêtu.
- Tu sais quelque chose de ce qu'il racontait ?
- C'était Pat, notre chef. On était une bonne troupe, et il avait des marchés, l'était riche, sauf qu'hier, quand l'Herbeux et moi - l'autre acquiesça du chef - on est revenu au camps, y avait plus rien, sauf le Pat qui gueulait tant que s'en était pas humain, comme sa tête et le reste, d'ailleurs. On a pensé que c'était d'autres gars d'une autre bande, mais le chef a rien voulu dire. P'têt bien que c'est vot’ copain là - il fit un signe de tête vers le Garçon, en retrait derrière les autres, qui écoutait troublé, et sursauta à son évocation.
- On file, ordonna Keilos.

Et il s'éloigna à grand pas, rattrapé par les autres, tandis que les deux fouillaient feu leur chef. Le Garçon rejoint le précepteur au petit trot. Il se demandait comment il allait tourner la question lorsque, sans se retourner et toujours en belle foulée, Keilos lâcha :
- Es-tu sorti de la planque hier ?
La demande le prit de cours.
- Bien sûr que non, enfin, c'était impossible.
- Rien d'impossible pour un sorcier, grinça Reiss.
- Un sorcier ? Mais enfin...
- Ca expliquerait l'avis de recherche prioritaire, et l'histoire du bonhomme, et c'est de toutes les hypothèses la plus logique.
- Mais enfin je n'ai jamais...
Keilos poursuivi son raisonnement sans le laisser achever sa phrase.
- De deux choses l'une dans ce cas : ou tu nous mens - il avait dit cela sans accusation, mais parce que c'était la réponse la plus vraisemblable - soit tu as agit sans le savoir.
Le Garçon ne su que répondre à cette charge soudaine. Après un instant de réflexion, il décida de revenir un peu en arrière, avant qu'on l'ait traité de menteur - parce que réellement il ne comprenait et ne voulait croire un mot de tout cela.
- Et comment dois-je savoir si je suis mage ? Je crois qu'avec un spéctogramme, vous savez, cet engin qui mesure le taux éthéré grâce aux mutations infimes des atomes sous le fait de l'éther, on peut à coup sûr...
- Nous n'en avons pas ici. Mais nous serons fixé d'ici peu. Pour le moment, je propose plutôt que l'on se change les idées.

Ils débouchèrent alors dans un gigantesque halle, qui s'étendait si loin et était si clair qu'on se serait cru à l'air libre, sans le plafond implacable du haut de sa dizaine de mètre.
- Le Stadium, sautilla Karin, qui semblait tout d'à coup comme n'importe quelle gamine de la surface.
- Des kilomètres d'échoppes et de services dans une paix relative, énonça Elminéa.
Elle était s'était arrêtée sans bruit - malgré sa masse imposante - juste à côté du Garçon, qui sursauta légèrement malgré lui. Il essayait de réprimer ces pulsions que lui inspirait cette mutante - cette - femme au comportement si maternel, mais son corps tardait à réagir. Elle parlait peu, et à chaque fois qu'elle disait quelque chose en sa présence, elle semblait travailler à ce que cela le mette mal-à-l'aise - même s'il savait cela absurde, il fallait juste qu'il s'habitue.
- Et surtout, enchaîna Paolo, les arènes !
- Les arènes ? interrogea le Garçon.
- Nous y allons, répondit Keilos.

L'incident de l'édenté, pour l'importance et la gravité qu'il représentait, était complètement sorti de l'esprit du jeune homme. Un nouvel univers s'ouvrait à lui, bien plus riche, complexe et pour tout dire civilisé que les quelques tunnels humides et dégradés qu'il avait parcouru. Il essayait de balayer ce grand espace tout en gardant le visage recouvert, ce qui n'était pas chose aisée. Partout des bandes se mouvaient en rang serré et défiaient les passants seuls du regard et du nombre, des individus étranges et excentriques entraient dans des boutiques aux devantures plus ou moins délabrées, tout s'agitait, une clameur montait de loin ; là un être squelettique - un mutant sans doute, ou un enfant - s'enfuyait d'un étal et courait quelques mètres sous les cris rauques du contrebandier et à s'enfonçant entre deux badauds à grand coups d'épaule, avant d'être abattu... par un milicien ? Qu'est-ce que ça voulait dire ?

- Ils sont complètement corrompus, expliqua Karin. Ils ferment les yeux sur la provenance et les états de service de tout ce beau monde, et ils récupèrent une part du gâteau. Une façon de récupérer les richesses qui passent du haut vers le bas.
- Pas seulement, compléta Keilos. Le Gouvernement sait qu'il ne peut contrôler la Fange, dans son ensemble j'entends. Or, il ne peut permettre que quelque chose comme les jeux éthérés soit organisé n'importe où, sans aucune mesure de sécurité. Il tolère donc le Stadium et la lèpre qui y rampe, car c'est un prix à payer. Mais tout le monde n'est pas d'accord à la surface, il y a des discussions, des palabres, et d'ici à ce qu'un beau jour tout le monde soit grillé sans sommation...
- Nous y voilà, constata Paolo.
- Bon, et bien, fit remarquer Reiss, je vous laisse, j'ai des courses à faire.

Keilos leva un sourcil interrogateur mais ne fit pas de réflexion. Il ne se souvenait pas d'une telle chose, mais préférait faire confiance au rouquin, car ainsi il le tirait toujours mieux de son passé et lui ouvrait toujours sa "seconde chance", comme il le disait lui-même. Reiss était passé d'un être fermé de survie et nécessité à une possibilité d'avenir, un espoir, un vrai être humain, et le précepteur était parfois lui-même étonné de ce changement incroyable - et qu'il savait franc - et il ne pouvait que l'encourager. L'autre s'en alla donc vers la gauche, en quelque magasin, laissant ses compagnons devant une grande arche toute décorée de pointes acérées et froides. Ils laissèrent le Garçon admirer l'endroit et s'imprégner de sa sombre grandeur, là où le reste de la Fange n'était que sombre.

- Et... que sont donc les jeux éthérés, finalement, puisqu'on ne me l'a pas expliqué.
- Entrons donc, invita Paolo. Tu verras bien.
Sitôt qu'il l'eut dit, Karin s'engagea en sautillant dans l'antre de la compétition.
Car c'était des matchs qui se déroulaient là, dans de prisons de verre ou au moins d'une matière qui lui ressemblait. De tels petits cubes étaient ainsi posté au fond de fosses, entourés de gradins, et les terrains s'étendaient ainsi à perte de vue, de tailles très variés : ici, une foule nombreuse sur un vrai colisé troglodyte acclamaient leurs champions -et c'est de là que provenaient les applaudissements que les résistants avaient entendu plus tôt ; là, deux hommes s'affrontaient dans une petite installation à l'aire libre et sans spectateur, si ce n'était un garde gouvernemental qui les tenait tout deux en joue.

- C'est une sécurité obligatoire, expliqua Karin à voix basse, à quelques centimètres du Garçon. On ne sait jamais, des démons, même mineurs, pourraient essayer de pénétrer dans la réalité. Au moindre de signe, le réceptacle est abattu.
- C'est donc vrai, murmura-t-il, vous jouez avec l'éther.
- Oh, rien de bien méchant, reprit-elle sur le ton de la discussion. En fait, je t'explique le jeu, quand même : ces gros engins que tu vois là, de chaque côté du terrain - et elle indiqua de grosses masses noires de part et d'autre des cages de verres - renferment des plusieurs catalyseurs couplés qui font, disons, qu'on est un peu mage pendant un moment.
- Vraiment ? s'étonna-t-il. Surprenant. Et dangereux, sans doute.
Keilos se retourna à cette remarque.
- Tu ignorais l'existence de tels catalyseurs ?
Le Garçon cru qu'il le prenait de haut avant de comprendre où il voulait en venir : d'après le test rapide qu'ils avaient effectué, il était très calé en la matière.
- Ces catalyseurs ont été développé assez récement, expliqua le précepteur. Pour tout dire, ça ne fait pas un an qu'ils ont été rendus plus ou moins publics. Et qu'on en trouve ici, peut-être en test.
- Mes connaissances ont donc une limite dans le temps. Peut-être qu'en affinant, on pourrait trouver le moment où j'ai, heu, arrêté d'apprendre... mais j'ignore ce que ça voudrait dire pour mon existence passée.
- L'état de mort catalytique doit pouvoir être compatible avec un apprentissage passif, comme le font les enfants des plus riches de lu surface pendant leur sommeil, considéra Keilos.
- Bon on est pas là pour ça ! intervint Karin. Donc, je disais qu'on devient un peu comme un mage, c'est-à-dire qu'on voit l'éther comme un mage, avec les vents de magie, avec différentes couleurs selon les sentiments, et certains disent voir des démons prendre forme à la limite de leur vision, et on voit les auras des gens.
- Tu sais ce qu'est l'aura ? demanda Keilos.
- Je suppose que c'est une manière de décrire le fort taux éthéré présent au niveau des cellules qui répondent aux signaux de l'hypothalamus et génère les souffles éthérés, au niveau de la tête donc ?
- Ce mécanisme n'a été découvert qu'il y a une dizaine d'année, exposa Keilos. Ce taux est effectivement vu par les mages comme une lumière diffuse qui s'estompe rapidement, alors que les souffles éthérés sont absorbés par les vents éthérés.
- Même par les non-mages, ajouta le Garçon.
On ne saisit pas tout à fait sa remarque.
- Oui, rebondit Karin, avec les catalyseurs ça fait pareil. Et donc, chacun a son aura, sa boule de lumière, et elle ne sont pas toutes de la même taille, selon l'esprit qu'on a. Je suppose que les mages ont un vrai soleil...
- C'est comme ça que marche le Grand Phare Gouvernementale, intervint Paolo qui avait lu cela quelque part, la lumière qui permet de se repérer lors des voyages à travers l'éther.
- Maieuh, se récria la jeune fille, vous avait fini de m'interrompre ? Et donc voilà les deux aura se confronte et donc le vainqueur c'est celui qui bat l'esprit de l'autre. Souvent il y a abandon, et le perdant est quitte pour quelques migraines, mais parfois il se met à saigner du nez et des oreilles. J'ai même vu une fois le champion de l'arène écrabouiller littéralement son adversaire, il y en avait partout.
- C'est sympa de remonter le moral à notre challengeur, dit Keilos en souriant.
Le Garçon comprit après un petit laps de temps, quand toutes les têtes se furent tournées vers lui, qui l'on avait baptisé ainsi.
- Hein ? Moi ? Je croyais que vous ne vouliez pas que je me fasse tuer.
- Allez, le taquina Karin, il faut bien que tu découvre des choses, depuis que tu es réveillé tu fait rien que compter les carreaux de ta cellule, je t'ai vu.
- On commence par un petit coup facile, plaisanta Keilos. Il doit bien y avoir un débutant quelque part en quête de sensation forte.

Tout en parlant, ils s'étaient rapprochés de la grande fosse, l'arène du champion, où ils se joignirent à une foule nombreuse qui encourageait qui le maître invaincu, qui le jouteur prometteur, et les paris et les insultes allaient bon train. Les deux combattants étaient assis, immobiles et les yeux clos - car avoir une aura forte n'était pas qu'un fait biologique, et les maîtres qui se succédaient sur les podiums conservaient de par eux de redoutables techniques de concentration. De leur tête sortait quelques fils qui les reliaient aux catalyseurs. Au bout de quelques minutes pendant lesquelles rien ne se passa et sans pourtant que la tension et le chahut du public n'ait faiblit, les membres d'un des deux, le garants du titre depuis quelques semaines comme les résistants l'apprirent plus tard, furent pris de légères convulsions, qui se transforma aussitôt en une ola terrible des supporters. Mais le tremblements passa, et de nouveaux il n'y eut de mouvement pendant un temps qui s'étirait encore sans que ne retombe l'attention et le volume. Et soudain, le deuxième se leva lentement, et, écarquillant soudain les yeux comme s'il voulait s'arracher les paupières, mais toujours sans un mot, il se retourna lentement vers le mur translucide, et, la mine ahurie, se frappa violemment la tête contre la paroi, une fois, deux fois, sans plus s'arrêter, jusqu'à ce que son visage soit en sang, son nez cassé, ses lèvres fendu, ses arcades bleues et enfin qu'il tombe au sol, inconscient. Ce fut le déchaînement de la foule lorsque le vainqueur ouvrit enfin les yeux et qu'il s'autorisa un petit sourire carnassier. C'était pourtant un homme chétif, le teint jaune et les cheveux disparates, vêtu d'un simple pantalon de toile poussiéreux. Mais quand il parla, sa voix, encore déformée par l'étrange pouvoir qu'il détenait encore pour quelques instants, engloba l'assemblée de son timbre résonant d'un autre plan de la réalité.

- Qui pourra me défier ? scanda-t-il, arrogant. Qui même pourrait encore me causer quelques craintes avant que je l'écrase ?
Puis il parti d'un grand éclat de rire.
- Bon, allons-y, proposa Keilos.
- Toi peut-être ?
Tout le monde se retourna vers celui qu'apostrophait le champion. Le Garçon, au milieu des terroristes, se sentit soudain rétrécir.
- On s'en va ? lâcha-t-il en un souffle.
- Hé, quoi, continua le champion, tu as peur ?
- Je fais quoi ? s'impatienta l'interpellé, qui ne paniquait pas encore tout à fait.
Le maître continua sa harangue, et, si beaucoup le regardait, au moins autant fixait cet être capuchonné et l'exhortait à se lancer. Certains le menaçaient même.
- Remarque, dit Paolo...
- Ca pourrait effectivement être une idée, acheva Keilos.
- Hein ? s'étonna Karin
- J'allais le dire, renchérit le principal intéressé.
- Je veux dire, reprit Karin, tu en es sûr, Keilos ?
- Et bien... pourquoi pas ? Mais, bien sûr nous ne te forçons pas.
Non, vraiment non, songea le Garçon, et il souffla encore.
- C'est pas le genre de truc qui n'est censé arriver qu'aux autres ?
- Allez, lancèrent en coeur Paolo et Keilos, et, sans chercher à savoir si c'était un encouragement ou un ordre, le Garçon s'engagea fiévreusement dans l'escalier de pierre sous les vivats d'une trentaine de spectateurs excité comme par l'odeur du sang. Les gardes qui s'occupaient d'enlever le corps inerte du concurrent malheureux le toisèrent suspicieusement mais c'était le lot de tous et il ne leur vint pas à l'esprit de lui ôter sa lourde capuche. Il pénétra donc par l'étroite ouverture dans le petit espace qui semblait encore plus réduit de l'intérieur. Le garant du titre l'accueillit confiant.

- Heu, excusez-moi bredouilla le malheureux canonisé combattant sans le vouloir, je ne suis pas sûr de bien connaître les règles.
L'autre parti d'un grand éclat de rire, qui n'avait alors rien de majestueux - l'appareil était coupé - et même un peu aigrelet.
- C'est très simple. Tu mets le casque ici - il désigna une sorte de bol noir et massif, le monde va t'apparaître, différent, et tu n'auras plus qu'à essayer de survivre. Mais ne t'inquiète pas, j'essaierai d'aller vite, et si tu réagit à la première douleur, tu te retrouveras peut-être avec le même corps et le même esprit sans trop de problème.
Puis content de sa petite plaisanterie, il s'assit à même le sol dans une attitude de calme serein, ferma les yeux et la petite lumière au sommet du casque s'alluma. Il n'y avait plus beaucoup de choix ; le Garçon mit son casque, s'installa assez inconfortablement et attendit que le catalyseur s'enclenche.

Les résistants étaient toujours en haut des marches, suivant le spectacle. Paolo caressait calmement ses lunettes porte-bonheur.
- Tu es sûr que c'était une bonne idée ? s'inquiéta vaguement Karin.
- Non. Mais il y a de fortes chances que ce jeune homme soit un puissant mage, il n'y a donc pas à s'inquiéter. Si ce n'est pas le cas, et bien, ma foi, peut-être n'aurait-il eu de moyen pour nous aider...
Karin se retourna vers le match. Il était censé avoir débuté depuis presque une minute, mais le Garçon agitait sa capuche en tout sens, comme s'il cherchait quelque chose. Si c'était la première fois - et c'était vraisemblablement la première fois - qu'il voyait l'éther, il était normal qu'il soit dérouté, mais cela n'expliquait pas qu'il n'ait pas déjà été écrasé par son adversaire, qui restait silencieux et sans bouger un seul muscle. Soudain, le Garçon se retourna vers son vis-à-vis, comme alerté par quelque bruit, et aussitôt celui-ci explosa, littéralement, en projetant des viscères dans toutes les directions. Il ne restait sur le sol, là où il s’était trouvé, qu’une tâche brunâtre. Ce fut le tollé sur les gradins, et les résistants décidèrent de descendre afin de récupérer le vainqueur le plus rapidement possible.

Déjà, deux miliciens, les mêmes que précédemment, glissaient leur tête par l’entrebâillement de la porte, et l’un d’eux siffla, impressionné. L’autre paraissait beaucoup moins amusé, et fixait cet étrange bonhomme avec plus de suspicion que jamais.

Le Garçon ne savait pas quoi faire, mais en tout cas ne voulait pas rester ici, l’odeur de viande grillée lui donnait la nausée, et il avait besoin d’un moment de calme afin de bien saisir tout ce qui venait de se passer.

En posant le pied à l’extérieur, il fut récupéré par Paolo et Keilos. Elminéa tenait des supporters chevronnés à distance. Ils étaient sur le point de partir lorsque la gérante des paris, une femme grasse et toute vêtue de rubans multicolore et d’un grand turban mauve les accosta, visiblement en colère.
- Tu m’as ruiné, petit rat, montres-moi donc ta sale mine que je la cherche jusqu’en enfer.
Et avant que quiconque ait pu faire quoique ce soit, elle arracha la toile qui recouvrait le visage du Garçon, et tout le monde sursauta en reconnaissant la cible de cette recherche prioritaire qu’ils avaient vue il y a presque deux semaines. Les miliciens n’avaient pas le luxe de pouvoir s’étonner et ils dégainèrent aussitôt leurs petites armes de poings, mais, restée en hauteur, Karin en abattit un, et Elminéa décrocha un si formidable crochet au second, et encore en pleine mâchoire, qu’il fut jeté contre la paroi de verre et, tombé brisé au sol, ne fit plus mine de se relever. Quelqu’un cria dans la foule « à moi la prime ! » et en même temps un autre « l’élu ! ». Aussitôt, ce fut le chaos. Tous se levèrent en même temps, se piétinèrent, dégringolèrent le long des gradins. Certains faisaient mine de dégainer un arsenal, mais, dans leur précipitation et bousculés par la cohue, ils n’arrivaient à rien. Après avoir fait taire la gérante qui s’était mise à hurler, le groupe se fraya un chemin dans le combat qui n’était plus pour eux mais entre ceux qui voyaient le Garçon comme recherche prioritaire et ceux qui, devant la manifestation de son pouvoir, étaient persuadé de se trouver en présence de ce sur-être dont on se récriait tant.

D’ailleurs, le sur-être en question n’en menait pas large, et il se contentait d’être tiré par ses trois compagnons qui l’entouraient. Soudain, par un espace entre Keilos et Paolo, il vit un visage déformé par la lutte en cours et hurlant, une main jaillit et lui agrippa l’épaule comme une serre, et il fut happé par la foule. Il sentait des mains sur lui, et même des gens qui l’embrassait de toute leur ferveur, et devant lui un autre avait un couteau, et il fut ballotté, jeté de main en main, son genoux cogna contre quelque chose de dur, il sentit une forte douleur dans les côte et le dos qui le fit s’arquer, il allait vomir et tomber et être piétiné, peut importait l’ordre, jusqu’à ce que les bras de Paolo se resserrent autour du cou d’un de ceux qui le tenaient, qu’Elminéa assommait l’autre, et que Keilos, après s’être débarrassé de celui avec l’arme blanche, lui empoigne fermement le col et ne le tire de l’hystérie meurtrière. Quelques uns bondirent tout aussitôt sur les ravisseurs de leur espoir, mais ils furent cueillit en vol par une rafale à bout portant, et ceux qui suivaient furent sonnés assez longtemps pour que le groupe s’extrait de la fosse. Karin vint aussitôt vers eux, couvrant leur retraite, mais personne ne fit mine de les suivre car tous étaient trop occupés à se battre pour remarquer que la cause de leur lutte s’éclipsait.

Le Garçon claudiquait et, sans chercher à savoir s’il était blessé ou non, Keilos fit un signe rapide à Elminéa qui l’enveloppa dans ses gigantesques bras tout en se mettant à courir. Déjà des renforts gouvernementaux arrivaient, et il faudrait peu de temps avant qu’ils ne comprennent l’identité du fuyard. Ils étaient à cents bons mètres de l’arène lorsqu’il y eut un grand souffle de chaleur. Le Garçon, qui avait la tête par-dessus l’épaule de la mutante, vit dans un état second l’endroit où ils se trouvaient quelques instants plus tôt s’embraser. Le nettoyage gouvernemental était efficace. Et déjà, des cris retentirent derrière eux. On les prenait en chasse.
Des tirs fusèrent mais juste à ce moment les rebelles s’engouffrèrent dans la coursive par laquelle ils étaient venus et ils ricochèrent contre la paroi.

Karin haletait en tête, et enfilait les embranchements si vite qu’elle ne les remarquait pas. Elle ne pensait plus, elle courait, et heureusement ses jambes connaissaient le chemin. Ils allaient de détour en détour, et toujours derrière on entendait les miliciens, qui ne s’enfoncer que rarement ainsi à l’aveuglette dans la Fange.

Il y avait une cache près de la planque en elle-même, un trou creusé à même la paroi, prévu pour ce genre de situation : on s’y jetait et laissait les poursuivants poursuivre leur route, puis on revenait sur ses pas quelques mètres et prenait un autre embranchement, et ainsi on ne révélait pas la véritable destination et on semait ses poursuivants. La technique avait déjà fait ses preuves, mais la cache n’était pas assez grande pour tout le groupe, Elminéa même n’y rentrais pas.

A quelques pas donc de ce terrier dérobé, la mutante échangea un regard avec Keilos, fourra le Garçon dans les mains de Karin qui s’y attendait un peu et, autant par elle-même que par l’élan et le poids de son fardeau, elle s’effondra dans la petite cavité dans l’ombre. Le Garçon geint mais elle lui mit la main sur la bouche et lui intima de se taire, ce qu’il fit parce que quand on ne comprenait pas autant suivre les ordres. Elle essaya de le hâler au plus profond de la cache, mais, l’agrippant sous les bras, elle peina pour le traîner peu car sa chute l’avait elle-même affaibli. C’est à ce moment que la troupe de miliciens passa en courant à quelques mètres d’eux, trop occupé à courir pour les remarquer. Ils faisaient des ombres fugitives devant un néon, et Karin en compta plus d’une dizaine. Elle eut une pensé pour les autres qu’ils continuaient à traquer, puis, quand le bruit des bottes claquant sur le sol se fut estompé, elle se glissa silencieusement dans le passage principal, parvint à hisser le Garçon debout, un bras autour de ses épaules, et, claudiquant, ils parvinrent finalement face à la grande porte métallique de la planque. Karin posa doucement le blessé contre la paroi rocheuse et allait entrer le code, lorsqu’elle sentit soudain une présence. Elle se retourna vivement, ce qui la fit souffrir, et tomba nez à nez avec un homme qui braquait son arme sur elle. Elle ne pu distinguer son visage car il était dans l’ombre, et sans doute de toutes façons ne le connaissait-elle pas. Un courant lui traversa l'échine, et elle se pétrifia.
- Voyez-vous ça, grinça l’autre. J’attends simplement qu’on m’ouvre la porte, et on m’envoie une superbe hôtesse. C’est bien aimable, vraiment.
Et il s’avança vers Karin, toujours l’arme au poing. La jeune fille reculait à mesure, tout aussi lentement.
- Allons, susurra-t-il d’une voix acide, ne part pas, ce serait malheureux que je te tue, ou que je tue ton ami…
Elle se figea, et un sourire de contentement du se dessiner sur sa face toujours dans la pénombre. Il était maintenant à moins d’un mètre d’elle, et il tendit la main, quand elle se jeta en arrière, enclenchant un des bricolages pour le moins artisanaux du vieux Bob. Une chaîne de métal se libéra aussitôt, et l’armet qui était au bout arracha un bras à l’assaillant, qui tomba à terre. Karin se jeta sur lui et lui écrasa la pomme d’Adam. Puis, comme le gargouillement de son agonie disparut, elle alla rentrer les chiffres commandant l’ouverture de la planque, retourna chercher le Garçon qui n’avait pas réagit de l’altercation.

Joey accourue aussitôt, et, voyant qu’aucun des deux n’était en état de répondre à quoi que soit, elle aida sans poser de question la jeune fille à traîner l’autre, dont le genoux droit et deux côtes apparaissaient brisés, pour le laisser tomber sur sa paillasse. Toujours sans un mot, Karin se clopina, exténuée, jusqu’à son matelas à même le sol de la grande salle. Et, en espérant une dernière fois que tout allait bien pour les autres, elle s’endormit aussi sec.

_________________
Image Image Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Jeu Nov 02, 2006 8:04 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
_____Le lieutenant voulu retirer sa lame de la taupe, mais elle s’était fichée dans un muscle compact et il du prendre appui sur la bête avec son pied, et tirer de toute la force de ses deux bras pour finalement l’extirper. Il faut dire que la taupe palatinienne tient plus du massif bersek que du rongeur commun. Son mode de vie grégaire, qui ne la faisait jamais attaquer à moins de cinq ou six, n’ôtait rien de sa dangerosité. Mais, si elle pouvait créer un début de panique quand, déboussolée, elle émergeait à la surface, elle n’était dans la Fange qu’une concurrente supplémentaire – et non des plus coriaces – à la grande compétition de la survie.
_____- Dépêchons, ordonna sèchement Julius. Je le sens, il est près.
_____L’inspecteur s’impatientait, nerveux comme un lapin qui aurait levé un renard. Il savait que quelque chose l’attendait plus loin, plus profond. Toujours à traquer les sectes, à traiter avec la magie, à fouiller dans l’immatériel, les agents d’élite du gouvernement développaient une certaine affinité avec l’éther, qu’ils possédaient d’ailleurs souvent à l’origine. Sans être proprement des mages, il comprenait mieux que le commun des mortels la nature même de la grande mer des émotions et, incapables d’en maîtriser les courants, ils savaient percevoir ses remous. Julius n’était pas le dernier de ceux de son rang. Et puis, il avait son pendentif. Au fond de ces boyaux obscurs se trouvait quelque chose qui n’avait rien à faire là.
_____Les hommes allongeaient le pas pour se caler sur son allure vive. Le lieutenant passa rapidement en revue la troupe. Les visages étaient fermes et les armes prêtes. Ne restaient du dernier groupe que Vaans et leïla. Jonhass, toujours volontaire pour les missions souterraines, commandait généralement des compatriotes, des filles et des gars qui sortaient eux aussi des entrailles boueuses de la Fange. D’abord c’était les seuls volontaires, et de toutes façons ceux de la surface ne seraient pas compétents pour ces opérations. La milice était quasiment la seule voie de sortie honnête de ce trou, et il se trouvait toujours, dans ce monde de crapules, de nouvelles recrues souvent bien plus vertueuses que les autres soldats. Entre eux, ces derniers dénigraient souvent ces « rats d’égouts », mais ils avaient en fait trop peur de reconnaître qu’ils étaient plus courageux, plus droit et plus nobles qu’eux-mêmes ne le seraient jamais. Les troupes franches, comme elles s’appelaient, ne répondait pas aux provocations. Chacun de ses membres remplissait le rôle qui lui était assigné d’une terrible efficacité, sans jamais se plaindre, dans une attitude de rédemption permanente. Parfois, quand le gouvernement – dont l’antenne sur Palatine n’est pas forcément aussi tyrannique ou inhumaine que les frangiens pouvaient le penser – reconnaît les mérites de miliciens francs et leurs existences légales, on les retrouve dans leur nouvel environnement comme des citoyens modèles.
_____Pour l’heure, les tunnels succédaient aux coursives, des kilomètres sous la surface ignorante de ce sur quoi elle reposait.
_____- On y est presque. Stop !
_____Tous s’arrêtent sans un bruit derrière l’inspecteur. C’est alors qu’ils jaillissent. Agitant des chaînes ou d’autres sortes d’armes improvisés et d’objets contondants, émerge en hurlant de l’obscurité un flot de fanatiques furibonds. Les trois premiers sont abattus aussitôt alors que la troupe se plaque contre les parois en position défensive. L’ennemi est partout, là où quelques secondes plus tôt ne régnaient que des ombres silencieuses. Ils ont la foi, mais pas d’armes de tir, sans parvenir au contact sous les rafales méthodiques des miliciens. Une tête cagoulé surgit devant Jonhass qui pare un coup de couteau d’une main et décharge son arme de point dans le sternum de son assaillant. Un autre le remplace aussitôt, jeté à terre par un tir gouvernemental. Soudain, un éclair jailli des ténèbres. Le lieutenant n’a pas le temps de l’esquiver, mais Julius s’interpose, tenant à bout de bras une étrange sphère qui s’illumine lorsque la magie la traverse et se disperse instantanément.
_____- Tenez-moi ça ! hurle l’inspecteur en lançant le petit catalyseur brûlant au lieutenant. Je m’occupe de cette chose.
_____Le lieutenant ne réfléchit pas, enroule l’objet dans la veste de son uniforme sans cesser son feu nourri. Julius, quant à lui, s’est redressé au centre de l’étroit passage, dégaine son épée et en enclenche le catalyseur. La lumière diffuse que produit alors la lame révèle, seulement quelques mètres en aval, une gigantesque créature bipède, tenant du minotaure, à la peau lisse et grise comme la pierre, qui, d’un terrible cri inhumain, se jette sur l’inspecteur. Celui-ci, sans broncher, s’apprête à recevoir la charge en se protégeant de son arme. La tête cornue du démon rencontre l’épée éthérée dans un choc qui aurait immanquablement écrasé, ou au moins projeté quelques mètres plus loin un homme normal mais, bien campé sur ses jambes, dans son armure renforcée, l’inspecteur recule tout juste de quelques centimètres. L’autre ne s’est pas encore remis de sa course que la lame effilée décrit un arc, puis deux, qui balafre le derme rocailleux de deux traînées rouges. Loin de mettre la créature à terre, cette résistance inattendue l’énerve au plus au point. Elle agite ses bras puissants, mais l’autre, dans une sorte de ballet chirurgical, se baisse, se décale, saute, et frappe, frappe encore, nullement gêné par son équipement. Des deux côtés les combattants trop humains ont cessé la bataille, isolés par ce duel qui les dépassent. Les mystiques sont en admiration béate devant la manifestation du pouvoir des dieux et psalmodient d’encourageantes incantations, tandis que les miliciens gardent leurs armes en joue, prêts, comme toujours.
_____Soudain, en tendant vivement le bras, le démon – affilié à la haine, cela ne fait aucun doute de par son aspect et la bave de rage qui coule de sa face bovine – plaque Julius contre la parois du tunnel, faisant éclater la roche, mais lorsqu’il relance son poing qui creuse un véritable trou dans le granit, l’inspecteur s’est déjà baissé et se fend soudain, enfonçant son épée dans la cage thoracique du monstre jusqu’à la garde. Celui-ci, en se tordant brusquement de douleur, lui fait lâcher l’arme, toujours engoncée. Le minotaure se jette alors sur ce misérable humain qui le défit, mais ses bras musculeux ne se referment que sur du vide, et déjà l’inspecteur qui en se cabrant s’est retrouvé derrière son adversaire, lui agrippe les cornes des deux mains et, d’un coup sec, lui arrache la tête. Le corps n’a pas encore chuté que Julius est repassé de l’autre côté et, réaffirmant son contrôle sur la poignée de son arme, la dégage, avant de puiser le pouvoir nécessaire au bannissement de la progéniture irrationnelle. Comme toujours avec la magie, qui n’agit que de la manière dont on la pense, une grande lumière jaillit de la masse encore animée du démon, puis disparaît soudain, comme aspiré dans quelque vortex, laissant un espace vide là où se dressait quelques instants plus tôt un dieu.
_____Les mystiques, sans complètement rester choqué par ce retournement, ne réagissent tout de même pas assez vite et tombent rapidement sous les tirs gouvernementaux. Lorsque tout s’est tu, l’inspecteur demande un peu de calme pour pouvoir étudier d’un peu plus près les empreintes magiques encore visible.
_____- C’est le cinquième depuis seulement deux semaine, murmura Vaans alors qu’ils formaient un cordon de sécurité une dizaine de mètres plus bas.
_____- Oui, répondit Jonhass songeur. Doit y avoir un truc qui merde quelque part, qui ouvre des portes un peu partout.
_____- Hum, acquiesa l’autre.
_____A quelques pas, Julius pestait. Il sentait autre chose. Autre chose qu’une petite entité démoniaque minable. Quelque chose de bien plus embêtant. Il enclencha son transemtteur.
_____- On rentre.
_____En quittant les souterrains, il sentait monter une étrange paranoïa en lui, comme si toute la Fange l’observait et riait de son désarroi. Je te trouverai, saloperie, songea l’inspecteur. Je te trouverai.

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Dim Nov 05, 2006 4:57 pm, édité 1 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Ven Nov 03, 2006 4:28 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
_____- Là, par exemple, en ce moment même, tu vois les courants éthérés ?
_____- Ben heu… oui
_____- Mais pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ?
_____Le Garçon était à peine sorti de son sommeil douloureux que Keilos, qui l’avait veillé depuis le retour sans heurts du reste du groupe – ne restait plus que Reiss qu’ils avaient perdu au Stadium – l’avait assailli de questions. Le grand homme faisait maintenant les cent pas dans la petite cellule, et il semblait peiner à conserver le calme dans lequel Karin, qui se tenait dans l’embrasure de la porte avec Joey, l’avait toujours connu.
_____- C’est que, enfin… je croyais que c’était normal. Vous ne les voyez pas, vous ?
_____- Bien sûr que non.
_____- Ah bon.
_____Les larges pas du précepteur claquaient sur les carreaux blancs et bleus.
_____- Tu vois bien des espèces de vent de toutes les couleurs ? demanda évasivement Joey.
_____- Et bien, hésita le Garçon, tout ce qu’il y a d’éthéré dépend beaucoup de l’idée que l’on s’en fait, mais effectivement c’est à peu près ce que je « vois ».
_____- Et donc, continua Keilos, quand tu as mis le casque, aux jeux éthérés…
_____- Je n’ai pas senti de différence. C’est pour ça, je n’ai pas compris.
_____- Hum.
_____Keilos, sans s’arrêter, resta silencieux un moment, balançant légèrement la mâchoire, à la recherche d’une nouvelle question. Le Garçon n’était pas rassuré.
_____- Heu… commença-t-il – Keilos se retourna vivement dans sa direction, ce qui fit sursauter le jeune homme – je suis vraiment désolé je…
_____- T’inquiète, t’y es pour rien, intervint Karin d’un ton réconfortant.
_____ Keilos fit la grimace de celui qui désapprouve sans vouloir vexer.
_____- Disons que… ce problème te dépasse autant que nous. Dis-moi, comment as-tu vaincu le champion de l’arène ?
_____- Et bien, répondit le Garçon, j’étais donc là à me demander quand le jeu aller commencer, lorsque j’ai senti une présence hostile, enfin un esprit gênant, à la limite de ma pensée, qui venait vers moi. J’avais à peine porté mon attention dessus que l’aura s’est complètement raplatie, ramassée, et au moment où tout se concentrait en son centre, le champion… enfin, voilà…
_____- Il a explosé.
_____La voix féminine qui avait fini la phrase trancha nette le cours des réflexions. Keilos se retourna vers la nouvelle venue qui s’était glissée entre Karin et Joey, les dépassant toutes deux d’une bonne tête ; le Garçon du tendre le cou – ses côtes l’élancèrent – pour aperçevoir derrière le précepteur la Froidevierge qui le toisait d’un œil terrifiant. Puis elle se détourna de lui et s’adressa à Keilos son rapport.
_____- La mission s’est bien passé, j’ai noté la séquence, elle est sur le bureau – elle fit un signe de tête pour montrer la grande salle. Et, si tu veux savoir comment j’ai appris pour l’exploit de notre petit protégé, on ne parle que de ça dans toutes les enclaves civilisées. Les places, les temples… ça se propage vite. Ça se déforme aussi, j’ai eu droit à quatre versions différentes, pourtant je cause pas plus que ça, et c’est seulement avec ce que je savais déjà que j’ai pu recoller les morceaux. Elle s’interrompit un temps infime qui ne permit à personne de réagir puis enchaîna aussitôt, peu encline à s’exprimer autant une fois :
_____- Je vais me reposer.
_____Et elle quitta aussi sec la petite assemblée qui resta coite. Au bout de quelques minutes, Keilos, reprit sa marche.
_____- Bon, reprit-il enfin, on va suivre l’idée de tout-à-l’heure : on va essayer de cerner à quel période s’arrête ton apprentissage.

_________________
Image Image Image


Dernière édition par Pépère le Dim Nov 05, 2006 2:20 pm, édité 1 fois.

Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Ven Nov 03, 2006 6:13 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
_____La cavité était obstruée d’un amas de planches humides et branlantes, de vieux bidons cabossés et de caisses rouillées. Reiss en approchait avec précaution, plaqué contre la paroi. Il se trouvait encore dans une zone relativement civilisée, mais un peu à l’écart de la grande place du Stadium, et l’obscurité qui flottait ici ne garantissait l’observation d’aucune règle tacite.
_____- Pssss
_____Le rouquin se figea contre le mur de pierre.
_____- C’est bon, Reiss, c’est moi.
_____Une silhouette émergea des décombres, et le résistant reconnut aussitôt l’éternel chapeau élimé de Brik Œil Pourpre. L’accessoire était censé masqué, au moins en parti, l’origine du nom du receleur, une croûte sombre qui lui recouvrait la moitié du crâne et enveloppait son arcade gauche comme une épaisseur de peau dégoulinante. Reiss se détendit et, constatant le silence ambiant, rejoint Brik derrière un container de cuivre. Il se laissa choir à côté de lui sans pour autant s’autoriser de soupir soulagé. L’autre fouilla un instant dans la poche de son grand manteau noir, et en extirpa une petite capsule sur lequel luit le reflet d’un rayon perdu.
_____- Comme prévu, annonça-t-il, réjouit.
_____Le résistant tira le processeur de son petit sac.
_____- Comme promis.
_____Un sourire paternel se dessina sous l’ombre du vieux couvre-chef. Brik était le seul, outre Keilos, à avoir su se faire accepter du duo infernal que formaient Reiss et Joey quand ils n’avaient pas 10 ans. Bien sûr, ils ne se seraient jamais confiés leurs vies, grands dieux non, mais il leur était arrivé de s’allier, avec une redoutable efficacité, contre des ennemis communs. Maintenant, le rouquin s’esquivait de temps en temps en dehors des tâches qu’organisait Keilos et retrouvait le mutant qui s’était fixé depuis déjà deux années dans ce petit coin de dépotoir. C’était pour Joey. Keilos lui ramenait des produits inoffensifs des jeunes de la surface pour assurer la continuité, mais cela ne lui suffisait pas. Guère étonnant à ce qu’elle s’affaiblisse. Il y avait la maladie, certes. Mais il lui fallait autre chose. Alors Reiss contournait Keilos et ses conseils, même si ça ne le mettait pas à l’aise. Sans vouloir vraiment se l’avouer, il éprouvait un grand respect pour le précepteur, un respect qu’il n’avait jamais accordé à personne, et sûrement pas à Brik ou même à sa sœur. Mais ça, il ne le comprendrait pas. Il savait beaucoup de chose, il avait souvent raison, mais il restait un homme de la surface. Tant qu’il ne l’apprendrait pas, tout irait bien. Oui, il n’apprend pas.
_____- Dis-moi, reprit le rouquin, est-ce que je pourrais utiliser ton terminal ?
_____- Mon terminal ? Pourquoi, t’as un problème avec tes potes ?
_____- Ouais, quelque chose comme ça, rien de bien grave.
_____- Hum. Ben, vas-y, il est derrière la toile, là-bas.
_____- Merci, vieux.
_____Reiss ne remerciait jamais par politesse. Et il le faisait rarement. Mais il ne répondait pas non plus au question sans y avoir intérêt, ce qui d’ailleurs n’était pas une manie propre mais une règle de survie souterraine. Toujours accroupie, il souleva la lourde cape qui dissimulait l’appareil des regards intéressés et se connecta machinalement.
_____- Paolo ? Ouais c’est Reiss. Faudrait que vous me récupériez. Ben non, je l’ai pas, c’est pour ça. Ouais, l’endroit habituel. A l’heure 3. Ouais. OK. Bon j’y vais.
_____Il ferma la fenêtre et effaça la conversation. Il n’avait pas donné d’information, grâce à un code commun, mais mieux valait multiplier les précautions, ne serait-ce que pour entretenir la paranoïa. Puis il glissa silencieusement vers le tunnel qui menait au Stadium.
_____- Tu t’en vas déjà ? marmonna Brik lorsqu’il le dépassa.
_____- Ouais, désolé vieux. A la prochaine. Je te recontacte pareil.
_____- Si tu pouvais mettre moins de trucs pointus la prochaine fois
_____- Faut ce qui faut. Bonne chance
- A toi aussi.
_____Et il disparut dans les ombres.

_________________
Image Image Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Dim Nov 05, 2006 9:00 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
_____- En fait, elles servent à quoi ?
_____- Hum ?
_____Assis les bras croisés sur la large table métallique, Karin et le Garçon observait Keilos et Paolo qui, devant trois écrans en simultané à l’autre bout de la pièce, cherchaient les événements marquants qui avaient eu lieu il y avait douze ans de cela. Le Garçon, qui ne voulait pas les gêner, absorbés qu’ils semblaient, n’avait pas parlé bien fort.
_____- Les deux paires de lunettes que Paolo a toujours attachées au col, chuchota-t-il comme un conspirateur.
_____- C’est des porte-bonheur.
_____- Ah bon ? Où est-ce qu’il les a déniché ? s’enquit-il.
_____- Je crois que c’était deux gamines, des jumelles.
_____- Oh.
_____Le Garçon décida qu’il serait bon, d’après le ton de la jeune fille, de ne pas essayer d’approfondir la question auprès du pirateux, sur qui il reporta son attention.
_____- Là, pointa du doigt Paolo. La crémation de la zone ouest de la Fange.
_____- Hum, fit Keilos en griffonnant sur un bout de papier. Les lignes lumineuses défilaient, agrémentées ça et là d’illustrations plus ou moins distrayantes.
_____- Cherches des faits divers avec des enfants, conseilla Keilos.
_____- Ça risque d’être long, hésita l’autre. Tiens, regarde, « victoire écrasante de l’équipe des épiciers au Grand Tournoi de danse avec sabre ».
_____- On prendra le temps qu’il faut. Hé, qu’est-ce que c’est que ça ?
_____- Quoi ? Où ça ?
_____- « Exécution de l’inspecteur Kerptman », énonça le grand homme à la peau sombre. Ah oui, je me souviens.
_____- Hein ? s’étonna Karin. C’est pas une légende frangienne ça ?
_____- Et bien, reprit Keilos, en parti oui, et en parti non
_____A ce moment, Elminea entra pesamment dans la pièce, une dépouille de bersek sur les épaules, qu’elle déposa lourdement dans un coin.
_____- C’est-à-dire, reprit le précepteur, l’évangile et tous les contes affiliés ont été imaginé de toutes pièces par quelques mystiques en panne d’imagination, mais il y a bien eu sur Palatine un inspecteur gouvernemental du nom de Kerptman. On en entendait parler parfois. Un peu excentrique, pour ce que je m’en rappelle.
_____- Jugé coupable de liens illicites et sans contrôles avec l’éther, il a été exécuté par désespoir psychique le 8 géfaire 06, lu Paolo à haute voix. Et là, y a sa vie. Marrant, moi non plus je pensais pas qu’il avait existé.
_____- Je crois, reprit Keilos, qu’il était dans le premier groupe d’exploration de la planète
_____- Ouép, confirma le pirateux. Y a même une photo : « les inspecteurs Julius et Kerptman devant l’épave du Palatine ». Enfin bon, c’est bien joli tout ça, mais il n’y a pas d’histoire d’enfant dans un sommeil magique.
_____- Non, acquiesça le grand noir, mais il y a des moyens financiers, scientifiques, et des liens avec l’éther. Je note aussi.
_____- Vous bricolez quoi en fait ? s’enquit Elminea.
_____- On fait des recherches sur le Garçon.
_____- Ah. La mutante marqua un arrêt, puis reprit : Et vous avez quoi pour l’instant ?
_____- Pas grand-chose pour l’instant j’en ai peur, soupira Keilos en relisant le feuillet froissé qu’il tenait en main, il peut soit être le jumeau caché du fils du délégué gouvernemental principal, soit contenir quelque part en lui les plans d’une usine secrète de catalyseurs, soit être un survivant d’une épuration d’une partie de la Frange, soit le rejeton insoupçonné du célèbre fanatique Kerptman, soit n’avoir absolument rien à voir avec tout cela.
_____Il se retourna vers le Garçon.
_____- Que sait-on, pour l’instant ? Tu es à peu près aussi vieux que la colonisation de Palatine, tu es, semble-t-il, depuis ta naissance dans un état d’inconscience permanente qui t’as tout de même permis de grandir, et de t’instruire une demi-douzaine d’année…
_____- Pas certain, objecta le Garçon. Peut-être ai-je grandi et appris avant, puis oublié.
_____- Effectivement. Et sinon, tu étais dans un local caché dans le recoin d’une habitation oubliée, au milieu d’un fatras scientifique de notes brouillonnes, et enfin tu as une sacrée affinité avec l’éther. J’oublie quelque chose ?
_____- Ouais, intervint Bob qui suivait jusqu’ici la conversation sans mot dire. Le mec bizarre et complètement déchiré qui l’a accusé de l’avoir attaqué.
_____- Remarquez, jugea Karin, ça fait pas mal au final tout ça…
_____A cet instant la porte de fer grinça sur ses gonds pour laisser apparaître la figure pâle et hautaine de Joey.
_____- Je voudrais pas vous inquiéter, mais si on veut récupérer Reiss, il serait temps d’y aller.

_____Quelques minutes plus tard, il s’enfonçait en ordre de bataille dans le dédale de la Fange.
_____- En fait… commença le Garçon ;
_____- Oui ?
_____- Qu’est-ce qu’on fait là ?
_____Karin soupira, comme une mère qui a déjà répétée plusieurs fois la même chose.
_____- On va chercher Reiss.
_____- Tous comme ça ? Pourquoi ? Il est où ?
_____- On le rejoint aux vieilles canalisations désaffectées, à quelques kilomètres de là. C’est un peu plus loin que le Stadium.
_____- Pourquoi il est là ?
_____- Je suppose que lorsqu’ils ont découvert qu’une cible prioritaire se baladait dans le coin, les gouvernementaux sont venus faire un peu de tourisme, version appareil multimédia, verre à la main et treillis militaire.
_____- Hum. Et donc à six nous passeront bien plus inaperçus ?
_____- Non mais on a plus d’armes ! caqueta le vieux bob.
_____- Mais moi, je vous sert à rien, non ? Je vous gêne pas un peu d’ailleurs ?
_____- Pour l’instant non, le rassura Karin.
_____- Sauf si quelqu’un ou quelque chose t’entend causer, lâcha Joey, deux pas devant lui. On avait l’impression qu’elle allait s’écraser sous son propre poids à chaque instant. Mais, bizarrement, ses bras qui s’agrippaient à un fusil au calibre impressionnant, ne tremblaient pas.
_____Ils progressèrent en silence le long de coursives désertes, sans rencontrer signes de vie. Paolo ouvrait la marche, méthodiquement, suivi de Keilos, Elminea qui devait se courber pour ne pas se cogner, joey, le Garçon qu’ils n’avaient pas voulu laisser à la planque, Karin et enfin Bob qui n’arrêtait pas de se retourner et devait ensuite trotter en maugréant pour rattraper les autres. La FroideVierge ne les accompagnait pas, elle n’avait pas encore recouvrée ses forces d’une longue et pénible mission en solitaire.
_____- Ce chemin est assez peu fréquenté, murmura Karin, au bout d’un long moment où rien n’avait troublé le calme de la marche. C’est pour ça qu’on a fixé le point de rendez-vous dans les égouts.
_____- Chut, intima soudain Paolo, à l’avant. Ils arrivaient aux égouts mêmes, à travers un pan de mur effondré. Tous s’immobilisèrent. Le pirateux ne redémarrait pas.
_____- Qu’est-ce que tu vois ? demanda Keilos, sans laisser transparaître le moindre doute dans sa voix grave.
_____- Rien.
_____- Rien ? Reprirent en écho quelques voix.
_____- Oui, et c’est bien ce qui m’inquiète.
_____Les égouts étaient relativement longilignes et spacieux. On voyait sur de longues distances, et ils servaient souvent d’artères de déplacement. A quelques kilomètres des Stadium, cette absence de mouvement et de bruit était étonnante. Et tout ce qui est étonnant est inquiétant sous terre.
_____- Continuons, proposa le précepteur. Restez tous sur vos gardes.
_____Les Frangiens, qui sont toujours dans un état continu de paranoïa, passent parfois à un niveau encore supérieur d’attention, qui peut difficilement être maintenu de longues périodes en raison des dommages qu’il inflige au système nerveux. Le groupe émergea de l’ombre au compte-goutte, dans un silence tendu. Le Garçon sentit le contact franc d’un sol lisse, alors qu’il n’avait jusqu’ici marché que sur de la roche ridée, fissurée et peu sûre. Il regarda des deux côtés : un large tunnel, d’une dizaine de mètre de diamètre et éclairé de néons bleu-verts étriqués s’étendait à perte de vue. Au loin, un mouvement attira son regard.
_____- Là, fit-il, et déjà les autres l’avaient repéré.
_____Reiss aussi les avaient vu. Soudain, il s’élança vers eux en agitant les bras d’un air véhément, hurlant à s’en éclater les poumons, le visage déformé sous l’effort :
_____- Cassez vous, cassez vous, je les ai vu ils sont derrière vite ils m’ont suivi putain dégagez c’est une saloperie de piège ils…
_____Dès le premier mot les autres s’étaient jetés dans le sens opposé de leur camarade. Le Garçon n’aurait pas réagi –il avait même esquissé un geste en direction du rouquin – si Karin ne lui avait pas violemment empoigné le bras. On entendit soudain fuser des tirs, et les cris furieux de Reiss s’éteignirent dans un râle rauque. Le Garçon, contre toute logique de survie, se retourna furtivement : quelques centaines de mètres derrière eux accourait une escouade de miliciens forte d’une dizaine d’homme. Plusieurs d’entre eux portaient d’étranges armures, et leurs armes, plutôt que des munitions conventionnelles, crachaient des éclairs. Un homme chauve, plutôt âgé mais aussi rapide que les autres, hurlait des ordres et des exhortations sans discontinuer.
_____- Putain mais fonce ! lui hurla Karin.
_____Il redoubla d’effort, faisant travailler ses jambes plus qu’il ne croyait possible jusque là. Son genoux tentait de le rappeler à l’ordre. Heureusement qu’il s’était bougé un peu dans ses longues heures d’activités. Devant, Elmina s’était saisi sous chaque bras du vieux Bob et de Joey qui n’auraient pu tenir la cadence. Le Garçon gagna de la distance sur ses compagnons. En doublant Keilos, il ne vit pas la moindre trace de panique sur son visage de marbre.
_____- Paolo, à gauche ! ordonna le grand homme.
_____- Hein ?
_____- A gauche j’ai dit !
_____Sans réfléchir – réfléchir dans une telle situation, c’était mourir aussi sec – il se jeta dans une alcôve dérobée. C’était un cul de sac, une petite niche de quelque mètres de larges.
_____- Qu’est-ce qu’on fait maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Hurla Paolo
_____- Ta gueule ! Intima Joey dont le visage devenait rouge sous la tension.
_____Keilos fonça vers un petit dispositif et pressa un bouton rouge. Le sol trembla.
_____- C’est bon, assura-t-il d’une vois forte pour couvrir le vacarme des tirs qui se rapprochaient un peu trop vite. La passerelle eu quelques à-coups, puis s’éleva lentement.
_____- C’est trop lent, bordel, c’est trop lent ! beugla le pirateux, en pleine crise de nerf. Il se plaqua contre le mur et déchargea quelques rafales sur leurs poursuivants.
_____Soudain, alors qu’ils n’étaient qu’à quelques mètres du sol, un rayon d’énergie jaillit et le heurta de plein fouet.
_____- Putain !
_____- Couchez-vous, couchez vous et coincez vous dans les coins ! hurla Keilos. Paolo ça ? Paolo ? Et merde. Enfoirés !
_____Les tirs ne cessaient pas. Les balles ricochaient sur la plaque de métal mais les jets éthérés la trouaient comme du tissu. Heureusement qu’il n’y avait que trois de ces armes et qu’elles mettaient du temps à se recharger. Les résistants ne subirent que trois salves avant que l’ascenseur ne s’arrête dans un dernier soubresaut.
_____- Allez on y croit ! clama Keilos en se relevant. Tous dans un même élan ils se jetèrent dans le nouveau tunnel qui les attendait.
_____- Et maintenant ? songea le Garçon ; Et Paolo ? Et là, il va bien y avoir une foule de soldats au prochain croisement ? On doit se séparer ? Continuer à courir, continuer. Puf puf. A chaque inspiration, ses côtes, qui ne s’étaient pas remises de la bataille des jeux éthérés, semblaient se ficher là où elle ne devrait pas.
_____Pourtant l’air était étrangement plus léger qu’il en avait pris l’habitude, même si il ne pouvait qu’en manquait dans cette course sans arrivée. La coursive d’acier était relativement propre, aseptisée même, et en pente douce. Et soudain, au loin, le Garçon vit de la lumière, un grand cercle éblouissant qui ne devait rien aux néons. Il voulut s’exclamer « la surface ! » mais les mots, bloqués par ses ahanements saccadés, restèrent dans sa tête. Et pourtant c’était bien elle qui se profilait à l’horizon. Mais la surface, n’est-ce pas le fief du gouvernement ?
_____- Tenez bon, on y arrive !
_____Keilos exhortait des troupes vacillantes. Si Elminea ne semblait pas céder sous l’effort herculéen qu’elle accomplissait, chaque pas de Karin lui semblait un nouveau coup. Ses cuisses commençaient à se durcir sous l’afflux d’acide lactique et elles risquaient de lâcher à tout moment. Mais la jeune fille tenait bon. Le précepteur avait beau arborait une silhouette d’athlète, il restait humain et entendait très clairement la désapprobation de son cœur emballé.
_____Ca y est, ils émergèrent d’un vieux conduit camouflé par les branches de jeunes arbres et se trouvèrent soudain dans un parc silencieux. Ils couraient toujours derrière Keilos, qui seul avait l’air de savoir où ils se dirigeaient. Il faisait nuit noire et l’endroit était désert, résonnant des seuls bruits de leur pas sur l’herbe. Dévalant une petite colline, le précepteur bondit par-dessus une simple barrière de bois, s’enfonça dans une allée, puis, franchissant une arche blanche, fonça à travers la rue vers un véhicule tout-terrain garé là. Il ouvrit là portière à la volée et s’engouffra dans la cabine. Les autres le suivirent sans poser de question.
_____Quelques minutes plus tard, ils roulaient calmement au milieu d’une rue presque déserte, croisant ça et là quelques transporteurs noctambules.
_____- Je ne sais pas s’ils vont réagir tout de suite, annonça Keilos, un peu décousu, quand tous eurent repris leurs esprits. Ils n’envisageaient sans doute pas que l’un de nous venaient de la surface, savaient conduire et possédaient un véhicule placé fort à propos. Ils vont chercher autrement. Quand ils changeront de méthode, on aura quitté Palatine. Il n’y a qu’une ville sur cette planète, un seul centre urbanisé comme pas possible. Mais si on va assez loin il n’y a plus rien. J’ai une cousine qui habite au bord de la grande forêt, c’est à un gros millier de kilomètres. On y sera demain soir je pense. A partir de là, on pourra rallier le campement des résistants. Des gens comme nous, enfin, contre le Gouvernement en tout cas, qui se sont organisés. Ils tiennent surtout parce que le Gouvernement ne les a jamais jugé dangereux, et puis ça coûterait trop cher d’aller les délogés. J’espère qu’ils ne penseront pas à aller nous y cherche. Evidemment, je suis de la surface, on va se rendre compte que j’ai disparu. Ça pourrait être un accident mais ça va sans doute leur mettre la puce à l’oreille. En attendant ça nous donnera quand même un peu de répit. On pourra réfléchir à ce qu’on va faire.
_____Le Garçon ne l’écoutait plus, il n’y arrivait plus. Ses jambes le faisait souffrir atrocement, sa douleur aux côtes s’était violement réveillé, il avait toujours tellement mal à la rotule qu’il se demandait s’il n’avait pas fait preuve de sa prétendue magie pour courir autant, et son esprit volait d’images en images sans parvenir à s’arrêter un instant pour respirer. Il était coincé sur la plage arrière entre Karin, la portière et Elminea qui était écrasée dans cette boîte minuscule. Il marmonna comme il pu « et Reiss et Paolo ? » et, sans que personne ne lui réponde, si quelqu’un avait compris, il sombra dans un sommeil tourmenté.

_________________
Image Image Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Mer Jan 03, 2007 1:39 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
____Il n’en sortit que bien plus tard, quand le soleil palatinien se glissait déjà derrière sa chaude couverture tellurique. Il disparaissait lentement derrière un paysage dépouillé qui filait rapidement. Le Garçon émergeait lentement, la tête maintenue contre la vitre par le poids de la mutante. Ses paupières étaient encrassées et rechignaient à s’ouvrir.
____- Où sont passés les immeubles ? murmura-t-il, la bouche pâteuse.
____- Ah, tu es réveillé chuchota Karin à quelques centimètres de son coude. Ne fais pas trop de bruit je crois que le vieux Bob ronfle encore, et il ne nous lâcherait pas si on le réveillait.
____- Où sommes-nous ? demanda le Garçon sans quitter le bord de la route du regard.
____- Des élus, intervint Keilos.
____- Pardon ? s’étonna le jeune homme.
____- Les choses qui nous ont couru derrière hier, cracha Joey à l’avant.
____- Les hommes dans ces armures, avec ces armes que tu as vus, expliqua le précepteur. Ce sont des élus. Des troupes d’élites. C’est la première fois que j’en voyais de près. Pour tout dire je n’étais même pas sûr qu’il y en avait en faction sur cette planète. Ils interviennent généralement dans les zones à hauts risques démoniaques. Remarquez, je crois qu’on a un fort taux éthérés, il y en avait peut-être en réserve. Enfin, ce qui est sûr c’est qu’ils ne répondent pas au gouvernement palatinien. Ils sont totalement indépendants.
____- Et très balaises, ajouta une petite voix au niveau du bras du Garçon.
____- Ils étaient là pour toi, continua Keilos.
____Le Garçon resta sans mot dire, puis se détacha enfin du spectacle de la campagne environnante.
____- Où sommes-nous ?
____- A l’ouest de Palatine, reprit le conducteur. On a quitté la ville proprement dite il y a une petite demi-heure, et on arrivera à destination dans une petite heure.
____- C’est-à-dire ?
____- Je l’ai déjà expliqué, chez ma cousine qui vit avec son mari dans un petit chalet à la lisière de la grande forêt. De là on avisera.
____- Dites je suis vraiment dangereux ? s’inquiéta le Garçon.
____- Très. lâcha aussitôt Joey, laissant planer un silence endeuillé.
____- Pour être franc, se risqua Keilos après un court instant, je pense que oui. Plusieurs fois déjà je me suis demandé s’il ne valait pas mieux tout compte fait t’abattre pour éviter des choses bien plus terribles aux habitants de ce monde qu’un malheureux gouvernement élitiste et aliénophobe.
____Chacun prit la mesure de cette idée que le grand homme avait jusqu’ici gardé pour lui, sauf le vieux Bob qui se mit à grogner et à dodeliner de la tête dans son sommeil.
____- Et, qu’est-ce qui m’a sauvé pour le moment ?
____- Je ne sais pas, reconnu le précepteur. A vrai dire je ne sais pas du tout ce qui me retient. Il y a peut-être, bien sûr, le désir de te rallier à notre combat et l’espoir que ton aide fasse enfin pencher une balance déséquilibrée de notre côté. Il y a peut-être le côté affectif, qui fait que j’ai du mal à superposer une si grande calamité sur ta tête d’innocent, ce qui est stupide. Et puis, quand je me pose la question j’ai aussi l’impression que je continue l’histoire uniquement par vanité, peut-être parce que je crois avoir un mot à dire, quelque chose à faire, je trouve ça trop simple et trop rapide de finir comme ça. Je ne sais pas, c’est vraiment très bizarre mais c’est vraiment une raison, si ce n’est la plus vraisemblable que je trouve. Enfin, peut-être aussi que je me complique.
____Il rit nerveusement dans une voiture tendue.
____- C’est une habitude de la surface, ça. A force d’essayer de trouver des pensées cachées chez les autres, je me persuade qu’il y en a chez moi. Dès que je fais quelque chose, c’est comme si j’essayais de me convaincre que je ne le fais pas pour les premières raisons qui me viennent à l’esprit.
____- Je peux le tuer pour toi si tu ne t’en sens pas la force, proposa froidement Joey sans toutefois grande conviction, ce qui fait qu’on ne sut si elle était sérieuse ou non.
____- Ce que tu peux être cynique, glissa Karin. Il n’est pour rien dans la mort de Reiss.
____- Je me fous de Reiss, comme de tous ceux que j’ai tué.
____- Quel intérêt de parler de ça ? souffla Keilos, fatigué. Normalement les mots ne devraient pas vous toucher, mais je sais que ça ne marchera pas comme ça. Alors je vous propose d’en rester là. Merci. Si tu veux savoir, reprit-il à l’adresse du Garçon, je pense que ce qui retient mon bras c’est que tu es un possible. Au fond, tu n’es pas un danger, tu es un risque, et tu n’es pas un bien, tu es un espoir. Tout ce qu’on sait c’est que tu as vraisemblablement une grande puissance, le pouvoir de faire beaucoup de choses. Si à chaque fois qu’il y avait moyen de faire quelque chose, on laissait tomber par peur, on n’avancerait jamais. On ne se gourerait jamais peut-être mais enfin bon, là ça devient une question de foi.
____- C’est vrai, opina Elminéa, ce qui sur le coup clôt la discussion.
____Ils continuèrent leur route en silence. De grands arbres sombres apparaissaient alors que les dernières lueurs du jour disparaissaient derrière leurs ramures. Le Garçon tentait de digérer calmement ce qu’il venait d’entendre mais ne pouvait se délier d’un dégoût physique de la situation. Sa colonne tremblait par intermittence, son ventre était percé d’une douleur diffuse et lancinante, et sa bouche prenait un goût amer et tiède.
____- Tu sais, dit tout à coup Joey, j’ai baisé avec lui.
____- Qui ? répliqua Karin, acide. Reiss ?
____- Aussi oui. La frêle rebelle éclata d’un rire nerveux qui dégénéra en une toux saccadée.
____Elminéa se racla la gorge.
____- Courage, Joey.
____L’imposante mutante s’exprimait rarement autant en si peu de temps. Joey eu encore quelques soubresauts.
____- Je crois que vous pigez que dalle.
____- On arrive, coupa soudain Keilos dans un calme olympien retrouvé.
____Le Garçon se redressa et sentit Karin faire de même. Ils se gênèrent mutuellement sans finalement parvenir à percevoir la petite bâtisse de bois encerclé des hautes frondaisons de la Grande Forêt. Il faisait tout à fait nuit maintenant et seule une faible lueur miroitait depuis l’intérieur du chalet. Le véhicule décéléra progressivement avant de s’arrêter sans heurts sur le bas côté de la route, à distance respectueuse de l’habitation. Keilos se détacha.
____- Attendez-moi là, je ne veux pas lui imposer la situation.
____- Qu’est-ce que tu vas lui dire ? s’inquiéta Karin.
____- La vérité. De toutes façons je ne vois pas ce que je pourrais inventer de plus vraisemblable.
____En effet, songea le Garçon, une géante passe difficilement aperçue. Guère plus qu’un ennemi public numéro un.
____Ils le regardèrent se diriger vers la porte qui s’était ouverte. Une jeune femme à la peau aussi sombre que le précepteur descendait l’escalier de bois à sa rencontre. Elle le reconnut rapidement. Depuis la voiture ils virent les deux petites silhouettes s’enlacer puis se lancer dans une discussion tranquille. La cousine de Keilos sembla vouloir l’inviter à l’intérieur, mais il se tint là et elle s’immobilisa alors qu’il se lançait dans son étrange récit. Dans le véhicule les rebelles n’échangèrent pas une parole. A un moment la cousine tourna le visage dans leur direction ; le Garçon crut qu’elle le regardait lui précisément, yeux dans les yeux. Puis elle s’engagea dans leur direction, son cousin lui emboîtant le pas. Quand elle fut à quelques pas seulement, Joey, n’en pouvant plus, ouvrit la portière et sortit à l’air libre. L’autre s’arrêta. La fangienne, sale et maladive, secoua ses cheveux fatigués et s’étira lascivement pour se débarrasser d’une journée de courbature. Puis elle se retourna vers la jeune femme à la peau noire. Celle-ci sourit.
____- Bonsoir.
____- Bonsoir, répondit Joey. Elle regarda Keilos en l’attente d’instruction. La cousine s’approcha d’elle et lui tendit la main, à son grand étonnement.
____- Myriam.
____La miséreuse lui rendit son salut et prit sur elle pour sourire.
____- Joey.
____- Enchanté.
____Pendant ce temps les autres émergeaient aussi. Elminéa était complètement figée et dut détendre méthodiquement chacun de ses muscles avant de se redresser complètement. Elle se retrouva alors de toute sa hauteur devant leur jeune hôte, qui ne fut pas à l’aise mais lui serra tout de même la main. La mutante lui en fut reconnaissante. On réveilla le vieux Bob et on lui expliqua la situation. Il ne se plaignit presque pas et sourit même franchement à la jeune femme. Cette dernière les invita ensuite à l’intérieur, mais la porte se révéla trop étroite pour la géante.
____- Je suis habituée, assura-t-elle en souriant tristement. Je vais aller finir de me dégourdir les jambes.
____Sur ces mots elle s’éloigna.
____- Je suis terriblement désolé, s’excusa Myriam.
____- Ne t’en fais pas, la rassura Keilos. Elle a connu bien pire. C’est nous qui sommes désolé d’arriver là à l’improviste, nous pouvons te causer de gros ennuis.
____- De toutes façons, continua la jeune femme en se dirigeant vers un petit salon, je crois qu’on va devoir en discuter tous ensemble. Je n’ai rien de préparé, mais je peux vous servir quelque chose.
____Le précepteur observa ses compagnons, qui le regardaient comme leur ambassadeur en ces lieux. Il soupira.
____- Et bien… nous n’avons rien mangé de la journée mais…
____- Pas de problème, le coupa sa cousine en s’éloignant d’un bond dans un couloir adjacent, je vais voir ce que j’ai. Faîtes comme chez vous.
____Keilos s’assit.
____- Je suis gêné, dit-il à ses compagnons.
____- Pourquoi ? réagit aussitôt Joey. Tu vois ce qui nous entoure ? Non évidemment tu es de la surface. Moi je n’avais jamais vu ça. Tu te rends compte de ce que vous avez ? Regarde ça, et là aussi.
____Elle déambulait dans la petite pièce en soupesant chaque objet, en inspectant chaque meuble.
____- Oui, j’ai vu la Fange mais…
____- Ouais mais c’est pas pareil, reconnut le vieux Bob. Moi je vois je me souviens, avant d’arriver sur Palatine… c’est des mondes différents, et on ne comprend pas pourquoi.
____- On se dit que c’est pas juste, opina Joey.
____- Mais elle n’a aucune raison de nous aider, argua Keilos. Elle pourrait profiter de son confort comme tous les autres. Là elle prend des risques énormes, j’espère que vous vous en rendez compte.
____- Bien sûr, assura Joey. Sinon je l’aurais déjà tué et j’aurais tout volé.
____C’est à ce moment que Myriam apparut, jetant le silence sur l’assemblée.
____- C’est pour cela que nous devons discuter, annonça-t-elle sans aménité. Ce sera prêt dans quelques minutes, j’ai amené à boire si vous voulez en attendant.
____La soif les tiraillait. Elle leur proposa un plateau d’eau fraîche. Quand elle passa devant le Garçon, il se saisit d’un verre et la remercia obligeamment. Elle lui sourit puis se retourna vers son cousin.
____- Alors voilà donc notre apocalypse.
____Elle se laissa tomber finalement sur le dernier fauteuil vacant.
____- Je commence. Mon mari n’est pas là pour l’instant. Je vous le dit tout de suite il n’acceptera jamais que vous restiez ici. J’en suis la première désolé. Il est de la légion.
____- L’enfoiré, lâcha Joey.
____- Il était des troupes franches, continua Myriam sans relever. Il vient de la Fange. Mais son ressentiment n’en est que plus grand. Et d’abord moi-même je ne suis pas sûr de faire ce que je devrais. Il aurait peut-être raison.
____- Peut-être, concéda Keilos, songeur. Nous non plus nous ne savons pas si nous faisons ce que nous devrions.
____Le Garçon eut à nouveau l’impression désagréable et persistante, malgré ses tentatives de se concentrer uniquement sur la conversation, d’être en trop.
____- Mademoiselle, intervint Joey en se contenant, je vous remercie vraiment de votre aide, mais je crois que vous avez entendu ce que je pensais au fond.
____- Oui. Nous n’allons pas refaire le monde ce soir, on a tous des arguments et des émotions dans tous les coins, je propose donc qu’on laisse ceci de côté et qu’on se concentre sur une solution pratique et le moins dommageable possible pour tous de vous sortir de là.
____- Simple, plaisanta Joey d’un ton de pince-sans-rire, on vole tous vos biens et on se paye une existence légale à la surface.
____- Myriam a tout à perdre et rien à gagner dans cette histoire, rappela Keilos.
____- Et nous nous n’avons rien à perdre et tout à gagner, souffla le vieux Bob comme désolé de ce qu’il disait. C’est souvent le cas quand on a rien à la base.
____- Je trouve qu’on a encore pas mal à perdre quand même, observa Karin d’une voix fluette.
____- Le camp des rebelles se trouve à 120 kilomètre au Nord-Ouest. Je ne vois pas vraiment d’autres solutions pour vous.
____- Oui, c’est ce que je pensais aussi, réfléchit Keilos.
____- Mais c’est totalement impraticable en voiture. Vous allez vraiment faire ce chemin à pied ? Ça n’est pas aménagé. Il vous faudra une bonne semaine.
____Peut-être plus, songea le précepteur en jetant à œil à Joey dont la poitrine tremblotait légèrement.
____- Je vous donnerai des vivres pour le trajet, je ne sais pas si j’aurais assez. Du matériel aussi, qu’est-ce que vous avez pour les escapades forestières ?
____- Rien, j’en ai peur, répondit Keilos.
____- Vous n’avez pas de vêtement plus chaud ? Vous allez geler. Ils annoncent de la neige sous peu. Bon, si j’ai bien compris je vais vous préparer ça.
____Elle s’éloigna à nouveau.
____Personne ne dit rien un long instant. On entendait Myriam s’agiter quelques pièces plus loin.
____- Je suis désolé des deux côtés, dit finalement le précepteur alors que tous restaient cois. Je comprends bien que ça vous semble dérisoire, mais…
____- Comment va-t-elle expliquer la disparition du matos et de la bouffe à son mari ? demanda Joey.
____- Je pense qu’elle sait à quoi s’en tenir.
____- Il m’aime et il a un grand cœur, le coupa sa cousine qui revenait avec des sandwichs bienvenus. Je sais que ça peut vous paraître impossible pour un milicien. Je ne vous demande pas de comprendre mais ne vous inquiétez pas pour moi à ce niveau.
____- Désolé d’être toujours en train de discuter lorsque vous entrez à l’improviste chez vous, lâcha Joey sur un ton étrangement amical.
Myriam étant en train de distribuer les sandwiches quand on frappa soudain au carreau de la fenêtre. Intriguée, la jeune femme l’ouvrit pour découvrir la tête d’Elminéa.
____- Ah, excusez-moi, j’allais vous oublier.
____- On vient, répondit simplement la mutante.
____Derrière elle des phares se rapprochaient.
Quand le véhicule de service se gara devant le chalet, un petit comité l’attendait. Le mari de Myriam mit pied à terre et se tourna vers ces gens qui l’attendaient avec sa femme.
____- Bonsoir, dit-il intrigué.
____- Bonsoir, répondit Keilos. Monsieur, je vais être franc tout de suite nous sommes recherchés par le gouvernement.
____L’autre se figea.
____- Je vous remercie de votre franchise. Je vais suivre votre exemple. Je ne peux pas vous arrêter seul mais je vous avoue que dès que j’en aurai la possibilité j’appellerai des renforts.
____- C’est bien ce que nous avions compris.
____A une centaine de mètre de là, à l’abri des branchages, le Garçon et Elminéa retenaient leur souffle en observant la scène, les sacs et les couvertures de Myriam posés à même le sol rocailleux à quelques pas.
____- C’est pourquoi nous n’allons pas vous retenir et nous en aller sans tarder.
____- Pourquoi m’avoir attendu alors ?
____- Question de respect.
____- Vous n’êtes pas de la Fange.
____- Non en fait vous avez peut-être entendu parler de moi, je suis le cousin de Myriam.
____- Je me disais, vous m’aviez l’air censé et sympathique. Et recherché, donc.
____Il dévisagea les trois autres bonshommes qui se trouvaient là, une jeune fille apeurée, une femme maladive qui le toisait ironiquement, et un vieil homme moustachu dont le visage buriné ne laissait rien transparaître. Il reconnu la marque du sous-sol dans ces trois-là, sales et miséreux qu’ils avaient l’air, mais ne les identifia pas comme de grands criminels.
____- Je suppose que maintenant vous allez partir dans les bois pour rejoindre vos semblables ?
____- C’est l’idée, opina le précepteur.
____- Ils sont rares ceux de la surface qui rejoignent des minables.
____- Ils sont rares ceux qui s’en soucient.
____- Je ne vous souhaite pas bonne chance.
____- Merci déjà pour ce que vous auriez pu faire et n’avez pas fait.
____- Vous ne me devez rien, rassurez vous.
____- Bonne nuit.
____- Adieu.
____Ainsi se solda cet étrange échange quand les quatre rebelles s’éloignèrent vers les grands troncs sombres. Ils furent happés par l’obscurité. Une chouette hulula.

_________________
Image Image Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Mer Jan 03, 2007 5:18 pm 
Hors ligne
Ecolo à vélo

Inscription: Sam Jan 22, 2005 4:05 pm
Messages: 3098
Localisation: Shembray
____Leëva n’était pas une simple pirateuse. C’était le plus grand génie informatique de son ère. Le coup des Quarante millions, c’était elle. L’ouverture du sixième sceau, encore elle. L’affaire Telenbaum, toujours elle. Elle nageait avec une facilité déconcertante pour le commun des mortels dans un univers où les sécurités se taisaient, les portes s’ouvraient et les yeux se fermaient dans son sillage. Une déesse, non, la déesse de l’éther électronique, voilà qui était Leëva.
____- Alors, où en sont-ils ?
____Hubert se détendit lascivement, écartant les draps de la couche et révélant son corps parfait.
____- Hein ? glapit Leëva de sa voix fluette. Ah, toujours sur cette cible prioritaire ? Qu’est-ce que tu peux bien lui vouloir…
____- Je suis curieux, c’est tout.
____- Hum.
____Il s’assit sur le rebord du lit et noua ses bras musclés autour du corps grassouillet de sa géniale compagne.
____- Ben, qu’est-ce que tu veux que je te dise… ils pensent qu’il tente de rejoindre les rebelles de la Grande Forêt. Un milicien a annoncé avoir rencontré des rebelles juste… là.
____Elle indiqua un petit point rouge qui clignotait sur la carte de palatine à l’écran. Hubert lui souffla un air chaud dans la nuque.
____- Comme il avait des excellents états de services, il a juste était radié des listes de la Légion. Mais en fait il avait démissionné avant. Je les trouve marrants les miliciens des fois.
____Hubert rit chaleureusement à sa remarque et l’embrassa dans le coup.
____- Ils ont envoyé du monde ?
____- Ouaip, le gars, là, l’inspecteur.
____- Julius, c’est ça ?
____- Oui mon beau. Ça fait deux jours déjà ; mais j’en ai marre de parler de tout ça, si on en reprenait là où on avait arrêté ?
____Le visage de l’éphèbe s’illumina d’un large sourire charmeur.
____- Désolé ma belle, je dois y aller.
____Il se levait et se dirigeait vers ses vêtements quand elle sauta depuis son siège à son cou.
____- Non, s’il te plaît pars pas, j’ai encore envie de toi.
____- Allons, fit-il en la repoussant gentiment mais fermement. On en a déjà parlé, non ?
____Il l’embrassa. Leëva fit la moue tandis qu’il se rhabillait. Quand il disparu derrière la lourde porte de cuivre, elle se souvint de la fois où elle avait voulu le retenir. Il avait explosé d’une terrible colère et n’était pas reparu pendant plusieurs semaines. Elle avait cru l’avoir perdu à jamais. Hubert était la plus belle chose qui lui était arrivé. Il était littéralement sorti de son écran. Ce jour-là elle naviguait comme à son habitude dans un espace de divertissement adulte, tentant de tromper la solitude où sa laideur – pensait-elle alors – la condamnait, et soudain l’homme qui dévoilait ses plus intimes partis en deux dimensions s’était trouvé à côté d’elle. Elle avait cru rêver, mais les assauts physiques du beau garçon l’avait plus que troublée. Et depuis, il revenait régulièrement, brûlant pour elle d’un feu inextinguible. Ces longues semaines où, après leur dispute, son absence la rendit presque folle sont sans doute les pires de sa vie pourtant chargée de terribles traumatismes. Elle avait voulu en finir. Mais il était revenu et, quand elle s’était jetée à ses pieds en lui jurant une éternelle servitude, elle avait senti qu’elle l’avait ému. Il lui avait fait promettre mille choses. Puis ils avaient fait l’amour.
____Parfois Leëva avait peur. Elle sentait le terrible ascendant qu’Hubert avait sur elle. Elle imaginait les pires scénarios, en venait aux hypothèses les plus extravagantes. Un jour elle s’était même demandée si son amant n’était pas un démon ! Mais comment pouvait-elle craindre sa raison de vivre ? Elle s’en voulait de cette paranoïa. Chaque fois que le visage bien-aimé apparaissait à travers l’embrasure de sa pièce, elle se jetait à son cou en se demandant comment elle avait pu être assez sotte pour le suspecter de quoi que ce soit. Un homme si prévenant, si bon, si curieux de tout.
____D’ailleurs elle ferait bien de suivre cette histoire de cible prioritaire car cela avait l’air de bien l’amuser.

_________________
Image Image Image


Haut
 Profil  
 
Afficher les messages postés depuis:  Trier par  
Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 16 messages ]  Aller à la page 1, 2  Suivante

Heures au format UTC + 1 heure


Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 1 invité


Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets
Vous ne pouvez pas éditer vos messages
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages
Vous ne pouvez pas joindre des fichiers

Rechercher:
Aller à:  
cron
Powered by phpBB® Forum Software © phpBB Group
Traduction par: phpBB-fr.com