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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
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MessagePosté: Mer Jan 03, 2007 3:04 pm 
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Homo sapions sapions

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[align=center]L'ingrédient[/align]


Les bavardages allaient bon train dans la cour du château. Tout le monde parlait en même temps, et d’un seul sujet. La succession. On avait annoncé aujourd’hui que Leopold, roi depuis ses trente-quatre ans, cela faisait deux bonnes décades, règne d’une durée assez extraordinaire comme s’accordaient à dire nombre de brillants mathématiciens, désignerait peut être son successeur…Et peut-être pas. Les rumeurs couraient, très vite même, et en général, cela les empêchait d’arriver en bon état aux oreilles des gens. En ce moment même, tous les dignitaires désignés du royaume déjeunaient avec le roi dans La Grande Salle Aux Armoireries, ainsi nommé parce qu’elle enfermait un nombre impressionnant d’armoires.
Parmi les invités se trouvait un des fils du roi, ministre de la guerre, qui attendait le trône avec une impatience anormale, et une drôle de mentalité. Il s’attendait à devenir roi simplement parce qu’il était prince, une sacrée drôle d’idée. Il avait fait nombre de scandales par le passé, et le peuple, tout en blâmant son attitude, n’attendait qu’une autre esclandre pour pouvoir en parler. Dans la cour, un devin de passage en peau de loup réclamait de quoi manger, parce qu’il lisait à qui voulait l’entendre dans la fumée de la grande cheminée l’identité du prochain roi, et que par les dieux, il fallait qu’on lui donne de quoi confirmer la nouvelle dans du tangible. Du tangible avec un peu de vin si c’était possible.

Le chef s’affairait dans les cuisines, jurant et hurlant à l’adresse des marmitons, pour pouvoir suivre le rythme effréné du repas. Il ne savait pas qui règnerait encore ce soir (même si il ne voyait vraiment pas pourquoi le roi s’arrêterait sur un si bon chemin) mais par contre, il savait qui régnaient dans la cuisine. Lui, en l’occurrence, et le bordel. C’est bien pour cela qu’il envoyait de francs coups de pieds aux fesses de ceux qui nettoyaient moins de vingt assiettes par minute. Le roi recevait aujourd’hui, c’était la tradition, et de par le fait, il ne fallait pas lambiner. En plus des quinze dignitaires, il y avait une centaine d’autres pique-assiettes. Ceux-là heureusement n’avaient pas le privilège de toucher au dessert. Le dessert, c’était justement le chef qui s’en occupait. Un immense gâteau à la frangipane refroidissait sur la table de la cuisine. Il le décorait d’une pléthore de bidules en bois et en chocolat, ainsi qu’avec de petites meringues. Il s’arrangeait pour en disposer le plus possible, justement, parce que dès qu’un des mangeurs n’avait pas sa petite scie ou son petit champignon en sucre, ça râlait.
Sur une des futures parts, il avait dessiné au couteau une petite croix, sur ordre d’un des dignitaires. Drôle d’idée, mais le chef n’avait gère le temps de s’interroger. Les repas étaient déjà tous partis depuis un moment, et de nombreux larbins revenaient avec de grands plats vides. Le moment du dessert avait sonné. Il fallait laisser le moins d’espace possible entre les différentes parties du repas. Il y avait souvent des bavardages animés à table, et plus on laissait d’air aux convives, plus il y avait des chances qu’un pugilat éclate.
Une fois ajoutée la touche finale, une petite pomme alcoolisée, un valet superbement habillé pour l’occasion s’en saisit pour le porter dans la Grande Salle. Arrivé à mi-chemin dans le couloir reliant les deux pièces, il jura bien haut, posa le plateau sur un banc et repartit en sens inverse, semblant avoir oublié quelque chose.
Durant ce bref laps de temps, un autre serveur, au tablier mis à l’envers et à la tête patibulaire s’approcha du gâteau, l’air de rien. En deux coups de têtes rapides, il vérifia que personne ne le regardait, puis il plaça quelque chose dans la part marquée d’une croix. Un fois la chose terminée, il camoufla la modification, et après un deuxième regard aux aguets, il sortit d’un pas mal assuré en cherchant son chemin pour sortir du château.
Le valet revint aussitôt après prendre le gâteau. En quelque pas, il franchit l’entrée de la grande salle. Il ne prit pas garde aux exclamations de joie et aux applaudissements enjoués des convives et posa le plateau sur une table attenante. Levant son couteau, il leva la tête vers un homme en robe noire dans le coin de la pièce, où l’on avait mis une anse grise, qui lui répondit par un discret signe de la main. Il coupa alors trente parts égales, et les distribua à tout le monde.

Le roi appréciait tout particulièrement les desserts. Celui-ci ne faisait pas défaut. Conformément à l’étiquette, tous attendaient qu’il donne le signal.
- Hé bien messieurs, bon appétit ! fit-il d’un ton bonhomme.
Sur ce, les quinze se jetèrent sur le dessert avec précipitation, certains soulevant curieusement la croûte. Quant à Leopold, il prenait tout son temps. « Tiens, curieux, on dirait que le chef a raté un des sillons, il y a une petite croix…amusant… Tiens, splendide cette scie…»
Il prit délicatement l’instrument en fin chocolat et l’engloutit d’un coup de langue. D’un geste affecté, il mordit alors à pleines dents sa part, sous l’œil attentif d’un des chambellans.
Soudain, il eut une bouffée de chaleur et eut l’horrible impression d’étouffer. Portant ses mains à son cou, il poussa un râle étranglé en tapant des deux mains sur la table. Des invités s’étaient levés, paniqués. Le chambellan hurla quelque chose et se précipita vers lui. Leopold, le visage boursouflé, recracha une partie du gâteau dans sa main tremblante.
- Ouuuaaaiiis, c’est moi qu’est la fève ! Je suis encore le roi !

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MessagePosté: Sam Jan 20, 2007 4:59 pm 
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[align=center]Dernière chance[/align]

Pantalon et ficelle de cuir. Une bien malheureuse tenue pour Jon. Jon, c’était pourtant le genre de type à s’essuyer les mains dans de la flanelle, et pour les fesses je n’ose même pas vous vanter la qualité de la soie. Mais le fait était qu’il était dehors. A la rue. Et devant lui, un clochard à l’aspect minable le regardait de toute sa hauteur
- Va-t-en le crasseux, on ne veut pas de loqueteux sous notre pont. Y’a des règles.
- Mais….Regardez moi, je suis l’un des vôtres maintenant…non ?
- Je ne vois pas pourquoi tu le serais, compléta un autre, ici c’est le clan des trolls riches. Rapport au dessous de pont. Et on accepte pas facilement un nouveau mec comme toi.
Dépité, Jon s’en alla sans demander son reste.
Il marcha hagard, la neige jusqu’aux genoux pendant ce qui lui sembla durer une bonne heure et demi. Mais enfin, transi par le fois, il s’effondra sur un des bancs du parc. Tout était silence.
« Jon… »
- Oui ? répondit-il avec difficulté, sans même relever la tête.
« Jon…Tu dois sauver le monde tu sais Jon. C’est pas une mince affaire… »
- ‘A te faire foutre. Je sais même qui t’es. T’es dans ma tête, et je deviens dingue, voilà ce qui se passe.
« Hé bien tant pis pour toi, tu as eu ta chance…»
- C’est ça, et passe le bonjour à Saint Pierre.
« Je n’y manquerai pas. »
Il se rendormit sur le banc, les yeux clos. Demain matin le gardien se plaindra d’avoir à débarrasser un autre cadavre de son domaine, une ficelle de cuir autour du cou, mais il passera à côté des quelques plumes sur la neige.

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MessagePosté: Sam Fév 10, 2007 5:58 pm 
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[align=center]Vers un monde meilleur[/align]

Une nouvelle fois, jeté comme un malpropre. Une sale situation. Le moral ne suivait plus, il avait perdu la foi. Mers et continents, mort et sables, et avis d’expulsion. Encore.
Un juron s’échappa de ses lèvres et il se plaqua contre le mur d’une rue latérale. Les deux hommes en chemise noire passèrent sans le remarquer. Il avait toujours ses bons vieux réflexes. Pas ceux d’Adam Stapledon, non, ceux d’Hazim. Hazim oui…Il avait peine à se souvenir de son autre nom. Effacé par la nécessité.
Il haussa les épaules et continua jusqu’à l’arrêt de bus. Il y avait du monde. Il se toucha les reins, prudemment. Tout était là. La ceinture pesait lourd, mais c’était un moindre fardeau. Il allait en finir, et pas question de recommencer. Il n’y avait pas de deuxième essai.
Le bus était arrivé. Il laissa passer une senior, comme disait les journaux. Elle lui gratifia d’un sourire avant d’enjamber péniblement le marchepied.
Il se trouva une place assise et s’y installa tant bien que mal. Le froid lui tenaillait le ventre. Le printemps londonien ne l’avait jamais vraiment fait planer. N’importe comment, il n’avait eu que rarement le temps de s’arrêter et de regarder le soleil. Les yeux dans les rayons. La chaleur…Et les souvenirs. Sabre au clair, chaleur pétrifiante, doux souffle du désert sur les armures étincelantes, percées de côtes. Son histoire. Il y pensait. Parfois. Etonnant que cela lui revienne aujourd’hui.
Un black le regardait d’un air méchant depuis le fond du bus. Il regardait tout le monde comme ça. A moins que ce ne fut le contraire.
Hazim les haïssait. Tous. Même la vieille, avec son sourire de rose puante. Tous.
Soudain, lassé par tout ce beau monde, il tourna les yeux vers la ville défilante, et laissa le temps couler.

Peter Longram. « Sacré Peter » pour les intimes. Il sortait du conservatoire, du pas mal assuré des pianistes, les mains encore fumantes. Il devait prendre deux trams avant de rentrer prendre une douche, la fierté du travail accompli. Cela avait demandé pas mal de moyens. A vrai dire, c’était quelque chose d’énorme. De démesuré. Avec des sacrifices de ci de là, mais ça en valait la peine. Oui, assurément. Il se sentait…fier.
Dans ses poches tintaient deux poussoirs jaunes, avec des indications en allemand.

Hazim, une fois descendu du bus, eut une sorte de blanc. Il resta figé, le regard dans le vide, le souffle presque arrêté. Et le temps repartit à pleine vapeur. Il avait peur, horriblement peur, de ne pas avoir le cran nécessaire. Pourtant, en un sens, c’était des amis à lui qui l’avaient convaincus.
Il ne se sentait plus très sûr. Il jeta un regard résigné à la Tamise qui rampait sous Tower Bridge, au loin.
- Monsieur ?
Hazim sursauta et tourna la tête vers le nouveau venu.
- Monsieur ? fit-il en échos. La dernière chose qui lui avait attribué ce titre, c’était la feuille, immaculée, de son curriculum vitae, avec la feuille de démission qui allait avec.
- Je vous surveille depuis un moment. Venez prendre un verre. » Il se retourna en direction du bar, persuadé qu’il allait lui emboîter le pas. Hazim secoua la tête de dénégation, puis, à son grand étonnement, il le suivit.
Le bar dans lesquels ils entrèrent était une bâtisse usée jusqu’à la charpente. Des traces noires, des flammes de carbone, léchaient les fenêtres à l’étage. En passant, il jeta par mégarde un œil aux cartes postales sur tourniquet. Il ne reconnut rien sur le coup, et lorsqu’il voulut les examiner de plus près…
- Alors, vous entrez ? » demanda l’homme, les sourcils froncés.
Il entra.
Ambiance de pub. Un vieux juke-Box crachait une mélodie innommable.

Some of these days
You’ll miss me honey


Il n’avait jamais pu encadrer le Jazz, même avec de l’if. Musique de négros. Cela lui sortait par les oreilles, lui tordait les tripes avec un noeud papillon...
Le patron regarda l’arabe d’un œil soupçonneux.
- Hé, vous rapportez toute la boue de la city ! Essuyez vous sur le paillasson. Bitte.
Peu désireux de se faire remarquer un jour comme aujourd’hui, il s’exécuta, et il rejoignit son hôte de bar au comptoir. Il avait commandé un jus d’orange.
- Ah, mon ami. »
« Il en fait trop » pensa Hazim.
- Voilà, je crois que je sais pourquoi vous voulez faire ce que vous allez faire.
- Ah ? Vous savez que les autres, eux, et celui-que-l’on-ne-nomme-pas me forcent à faire ça ? » Il voulait jouer au plus malin avec ses anonymes pleins les phrases, Hazim lui jouait le cynique. Cela lui allait bien.
- Ne soyez pas sarcastique. C’est d’une pusillanimité déplacée venant d’un homme comme vous. Mais vous avez raison. Je me présente : n’importe qui.
Devant le regard interloqué de Hazim, il continua
- Ne croyez pas que je me fasse mousser ou quoi que ce soit…
- Wollen Sie ein Beer ? les coupa le barman qui avait parfaitement saisi le mot mousse.
- Nein, Danke.
Il reprit :
- Non, je suis vraiment n’importe qui. Je pourrai tout aussi bien m’appeler Franck, ou Peter. Vous m’appelleriez « sacré Peter » que cela ne changerait rien. Je suis écrivain. Et vous m’intéressez. N’allez pas voir là un sordide cas d’empathie ou de geste social, non. Je me fiche de ce que vous pouvez bien avoir au dessus de la ceinture. Mais vous devez me trouver bien amphigourique.
Il acquiesça, même si il ignorait le sens du mot.
- Expliquez moi le pourquoi ? Simplement. Je vous laisserai votre destin, ne vous inquiétez pas.
- Non je ne crois pas. Non.
- Vous rêvez d’immortalité…Et donc vous vous préparez à vous tuer. Je crois qu’on touche là un point essentiel.
Hazim avala d’un trait son jus d’orange. Il se leva. Il avait perdu assez de temps. On l’attendait.
- Et si je vous la donnais, cette immortalité.
- Je n’en voudrai pas.
- Trop tard. » L’homme eut un sourire diabolique. Ses traits se tirèrent un instant. Son bouc de poils blanc frissonna.
Et Hazim su que c’était vrai. Il regarda son verre de jus d’orange. Puis l’homme. D’un geste, il l’envoya se briser sur son visage. L’autre ne broncha pas, malgré le sang qui commençait à perler de ses deux arcades.
Alors l’homme se mit à rire, à rire, sans pouvoir s’arrêter.
Et il sentait le souffle de vie, il sentait la force incroyable, tous les possibles contenus dans sa nouvelle âme. Ame.
- Et Goethe enfoiré, et Faust ?
- Dépassé. Le vieux est devenu gâteux, du coup le boss innove. Quand vous n’en pourrez plus de votre immortalité, venez me voir. Mais il faudra y mettre le prix.
Il se remit à rire.

Partout dans Londres, des bombes sautaient. Des trains déraillaient. Des gens mourraient. D’autre non. La maréchaussée hurlait. C’était un coup des terroristes. On savait bien lesquels. Des nègres. Des arabes. L’édit de Munich ne les protègerait plus longtemps.

Hazim avait dégrafé sa ceinture de plomb. La noyade était remise à un autre jour. Il en assénait de grands coups sur ce qui avait ressemblé à un homme. Il frappait, frappait encore. Et l’autre riait, riait. Il s’arrêta lorsque son bras ne pu plus soulever la ceinture. Il y avait du sang. Du sang vert.
Un rouquin entra dans le bar, il cria quelque chose à l’adresse du Barman. Ce dernier écrasa une carafe sur Hazim, qui s’effondra.
- Merci, fit le nouveau venu. Il ne va plus en rester beaucoup de bien portant à la fin de la journée, de ces saletés.
- Ach, Un vrai malade cet untermensh. Il s’est mis à s’acharner sur la chaise à côté de lui, avec son machin en plomb, sans raison, avant que vous n’arriviez.
Le rouquin approuva.
- Il était temps de faire quelque chose. »
De nouveaux camps. Bientôt.


Dernière édition par Julianos le Jeu Mar 01, 2007 2:32 pm, édité 1 fois.

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MessagePosté: Lun Fév 26, 2007 7:21 am 
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[align=center]Les Buveurs[/align]

La soif…C’était elle qui l’avait éveillé, encore une fois. A croire qu’il passait son temps à l’étancher. Depuis ce jour maudit, il avait commencé et cela n’avait plus jamais fini.
Entre deux beuveries, il trouvait toutefois le temps de…De quoi faire d’ailleurs ? Il se contentait de suivre le temps qui passait. Comme la plupart des gens, et c’était là le plus triste.
Ces mêmes gens se retournaient sur son passage, plus ou moins effrayés, selon les caractères. Il évitait pourtant la lumière des réverbères, slalomant entre les taches au sol. Mais cela ne suffisait pas à cacher son teint hâve et froid. Il faisait peur à voir ; lui-même il n’osait même plus se regarder dans un miroir. Il n’était pas sûr qu’il aurait pu.
Pendant un temps, il s’était dit qu’il allait déprimer. Mais rien n’y faisait, il restait atonique, atonique et incompétent dans l’accomplissement de ses décisions. Il n’avait jamais rien pu faire de sa vie, ce n’était pas arrivé à ce stade que le plus petit changement allait arriver. Il avait comme épuisé son quota de transformation. Du jour au lendemain, il était devenu quelque chose qui…Quelqu’un. Il était figé, figé dans sa soif. Sa putain de soif.
Un de ses rares plaisirs désintéressés qui lui restait, c’était contempler les vitrines étincelantes, toujours neuves. Au gré des fêtes, les décors changeaient, les mannequins apparaissaient, se changeaient, des vendeuses passait dans les produits pour modifier la composition…Certaines d’entre elles lui donnaient de violentes pensées, mais il s’en abstenait, le plus possible. Il sentait dans ses tripes qu’il pouvait aujourd’hui faire à peu près n’importe quoi à n’importe qui. Il y avait un certain plafond de morale qui le retenait, mais c’était un plafond imaginaire. Il évitait la pulsion plutôt qu’il lui résistait. Et ne pouvant l’éviter, il faisait au mieux. Ou au pire. Souvent son comportement semblait obéir à d’étranges esprits animaux ; extérieurs, lointains, incompréhensibles.
Et cette soif, ce sable en lui…
Le sable n’avait aucun intérêt si il n’était pas assez humide pour élever des châteaux sur les fronts de mers.

Elle se déhanchait de manière terriblement pathétique. On aurait dit qu’elle gîtait comme un navire brisé par la tempête, craquant du beauprés à l’artimon. Elle ne se sentait pas vraiment à l’aise, c’était quelque chose de présent partout dans le ciel de cette ville. Un petit port, à la fois proche et loin de tout, avec ses trente-cinq tavernes. Les marins, deux soirs par semaine, rejoignaient les gaillards de la légion de la base la plus proche. Ensemble, ils mettait un peu d’ambiance et faisaient pousser des cornes à nombre de bonshommes. Mais curieusement, elle ne les intéressait pas. Elle était sortie du jeu déjà, depuis un bout de temps. Il fut un temps ou les phtisiques aux poitrines blanches et sanglantes attirait les romantiques. Maintenant qu’elle aussi se rapprochait des morts à chaque nouvelle nuit, il n’y avait peu de monde qui osait l’aborder, tout marins fussent-ils. Ceux qui l’osaient regrettaient en général. Elle était devenue aussi froide qu’un poisson mort.
A chaque soir, elle cherchait à satisfaire…hé bien oui, elle cherchait à se saouler, toujours. Elle aurait plus que voulu fuir cette existence malheureuse, mais les nectars terrestres la maintenait encore en vie. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait d’en finir, un beau matin sur la jetée, en haut du phare.
Elle buvait pour continuer à vivre, et cela la faisait mourir un peu plus chaque jour. Paradoxe intéressant.
Elle s’arrêta devant la devanture d’une libraire. Il y avait des livres qui parlait d’elle.

Brennus les choisissait sur Internet. Souvent elles étaient étonnées de constater qu’il ressemblait singulièrement à son avatar. Le teint cireux, les lèvres rouges, les yeux brûlant de fièvre. Pour ce dernier détail, c’était la surprise ; sur sa photo, il portait des lunettes noires. Mais aujourd’hui personne. Alors il allait noyer le tout avec des filles un peu moins appétissantes. Il faisait de moins en moins le difficile ; il choisissait de belles dames de temps à autres, pour la bonne bouche et pour sortir de cette affreuse monotonie. Le plus souvent, il fouillait dans les bars ; il en trouvait des « déjà-éméchées », c’était plus facile, et il en profitait bien entendu par boire tout son saoul. Il changeait de lieu tous les sirs évidemment, sinon on risquait de remonter jusqu’à lui. Après tout, ils étaient sur sa trace depuis bien longtemps. Et Brennus n’avait aucune envie d’en finir, sinon avec eux, et à son avantage. Ils prenaient ces précautions, mais eux finirait bien par le retrouver. Il valait mieux pour eux qu’il soit sans rien dans les veines ce soir-là…

Roger O’Connel était d’origine celte, plutôt celte du sud, mais sa grand-mère était irlandaise, ainsi que son père. Cela ne faisait pas de lui un irlandais pure souche, mais les rares personnes qui s’en souciait s’arrêtaient à son nom. On ne s’appelle pas O’quelque chose sans raison valable. Il tenait une petite auberge, les affaires marchaient bien, il n’avait pas trop à se plaindre. Il travaillait exclusivement de nuit, les affaires étaient bien meilleures.
Il voyait assez souvent de sacrés personnages, de temps à autres, mais ce soir là, il n’en revint pas de ses yeux. Ils étaient rentrés chez lui trois morts sur pattes, le visage couleur de craie, deux mâles et une femelle. Ils étaient arrivés tous les trois en même temps, et arrivé au comptoir…
- De l’alcool, n’importe quoi fit l’un.
- Pareil, fit l’une.
O’Connel s’exécuta, puis regarda le troisième. C’était Brennus.
- Et pour vous, qu’est-ce que ce sera ? Un whisky ? Pas d’alcool pur ? Du vin ?
- Je ne bois jamais…de vin… répondit-il, avec un sourire étrange au coin de la bouche.
- Tiens c’est curieux, moi non plus.
Une tension fugitive figea l’atmosphère. Ils se dévisagèrent l’un l’autre.
- En souvenir d’un vieux copain celte ! A la santé de l’Irlande ! fit Brennus
- Y’a qu’un seul Irlandais ici ! répliqua l’autre.
Et tous deux tournèrent leur regard vers les deux alcooliques, un sourire carnacier aux lèvres.


Dernière édition par Julianos le Jeu Mar 01, 2007 2:33 pm, édité 1 fois.

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MessagePosté: Mer Fév 28, 2007 5:34 pm 
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[align=center]Chez vous, avec tous les égards[/align]

Perdu, il était perdu. On lui avait fait le tour du propriétaire, et au détour d’un chemin…Plus de guide, et plus de chemin. Seulement des murs, délabrés, ébréchés et dévorés de plantes grimpantes, mais à toute épreuve et inaccessibles à toute escalade. Perdu, on l’avait perdu.
Il versa quelques larmes, puis, pris d’une folle frénésie, abattit ses énormes poings sur la paroi, frappant encore et encore. Il ne ressentait nulle douleur, mais de toute évidence, le mur non plus. Il s’arrêta, haletant. Depuis une semaine qu’il arpentait les couloirs et les issues, il commençait déjà à sentir les aiguillons de la folie le picoter. Un immense piège, un labyrinthe d’une taille extraordinaire…Et lui, seul, abandonné…Trahi. Oui, trahi ! En tant que prince, il ne pouvait que s’attirer les foudres de quelque prétendant. Maudits félons. Porcs. Ce labyrinthe était construit pour lui. Mais cela semblait tellement absurde… S’il avait pu tenir l’architecte entre ses pattes, il l’aurait dévoré vivant, en commençant par les mains et les yeux.
Les phases de calmes alternaient chez lui avec celles de la folie furieuse. Sa retraite était marquée de toute part des manifestations de ses colères. Piètre retraite en vérité ; il s’agissait de la salle à laquelle il finissait toujours par revenir, quelque fut le chemin qu’il empruntait. Circulaire, une petite fontaine en marquait le centre, dont l’évacuation se faisait suivant les neufs couloirs qui en partaient. On, (quel « on », cela restait mystérieux) avait installé une grande paillasse, des bancs de pierre et un autel de marbre noir. Un miroir de cuivre avait été également accroché, mais il l’avait démoli. Il n’avait jamais vraiment pu accepter son physique, si exceptionnel fut-il.
Etrange cadeau, une immense hache à double tranchant reposait contre le mur du fond. L’usage de l’arme semblait absolument hors de propos. Pour calmer sa faim, il avait essayé de la projeter sur les quelques oiseaux qui se perchaient sur les reliefs des murs, le narguant de leur toute puissance. Cela ne donnait rien, et ne faisait qu’attiser sa colère et son désespoir. On espérait peut être qu’il se l’enfonce de lui-même au creux des reins…
Ce matin là, il s’était levé avec peine, et, s’étant effondré sur un des bancs, les yeux vides, il faisait tourner sa hache comme une toupie. Il n’arrivait même plus à réfléchir à sa situation ; trop de questions restaient en suspens, trop de gargouillements secouaient son estomac pour qu’il pu penser à son aise.
Soudain des voix ! Il se redressa aussi sec, tous les sens en alerte. Il huma l’air, et un filet de salive s’échappa de ses lèvres. Du monde, il y avait des…Il se mit à courir vers le couloir d’où semblait venir les bruits, mais il s’arrêta à mi-course. Une lueur de génie venait de le traverser. Il pouvait marquer son chemin, ainsi ne se perdrait-il pas ; peut être même trouverait-il la sortie à force de persévérance ! Prit d’un fol espoir, il se hâta de rassembler une grande provision de petites pierres qu’il garda en main. Il en trouverait d’autres en route. Ainsi équipé, la hache sur l’épaule, il se précipita vers le premier couloir.
Après une heure d’errance, il avait déjà semé un nombre considérable de cailloux, et, oh victoire, il n’était toujours pas revenu dans la salle principale. C’est alors qu’il attendit à nouveau des voix. Comme fou, il se précipite dans leur direction. Un petit garçon est en train de semer des cailloux lui aussi. Six autres morveux l’accompagnent. A son arrivée, ils se mettent tous à hurler de terreur. Lui-même, furieux de les voir gâcher son idée en mettant des cailloux partout se met aussi à hurler de sa voix formidable. Les garçonnets ne tiennent pas la comparaison. Toujours autant affamé, il lève sa hache et en assène un coup formidable au plus proche qu’il ne rate que d’un petit pouce. Ils prennent alors la fuite tandis qu’il dégage sa hache des dalles de pierres. Il se jette à leur poursuite mais il est déjà trop tard, ils ont disparu.
Se grattant la tête, il s’appuie sur le mur et se demande ce qui lui arrive. La présence de ces affreux va à l’encontre de toute logique. De toute évidence, c’est un tour de Poséidon ; peut-être est-ce bien à cause de lui qu’il se morfond dans cette place.
Il se décida à continuer son chemin, cette fois en marquant les murs de ses poings à chaque intersection. Après une nouvelle heure d’exploration et des mains légèrement plus meurtries, il tomba sur un homme de petite taille, avançant prudemment le long des couloirs, les deux mains crispées sur une lance trop grande pour lui. Il lui tournait le dos, très préoccupé par les intersections. Une crainte immense semblait lui secouer les tripes. Cela inquiéta quelques instants notre prisonnier qui jeta un regard derrière lui, puis, haussant les épaules, il s’approcha rapidement de lui pour lui arracher la lance des mains. Ceci fait, il le souleva d’une main et le plaqua sauvagement contre le mur.
- Toi, qui es-tu, m’as-tu trahi ? demande-t-il.
- As…Astérion ! parvint à répondre l’autre, les yeux exorbités.
- Oui, oui c’est un de mes noms ! Tu me connais donc, qui es-tu ? réponds !
- Je….Ghh…
- Allons réveille-toi !
Alors, le petit homme, saisissant un poignard dans sa botte, le frappe maladroitement à la tête. Fou de rage, Astérion lui ouvre le ventre, puis sans autre cérémonie, il l’achève d’un coup de gueule.
« Me voilà bien avancé » se désola-t-il, un peu tard. Il examina de plus près le corps du malheureux. La tunique était de facture athénienne. « Les ennemis héréditaires…Mais nous les avons battus, que font-ils sur le sol crétois ? ». Peut-être était-il en fait prisonnier des athéniens. Mais cela semblait plus qu’improbable ; le voyage en bateau qui l’avait mené dans ce maudit labyrinthe n’avait pas fait autant de chemin…
Il ne pu poursuivre bien longtemps cette réflexion le ventre vide. Arrachant les racines des plantes alentours et le petit bois d’un arbre mort dans un des coins du mur, il alluma un petit feu sur lequel il boucana l’athénien, dont il mangea une bonne partie. Il avait quelques scrupules à un tel acte, mais la faim primait sur la raison. La viande restante lui tiendrait lieu de réserve. Qui savait le temps que prendrait sa sortie ? Se sentant soudain d’une lourdeur peu commune, il s’allongea près du feu et dormit du sommeil du juste.
Il fut réveillé par le soleil, ce qui, compte tenu de la hauteur des murs, ne pouvait signifier qu’un chose : il avait fait la grasse matinée.
Il reprit rapidement ses explorations. Au détour d’un couloir, ses pieds s’emmêlèrent dans une sorte de fil doré. Un fil ? Ici ? Il se demandait bien quel olibrius s’amusait à dévider du fil. Haussant les épaules (un tic chez lui), il arracha tout le fil qu’il trouva pendant sa route. Au loin, il entendit un chapelet de juron suivit d’une plainte immense. Il ne rebroussa pas chemin, trop occupé à s’interroger sur ce qu’il avait devant les yeux. Une sorte de…Cela ne ressemblait à rien qu’il eut connu jusqu’alors. Une sorte de tabouret pivotant posé en travers du chemin. A ses côtés, une femme au drôle de chapeau lui souriait.
- Ah ! Vous êtes de l’animation, je vous en prie, passez !
Elle souriait toujours.
Bouche bée, Astérion n’osant pas discuter (qui contesterait les ordres d’une déesse ?) passa le tabouret sans mot dire, puis une fois de l’autre côté, lança un nouveau regard à la femme qui lui répondit d’un signe de tête encourageant. Respectueusement, il la salua de la tête et continua. Il se trouva bientôt devant une boutique tenue par un chauve bedonnant qui le dévisagea des pieds à la tête.
- Ah, salut Georges ! Pas trop chaud là-dessous ? Ces masques en latex je sais ce que c’est ; j’avais dû en porter pour l’anniversaire de mon petit fils parce qu’imagine le scandale si je n’avais pas joué le capitaine Haddock alors que mon petit fils était déguisé en Tintin enfin bon toujours est-il que même ma tante m’a fait remarquer que je transpirai alors qu’elle-même n’est pas gâtée dans le genre enfin c’est comme ça, et d’ailleurs la famille ça va toujours par chez vous parce que j’imagine qu’un gosse de six ans ça doit pas non plus être facile à tenir je connaissais une dame qui… »
Les yeux exorbités, Astérion cessa de tenter de suivre la conversation. Sur l’étagère, il venait de…Hé bien de se voir. Dix petites statuettes de lui le regardaient, certaines crachaient de l’eau, et d’autres tenaient des brouettes. Il y avait même… Il tendit le bras pour s’emparer de…La carte du labyrinthe ! Il l’avait ! C’était tout bonnement incroyable, les dieux étaient avec lui !
-… d’ailleurs je lui ai toujours dis de ne pas se jeter sous les trains mais il n’en faisait qu’à sa tête, toujours à…Ah, vous avez vu, pas mal ces petites cartes hein, les… »
Sur le papier près de la carte, il y avait un petit personnage qui disait « Aide Thésée à trouver la sortie du labyrinthe ». Il suivit le chemin du point marqué « départ », une case avec une image de taureau mal dessiné, jusqu’au point « arrivée », avec une jolie blonde crétoise (« ! » se dit-il) sans trop de difficulté. Il se gratta la tête. Ces plans là étaient faux, il n’y avait jamais eu de croix par terre et de chemins sans issues, ça aurait été trop facile, il aurait suffi de ne pas les emprunter…
On testait sa sagacité. Il n’allait pas tomber dans le piège. Il redéposa la carte et fit un signe de main au boutiquier avant de s’éloigner.

Un groupe d’étrangers en habits insolites et colorés saluèrent son arrivée avec force cris de joie. Des petits garçons se précipitèrent vers lui. Exténué par tout ce qu’il ne comprenait plus, Astérion lâcha un mugissement titanesque. Cela ne sembla pas effrayer le moins du monde les petits enfants qui sautaient autour de lui en lui tirant la queue et en essayant de lui piquer sa hache. « Des braves, ils ne me craignent pas. Des enfants divins, sûrement. » Un homme intervint pour leur dire de le lâcher, et que la visite c’était par ici, et les photos, pour plus tard.
Soulagé, il se dirigea vers ce qui semblait être un dépôt de vin. Il s’installa à une table et se mit à avaler verre sur verre, à une cadence phénoménale. Tout cela, c’était trop, vraiment trop. Il fallait qu’il se remette, et…
Il se réveilla au bout de deux bonnes heures. L’alcool et le soleil lui avaient desséché les lèvres. La tête lui sonnait terriblement. La sueur lui coulait sur les paupières. Il les ouvrit péniblement. Devant lui, superbe et magnifique, les pieds nus dans le sable, sabre au clair, un colosse coiffé d’un casque à tête de gorgone le contemplait. Il recula d’un pas lorsque Astérion se remit d’aplomb. Il titubait un peu, mais il savait reconnaître un héros. Il s’empara de sa hache et s’avança pesamment vers le dit héros. Ils se positionnèrent tous deux sans se quitter des yeux.
Campé sur ses pattes immenses et poilues, les muscles des bras épais comme des troncs d’arbre, la truffe frémissante, les mains jouant avec l’acier de la hache, Astérion savait qu’il se battait pour sa vie.
- Bête immonde, tueur d’hommes, prépare-toi à subir les assauts de mon glaive ! » clama-t-il d’une voix puissante. « Moi, Thésée, fils d’Egée, je te le dis, Minotaure, tu rejoindras bientôt les rivages sombres et désolés de l’Erèbe ! »
Impressionné malgré lui, il fut ébranlé par le « Minotaure », nom sous lequel il l’avait nommé. Son père n’était même pas Minos, mais il comprenait soudain toute l’histoire. Il avait eu honte de lui, on l’avait éloigné…Et voilà qu’on le défiait à mort. Ce Thésée ne semblait pas être un homme comme les autres. Il avait un nom de héros.
Le temps se suspendit quelques instants, puis les deux êtres se jetèrent l’un sur l’autre. L’arme d’Astérion manqua sa cible de peu, mais l’épée de Thésée lui transperça le côté. Furieux, il exécuta un revers de son arme, et il cueillit la tête du héros au vol. Ce dernier s’effondra sur le sable, l’air étonné, le casque fracassé. Une quantité impressionnante de sang colora peu à peu le sable de la piste. Des cris retentirent.
Astérion contempla sa blessure…Il n’avait rien. L’épée de Thésée était toute émoussée… Il ne comprenait pas. Il remarqua qu’autour de lui il y avait du monde. Beaucoup de monde. Et la panique se lisait sur leurs traits. Deux d’entre eux habillés de bleu se précipitèrent sur lui en pointant sur lui deux bouts de il-ne-savait-quoi.
- Ne bouge pas rascal ! Jette cette arme ! Je me fous de savoir que c’est un accident, balance ça !
Astérion ne se le fit pas dire deux fois, et il balança sa hache sur le premier des deux bonshommes qui fut fendu dans le sens de la largeur par le choc. Paniqué, son collègue appuya plusieurs fois sur son instrument. Chaque coup déclenchait un tonnerre formidable, et une douleur qui ne l’était pas moins. Il s’effondra.
- Pourquoi ? » eut-il le temps de souffler dans un dernier râle.

L’on vint ensuite l’examiner, mais avant cela bien sûr, on tenta de lui enlever son masque.


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MessagePosté: Sam Avr 07, 2007 9:57 pm 
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On n’aurait pas su dire d’où il était venu, ni quelles étaient les causes de sa présence sur Terre. En viendraient-ils d’autres un jour ? Encore une question…. La seule chose qui importait, c’était qu’il était là, et qu’il était seul. Il ne se lassait pas d’envoyer des messages vers l’espace. Toujours sans réponses.
Seul. Dans le froid. A fabriquer ces putains de cadeaux…


Kicked !

Sam tapa sa réponse dans le champ prévu à cet effet. Son interlocuteur n’avait pas l’air d’aimer le ton que prenait la conversation, mais il continua néanmoins de plaisanter et d’envoyer smileys sur smileys. Il savourait ses propres réparties, à la façon d’un pâtissier mangeant ses choux à la crème. Néanmoins le petit jeu le lassa rapidement. Avisant la fin du chargement de son film pornographique, Sam bloqua son interlocuteur. Le blocage, un système très pratique pour censurer les opportuns, qui ne vous voient alors plus connectés dans leur espace. Plus d’hologrammes rageurs.
Il lança le film. Une autre fenêtre de conversation s’ouvrit. Il dû répondre courtoisement à Monsterballs45, Monsieur Mitsuhichi, son homologue japonais, qui lui envoyait un petit haïku d’amitié.
Enfin, revenu à son intimité, il mit au maximum les senseurs. Il ne put en profiter très longtemps. Tonnant de toutes leurs sonneries, tous ses téléphones se mirent vibrer et s’illuminer en même temps. La porte éclata. Plusieurs de ses gardes du corps firent irruption dans la pièce, arme au poing.
- Monsieur le président, on quitte le coin ! Air Force One est en chemin !
Apparut alors le conseiller d’état à la défense, venu pour sa visite « vivante » annuelle.
- C’est un putain de bordel Sam, faut y aller !
Il se leva, obéissant et complètement dépassé par la situation. Il remonta avec embarras la braguette de son pantalon avant de se lever pour protester, mais ses gardes le soutinrent en l’emportant vers la sortie du bureau.
Il eut juste le temps de jeter un œil au champ de Mitsuhichi qui se remit à clignoter: « hé, je crois que j’ai fait une gaffe avec le russe, il s’est aperçu que vous l’aviez bloqué ! J’espère que… »
Dehors, les sirènes hurlaient l’arrivée des bombardiers.



…n’aura pas lieu

C’est l’histoire d’un martien. Il est petit, monocellulaire, immortel… Et il est dans ta soupe.



.


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MessagePosté: Mer Avr 18, 2007 8:15 pm 
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[align=center]Fait main[/align]



Je me garai sur la place, coupai la climatisation et ouvrit la portière. Le choc fut terrible. Il était un peu plus de midi au soleil, et pendant l’été corse, cela prenait tout son sens. Je m’appuyai sur le petit muret en pierre qui délimitait le parking, pour éviter que les voitures aillent s’écraser trente mètres plus bas. Au loin, d’autres villages en échelons, perdus entre deux immensités de maquis.
Le temps de m’habituer à la chaleur, je m’asseyai sur un banc de pierre nue, sous l’ombre d’un vieil olivier tout en nœuds. Sur le sol poussiéreux subsistaient les traces d’une partie de pétanque.
Je suais sang et haut, et pourtant, je serais bien resté là toute la journée, à lire et à dormir. Je m’étonnai du peu d’activité. Il n’y avait qu’un vieux chien fatigué près d’une porte défoncée, et quelques ruminements porcins en bas du muret.
L’heure de la sieste.

Je remontai quelques ruelles avant d’arriver devant un petit bar miteux, dont la terrasse donnait sur la vallée, protégée du soleil par des plants de vignes.
J’ai toujours été faible sur certains points. Je m’engageai donc entre les tables, pour tomber bientôt sur quatre hommes éveillés, visiblement très concentrés. L’un d’eux annonça qu’il coupait à cœur. Tous les joueurs se mirent alors à s’agiter.
- Ah mais Toni, tu plaisantes là ! Té, tu me fais encore le coup du cœur, mais ce n’est plus possible, il n’y a plus d’atout dans ton putain de jeu !
- Hé là Chichi, tou ne m’accouserai pas de tricher quand même ?
- Ce serait pas étonnant, intervint le partenaire du premier, je me souviens parfaitement de cette partie où ton grand père avait gagné l’âne de Fibonni ; on avait recompté les cartes et on avait trouvé quatre cartes d’atout sous sa chaise ! Té !
- Tu galèjes ! » explosa le quatrième. « Il n’y rien sous sa putain de chaise, hé cong ! Sous ta caboche c’est pas sûr non plus ! »
- Bucciardu cume a copa ! Toi tu… » commença le dénommé Chichi, avant de m’apercevoir.
Il s’interrompit tout de go, et me scruta avec suspicion, les sourcils froncés. Toute la tablée se tourna d’un seul mouvement.
Je leur fis un petit signe de la main. Comme cela ne semblait pas suffire, je tentai le tout pour le tout :
« Bonghjurnu ! Chi tempu face ! » (Soit « Bonjour ! Quel temps fait-il ! »)
Ils se mirent à rigoler de bon cœur, oubliant la partie. Le partenaire de Toni s’avança vers moi tout sourire et me serra chaleureusement les mains.
- Bienvenue, et bravo pour l’effort, mais mon vieux, tu as un accent terrible té ! Moi c’est Verdi, qu’est-ce qu’il y a pour te faire plaisir ?
Complètement retourné par tant d’amabilité, je ne pus que bredouiller qu’une bonne bière me ferait le plus grand bien. Il pénétra alors à l’intérieur du bar, et à peine me fus-je installé près de la barrière de bois de la terrasse qu’il revint avec la commande. Il me versa, dans un grand verre estampillé Cola ®, une bouteille sans étiquette, avant de me faire un clin d’œil. N’importe comment, je ne sais pas comment il l’aurait pris si j’avais eu le malheur de ne pas aimer. Mais c’était délicieux ; une spécialité locale de bière à la châtaigne. L’aubergiste repartit à sa partie tandis que je savourai l’instant.
J’avais quelque culpabilité à me laisser aller de la sorte, mais il y avait toutes les chances pour que ces quatre joueurs fussent les seuls aux paupières ouvertes à cette heure de la journée. Je contemplai un moment le paysage en suivant distraitement la partie de carte, puis je sortis de ma poche droite En terre étrangère d’Heinlein.
Après une petite heure, j’interrompis une nouvelle fois la partie pour demander où je pouvais trouver Calvuni, mon contact. Ils me renseignèrent de bon coeur et je pris congé de la bande.

Je continuai mon ascension avec difficulté, maudissant toutes les villes à flanc de montagne du monde, avant d’arriver au lieu indiqué. Une sorte de maison en pierre, poursuivie par de la brique et de la tôle, le tout imbriqué dans les restes d’une vieille grange aux poutres énormes. Sur une pancarte posée contre un reste de colonne grecque, on pouvait lire :
« CALVUNI, artisanat extra-local »
De l’intérieur une voix grailleuse marmonnait de manière incompréhensible. Prudemment, je m‘avançai dans l’atelier.
Une agréable odeur de bois travaillé flottait entre les étagères. Au fond, près de la radio, un colosse aux bras épais sculptait avec minutie une statue blanche. La sueur perlait sur son front, coulait sur ses yeux, mais il n’y prenait pas garde, absorbé d’une manière extrême par son travail. Je me demandais de quoi était faite la statue ; ce n’était pas du bois. Cela faisait plutôt penser à de l’ivoire…
L’artiste laissa soudainement tomber son petit burin, sourit largement et se redressa en me lançant :
- Une merveille ! »
Je restai impassible. Il s’avança vers moi d’un pas hésitant. Il boitait.
- Qu’est-ce qui vous amène chez Calvuni ? Une lubie d’écrivain ?
Je lui tendais un bout de papier. Je ne savais pas moi-même en quoi consistait la commande
« Hum…Ce n’est pas commun, mais ça ne devrait pas trop poser de problème… Je vois qu’il vous faut ça rapidement, je vais faire ce que je peux, mais j’ai déjà une grosse commande en route, tout aussi urgente. C’est ça quand on s’occupe de plusieurs âges…» Il me montra la statuette. « Je vais quand même essayer de commencer ça ce soir, revenez demain. »
J’allai partir quand il me rappela :
« Ah, on a dû vous prévenir qu’on ne me payait ni en monnaie de singe, ni en retard. »
Je fouillai dans mon sac et en retirait un grand sac matelassé. Je le lui balançai entre les mains pour qu’il en vérifie le contenu.
- Le double si vous tenez les délais » fis-je.
Il acquiesça, l’air un peu triste, et il attacha un énorme tablier de forgeron à sa taille avant de me saluer.

Je retournai au bar qui, par bonheur, faisait également gîte. Le patron me fit dîner dans la cuisine, avec deux autres clients de passage. L’un d’entre eux était islandais, à ce que je pus en juger. Il parlait parfaitement bien français, et il semblait tout aussi à l’aise avec la langue corse.
L’autre était une magnifique femme noire, une nubienne. Il se trouva que je pris un plaisir extrême à converser avec elle. Je ne réussis cependant pas à savoir pourquoi ils étaient ici ce soir ; ils n’avaient guère l’air de touristes. L’islandais tenta aussi de me tirer les vers du nez, mais en pure perte.
Le dessert était une sorte de mousse à la châtaigne. En plaisantant, je demandai à Verdi s’ils se lavaient aussi avec un savon parfumé à la châtaigne, mais il le prit au premier degré en opinant du chef.
Après le repas, je sortis dehors pour regarder les étoiles. J’aimais bien le côté poétique totalement éculé des feux dans la nuit, mais à vrai dire, c’est à peine si j’arrivais à distinguer sept étoiles dans le ciel. Il devait y avoir des nuages. Verdi m’avait dit qu’en regardant bien, par temps clair, on pouvait même apercevoir les satellites en orbite.
Une main se posa sur mon épaule. C’était elle.
Posant un doigt sur mes lèvres, elle s’installa à quelques mètres de moi. Je l’imaginai lever les yeux vers le ciel. Le noir de sa peau la rendait invisible à mes yeux.
Elle resta un moment sans rien dire. Moi, je restai figé, écoutant sa respiration. Soudain, je me rendis compte qu’elle était déjà partie.
Après une longue nuit de sommeil, entrecoupée d’horripilants chants de cigales, je délaissai le petit déjeuner et partis rapidement vers l’atelier.

Le temps était à l’orage.

Et l’atelier n’était pas encore ouvert.

Prenant mon mal en patience, je vis bientôt arriver un petit bonhomme barbu, le crâne chauve, portant un chapeau à larges bords.
- Ah, pas encore ouvert ? » lança-t-il d’un ton affable.
Je lui répondis par la négative.
Pour couper court au silence, je lui demandai la raison de sa venue.
- Oh, pas grand-chose, mais cela presse, mon éditeur n’est pas quelqu’un de patient, et ce serait trop bête que mon personnage disparaisse à cause de son équipement.
- Je vois… » répondis-je, alors que je ne voyais rien du tout.
- Et vous ?
Je l’attendais celle-là. Moi et ma grande…
- Ce…Ce n’est pas pour moi. Je ne sais même pas de quoi il s’agit au juste.
C’était la pure vérité. La réponse sembla lui suffire, et il se mit à griffonner dans un calepin électronique.

Enfin, une grande silhouette se découpa dans la porte et nous fit signe d’entrer.
- Ah, j’ai bossé comme un fou, mais j’ai terminé vos commandes !
Il se tourna vers le barbu et lui tendis une épée dont la lame se voilait de violet de manière aléatoire. C’était du bel ouvrage.
- Buveuse d’âme et indestructible. Mais je me souviens avoir déjà créé une épée de ce genre, il y a un petit moment…
- Oui ! » fit l’homme, « mais il se trouve que je réécris les aventures d’un autre personnage, selon la même idée. Ce n’est en aucun cas du plagiat.»
- Oh, c‘est votre affaire, moi j’exécute… Et je reçois mon dû.
Saisissant l’allusion, le barbu exhiba de nulle part une valise noire. Le forgeron l’ouvrit du pouce, révélant une grande quantité d’un aliment étrange, accompagné d’une dizaine de fioles marquées de l’étiquette nectar. Je trouvai stupide cette manière de préciser le contenu, mais je n’en dis rien.
Il s’occupa alors de moi.
- J’ai dû demander des conseils sur certains points à plusieurs collègues, mais ces crétins n’ont pas voulu me répondre, trop occupés par leurs propres commandes. Je me suis débrouillé seul, et j’en suis assez fier du résultat. Venez, je vais vous la montrer.
Il se dirigea vers une grande porte en chêne qu’il ouvrit sans cérémonie.
L’intérieur était meublé d’un agglomérat inimaginable de souffleries, de bacs de fontes et d’ateliers sous vide. Au centre de la pièce, il y avait…
- J’ai eu un peu de mal pour la finition, mais c’est du solide.
Une grande trompe de cuivre aux veines de platine, comme taillée au burin dans un bloc de métal. Elle était simple pourtant. Elle n’étincelait pas de mille feux, elle ne consumait pas l’air autour d’elle, et elle ne donnait pas envie de s’agenouiller en hurlant pardon. Mais je savais bien de quoi il s’agissait. C'était une des trompettes du Jugement Dernier. Je n'y connaissais rien, mais c'était facile à voir, il y avait une étiquette.
Le forgeron ne pouvait s’empêcher de vanter la qualité du travail, il parlait mais je ne l’écoutais pas.
- … comme celle que j’avais faite pour Roland, mais avec vachement plus de gueule quand même. Vous aimez ?
- Je suis bien le dernier à pouvoir en juger.
Ma blague le fit rire. Mais je connaissais beaucoup de gens qui risquaient de ne pas aimer en entendre jouer.
- Je ne l’ai pas testée bien sûr, manquerait plus qu’une fausse alerte, hein ! » plaisanta-t-il en me poussant du coude.
Je ne répondis pas.
- Bon, je vais vous montrer la deuxième œuvre.
La deuxième ?
Il marcha de sa démarche chaloupée jusqu’au fond de la salle et me fit signe d’approcher. Il se tenait tout près d’une grande masse recouverte d’une bâche verdâtre. Dessus, il y avait un cadre avec la photo d’une très belle femme. Il s’en aperçut et le fit disparaître avec une gêne visible. Pour couper court, il énonça :
- C’est une vieille commande de votre maître, il m’aurait fallu plus d’une nuit pour l’achever. Dix ans que je suis dessus. Au début j’ai été vexé qu’on ne me confie qu’une des deux, mais j’en suis bien content finalement !
Il souleva la bâche en tirant dessus d’un seul coup. Je sursautai d’effroi.
C’était une immense machine, à l’image d’un lion croisé d’un léopard, mais qui possédait deux cornes ridicules au dessus de la gueule. Elle était faite d’acier et de circuits imprimés, elle communiquait à l’aide d’écrans posés sur ses flancs. En elle, la fission nucléaire était prête à contaminer le monde, ou à l’élever. Chaque plaque, chaque partie de son squelette étaient d’alliages indestructibles. C’était la seconde Bête, c’était la Technologie. Sur son dos, un bras mécanique portait un fer qui, porté, au rouge, tatouerait six cent soixante-six sur quiconque eût approché sa main.
Ainsi donc, c'était bien l'Apocalypse dont il était question. Lorsque la Bête surgirait, il y en aurait une deuxième, qui devrait forcer les hommes à adorer la première. J'avais une Bête devant moi, nul doute là dessus, mais laquelle des deux était-ce ?
- Pas mal hein ? » fit le boiteux, avec une voix pleine de fierté contenue. Je m’en suis fait une spécialité de celle-là ; c’est bien la quinzième version !
J’avais peur de comprendre. Cette créature donnait un sens à l’autre. La prophétie courrait depuis déjà un bon bout de temps. Les hommes l’imaginaient, l’adaptaient, à chaque époque. Mais l'autre, quelle était-elle, pourquoi les séparer ?
Je dû couper court à mes interrogations pour aider le boiteux à charger ses créations dans un camion qui attendait déjà dehors.
A peine la double porte fut-elle refermée que le tonnerre gronda.
- Comment vous trouvez l’orage ? » me demanda la colosse.
- Bruyant.
- Et les éclairs ? » me pressa-t-il
A quoi rimaient ces questions ?
- Que voulez vous que je vous réponde ?
- Ah, excusez moi, mais j’en suis toujours aussi fier.
« Vieux fou » pensai-je.

En allant chercher mes affaires à l’auberge, ma poche se mit à vibrer. Je consultai la messagerie de mon portable. Un message du maître, en sms.
« Cét foi c la boN je pens, on va ptet lanC la machiN !!! »
Je crois me souvenir que ce n’était pas la première fois qu’il l’annonçait. Mais bon, puisque cela restait toujours dans l’imaginaire…
Je me dépêchai de rentrer, la pluie arrivait.

De retour à l’auberge, une bonne surprise m’attendait. Verdi, Toni, Chichi et la nubienne, accoudés au comptoir. La fille tenait un énorme fusil d’assaut modifié. La rafale m’arracha le bras droit.
La douleur fut intense et brève. Les mains crispées sur mon moignon, je les insultai, tous. Mais il n’y avait pas de sang. Par contre, il y avait des fils. Des tas de fils.
- Ah ah, tu comprends maintenant ? demanda Verdi.
Je ne sentais déjà presque plus la souffrance.
- Non, c’est un foutu crétin, il n’y avait qu’à le voir s’affairer sur moi la nuit dernière. » Elle sourit.
- Mais, on n’a jamais…
Un bras puissant me fit relever. L’islandais
- Choisis ton camp petit.
Je perdis patience. Je leur hurlai que je ne comprenais rien à tout ça, que j’étais un putain d’exécutant, et fier de l’être, et que mon bras n’avait jamais été artificiel, jamais.
Ils me regardaient avec pitié.
- Ecoute… Le forgeron boiteux existe, mais pas dans cette dimension. Nous autres sommes les faire-valoir de ses créations. Nous refusons de continuer à servir l’imagination d’un auteur malade.
- Un…Un auteur ?
Ces gens là étaient totalement fêlés.
- Exactement ! Il y en a un, en ce moment même, qui se joue de nous, qui a commandé tout le matos à son pote Culvani, et qui nous joue la double énonciation !
- Conneries ! » J’empoignai le nordique par le col et lui brisai le cou de la main droite. Avant que les autres ne réagissent, j’étais déjà sur eux. Je portai la main à ma ceinture et y trouvai une machette. Je la saisis à deux mains et l’abattis de toutes mes forces sur Toni. Eux ne manquaient pas de sang. Je redécorai le bar avec de grands moulinets sanglants. Lorsque tout fut terminé, je regardai mon bras. Il s’était mis à saigner d’abondance. Plus de fils. Je m’étalai sur la table. Je n’arrivai plus très bien à penser, mais cela puait l’attrape nigaud.
Avec difficulté, je me fis un garrot rudimentaire, mais le sang continuait de couler à flots.
Merde.
La porte vola en éclats.
Un grand gaillard aux longs cheveux blancs, un cruciforme orné d’une tête de mort, avec le message « Just one God », tatoué sur ses abdominaux, me grimaçait un sourire de psychopathe. Ses yeux flamboyaient comme du feu. Il tenait une grande épée écarlate à deux tranchants.
Il éclata de rire et s’avança vers les corps sanglants des corses. La nubienne n’était plus là. Se passant la main dans les cheveux, il fit tomber un genre de stylo qu’il gardait à l’oreille.
- Misérable petits bonshommes »
Sa voix résonnait comme de grandes chutes d’eau.
Avec désinvolture, il s’avança vers le bar et saisis une des bouteilles.
- Tu prendras bien encore une bière à la châtaigne ? »
En rigolant, il effleura mon moignon, et, sans transition, j'eus un nouveau bras.
J'hésitai à le remercier, mais en le voyant avaler d'un trait un demi litre de bière, je passai sur la question.

Alors c’était partit… L’apocalypse.
Je n’arrivai pas à y croire. Non pas parce que j’étais dans un village corse perdu, et que peut être gisais-je en ce moment même dans ma chambre à côté d’une dizaine de bouteilles de vides, mais parce que ce n’était pas possible. Pas cohérent. A quoi bon commander un matériel qui ne pouvait intervenir sur le monde réel que par l’intermédiaire de l’imaginaire des rares gens qui lisaient encore la bible ? D'autant plus que l’apocalypse avait toujours été une vue de l’esprit…
Je fis part de mes incompréhensions au gaillard.
Il alluma la télévision.
Après une dizaine de chaînes zappées au hasard, il trouva ce qu’il cherchait.
- Tiens regarde vieux, tu as ta part dans la grande œuvre.
Le journaliste débitait d’un ton monocorde les actualités : Afrique Equatoriale, où des fondamentalistes musulmans se faisaient crucifier par dizaines par les évangéliques chrétiens. France, où des mosquées brûlaient, les feux allumés par des athées amoureux de culture.
Fondu d’interview à Jérusalem.
- Et vous, en tant que rabbin, quel message seriez vous prêt à faire passer aux agissements des extrémistes qui secouent la planète ?
- Je trouve tout ceci déplorable ; nous avons d’ores et déjà créé une cellule de crise avec nos amis musulmans, et…
L’interview laissa place à des scènes de massacres dans les rues. Brandissant des croix, des chrétiens hurlaient en massacrant femmes et enfants. Un musulman tombé à Terre allait se faire exécuter lorsqu’une escouade de juifs surarmés débarqua dans la rue pour fusiller les perturbateurs. L’arabe les remercia avec chaleur, puis une fois qu’ils eurent le dos tourné, il dégaina son détonateur, et le journaliste passa à un autre sujet. Le président américain invoquait Dieu dans sa persistance à maintenir différents conflits dans le monde
« Oui, mais on a rien à voir dans… » protestai-je faiblement.
L’autre se repassa la main dans les cheveux et soupira.
- Tu vois, la première Bête, celle qu’accompagne notre nouvelle commande, point besoin de la modifier. C’est toujours la même. Le boulot se fait sans nous dans l’absolu. Nous ne faisons que… Yeah, surfer sur la vague ! La deuxième, la Technologie, par contre, elle évolue, elle tente les gens, elle tourne tout le monde vers la première. Evidemment, on n’a pas de rôle actif visible, on se contente d’être dans les esprits, de loin. Et pour ça il faut créer ce qu’il y a dedans, en suivant le mouv’.
- Alors c'est la deuxième Bête que nous sommes venus chercher ici ?
- En fait je n'en sais iren. Et je m'en fous, ce n'est pas notre affaire, c'est la leur» conclua-t-il en éteignant le poste de télévision.
Il me fit signe de le suivre à l'extérieur. Dehors attendait un grand break américain. Il jeta négligemment son épée dans la remorque arrière, à côté d’une grande planche de surf décoré d'une croix nimbée de flammes. En dessous, il y avait une autre planche, plus simple, au nom de Jean.
Il mit ses lunettes de soleil, balança ses cheveux en arrière, avala un schwing gum et s’installa au volant en me faisant signe de monter.
- T’aimes le surf petit ?
J’acquiesçai en montant à côté de lui. On fit également grimper une magnifique blondequi cherchait un moyen de gagner la côte. Elle ressemblait furieusement à la nubienne.
Le break démarra dans un nuage de fumée noire.


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MessagePosté: Mar Mai 08, 2007 8:06 pm 
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[align=center]Une scène ?[/align]



Le général astiquait fiévreusement ses jumelles. Etincelant dans ses galons verdâtres, il m’apostropha maladroitement à mon arrivée : « Venez-vous pour le spectacle chère âme ?» Je lui retournai la politesse en lui demandant s’il était assez sot pour croire que je me promenais en vue ramener quelque boutures à mon jardin. Il décida de prendre la remarque comme une marque d’humour.
« Quién sabe ? Je ne connais que trop bien les lubies de la Cour… »
Je passai sur sa remarque stupide pour m’intéresser de plus près à la scène.
Les pièces étaient déjà alignées. Des dizaines de gradés se tenaient non loin. Des beaux gradés. Avisant mon expression, une fierté douteuse le força à houspiller ses camarades.
« Ah, ce ne sont que des petits gradés, des moins que rien. Des petits daims.»
« Des gradins ? » Il s’esclaffa et tenta de me serrer dans ses bras, en pure perte
« Prenez acte, monsieur, que je ne suis point femme à glisser dans les bras du premier général venu, fusse-t-il auréolé de gloire. Je vous mets au défi de gagner cette bataille-ci…»
Il rougit et se renfrogna, marmonnant en aparté. Je parvins à saisir « Prendre acte, je t’en ficherai moi, des actes ». Parler en italique ne l’aiderait certes pas à mieux se comporter.
L’arrivée des musiciens interrompit ses didascalies . De toute évidence, c’était un bel ensemble, mais leurs instruments étaient plus adaptés aux marches guerrière qu’à la musique de chambre. Il n’y avait que des cuivres. Pour ne pas rester en froid avec le général, je relançai la conversation :
« Magnifique ces cors, j’en ai rarement vu autant en une seule formation ! Et ces trombones ! »
Il sourit, heureux de la grâce que je lui faisais.
« Hé oui, mais il n’ont pas le talent qu’il faut. Ces trombones là je les connais, ils sont pistonnés : les coulisses leur conviendraient mieux. »
Soudain, trois coups de semonce résonnèrent dans le lointain. C’était l’heure. Derrière nous, trois chimistes de renom prirent place. Ils avaient été engagés pour améliorer l’armement traditionnel. Le général n’avait guère d’estime pour les scientifiques ; il bouda d’ailleurs leur arrivée avec une moue affectée. Il me souffla :
« Sacrés chimistes, ils me parlaient de moles hier encore ! »
« Ah, des lettrés ? »
Le manque de subtilité du général fut sauvé par une forte explosion sur le théâtre d’opération. Le chaos était total, et j’avais peine à distinguer les rôles de chacun. Il en allait pourtant de la réussite de l’affaire. Qui s’interpellait, qui braillait des imprécations qui n’étaient pas suivies, qui y allait de sa propre interprétation...Tout aurait été improvisé que cela ne m’eût pas étonné outre mesure. Après plusieurs petites piques de chaque côté, les principaux antagonistes se séparèrent et les vindicateurs bâtirent en retraite. Je n’étais pas dupe, c’était de la comédie. Mon officier dépêcha d’ailleurs plusieurs billets à voix basse, pour ne pas déranger mes oreilles de civile, à coup sûr. Il se retourna en m’assurant qu’il s’agissait d’ordres importants, et en aucun cas des billets doux, puisqu’il n’avait rien de plus doux à son regard que ma présence. Je reniflai avec mépris.
Je commençai néanmoins à me lasser, et je me mis à trépigner très ostensiblement. Puis une fois certaine d’avoir attiré son attention, j’ai jeté une œillade à un capitaine qui louchait entre ses jumelles pour m’apercevoir. Il faillit dégringoler de sa position. Décourageant. Je m’ennuyais ferme.
« Tout cela à cause d’une stupide déclaration » soupirai-je. Las, mon soupirant galonné ne m’entendait plus, il était tout feu tout flamme, pris qu’il était par la tragédie qui se déroulait sous ses yeux. De toute évidence, ils perdaient. Il reçut deux lettres encore. La deuxième était rose. Il balbutia une excuse et s’éloigna pour les ouvrir. Il revint encore plus échaudé, et soudain, il s’écria en hurlant « C’est lui ! C’est Herr le colonel Nani ! Foutrediable, il tombe à point nommé ! »
Des clameurs montèrent autour de nous. C’était un deus ex machina affreusement mal monté, mais de toute évidence, cela fonctionnait. Des mercenaires de la compagnie Claque intervenaient déjà. Le dernier acte était consommé, et en face, le rideau tombait…


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MessagePosté: Lun Mai 14, 2007 9:03 pm 
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[align=center]L’autre farce de la pièce[/align]



Nous nous sommes arrêtés à Trente. Au vu des regards entendus que nous jetaient les aborigènes, Telmah avait bien joué son rôle : il y furetait depuis déjà une dizaine de jours. Il y a même un gosse qui est venu nous demander quelles pièces on allait jouer, et si on avait pas une sucette par hasard. On a tiré au sort, et comme de juste, j’ai perdu.
Tandis que mes collègues partaient dégoter un gentilhommière pas trop sale, je pénétrai dans la première taverne, pour y chercher Telmah. Il n’y était pas, mais je pensai bien le retrouver rapidement. Il avait toujours une dizaines d’histoires louches collées aux basques, et chaque cuite lui en rapportait une autre.
Tout en le cherchant, j’en profitais pour dresser mentalement un plan de la ville. Près de la porte est, je suis tombé sur une grosse bâtisse de quatre étages, auréolées d’oriflammes blanches. Elle semblait être un poil plus neuve que les autres bâtiments. Les gens ont commencé à me regarder bizarrement ; j’ai remarqué qu’ils ne s’approchaient guère de l’endroit. J’ai continué en affectant un air d’innocence crasse.
Deux rues plus loin, j’ai fini par dégotter Telmah dans un bouge pas trop mal famé. Encadré par deux filles, qui riaient trop fort pour être honnêtes. J’ai juré. Il était justement en train de passer la panade habituelle. Lui, l’acteur en reconnaissance, qui attendait le reste de sa troupe pour vous présenter la plus belle pièce du monde, ouais monsieur. Le petit malin se faisait offrir à boire tandis qu’il trinquait avec toute personne qui eusse put l’aider dans sa mission, à savoir des domestiques, des hommes de mains et autres joyeux bavards. Il ne s’en tirait pas trop mal. Je me suis assis dans un coin d’ombre en attendant qu’il termine.
Après encore une heure de marmonnements alcooliques, il est sortit tout radieux avec de grands gestes maladroits. Il n’était pas acteur pour rien. J’ai attendu une bonne minute avant de le rejoindre dehors.
« Alors vieux, on dirait que tu te consoles bien de nous » lui ai-je lancé par derrière. Il n’a pas bronché. Il a continué a jouer les ivrognes un moment, puis il s’est retourné vers moi une fois que nous fûmes hors de vue du bouge.
« Ouais m’sieur. Et j’ai du lourd ». Il a tapoté sa besace. J’ai souri bêtement.
Nous avons retrouvés les autres en distribuant quelques pièces à différents loqueteux. Ils gagnaient leur vie comme ça, en tuyautant les gens. Beaucoup d’entre eux souriaient à mon collègue. C’était bien simple, il suffisait de le lâcher dans un patelin, de n’importe quelle taille, et deux semaines plus tard, c’est comme s’il y avait passé toute son enfance. Telmah quoi. Sur le chemin, on a aussi eu droit à un espèce de taré, avec un plat à barbe en travers de la tête, qui nous a apostrophé un bonne dizaine de minutes avant de se lasser.

L’aubergiste nous avait logé au grenier, une grande pièce mal chauffée sous les toits, garni de paillasses, d’une table défoncée et de quelques chaises. Un petit mécène le bonhomme. On le payait bien sûr, mais ce dortoir était réservé aux saltimbanques de notre trempe. Il y a des intentions qui vous touchent au cœur.
Après les grognements de rigueur pour savoir qui dormirait près de la trappe, nous avons aussitôt fait le point avec Telmah. Il s’est mis en bout de table, la tambourinant d’impatience avec ses doigts. Ambre, Jaden, Lueur et moi-même nous nous sommes installés en vrac autour de lui. Telmah a étalé une carte de la ville, annotée par ses bon soins, avec des croix à certains carrefours. Il y en avait une rouge à l’emplacement du manoir que j’avais repéré.
« Bien. Après dix jours de travail acharné, j’ai retenu les sites les plus intéressants. On pourrait se produire ici, au Coq Chanteur, ou même là : cette armurerie met en vente des pièces assez extraordinaires, et je suis au grain avec sa fille. Hum. Mais il y a ceci… » Il a tapoté la croix rouge.
« J’ai la liste des allées et venues des gardes ; il y a peu de risque en s’y prenant bien. J’ai tellement baratiné mon monde sur nous que même le propriétaire viendra nous regarder jouer, j’en mets ma main au feu. Il faudrait jouer assez bien pour qu’il nous invite chez lui, ce serait alors du gâteau…» C’était assez courant que les riches se payent du troubadour de temps à autre. « …Toi, Tapage, tu vas vérifier mes informations, et relever tout ce que ce manoir a dans le ventre. Ce soir. »
Ambre a pris la parole. Ambre était une femme au départ, mais elle devait tout de même porter masque et perruque pour en jouer une.
« Parfait, je vais te préparer ce qu’il te faudra. » a-t-elle promis, puis elle a dévisagé tout le monde, lentement. « Je n’ai pas beaucoup le sens de l’Intuition, mais je peux sentir ce qu’il y a dans cette maison. Ça pue plus que toi Telmah. Tapage fera son boulot lorsque j’aurais fait le mien. Pas avant. » Il n’y a pas eu d’objections. J’étais moi-même soulagé ; je n’aime pas précipiter les choses, trop de chance de dégringoler.
La semaine qui a suivi, nous nous sommes produits deux fois. Il avait fallu installer le matériel et répéter un tant soit peu. Notre rideau était déchiré d’un peu partout, et le portique qu’il tenait menaçait à tout instant de s’effondrer, mais on faisait avec.
Jaden était notre meilleur acteur ; il jouait tout. Vraiment. C’était d’ailleurs lui qui nous donnait une légitimité ; pour ma part, je me contentais de faire les bonimenteurs et les confidents, tandis que lui prenait tous les premiers rôles avec Telmah et Lueur. Quant à Ambre, elle jouait un large panel de femmes, de la catin courageuse à la princesse désabusée, mais elle ne prenait jamais la peine de changer son masque.
Nous avions d’abord joué une pièce classique, puis une farce. Le plus souvent, nous donnions dans la farce. Masqués. Les gens rient sans difficultés, ne se creusent pas la tête pour nous trouver un comportement anormal, et cela ne nous épuise pas outre mesure. Nous avions néanmoins quelques bonnes pièces dans notre répertoire ; dans le plan, il fallait intéresser les bourgeois du manoir. Ou les mages. Lueur avait laissé traîner ses oreilles et, si on en parlait peu, le manoir créait un franc malaise à chaque allusion. Aux questions, les gens mimaient la disparition avec leurs mains, en prononçant « Pshiuuff ». C’était clair.
Les rentrées d’argent dues aux quêtes parmi les spectateur permettaient à peine de payer notre gîte. L’aubergiste, qui semblait s’attendre à nous voir ramener de pleines poches de pierres précieuses chaque soir, était d’humeur plus massacrante chaque jour. A croire que nous n’étions pas les seuls voleurs de cette ville. J’ai pris le temps de reconnaître les lieux, le manoir et l’armurerie, et une nuit, j’ai visité les réserves de cette dernière avec Lueur et Telmah. Nous avions récupéré quelques petites bricoles, plus une dague en or incrustée de pierreries, dont la valeur ne faisait aucun doute.
Après trois jours de théâtre et de permissivité, je commençai à m’ennuyer ferme lorsque Ambre a fini par sorti trois élixirs de ses poches. J’en connaissais déjà deux, c’était les classiques. Restait le troisième. Une saloperie, à coup sûr.
« Cette fiole est à utiliser en dernier recours ; tu la projettes sur le mur et tu cours, ce chiffon plaqué contre tes narines. Ça devrait tuer toute personne présente dans la pièce. Essaie de pas la confondre avec celle de dissimulation, je te connais.»
Une saloperie.
Nous évitions de tuer les gens en général. D’un point de vue moral, ça ne plaisait pas trop à Lueur et à Telmah, et si un vol n’entraîne que rarement un zèle inopportun des Veilleurs, un meurtre avait toute les chances de nous rester sur les bras.

La nuit était tombée un peu trop rapidement à mon goût. J’étais excité à l’idée de ce que j’allais faire, mais ces histoires de mages sanguinaires n’étaient pas pour m’emballer. J’ai traîné d’un pas nonchalant autour de l’édifice avant de m’attaquer à l’escalade. Il y avait plusieurs balcons au deuxième et troisième étage, et la face sud donnait sur l’arrière d’une autre propriété. J’ai monté tranquillement les deux premiers étages, puis, méfiant, j’ai continué jusqu’au troisième.
Il n’y avait pas de volets, juste un petit loquet ridicule placé de l’autre côté. J’ai caressé la fenêtre de la main. Je sentais comme une vibration sourde. Même lorsque l’on ignore tout de la sorcellerie, on la sent se faufiler un chemin à travers vos os. Comme un mince voile de panique. Je vérifiai machinalement la présence des fioles d’Ambre, la main tremblante.
Anxieux, le Tapage, mais pas totalement stupide. Ces fenêtres étaient ouvertes pendant la journée ; il fallait être fortiche ou sacrément minutieux pour s’amuser un ressouder un sort tous les soirs. J’ai sorti une serviette que j’ai imbibée de mélasse, l’équipement de base. J’ai collé le tout sur le carreau et j’ai frappé sèchement. Le verre a éclaté sans bruit. J’ai récupéré les bris de verre sur la serviette, j’ai tourné le loquet. J’étais dans la place.
Il n’y avait rien dans cette maison. Juste de la poussière et une odeur de poisson mort. Pas de meubles. J’ai poussé jusqu’au quatrième étage, et j’ai fini par tomber sur un grand matelas casé entre quatre planches de gros bois de chêne. Je me suis approché pour voir s’il n’y avait rien planqué sous le matelas, et j’allais partir quand une lueur a accroché mon regard. Je me suis rapproché et j’ai épousseté le lit. Il y avait , roulé à plat et couverte de morceaux du plafond, une grande toile fine, à peine palpable. J’ai tenté de tirer dessus, mais de toute évidence, elle était également à peine déchirable. J’ai hoché les épaules pour me donner une contenance, et j’ai compris. Les bruits qui couraient sur la demeure, à savoir « Pshiuuff », trouvaient une explication. A coup sûr il y avait dû se trouver ici des gens louches à une époque, et leur aura continuait de faire reculer les gens. Des abrutis. J’ai récupéré la toile, vaguement intrigué, parce qu’elle avait un coloris rouge pétant, et parce que je pensais qu’elle remplacerait avantageusement notre vieux rideau de scène.

Mes collègues s’y sont tous mis de leur couplet, arguant que je déconnais à plein tube. Seul Jaden s’en fichait et regardait avec convoitise le tissus que j’avais ramené. Jaden, le doux rêveur.
- Absolument génial ! Après tout, on s’en fout de cette baraque. Y’a rien dedans, et avec un rideau pareil, on va gagner en cachet ! »
- Je m’en fous moi de ce putain de rideau ! » a hurlé Telmah. « Ecoute Tapage, même si tu te demmerdes dans ta branche, je ne peux pas tolérer ce genre de choses. Des coups comme ça, plus jamais ! Et encore une question, les fenêtres sont ouvertes la journée, qui les ouvre à ton avis ? Qui ? »
J’ai failli me sentir mal. J’avais été particulièrement stupide sur ce coup là. J’ai dû sembler particulièrement sonné pour que Telmah se calme presque aussitôt.
- On a un problème » a commencé Ambre ; « les fenêtres sont ouvertes mais personne ne semble y vivre, le vent s’engouffre dans les quatre coins de la maison la journée, mais il y a de la poussière partout et une odeur de…Tapage ? »
- De Poisson » ai-je soufflé.
- Ce genre de petit tour est à la venue du premier sorcier venu. Tout ce que tu as vu Tapage, c’était de l’esbroufe. Tu es peut être passé à côté de trois tonnes d’or sans t’en rendre compte.
C’était l’humour d’Ambre. J’ai souri péniblement. Je n’arrivai pas à me défaire de l’image d’un sorcier fou qui aurait marché derrière moi en ricanant pendant mon intrusion. Sinistre. Tout ça pour un putain de torchon rouge.
Nous avons voté pour savoir si on prenait le risque de rester encore un peu, ou le risque de partir précipitamment. La deuxième proposition l’a emporté. Nous partirions le lendemain matin. Cela valait mieux de toute façon ; le forgeron n’était pas un imbécile, et il commençait à douter de notre légitimité d’acteur. « Ils sont pas très frais ces poissons là !» commentait-il à qui voulait bien l’entendre. Les Veilleurs le voulaient un peu trop bien. A peine vexant.

Au matin, nous sommes partis vers Gendre, une ville plus à l’est et plus prospère. En passant devant le manoir, je n’ai pas pu m’empêcher de vérifier si les fenêtres étaient ouvertes. C’était le cas. Il y avait une silhouette grise près du balcon. Personne ne semblait la remarquer. J’ai failli tomber de mon cheval lorsqu’elle a levé une main en signe d’adieu. Je n’ai rien dis aux autres, j’étais bien assez paniqué.

A Gendre, sous la pression de Jaden, nous avons installé le rideau. Le reste de notre scène montable paraissait bien terne à côté. Il y avait une noblesse dans ce tissus qui ne laissait personne indifférent. S’il paraissait léger et fragile, il frémissait à peine au contact du vent. On se pressait déjà pour en savoir plus sur nous.
Le rideau étoffait notre crédit. Ah ah.
Pour donner bonne mesure, nous avions décidé de jouer une bonne pièce bien grasse.
Je tenais le rôle du serviteur fidèle, qui s’exprimait plus en didascalies qu’en paroles. J’étais censé me faire tuer vers le milieu de l’histoire. Je ne m’étais pas intéressé à l’intrigue plus que ça, mais il y avait les principaux ingrédients : trahison, meurtre, jeune fille, misanthrope avaricieux, entremetteuse et filiations dissimulées. A cause de mon rôle, je me retrouvais presque dans chaque scène, ce qui me vaudrait d’ailleurs de me faire trucider par le marchand jaloux , dont le complot ne m’avait pas échappé.

Tout s’est admirablement bien passé. Chaque réplique touchait, le public était comme prisonnier de notre verve. Je n’aurai jamais cru ça possible. Nous excellions, et même moi je me sentais plus être le serviteur que moi. Je m’oubliai. Lorsqu’est arrivé mon quart d’heure de gloire, j’ai senti qu’il se passait quelque chose d’anormal. Je jouais trop bien.
Lueur, dans le rôle du marchand Léonidas : vociférant « Ah, les fourbes ! Mais la fourberie ne peut rien contre mon génie ! Je vais leur faire voir…
Moi, dans le rôle d’Héron : penchant la tête, à part: « Tiens, voilà un discours des plus intéressants ! Je ferais mieux d’écouter… »
Léonidas à voix basse : « Il s’agit de jouer finement. Je vais dépêcher une fausse lettre à Eléonore, et la réaction qui s’ensuivra provoquera le malheur de cet avare d’Harp. Elle va se jeter au cou de son fils, trop timide pour demander sa main, et ils fuiront devant la fureur paternelle… » A voix très très basse : « C’est alors que je…
Héron : se penchant de plus belle et trébuchant à grand bruit : « Ciel ! Je suis fait !»
Léonidas :s’avançant un couteau levé « Ah coquin, je vais t’envoyer au cul de basse fosse moi ! Ah maudit espion !
C’est alors que je me suis réveillé. Le couteau que Léonidas tenait, c’était celui de l’armurier. Ce n’était pas prévu. Nous en avions un factice pour cette scène. Je me suis retrouvé complètement perdu, et Lueur, toujours Léonidas, s’avançait, le visage crispé par la colère. J’ai vu ses yeux. J’ai hurlé. Des gens ont applaudis. J’ai esquivé le premier coup, je lui criai d’arrêter, mais il était Léonidas. Il a fini par me toucher légèrement, et j’ai sauté dans les coulisses. Sur scène, comme prévu, mes collègues sont entrés pour le découvrir sur le fait. Ils continuaient comme si de rien était.
Je suis sorti à l’extérieur, et horrifié, j’ai vu la foule, immobile, la bouche béante, les yeux dilatés. Ils réagissaient toujours à point nommé, comme un seul spectateur. Personne ne me prêtait attention, quand bien même je me positionnais devant quelqu’un en grimaçant. Sur scène, c’était pire.
Je me suis souvenu de l’intrigue. Tout le monde finissait par mourir de façon grotesque, avant qu’Eléonore et l’amant, Ambre et Telmah, ne vienne célébrer leur union dans un autre décor. J’ai compris. On nous avait manipulé en beauté, moi le premier. De la bêtise à large tranche ; quel homme sensé aurait installé ce rideau ? Sur la scène, Telmah, qui jouait un passant, se faisait tuer sans sommation sous les rires du public. Ce n’était pas du cirque, c’était de la farce.
Néanmoins, je ne suis pas un froussard par nature ; je me suis rapidement ressaisi ; j’ai foncé vers les coulisses, j’ai récupéré mes affaires, je suis passé prendre les chevaux et j’ai filé.

Par la suite, j’ai interrogé plusieurs sorciers officiels, ils m’ont craché avec morgue que ce n’était que de la magie de débutant. L’un d’entre eux a même douté qu’il s’agissait de magie ; il a avancé que tout découlait d’un imaginaire trop bien servi. Mais ils mentaient mal. La plupart partaient en voyage dès le lendemain de ma visite.
Lorsque j’ai commencé à voir des silhouettes grises partout, je me suis décidé à prendre la mer pour rejoindre le Sud. Loin.
J’ai écoulé mes biens terrestres et le bateau s’en est allé avec la marée, en pleine nuit. Après une nuit agitée, je suis allé prendre l’air sur le pont. Ça puait la mer ; un crétin de pêcheur avait laissé ses poissons se désècher au soleil. Un gamin, un petit mousse dans le jargon des marins, me regardait avec insistance. J’ai fini par lui demander ce qu’il voulait. Je lui ai donné sa sucette.
- Merci m’sieur.
- Quand arriverons nous ? » lui ai-je demandé.
- Oh m’sieur, dans une dizaine de jours, si les vents se maintiennent, et si la voile ne lâche pas. » Il m’a montré la grande voile principale, d’un rouge éclatant.
J’ai tiqué. Sur le pont, il y avait une troupe de théâtre qui répétait.
J’ai couru m’enfoncer dans l’entrepont.


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