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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
Nous sommes le Lun Oct 22, 2018 12:10 am

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 Sujet du message: Désert gris
MessagePosté: Sam Oct 15, 2005 5:07 pm 
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Monsieur mal embouché
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Inscription: Mer Juil 21, 2004 2:07 pm
Messages: 1076
Localisation: Dans un syndrome psychotique refoulé.
Pour une meilleure lecture et une vraie mise en page --> la version pdf


[center][font=Arial]Désert gris
Fearon[/font]
[/center]

[center]Image[/center]










[font=Arial]Pas de gloire ce soir[/font]



[center]Image[/center]



La mâchoire béante, offrande sanguinolente. Et le blanc s'emparait de ce corps laissant quelques rougeurs s'écouler des plaies à l'asphalte. La main sans velléité s'étendait - grotesque - près du 9 mm, calibre standard, avec silencieux. Un tueur meurtri dans la rue. Un amas de nuances noires, blanches et rouges, abandonné là, stoppé ici, la fin d'une cavalcade, d'un duel. D'un duel vieux comme le monde. Une partie de poker où le moindre échec est une chute. Une chute vieille comme le monde.
Il faisait nuit et un larbin de la pègre gisait sur le bitume d'une rue. Quartier sombre et obscur, une mise en scène pour stéréotype. Le macchabée était donc là où on l'attendait, les yeux livides attachés au réverbère grésillant. Les os soumis, les muscles inertes, dans son linceul.
C'était ce que voyait son bourreau. Un homme au-dessus de sa victime, le flingue encore fumant dans les ombres. Il resta quelques instants sous le lampadaire dans ses pensées, dans la mort.

Ils sont à mes trousses. Ils pensent que je peux les gêner maintenant. La mort me suit. Comme pressurisée en une masse informe que je traîne. On est tous victime de ses pressions, incapable d'y échapper, incapable de les briser sans s'aliéner. Je tue pour vivre, les souvenirs morbides ne me hantent pas, ils passent et s'en vont. Je n’ai pas voulu tuer pour eux et maintenant c'est moi qu'ils veulent tuer, la roue continuelle de leur paranoïa.

Et puis s'en alla, marchant dans sa nuit, pas après pas, ombre de plus en plus lointaine de ce corps, un hasard. Enclavé par ses patrons comme tout le monde, mais des patrons mortels. Les étoiles voilées par les lumières urbaines semblaient s'en foutre autant que de l'âge du capitaine. Et la lune n'en parlait pas.
Mister Standwell quitta donc sa prostration pour récupérer ses moyens de raisonner, de rationaliser pour ne pas finir au trou. Rester vigilant et lister les éléments susceptibles de trahir le crime. Ou sortir une poignée de biftons devant le bon mec.
Il y avait tous ces relents de soucis qui s'envolaient dans sa cigarette. Sa cigarette de tueur. Le classique du genre, une béquille pour s'évader sans tomber dans les produits plus forts qui pourraient entraver le boulot. Une sorte de conscience professionnelle, de déontologie presque. Standwell exécrait l'amateurisme.

Tout le monde à cette heure avancée sentait la décadence que procuraient les peurs. C'était un sentiment fréquent pour notre fumeur. La nuit.
Et dans sa planque le meurtrier réfléchissait aux inflexions qu’il devrait user pour ne pas être le clown. Devenir l’homme que l’on souhaite, c’était ça qu’il cherchait. Il reculait ses angoisses en trimant sur tout ce qu’il savait faire. Mentir.

[center]Image[/center]










[font=Arial]Une journée, un calvaire.[/font]



Le jour se leva sur une ville encore larmoyante de rosée, où les klaxons chassaient les chats errants jusqu'au fin fond des culs-de-sac. La bourse ouverte, le monde commençait à tourner en donnant le premier coup de pédale dans cette machine. Tout cet ensemble participait à l'absurde théâtral qu'offrait le ballet de ceux qu'on appelle gens, les normaux, les bons et les gentils, les planqués de la justice.

Entre crime et justice, il n'y a que la planque qui diffère.

Au commissariat - bâtiment baroque et brut, une sorte de bâtisse pleine de crasse - les suspects et lèche-cul se pressaient déjà au portillon, les uns en face des autres, séparés par le guichet. Un guichet, comme à la poste, vous êtes timbrés et cachetés puis envoyés vers le service compétent. Pour certains aficionados, cette mascarade procurait un sérieux sentiment de comique, dû en partie au fait qu'ils n'étaient ni d'un côté du guichet ni de l'autre.
Dans cette cacophonie d'uniformes, de blousons et d'haillons, un fonctionnaire à l'imper pas trop impeccable entra et nicha quelques ordres sous sa langue. Langue acerbe. Sa gueule tombante en une truffe obscène et ses oreilles toujours dressées avaient fini de parfaire sa panoplie de chacal. Le bonhomme avançait sans perdre une miette de l’agitation qui régnait ici, ça sentait le vieux flic. Et y’avait une raison. Son imper pénétra derrière une porte : "Commissaire Weldon".
Il la claqua avec toute la furie de l'intégrité policière. En fait, c'était surtout parce qu'il y avait un type dans son fauteuil ( coup classique ) et ce type c'était notre tueur à gages de la nuit dernière. Ce n’était pas la première fois que leurs chemins se croisaient, mais l’antipathie les liait plus que les affaires :

“- Standwell, putain, connard !”

Il sourit, l’enflure.

“- Eh, chef, pourquoi vous êtes grossier comme ça avec ceux qui arrondissent vos fins de mois...
- Mais...je suis un policier intègre et honnête ! J’arrête les criminels…Ou plutôt ceux qui posent trop de questions…
- Je ne vous connaissais pas ce sens inné du comique…
- Arrête de jouer sur la corde sensible sale racaille ! Dégage de là avant que je te foute en taule ou que je te plombe !
- Ok, ok….”

Clinton sortit de cette usine à poulets, avec l'air malicieux de celui qui vient de faire une bonne affaire. Il tenait dans sa main, enfouie dans son manteau ( 'fait froid le matin - *renifle* - ), toutes les indications pour un rendez-vous discret avec le "commissaire", un banc, un parc, une usine désaffectée, un bar à putes, un endroit sordide quelconque voilà les endroits où le "commissaire" empochait son fric.

Payer ce con pour effacer les corps que je laisse traîner, quelle ironie... Ce chacal, cet Anubis qui fait disparaître les corps quand on lui fait une offrande. La cupidité et l'avidité ont bien amoché cet homme, il n'est plus qu'un charognard cherchant le profit sur les flancs d'un cadavre. Un simple charognard, qui peut vite vouloir ronger l'os des puissants et devenir ainsi la cible d'autres charognards, comme moi... Il se fera abattre ou sinon il chutera en bas de l'échelle, tout en bas...

Bifurquant entre avenues, boulevards et ruelles, il atteignit son véhicule. En ce moment, depuis 3 jours quoi, il avait une putain de tire, une Cadillac dernier modèle, le genre de caisse qu'on aime à regarder mais qui devient soûlante dès qu'on la conduit du fait des regards badauds. Il fallait donc s'en débarrasser pour l'histoire discrète. C'est ainsi que ça se passait, ne jamais garder une bagnole trop longtemps, trop dangereux.

Encore de la paranoïa.

La voiture ronronna, s’avança dans la rue. Disparut derrière un virage. Continua sa route. Passant devant boutiques, maisons et taudis. Comme ça. Simplement. Tandis que les préoccupations de Standwell se faisaient pratiques, la nostalgie plana sur son parcours et sur ses pensées.

Drôle d’état.

La bagnole rutilante, s’arrêta devant une enseigne rouillée, présentant la suprématie d’un garagiste et de ses articles. Un vendeur de caisses volées quoi.
Le petit receleur était un grand type propre sur lui, qui avait quelques tâches de cambouis sur les mains. Seulement sur les mains. Personne ne savait comment il se débrouillait pour trafiquer des voitures à longueur de journée en gardant cet aspect frais. Et tout le monde s’en foutait, c’était le genre de commérage qu’ “on” réservait aux bonnes femmes. Mais ce n'était qu’un aspect, sa gueule courte, et son sale caractère de stressé de la fraude faisaient vite oublier la première impression. En plus de savoir se déguiser, il avait un certain sens des affaires, si bien qu'il te roulait toujours. Ce gaillard à la tronche farouche portait le nom hideux de Bobby. Bobby, c’est à se tordre de rire.
Il avait la manie de vouloir toujours trouver du client et interpella notre errant :

“- Eh, mec ! Je peux faire un truc pour ta tronche ?
- Peut-être, ouais… Tu vois la tire là, j’ai un sérieux besoin de m’en débarrasser pour un truc moins voyant, ok ?
- Petit un : t’es qui ?
- Jack Walt - en souriant s’il vous plait
- Mouais, je vois le genre… Petit deux : tu l’as eue où ?

Clinton était prêt. D’un geste souple il dégaina. Un colt .45. Planta le canon de son calibre sous le menton du p’tit con. Et lui murmura :

“- Je fais partie de ces types à qui on ne pose pas ce style de questions, ok ?”

Il n’attendait pas de réponse, c’était une sorte de code pour savoir si la transaction n’était pas une entourloupe. Un truc de canaillou pour sortir son flingue et se la jouer.
Le Bobby avait une américaine en stock, une Hudson super six de 49, modèle assez classe mais plus conventionnel que la Cadillac. L’Hudson avait déjà 10 piges quand même. L’affaire fut conclue. Sans péripétie particulière. Un peu de marchandage pour marquer le coup, rien de plus.

Il démarra l’Hudson. Et partit sur la route. Régler les affaires en cours. Il commença par aller retirer son courrier. Il avait une boîte postale dans une boutique délavée. Elle se trouvait à la frontière de Harlem, le ghetto de blacks que le racisme avait bâti, loin d’être un coin paisible. Désormais les blacks réglaient leurs affaires sordides tout seuls. Standwell s’en méfiait - du ghetto et des noirs -, sans être raciste, il se méfiait d’un peu tout le monde. Mais encore plus des noirs. A trop fréquenter la pègre des blancs il avait chopé quelques-unes de leurs idées de merde. Il n’avait pas vraiment d’opinion. C’était pas son problème.
Ce 23 septembre 1959, sa boîte postale avait été bien utilisée par ses ennemis : menaces de morts et autres cochonneries.

Voilà comment on est remercié quand on sauve le monde. Je me demande comment ce con a pu devenir patron de cette bande de malfaiteurs…

Le courrier ramassé, il se tira à bord de sa sémillante Hudson noire. C’était de la caisse ça. Arrêtant là son autocongratulation il rentra chez lui. Pas con. Il passa par Broadway pour goûter à l’effervescence populaire, ce qui faisait vibrer les petites gens. Embouteillages mais le temps ne manquait pas. Et puis poussa sa bagnole jusqu’au quartier bien moins coté de SoHo. Il avait sa piaule ici.
Une fois à l’intérieur il se cala dans un siège près des stores ( et pas loin de l’escalier en barres de fer qui permet de se casser dans la rue en une poignée de secondes, vous voyez le genre ? ). Déplia le papier que Mister “Anubis” Weldon avait glissé “subrepticement” dans sa poche. La rencontre se ferait demain, ça marchait toujours de cette manière, à Central Park, de l’herbe à chier partout et tout autant de types en balade. Lieu commun de ce genre de pot-de-vin dans une ambiance assez déprimante pour un tueur à gages.
Se préparant un petit repas mérité il se remémora comment il s’était embourbé dans cette histoire. Et faisant fonctionner son poste de télévision, il tomba sur les news qui parlaient bien évidemment de la rencontre entre Eisenhower et Khrouchtchev. C’est à cause de ça que l’histoire a son début.
Scrutant la lucarne et l’image de noir et blanc où l’on distinguait 2 hommes se serrant la paluche, il repensa.

C’était un baron de la pègre blanche. Il a juste envoyé des larbins pour me recruter. Il voulait que je flingue Khrouchtchev. J’ai jamais eu un contrat aussi con. Aberrant et stupide, totalement insensé. Je sais plus pourquoi, comment, il a réussi à faire pression sur moi pour que je ne puisse pas refuser. Il me semble que la pression c’était un trou dans le cimetière du quartier. J’ai jamais eu l’intention de passer à l’acte. Je suis bien mieux à New York City plutôt qu’à Washington DC. De toute façon je me serais fais tuer.

Il se dirigea vers les stores. Et en écarta deux d’une main.

Et c’est à ce moment que la CIA, CIA ? ouais un truc du genre, ça fait très espion mais c’est pas mon rayon. La CIA m’a contacté, parce qu’ils savaient. Mon employeur était vraiment un c…Mais ?Merde !

Il venait d’apercevoir des hommes en arme se diriger vers son immeuble. L’un d’eux prenait l’escalier de secours. Clinton pris son Colt, et attendit. Au moment où les pas lui semblèrent à la bonne distance. Il défonça la porte. Déséquilibrant son adversaire, il lui planta du plomb dans la trogne avant qu’il ne se fracasse par terre. Pour enfin rouler jusqu’à la rue. Un mort.
Standwell arrosa de bastos les autres mecs en noir. Descendit les marches quatre à quatre. Sa planque n’était qu’au premier étage. Une fois dans la rue il lui fallait prendre sa caisse et partir en trombe. Il commença par se planquer au pied de l’escalier. Une épaule contre les briques. Flingua le chauffeur resté dans la bagnole de ces énergumènes. Deux morts. Eclata les pneus de ladite voiture. Et inspecta la rue. Il n’y avait pas trace des autres gugusses.
Interpellé par le crissement du métal, il roula sur lui-même pour arroser le haut de l’escalier. Ils avaient l’intention de le surprendre par derrière. Les cons. Dans sa roulade il lâcha quelques balles. Chargeur vide. Et toujours deux morts. Se releva et fonça d’un même élan.
Une fois devant sa Hudson, il grimpa dedans et la fit démarrer le plus vite possible. Les deux survivants -qui tenaient plus du bleu que du pro- accouraient. Vroum. Il était parti, enfui. Pour un temps. Et ça l’énervait.

Font chier ces salopards… Plus de munitions, plus de planque, plus de bouffe et plus de télé. Et moi qui décortiquais les évènements tranquillement avant qu’ils ne paraissent. J’en étais où déjà ? Ah ouais c’est vrai, la CIA… J’ai rencontré ces types au pied de mon immeuble, ils m’attendaient. Soit pour me descendre soit pour m’engager. Comme je comptais pas tenter de refroidir l’autre soviet ils m’ont engagé. Pour quelques menus dollars de plus. Maintenant je dois tuer celui qui a voulu m’engager. Et lui aussi veut ma peau. C’est le genre d’histoire embrouillée qui finit en bain de sang inepte.
Et là j’ai qu’une envie : finir le repas que j’ai commencé.


Pied au plancher. Toute cette ferraille accélérait, grillait allègrement les feux rouges. Gniii. Dérapage contrôlé. Et ça tournait à 90 degrés. Réaccélération. Pas question de décélérer. Il fonçait, coupant avenues et boulevard sans distinction. Il traversa ainsi l’île d’Ouest en Est - un peu vers le Sud – pour apparaître - le moteur grondant - dans les rues de Chinatown. Il roula sans heurt à partir de là. Fallait pas trop se faire remarquer par ici. Les triades l’avaient pas à la bonne. Sauf quand ils avaient besoin de lui. Et ce n’était pas le cas présentement.

Méfiance, ils sont plutôt “tatillons” dans cette partie du monde.

Arrivant à son lieu de secours, il trouva une place à l’abri des regards. S’immobilisa et serra le frein à main. Il avait échappé aux tueurs pour aujourd’hui. Il ferma sa caisse et s’engagea dans l’immeuble. Il prit l’ascenseur en regardant de droite à gauche. Et se rendit au 5e.
Dégagea la grille de la cage puis passa sur le palier. Numéro 58.

Sympa la porte toute crasseuse…et qui pue…

Toc toc.

“- Oué ?! Quoi ? – émit le résident aux inflexions asiatiques.
- Triste compréhension, voilà ce que signifie compassion.
- Du Kerouac ! Putain, Clinton !”

La porte s’ouvrit sur un chinois vieillissant à l’air débraillé.

“- Allez, entre bordel !”

Le vieux chinetoque était ce qu’on appelle un beatnik – expression qui avait moins de deux piges - de la première heure. Toujours entre ses brumes opiacées et le reste. Entre vieux fou et vieux sage. Un mélange étonnant sur cette face ridée. Il pratiquait la médecine “traditionnelle” de sa culture : acupuncture, exploitation des propriétés curatives de certaines plantes, et tout ce bazar de charlatan.
Notre pourchassé l’avait rencontré lorsqu’il fuyait les ombres de son passé. Les morts qui jonchaient son passé. Ses parents ne s’étaient jamais énormément occupés de lui mais personne n’aurait pu souhaiter leur mort. Son père plombé dans une fusillade lors de la prohibition - d’ailleurs “on” ne savait pas trop de quel côté il voulait tuer - et sa mère fut emportée par un cancer. La vocation de Standwell s’appuya sur ce passé pour mûrir. Obsédé par la prohibition et les moeurs des gangsters. Il s’y frotta et fut happé.
Cet enfant qui connut la mort très tôt, ne se retourna jamais en pleurant devant l’enterrement de ses géniteurs. Le cynisme l’infiltrait depuis toujours, désabusé, préférant la solitude et le noir de son âme. Au fond c’était un salaud. Mais, il en croisait des pires que lui à longueur de journée…
Bref, cet illuminé l’avait hébergé pendant quelque temps. Lui enseignant ce que faisait résonner l’expression “Beat Generation”. C’était à la toute fin des années 50.
Les temps avant cette rencontre étaient comme évanescents, sans attache avec le présent et la réalité. Des errances.

“- Quelle force t’a amené jusqu’ici ?- jeta l’asiatique
- L’envie de finir mon déjeuner…
- Hu ?
- Et ouais, Tsang, y’a des gros bras qu’ont débarqué chez moi pendant que je bouffais…
- Pourquoi ?
- J’ai pas rempli un contrat très con
- C’était quoi ?
- Nan, tu vas rire…
- C’est si con ?
- Il voulait que je refroidisse Khrouchtchev…
- Non ??? Ah ah ah !!!… Il s’est fait péter la cervelle par les “autorités” supérieures, nan ?
- C’est moi qui dois le buter…
- Alors, t’as un nouvel ennemi juré…
-Mouais….”

Le chinois sortit des trucs à bouffer. Ils cassèrent la croûte sans parler. Ça faisait une paye qu’ils s’étaient pas vus. Passer sa vie dans ce genre de milieu ça occupe. “Hu” ( il prononce “Hu” au lieu de “hein”, d’où ce surnom ) Tsang, dit aussi l’oreille cassée – un coup de couteau évité de justesse ou presque - était toujours prêt à accueillir son vieil ami. Il faisait partie de ces types à qui Clinton pouvait confier sa vie.

Merci.

“- Ça sent moitié l’espionnage ton histoire là ?
- Nan, on flingue ceux qui représentent des problèmes pour le business. En ce moment le problème s’appelle communisme, parce qu’il remet tout en question. Il atteint toutes les couches et surtout les puissants. C’est pas étonnant qu’il y’en ait eu un à vouloir descendre l’autre bolchevik. Le fait qu’il n’ait pas écarté cette option est quand même très inquiétant pour son équilibre mental.
- Carrément même… Qu’un Baron de la pègre versé dans l’amour du fric veuille réellement éradiquer complètement le communisme – même si ses solutions sont débiles – c’est plutôt cocasse. Se priver d’une si longue guerre, un croquis brouillon de guerre perpétuelle c’est de l’antipatriotisme !
- Une guerre perpétuelle : le rêve américain.
- C’est bien joliment dit, mon vieil ami.
- Eh oh ! C’est toi le vieux ici.
- La vieillesse n’est pas qu’une accumulation de rides, mais aussi de cicatrices … - dit-il le regard triste accroché aux yeux de notre trentenaire.
- …”










[font=Arial]S’en va la journée.[/font]



[center]Image[/center]



Il resta quelques heures évoquant le passé. L’oreille cassée improvisa quelque prose comme à l’accoutumée. Et bientôt, il sentit qu’il devait partir. Ne pas trop s’éterniser dans les parages. Il sortit de là. La gueule défaite. Des confettis dans le crâne.

Je suis vide. Sans rage et sans joie. Il y a comme un carrefour devant moi. Le rejet de mes blessures est moins supportable qu’avant. Je ne sais plus quoi faire pour avancer…

Il reprit le volant et s’en alla.
Faisant goûter l’asphalte au caoutchouc des pneus, il termina ses déambulations devant un bar. Sans y penser il entra.

C’est sombre et plein d’ombres enfumées. Pile ce qu’il me faut pour me décalquer la tronche.

“- Un scotch pour commencer…” - lança-t-il en s’asseyant

Le barman en faction obtempéra. Notre solitaire leva son verre à ses lèvres. Avala. Et sentit sa gorge s’enflammer.

Enfin.

La salle était bondée et sentait l’alcool. Il y avait des petits moches qui tapaient la causette avec des grosses pustuleuses. Quelques potiches longilignes au bras de gros durs.

Les putes sont de sortie, et y’en a pour toutes les bourses.

Le bouge était pas franchement un repaire de bons samaritains, y’avait un petit lot de voyous notoires. Mais ce qui attira plus l’attention de notre gangster c’était la femme à sa gauche qui sirotait un gin dans son imper. Ses cheveux - qu’elle avait fournis - empêchaient toute observation de son visage. Elle paraissait bizarre cette petite dame. Du jazz planait dans la salle.
De verre en verre, la brume s’appesantit sur Clinton. Il écuma ainsi durant une bonne heure. Quand il comprit que le seuil de la grosse cuite arrivait à grand pas il se tira de là. Titubant. Et s’affala sur le capot de sa caisse. Pour tenter de retrouver une fraîcheur. Mettre la main sur sa lucidité.

Oh… Putain…

Au bord du gouffre, il serra paupières et fesses. L’alcool n’était pas vraiment son fort. Et il se rappela qu’il avait pas fumé de la journée. Il se redressa et s’en grilla une petite.

Ahhh… Voilà enfin un peu de sérénité

Il se délecta avec passion de la fumée. Détendu, il se laissa choir du capot et s’adossa à la roue.

Je suis seul dans cette histoire. Paumé. Qu’est-ce que je donnerais pas pour être dans les bras de cette fille de San Francisco…Misère les mecs, je suis dans la merde, qu’est-ce que je pourrais bien foutre pour me tirer de là…Buter celui qui m’en veut…ouais…je suis con j’aurais dû commencer par ça…au lieu de jouer les loups solitaires…

Y’a quand même un sacré blême dans cette histoire…je sais même pas quel est l’abruti qui voulait m’engager. Va falloir choper un indic’ en tête-à-tête.
…Et je le tuerais ce connard qui me cherche. Ouais. Il dira salut à Satan pour moi. Il va crever ça sera cool. Je sais pas encore si ça servira à grand chose. Mais je m’en fous. Tout le monde s’en fout. Je bute des gens, les gens s’en foutent. Je fais ça je le fais pas, ça titille personne. Ça les emmerde presque que je sois capable de tuer. Ils sont jaloux. Ils méritent que je leur foute mon poing dans leur gueule. Ces cons.


Y’avait pas grand monde qui gravitait autour de lui. C’était lui, et on lui en voulait tout spécialement dans une absurdité telle qu’on lui en voulait par habitude d’en vouloir aux témoins. Voilà les résidus qui inondaient sa pensée quand il mit le contact. Pas de remords quand il balança sa clope dans la rue, son tas de ferraille s’élançant.
La ville commençait à prendre ses habits de nuit. Les lampadaires ouvraient les yeux et les putes sortaient des bars. Dure journée pour Clinton. Pas de quoi se réjouir, avec cet avenir en cul de sac. Grisé par l’alcool, il longea l’Hudson, remontant le cours d’eau. Comme souvent il s’arrêta. Et scruta les flots. Un pèlerinage. Scruter l’onde. Comprendre son idéal. Il n’y comprenait plus rien. Tout paraissait confus. La décomposition de ces derniers jours l’avait poussé à de telles supputations.

Supputations…mon cul ouais…

Le truand - ronchon qui nous les brise –n’avait plus toute sa raison. Ses trente piges et quelques lui collaient aux basques. Et il avait peur de s’être fait enfermer dans un truc pas clair.

Je suis un peu à la ramasse ces temps-ci. Niveau fric c’est pas trop ça. Et je sais plus ce qu’il se passe. Ces histoires de politique internationale. Ça doit être ça qui me trouble. Enfin, j’espère. Mais là, je veux des infos et je vais aller les chercher.

Une bouffée d’oxygène lui foutu le coup de pied au cul qu’il priait. Vivifié, il reprit sa caisse et partit sur la route. Rouler dans la nuit.

La planque de Dino Calhen dit le “plouc”, n’était qu’un vieil appart’ abandonné d’un ancien quartier industriel. Standwell trouva la bonne porte et balança un grand coup de pied dedans. Ce qui l’ouvrit en grand.

“- Eh ! Dino ! T’es là ?!”

Quelques gémissements disaient oui. Ils provenaient d’un bouffon recroquevillé sous la table. En survet’ de sport, violet et jaune. Un truc de plouc. Notre truand le prit par le bras et l’évacua de sa cachette. Sans ménagement. Il lui balança quelques coups de pied dans le bide.

“- Tu sais qui je suis ? – lui lança Clinton en pointant son flingue sur la gueule de son vis-à-vis encore à terre
- Ouais, fils de…de putain…”

Le tueur arma sa pétoire.

“- Tu sais des trucs sur ceux qui veulent buter l’autre russe ?
- Un peu que j’ai des tuyaux mon…mon pote”

Un billet de cent vola quelques instants et se posa sur le merdeux avachi sur le sol.

“- Tiens voilà pour toi…
- Le… type qui voulait t’engager c’est un mafioso de Little Italy… Un type qui titille pas mal les triades… Parce que tu vois, mon po…pote, la chine c’est communiste et le mafioso il aime pas du tout ça. Alors Chine, Chinatown c’est du pareil au même pour lui. Il en flingue en pagaille des types des triades. Et t’engager pour flinguer Khrouchtchev c’était pour faire chier ces types de Chinatown…dis…tu veux pas baisser ce pistolet ?
- Une guerre des gangs…
- Et…et ça plait pas trop aux types de, du…
- De la CIA…
- Nan pas eux, mais… plutôt les types du FBI… La CIA, que ce mafioso flingue des chinetoques, ça les arrange plutôt, ‘fin j’en sais rien… Tout ce que je sais c’est que j’ai entendu que le FBI, hé ben… il suit l’affaire quoi, tu vois mon pote…
- Mais les triades, ça devrait pas trop les toucher ce contrat. Niveau communisme on a connu mieux…
- Hin hin…mais tu vois ces types là, ils cherchent pas à savoir ce genre de choses…Ça les énerve bien assez qu’on mette un contrat sur un type rien que pour les faire chier, ‘fin ils sont susceptibles quoi, tu vois mon pote…”

Notre blasé de service alla vérifier le calme de la rue à travers les stores. Une berline s’amenait, une berline de gangsters.

“- Nan, je vois pas.” – dit-il tout en sortant à grand pas de chez le plouc

Il s’extirpa de la tour par l’escalier de secours qui débouchait dans un renfoncement perpendiculaire à la rue. Restant dans l’ombre et se penchant légèrement, il observa le quatuor de brutes passer dans l’immeuble. Attendit. Main crispée sur la pétoire. Et bientôt un cri dans la nuit. Un corps disloqué sur le trottoir. Dino était dans un sale état. Ses bourreaux se découpèrent dans la rue et se carapatèrent dans leur berline. Un mort de plus dans cette histoire. Si on fait le compte ça faisait 4 pour l’instant.

Y’a du foutage de gueule dans l’air… S’ils l’ont tué pour ce qu’il m’a dit ils auraient dû me chercher. Il m’a peut-être caché des trucs mais ça n’explique rien. Ou sinon ils font pas partie de ceux qui me traquent et Dino a fait le grand plongeon pour une autre raison. Ça expliquerait sa terreur quand j’ai défoncé sa porte…

Toutes ces conneries et l’alcool éclataient le crâne du traqué. Il souhaitait plus que tout un peu de sommeil. Il avait une piaule dans un petit hôtel de Greenwich Village. Il rendait des services au patron, et lui filait du fric aussi pour avoir une chambre en permanence.
Il passa par une station service, le garagiste avait pas laissé des tonnes d’essence. Et put enfin se garer définitivement pour la journée. Il alla tambouriner à la fenêtre de Ray. C’était un ami de Hu.

Les amis de mes amis sont mes amis, parfois.

Clinton en était encore soulagé, il avait intimidé assez de monde par la violence pour aujourd’hui.

“- Eh ! Ray ! C’est Clinton !
- Hein ?? ah, c’est toi… j’arrive mec.”

Ray, un p’tit rouquin mal rasé aux larges épaules. Ray O’Connel, un irlandais. Il avait traîné tout un temps en se faisant du fric dans des combats de boxe clandestins. Il en gardait un nez écrasé. Et puis s’était racheté un hôtel. C’était à la même époque qu’il s’était converti au bouddhisme. Un gaillard surprenant. Il ouvrit à Standwell et lui refila les clés de sa piaule. Et retourna dans son pieu.
Son établissement n’était pas très recommandable, mais la clientèle était raisonnable dans l’ensemble.

Sauf ce joueur de banjo qu’a sacrifié ses draps aux puissances démoniaques… hé hé…

L’escalier craquait sous ses pas, avec un il ne savait quoi de jouissif. Trouvant le bon numéro au dernier étage, il dégaina sa clé et ouvrit. Il régla les détails les plus urgents : boire un coup – de l’eau cette fois-ci - et recharger son colt.
Après ça il se dessapa, et tomba d’un bloc sur le lit. Le .45 à portée de main.










[font=Arial]Rencontre en parc trouble[/font]



[center]Image[/center]



Quand l’aube se leva, Clinton observait déjà la rue par sa fenêtre. En fumant la première clope de la journée. Il voyait les premiers badauds qui se grouillaient, les taxis qui embarquaient leur cargaison et une gonzesse qui trépignait près d’un lampadaire. Elle devait attendre un taxi, ou un type censé venir la chercher, un truc dans le genre.
La mécanique de ses neurones s’élança avec la première expiration de la clope. Il lista ce qu’il s’était passé et ce qu’il pourrait se passer. Le briefing du matin.

A 9 heures, Anubis m’attendra à Central Park. Je me demande ce qu’il sait. Sous ses airs de ripoux sans envergure il peut cacher de la ressource. Et il ferait tout pour que je le prenne pour un con.

Il fit dégager la fumée de sa gorge.

Je deviens parano… Ouais, c’est ça. Je dois même l’être depuis bien longtemps…Ce Weldon n’est qu’un clown qui veut faire copain copain avec les puissants, avec le fric. Ça peut le rendre dangereux d’ailleurs. Et merde, je suis parano…

Il se détourna de la fenêtre. Et enfila son calibre dans le baudrier, sur la poitrine. Il avait là un costume presque neuf : complet noir, chemise blanche et cravate noire. Avec un long manteau et un chapeau – comme les détectives des années 20. Le déguisement de circonstance.

La mise en scène. C’est bizarre comme je suis influencé. Ça peut être utile, je peux utiliser ces codes que tout le monde connaît pour donner la première impression que je veux. Mais au bout du compte, ça ne sert pas à grand-chose. Sauf à passer pour un gangster.

Neuf heures quatre. La brume commença à se lever. Central Park était presque désert. L’automne déployait ses tons sépia sur le parc. Mélancolie. Une Hudson noire se gara sur le trottoir. Un homme habillé comme un détective de polar en sortit. Son visage mourait derrière un chapeau mou.
Il avançait d’un pas tranquille. Une mallette pendait à sa main gauche. Ses pompes cirées claquaient sur le pavé. Il se dirigea de la même démarche vers un banc. Déjà occupé par un type. En imper noir délavé. L’imper se leva.
Quelques pas plus loin, les deux hommes se rencontrèrent. La mallette changea de porteur. Et l’imper sembla esquisser un geste qui ne plut pas. Les deux mecs louches venaient de sortir nerveusement leur arme de poing.

Je savais que ça allait mal tourner. Je le savais. Saloperie !

“- Tu voulais me gruger Weldon ?
- Nan, t’es trop rapide pour moi…”

Les deux bonshommes se jaugeaient. Comme dans un de ces bons vieux westerns. Aucun ne semblait décidé à baisser les bras.

“- Mr le commissaire, vous allez me dire ce que je veux, maintenant.
- Et tu veux savoir quoi ? Que tous les truands de la ville peuvent avoir intérêt à te buter ? Ou que tout le monde s’est foutu de toi.”

C’est quoi ce sourire malsain ?! Merde, c’est un enculé de première ce type… Je me suis fait blouser par ce…raah

“- Tu ne sembles pas content Standwell ? Tu ne t’attendais pas à ça ?
- …”

Clinton resta impassible. Le doigt farouchement collé à la gâchette.

“- Je t’ai connu plus bavard… Tu peux pas savoir le plaisir que j’ai à prendre ma revanche…
- …”

Ne pas craquer

“- Je crois que tu ignores un truc… Tu peux pas imaginer le fric que je vais pouvoir toucher en te livrant à la bonne personne…
- Depuis quand tu bosses avec ce mafioso ?
- Ahhh…Tu as compris que je n’étais pas qu’un petit chacal de quartier. C’est bien. Mais trop tard…”

Je vais le tuer !

Poc !

“- Merci Dick” – lança un Anubis joyeux

Standwell, assommé par un coup de crosse dans la nuque, se cassa piteusement la gueule. Il ne menait plus la danse désormais.










[font=Arial]Gueule de travers[/font]



[center]Image[/center]



Il émergea du brouillard. Ligoté sur une chaise. Dans un taudis crasseux. Avec les pales d’un ventilo qui jouaient avec la lumière filtrée des stores. Il avait la gueule de travers. Ses jambes se contractaient nerveusement. La trouille.

Je me suis fait avoir comme un bleu…

Weldon était là. Il jubilait. Il prit une chaise et s’assit en face de Clinton. Le dossier du mauvais côté pour faire genre.

“- Tu dois être surpris, nan ?”

Le ligoté utilisa ses quelques forces pour relever la tête. Le regarder dans les yeux. Et lui cracher à la face. Il n’avait pas trahi sa peur.

Voilà tout ce que tu vaux enculé…

Anubis lui flanqua une droite dans la trogne. Notre tueur accusa le coup et sa face retomba contre sa poitrine. Saignant.

Putain, je vais crever…

L’horloge fit quelques tours. Le kidnappeur parla, laissa couler les flots de sa rancune. Et un type entra sans frapper. Standwell leva les yeux. Et remarqua un détail. Un insigne. FBI.

Mais…

L’agent prit Weldon à part. Et l’engueula.

“- Je peux savoir pourquoi t’as arrêté ce gars ?
- Hum ? J’évite une guerre des gangs.
- Tu te mêles de ce qui te regarde pas plutôt.
- Mais…mais il voulait tuer Bandini”

Bandini…ahhh…c’est lui qui me cherche…

“- Oui, je sais, les triades l’ont engagé.
- Ah…C’était donc les triades…hum…”

Là je comprends plus…

“- Arrête, Weldon !
- Mais si…s’il le tue, Little Italy et Chinatown vont s’enflammer…
- Weldon, Weldon… Tu ne sembles pas comprendre… Bandini a voulu doubler tout le monde en foutant un contrat sur Khrouchtchev. C’est remonté très très haut.
- Mais c’était pas un contrat sérieux !
- Justement, ça en a froissé qu’on se foute autant de leur gueule.
- Et si je te dis que je ne te crois pas. Tu veux me blouser, je le sens.
- Je pourrais me faire du fric c’est vrai. Mais tu crois pas que j’en ai rien à battre ?
- Ton intérêt c’est d’éviter le massacre entre les deux quartiers.”

Le mec du FBI sembla hésiter. Il prit quelques poignées de silence pour réfléchir. S’écarta un peu, jaugea l’endroit. Alla scruter la rue à travers les stores poussiéreux. Il tourna la tête vers Anubis, le regard déterminé. Lentement, sans cesser de fixer le chacal, il dégaina son pistolet. Et le pointa nonchalamment vers Weldon.

“- Bon, ok, tu veux jouer au plus malin maintenant.”

Il se tourna pour être face au commissaire.

“- Tu vois le gars que t’as attaché là – indiquant notre mal fichu avec son flingue -, j’ai reçu l’ordre de l’arrêter.

Il laissa le silence s’insinuer, agita son calibre pour appesantir la tension et reprit :

“- Et si je dois en passer par là, je peux te flinguer.”

Il brandit son arme droit sur la gueule du chacal. Tandis qu’un type se glissait derrière “il”. Un p’tit connard que la nuque de Clinton connaissait.

Le fameux Dick

Dick levait déjà la crosse de son flingue. Lorsque Clinton s’écria :

“- Derrière tes fesses ! Poulet !”

L’agent se retourna, évitant le coup de crosse. Et il fit sauter les tripes de l’assommeur en lui plantant trois bastos de plomb dans le bide. Le sang irisa les murs. 5 morts.
Anubis, n’ayant pas de quoi riposter avait déjà disparu derrière la porte de secours. Le gars du FBI, se précipita mais le ripoux était déjà hors de vue.

“- Je vois que tu as compris où était ton intérêt – jeta-t-il à notre amoché tout en rangeant son flingue
- Ouais, on peut dire ça…
- Je vais t’emmener au chaud pendant quelque temps, histoire que tu fasses pas de conneries…
- J’ai l’impression que je n’ai plus le choix maintenant.
- Parce que tu penses l’avoir déjà eu ?
-… C’est quoi votre petit nom ?
- Appelle-moi Bates.”

Bates défit les liens et l’aida à se lever de la chaise. Ils descendirent dans la rue. La 8e avenue. Il pleuvait dru. La voiture de l’agent était juste là. Le temps qu’il mît à l’ouvrir des silhouettes sortaient des ombres. Leurs visages apparurent à la lumière, des asiatiques. Ça devait pas leur plaire qu’on touche à celui qui allait tuer leur ennemi.
A la vue de ces tronches coupées au couteau, Standwell recolla quelques morceaux.

Les seuls qui veulent descendre Bandini ce sont eux. Et comme l’a dit l’autre, ils m’ont engagé. Les types de la CIA n’étaient que des émissaires déguisés. Pour pas que je me méfie. Je me suis pas méfié. C’était pas mon problème de savoir s’ils étaient bien ceux qu’ils prétendaient être. Ils ont proposé du fric pour un type qui me faisait déjà chier. J’avais toutes les raisons d’accepter. Par contre là je sais pas ce qu’ils attendent de moi. Et ça sent le coup foireux.


Ils s’avancèrent. Bates se figea, les dévisagea. Le cœur de Clinton battait fort. Ses mains tremblotaient. Son souffle pesait dans ses bronches. La peur le rongeait. Il avait peur quand il ne comprenait pas ce qu’il se passait.

Quand la peur s’amène, privilégier l’inattendu, la surprise. Décider pour les autres.

Sur ces bonnes résolutions, notre apeuré s’élança de toutes ses forces entre les barbouzes bridées. Il en bouscula deux. Complètement trempé de flotte. Il avait mal. Mais il accéléra comme un forcené jusqu’à la première intersection. Sauta par-dessus une rambarde. Hop. Continua sa course folle sans se retourner.
Il croisa une femme emmitouflée sous un épais manteau, des lunettes et un chapeau. Classe mais invisible. Elle se retourna et lui refila une esquisse de sourire rassurant. Il ne la lâcha pas des yeux tout en avançant. Il se tournicota sur un pied et vacilla. Se retrouva sur le dos. Assommé.
Il prit des gouttes dans la gueule. Il distinguait difficilement le ciel et les bâtiments. L’instant d’après tout lui apparaissait noir.
Il tourna dans ses neurones. Tout tourna dans ses neurones. Ennemis amis. Truands ripoux. Tout.

Une danse entre policiers et criminels. Les deux gangs universels. Chacun comptant son lot de saints et de salauds. Le monde tourne et les laisse se chamailler. On cogne, on tue, et on crève. On cherche du pouvoir. Le pouvoir d’être indispensable au monde. Pour pas qu’il continue de tourner sans nous. Tourner…

Et puis le mur de ses sensations reparut. D’un coup. Dur. Il souffla pour cracher les gouttes qui lui ruisselaient sur le visage, tout en repartant. Il profita de la sérénité qu’il pensait avoir trouvée pour sauter dans un taxi. L’eau lui rongeait ses plaies.

Ouf. J’étais dans la 8e. J’ai pris tout de suite à droite. Je suis donc entre la 8e et la 7e avenue. A Chelsea sans doute.

“- A Central Park.”

Le taxi s’y gara et demanda son dû. Le coureur trempé obtenu la possibilité d’aller chercher du fric dans sa caisse. Il donna un supplément au taxi driver pour le dérangement. Il récupéra sa tire. Même cinéma du démarrage. Et rentra à l’hôtel.


Ça y est, il savait le pourquoi du comment. Et se rendait bien compte qu’il était pas du tout tiré d’affaire. Bandini, les triades, le FBI, Weldon, ils les avaient tous offensés. En rajoutant une certaine dose de chasseurs de primes on se faisait une idée peu rassurante du nombre de ses ennemis. La situation n’était cependant pas encore désespérée. Le pouvoir de provoquer une guerre des gangs est intéressant. Le FBI lui en voudrait, Anubis aussi, les mafiosi seraient obnubilés par les triades et vice versa.
La chambre n’avait pas bougé depuis ce matin. Il était déjà tard. Clinton demanda à ce qu’on lui apporte un casse-dalle. Il se changea et soigna son visage au mieux qu’il put. Le sandwich était amer. Et la clope c’était pire.

Alors comme ça, ils ont tous voulu se payer ma tête…Le type du FBI il paraissait pas si intègre que ça…Et ce connard de Weldon…La vengeance, ils vont payer…Plus jamais on entendra le rire d’Anubis, plus jamais on ne verra le grassouillet Bandini…C’est Bates qui va poser problème. La Bowery à feu et à sang ça va pas lui plaire.

Il faut que j’agisse vite mais je n’ai pas toutes les cartes pour décider. Je suis un pion qui veut devenir reine. Pour redevenir pion après. Prendre le pouvoir et l’abandonner après. Pour être peinard. Cela vaut-il le coup.


Le téléphone sonna.

“- Standwell.
- Salut, c’est Hu.
- Salut.
- Les triades sont excitées comme jamais, ils sont venus me voir. Qu’est-ce qui passe ?
- Rien, ce sera bientôt fini.
- Comment ça ?
- Il faut que j’arrive à écarter un fouineur du FBI.
- Pour faire quoi ?
- Donner de l’occupation à ceux qui veulent me buter.
- Je comprends pas.
- C’est mieux comme ça. Je vais devenir peu fréquentable pendant quelques temps.
- Nan. Tu vas prendre ta caisse, et l’autre irlandais de Ray. Et tu ramènes tes fesses à ton appart de SoHo. J’y serais dans une heure. Et tu nous expliqueras ce qu’il se passe dans ta tête.
- Mais…euh…
- Fais ce que je te dis. T’es trop bête pour prendre la bonne décision tout seul.
- Ah ouais tu crois ça ?
- La preuve : tu t’es fait avoir par un ripoux minable.
- T’es au courant alors… Tu serais pas de mèche avec les triades ?
- J’ai quelques affaires avec eux, rien de bien méchant. Tu me fais pas confiance ?
- J’en sais rien.
- Dans une heure.”

Hu Tsang raccrocha.

Il prit ses affaires, flingues, fusil,en fit une valise et descendit. Sapé comme il faut. Il chargea le coffre de sa bagnole, avant d’aller causer à Ray. Qui savait déjà, prévenu par l’oreille cassée. Ils partirent pour SoHo.

La vieille Ford de Hu était là. Ray et Stanwell entrèrent et montèrent au premier. La porte de l’appart’ était fermée.

“- Triste compréhension, voilà ce que signifie compassion. – hésita Clinton, circonspect
- Ouais, c’est bon”

“On” défit les mécanismes métalliques. Et la porte s’ouvrit. Sur le visage tranquille du vieux chinois Tsang. Ils entrèrent en silence. Une femme était là, déjà assise. Elle était plutôt jolie. Elle avait l’air sacrément athlétique. Pas une gonzesse qu’on mène en bateau avec 3 paroles en l’air et une gueule d’angelot. Sapée avec une certaine classe. Notre ahuri tourna sa trogne vers l’oreille cassée :

“- C’est qui ça ?
- Assieds-toi, je vais t’expliquer.”

Il n’eut d’autre choix que d’obtempérer. La nana portait un imper, elle était brune et semblait vive d’esprit. Standwell était mal à l’aise. Quand tout le monde fut installé autour de la petite table, Hu commença :

“- Cette charmante dame est Miss Brown, bien sûr ce n’est pas son vrai nom ou du moins, je l’espère pour elle, qui voudrait porter ce nom ridicule ?… C’est une détective privée.
- Et qu’est-ce qu’elle baragouine dans le coin ?
- Je baragouine votre survie mon petit gars – lâcha-t-elle d’un ton égal
- Je l’ai engagée pour te suivre et veiller à ce que tes traqueurs te cherchent ailleurs…
- Quoi ?! Tu m’as fait suivre !
- Si tu avais un peu plus de jugeote mon p’tit gars, tu t’en serais rendu compte depuis longtemps.”

Notre tueur “endurci” eut l’air penaud quelques instants. Et pigea enfin.

“- Sympa le sourire ( il lui fait du gringue maintenant ce bouffon, pitoyable.)
- Merci – dit-elle sans fioritures et sans expression
- Qu’est-il arrivé à Bates ?
- Les triades sont parties quand je suis arrivé. Elles voulaient surtout vous balancer dans la nature. Donc il doit être dans son bureau en train de se demander où vous êtes passé. Et ce qui vous préparez comme connerie. Vous êtes doués pour les conneries.
- Ces derniers jours ouais…

Ils discutèrent encore de choses et d’autres. Et Hu eut son quart d’heure de sagesse :

“- Donc, tu veux flinguer Weldon et Bandini… Mais le FBI va te poser de sérieux problèmes et surtout ce Bates qui semble s’être entiché de l’affaire. ”

La discussion se continua comme ça, en piétinant. Alors que pendant ce temps…










[font=Arial]Dernier embaumement[/font]



Il pleut. Il pleut et c’est la nuit. Un homme sans repères marche dans l’incertitude. Il titube. Un couteau est encore enfoncé dans sa chair. Son sang bave jusqu’au trottoir. Il porte un imper. La silhouette de cet imper se dessine dans les rais de lumières éparses. Il y a un insigne sur sa ceinture. “Commissaire Weldon”. Il marche et rampe. Et puis s’étale sur les poubelles dans un fracas nocturne.
Commissaire Weldon s’est fait planter par les triades. Il est sorti à fond de la planque et est entré à fond dans la lame effilée d’un cran. Il a couru mais c’est fini.
Oh ? qui viendra relever Commissaire Weldon ? Bandini que fais-tu de ton larbin ? Weldon qui es-tu pour te retrouver si seul quand d’Anubis tu passes à embaumé ?
Il n’y a personne alors que le bitume où s’étiolent quelques grains de lumière accueille le chacal de toute sa dureté. La solitude comme dernier refuge. Son visage crispé sur son pif long. Ses dents courtes qui prient toutes les lames de s’en aller. Et toutes les larmes qui viennent. Il se tord et se retord. Ahhhh !
Des cris pour les sourds. Si personne n’est là pour l’entendre mourir, meurt-il vraiment ? Et l’eau s’ébroue dans toutes les avenues.
Fils de chien, tu t’agrippes d’une main au sol et te contractes sur elle. Giflé par l’averse. Les yeux sous un entassement de plis. Le rictus de la douleur sur la face. Le sang inonde ton cercueil. Ta ville, le district de ton commissariat. Tes magouilles.
Ta peine et ton mal de chien se conjuguent et t’arrachent des sanglots. Désespoir et désillusion. Qui pensais-tu blouser ? Que pensais-tu devenir ? Le poids des entourloupes va t’achever. Tu n’étais qu’un pauvre type. Et tu n’es presque plus un type.
Tout ce mal de mourir qui te ronge ici, sur le pavé, est d’une beauté dont tu te fous. Au fond tu es une charogne. Mais tu continues, maintenant tu regardes le ciel et lèves une main vers lui. Il est noir. Et tu meurs.
Tu le sens dans ta chair qui s’estompe. Tu te relâches. La douleur reflue. Le décorum New-yorkais devient flou. De plus en plus. La rue disparaît, s’en va. Il ne reste plus qu’un désert de pluie.
Il est debout. Le soleil se lève. Il ne pleut plus. Le désert est gris. Le ciel aussi, il fait mal aux yeux. Des rochers sortent de terre comme des dents. Qui semblent lentement se refermer. Il regarde derrière. Il y a là, derrière son dos, le commissariat, l’immeuble de Chelsea, un restaurant italien. Inexpressif, sec et lent, il avance vers l’infini.
Il s’arrête. Une jonque glisse sur un mince ruisseau. Elle s’arrête aussi. Devant lui. Les portes s’écartent. Il va pour monter quand un gaillard assis derrière le volant lui jette :

“- Votre carte.”

Le gaillard était gros, bouffé du visage par la barbe et l’alcool. La moustache revêche. Il avait l’air d’un clodo dans un uniforme de chauffeur de bus.

“- Mais c’est que…euh…je suis de la police – montrant son insigne – voilà regardez. – articula piteusement le lent policier
- C’est pas une carte ça, pas de carte pas de place dans la jonque.
- Mais, je meurs…si je comprends mon délire, c’est cette barque qui doit me…comment dire…m’emmener…
- Pas de carte. Pas de place. Point barre.”

Les portes se referment. La jonque disparaît. Il ne reste plus que Weldon. Dans le gris. A genoux. Sans sentiment. Avec une âme ?
Dans la rue, cette nuit, un commissaire gît. Mort d’une hémorragie causée par un couteau profondément enfoncé. Enfoncé dans sa chair. La lame a touché plusieurs organes vitaux. Un coup violent, il n’y a que le manche d’apparent.
Mr le commissaire Weldon s’est lentement enfoncé dans un désert de sable gris. Sans savoir s’il avait une âme. Il est mort. Gros titre de la rubrique nécrologique des journaux du matin prochain.

[center]Image[/center]










[font=Arial]Conciliabule tacite[/font]



[center]Image[/center]



Il faisait jour. Le matin. Ils avaient passé toute la nuit à se triturer les méninges pour dégoter un plan du tonnerre. Et avaient échoué pour l’instant. Standwell fumait sa clope à la fenêtre, Ray dans un fauteuil - la pipe fumante et le regard zen -, Hu parcourait quelques cent pas avec son cigare, et Miss Brown – habillée comme un homme – fumait sensuellement une cigarette, drôle de mélange entre masculinité et féminité.
A 8h, Brown signifia à tout le monde qu’elle devait aller éplucher les dernières infos au bureau de son agence. Elle partit. Pouf, au revoir. Une heure plus tard, le téléphone sonna. C’était elle. Pouf, bonjour. Standwell décrocha :

“- Allo ?
- Ouais, mon gars tu ferais bien de dégager de là. Weldon s’est fait buter, quand ses amis les flics verront apparaître ton nom pas mal de fois, ils vont débarquer chez toi.
- Quoi ? Weldon s’est fait buter ?
- Bah ouais, un couteau planté dans le bide, il a chialé sa mère.
- Ok.
- On se retrouve au petit kiosque à journaux, à l’angle de Church Street et de Franklin Street.
- Ok.”

Notre abasourdi – la mort de Weldon était une surprise – raccrocha, scruta quelques instants le vide et se bougea enfin un peu.

“-Weldon s’est fait buter”

Silence. 6 morts

“- On retrouve Brown à l’angle de Church et de Franklin Street. Et faut se tailler maintenant. Avant que les flics viennent fouiner. Aller, hop.
- On y va” – lâcha Hu en mettant fin à son manège des cent pas

Le kiosque était kiosque. Il y avait pas mal de passants, qui passaient. Notre patibulaire doué de la gâchette alla acheter le journal. Et lut l’article sur la mort du commissaire. Le meurtre portait la marque des triades, du genre à laisser leurs victimes lentement agonir dans la solitude. Mais en fait, non. Les triades évitaient généralement d’abandonner un cadavre comme ça.

Il a dû se faire planter en fuyant de l’appart’. Les triades étaient sans doute déjà en bas. Un de leurs gorilles le plante violemment au passage. Mais il a assez d’élan pour continuer sa fuite.
Une épine en moins. J’aurais aimé le tuer. Comme j’aurais aimé tuer la tenancière de ce kiosque. Cette petite rousse tavelée. Un roux qui choucroutise à la façon d’un caniche fripé. Et cette voix et ce pli sévère sur le coin des lèvres. J’aurais aimé la tuer autant que j’aurais aimé tuer Anubis.
Il n’y a pas de morale. Pas de bien. Pas de mal. Juste l’envie calme d’ostraciser dans la mort ceux qui nous gênent. Comme ça. Et au fond tout le monde s’en fout vraiment. Le libéralisme de la mort.


Ils étaient tous trois les fesses appuyées sur le capot, tournant la tête au rythme des aléas de la foule, regardant sans intérêt le passage sans fin de gens qu’ils ne reverraient sans doute jamais. Tsang avait récupéré le journal et le lisait, l’ennui le plus profond sur le visage. Ils se faisaient chier, et en silence ils l’avouaient au monde.
Brown finit par montrer le bout de sa trogne. Enfin. Elle paraissait sereine. Elle paraissait ce qu’elle ne devait pas être. Elle avançait les mains dans l’imper, décidée. Mais pas trop. Elle marchait dans la rue comme marche un détective. Et puis elle arriva se planta devant l’aut’ gars qui nous sert de héros.

“- Bon, mon pote t’as un problème en moins on dirait..
- On dirait…
- Je crois que j’ai ce qu’il te faut.
- Ah ?
- J’ai foutu un gars sur ton mafioso, il l’a filé et tout le tralala. Il sait où il crèche, avec un bon angle sur le toit de l’immeuble en face. Il y va plusieurs fois par semaine. C’est chez sa maîtresse.
- Classique.
- Ouais, encore un qui va se faire blouser pour avoir voulu tirer un coup.
- C’est où ?”

Elle sortit un plan de son imper le déplia sur le capot. Tout le monde se pencha sur la carte. Et laissant échapper un “là ” elle planta son doigt sur Mulberry Street. C’était un peu au dehors de Little Italy.

“- Tiens voilà, des photos pour savoir où choper la bonne planque. – jeta-t-elle lui collant les clichés sur poitrail ( “humpf” ).

- Merci – bafouilla-t-il piteusement
- Je suis payée pour.”

Et elle s’alluma une clope. Standwell étudia les photos, la planque à prendre était entourée en rouge et l’appartement où Bandini rejoignait son petit chou aussi.

“- J’ai du taf ailleurs. On se revoit dans quelques jours. Pour le paiement. Si je reçois pas mon dû je vous balance aux flics, ok ?”

Et elle s’en alla. Happée par la fumée que diffusait la bouche d’égout. Les trois compères se rendirent dans un bar. Le Doonky. C’était un bouge comme un autre. Rempli de ses connards et de ses âmes en peine. Dans une commune mesure d’endroit mal famé.
Les trois mecs qui nous servent d’yeux s’attablèrent dans le fond, dans les ombres. Ils commandèrent. Et entamèrent leur discussion de méchants messieurs.

“- On va laisser cette ville dernière nous – se débarrassa Tsang
- Eh mais ! J’ai un hôtel moi, une affaire honnête !
- Et les putes qui y passent régulièrement, et les tueurs à gages, et les dealers, tu en fais quoi ? – riposta Clinton, ironique.
- Oui bon, j’aide des gens dans le besoin…
- C’est pas bientôt fini ces conneries, on est pas là pour deviser sur la notion d’honnêteté. Ray t’en fait pas, on aura assez de fric pour monter un hôtel où bon te semblera.”

Les deux firent leurs yeux tout ronds de surprise. Et se rapprochant de leur chinois d’ami, ils affichèrent un “Ah ?” à l’unisson.

“- Ouais. On va braquer une banque.”

Standwell et O’Connel retombèrent au fond de leur siège. Quelques instants plus tard ils affichaient un sourire malsain sur leur figure de salauds. Hu - s’approchant des sourieurs -décida de repartir dans ses explications :

“- Alors voilà le plan…”

Finalement, le pacifisme et toutes les belles et grandes résolutions s’effacent bien vite devant le profit facile. Et encore plus devant le gros profit immédiat. Et ça ne me gêne pas de renier ainsi ce que je me plaisais à auréoler. Le fric a du bon.










[font=Arial]Du sang pour des biftons[/font]



[center]Image [/center]



Il était quatre heures du mat. La pluie tombait sur la nuit, encore. Les averses étaient fréquentes depuis quelques jours. L’automne. Ils avaient tout préparé. L’oreille cassée avait chopé des indications sur un transport de fond. Une bagnole discrète était cachée pas loin du point de rendez-vous. Pour fuir.
Le matériel était là. Les flingues étaient chargés. Tsang était au volant. Tsang menait la danse. Ils avaient volé une Cadillac Deville grise sale. Et fonçait maintenant sur la 3e Avenue. Il leur restait 5 minutes pour couper la route au fourgon. Ce dernier se rendait à la Chase Manhattan Bank de la 72e rue. Il devait, en ce moment, rouler sur la 2e Avenue.
La Cadillac croisa la 69e, toujours pied au plancher, la 70e. Dérapage. Hu contrôla impec’ et repartit à fond sur la 71e. Le fourgon devait croiser la 71e à 4:16 AM, il était presque 4:16. Clinton - sentant une boule d’excitation se former au creux de ses tripes – prépara son colt, vérifia son baudrier et son deuxième flingue. Encore quelques secondes. La Cadillac donnait tout ce qu’elle avait dans le bide. Hu slalomait comme un taré entre les rares bagnoles qui circulaient à cette heure-ci. Et l’instant de vérité arriva.
La Deville de 56 émergea de la 71e, les roues au-dessus du sol. Et elle dérapa comme jamais une caisse n’avait dérapé. Waou ! Le fourgon - noir et blanc – pila, tourna, évita la voiture folle. Et ne put résister à l’envie de chuter sur le flanc.
Clinton – prompt à l’action – arrosa de ses colts la camionnette blindée. De son pied il ouvrit la portière. Et il imposa à toute l’Avenue sa présence. Ses camarades de braquage lui avaient emboîté le pas. Hu – accroupi derrière la bagnole, les bras tendus sur le capot et son pistolet au bout - gardait la voiture et couvrait ses potes. Qui se ruaient tout droit sur le fourgon couché comme une baleine sous l’averse.
Les deux transporteurs secoués par la manœuvre avaient fini par se reprendre. L’un avait sauté pendant les coups de volant désespérés de son complice. L’autre tentait une sortie par la porte encore utilisable, si bien qu’il se retrouva debout sur la carcasse de son véhicule. Standwell ne réfléchit point et le descendit de quelques salves de 45. 7 morts.
Le dernier survivant des gentils dégaina son calibre. Le salaud. Et il s’apprêtait à flinguer Clinton quand Tsang lui balança quelques pruneaux dans sa direction. Le transporteur se prit une balle dans la jambe et s’aplatit pitoyablement sur le sol détrempé. Notre tueur à gages tourna d’un revers sa tronche vers son ex-agresseur. Et courut jusqu’à lui, pour lui foutre quelques gnons et autres coups de tatane dans la truffe. Il l’acheva d’une balle. Et laissa retomber sa pétoire. Les yeux… dans le vague. 8 morts.

Quelle excitation. Le bruit des balles et l’odeur de la poudre. L’adrénaline de la violence gratuite. Raah, j’aime ça.

Pendant ce déversement de haine futile, Ray avait ouvert les larges portes pour découvrir les sacs de frics. Il s’était tout de suite mis au boulot et chargeait le fric dans la Cadillac. Standwell se remit de sa jouissance et lui fila un coup de paluche. Ils coururent ainsi du fourgon à la Cadillac pendant deux-trois minutes. Une fois le travail accompli, Hu remis le contact et fit vrombir le moteur.
Il continua sur la 71e jusqu’à la York Avenue où il prit à gauche et tout de suite à droite, vers le cul de sac qui achevait la 72e. Là, il se gara. La caisse qu’ils avaient préparée était là. Une vieille Oldsmobile 76 noire. Ça a de la gueule mais c’est un peu dépassé. Ils ouvrirent les coffres respectifs et mirent tous les biftons dans l’Oldsmobile. Ils laissèrent la Cadillac ici, les portes ouvertes, en espérant qu’un petit voleur passe par là.
L’Oldsmobile commença à tourner des roues et à avaler la route. Sans se presser elle roula nonchalamment et pointa le bout du capot sur Mulberry Street. Il faisait encore un peu nuit. Assez pour ne pas trop se faire repérer. Il n’y avait presque personne. Un coin calme. Tsang s’arrêta juste devant la porte de l’immeuble. Il avait fait en sorte d’arriver sur le bon côté de la rue pour que Clinton n’ait qu’à sauter de la bagnole pour pénétrer dans sa planque.
Standwell prit sa valise ( fusil à lunette ) dans la main gauche et son colt dans l’autre. Il quitta la voiture, referma la porte et d’une pression de l’épaule, entra dans la bâtisse.
Tsang et O’Connel repartirent :

“- Nous, on va rentrer. Et demain on ira payer la détective.
- Ok.”










[font=Arial]Planque et désarroi[/font]



[center]Image[/center]



Notre meurtrier professionnel avait toujours sa mallette et son pistolet – le bras tendu pour l’instant vers le bas – il était dans l’escalier. Il avançait doucement en crabe pour observer la partie supérieure au palier suivant. Il n’y avait personne dans les ombres. Marche après marche. Sans s’exciter ni s’impatienter. Il n’y eut pas de problème. Il arriva à son appartement – à l’appartement qu’il allait squatter plutôt – et put se détendre.
Après s’être débarrassé de son manteau, Il s’installa devant la fenêtre et s’alluma une clope. Le boulot allait commencer. Mais d’abord il alla aux toilettes et se prit une douche bien chaude. Une fois prêt il grignota quelques cochonneries en examinant les photos qu’il avait. Il pouvait observer l’appartement de la maîtresse de Bandini mais le meilleur angle de tir – comme l’avait dit Brown – devait être sur le toit, en plongée directe sur la cible.
Il mit en place sa longue vue sur pied, et regarda le cadre qui s’offrait à lui pour cette tâche. Surtout des appartements, donc pas mal de gens. Mais le bureau des flics attachés au quartier était loin.

Il y a pas mal de risques. Ça va se jouer à très peu. Je dois le faire. Comme un point final à cette histoire. Pour reprendre en main les choses, leur faire passer l’envie de se jouer de moi. Weldon est mort, il ne reste plus que Bandini. Ensuite je serais libre. Je n’aurais plus à entretenir ce stress qui me poursuit. Je laisserais les cadavres derrière moi.

Il tira sur sa nouvelle clope, et expulsa quelques volutes.

Si seulement je pouvais croire. Mais j’ai l’impression que d’une manière ou d’une autre on se fait avoir. Et je ne vois même plus l’importance de faire ce que je fais. Je m’en fous. Ça m’est égal.
Je continue quand même, pour ne pas sombrer dans le désarroi complet. Le désarroi complet de celui qui n’a plus de sens, plus d’idéaux, plus de morale. Qui existe juste parce que c’est comme ça. Comme ça. Ouais.
Tout est égal au reste. Et rien n’a de saveur que celle de l’illusion. Et si je ne veux pas l’accepter c’est que sans ces illusions je ne sais pas quoi faire. Ça me semble être un gouffre. Un gouffre qui m’enlève l’identité que je crois posséder.
Toutes ces questions. Ahh putain, qu’elles m’emmerdent ces questions ! Et qu’elles me remplissent de joie. Bénédiction ou malédiction ? C’est égal.


Il ne put stopper le flot de questionnement sans passer par le sommeil. Il se relaxa à la manière zen pour s’endormir sans anicroche. Il pionça sur un lit de camp déglingué. Mais il pionça avec un indicible contentement.
L’aube lui passa bien au-dessus et il fallut attendre que la matinée soit bien entamée pour qu’il se réveille. Il se redressa sur son lit et se massa les yeux. Ce soir il serait peut-être débarrassé de sa vengeance. Il avait dormi quatre heures.

Une vengeance que j’espère jouissive. Mais je n’y crois plus vraiment. Ce sera juste un coup de feu enrobé de la beauté esthétique de la mort. A la fois magnifique et si banal maintenant.

Clinton ne se laissa pas aller bien longtemps. Il se jeta à corps perdu sous la douche. Et s’en extirpa serein. Il eut tout le loisir de se prendre un bon petit déjeuner sans y mêler l’amer du tabac. La maîtresse de Bandini – il décida de l’appeler “Kate”- semblait ne pas avoir à aller travailler aujourd’hui. Elle ne travaillait peut-être pas du tout. Ou plus tard dans la journée.
Elle ne ressemblait pas à ce que notre pseudo douteur imaginait. Loin des canons extravertis qui commençaient à s’afficher de plus en plus. Elle avait un air plus simple d’après ce que Standwell voyait derrière sa lunette. Le voyeurisme ne le taraudait pas, il épiait cette femme parce qu’il le devait. Même si l’observer boire son café créait entre lui et elle un lien. Un lien de complicité. Il avait l’impression de la comprendre, de la cerner, de détenir un secret. Mais c’était à sens unique.
Car cette femme blonde l’intriguait. Elle l’intriguait avec sa chevelure à mi-chemin entre brune et blonde, une crinière de fauve aurait-on dit avant qu’elle ne se peignât. Il n’avait jamais vu ce genre de personnes qui s’avèrent à la fois réfléchies et impulsives.
Il continua à l’étudier. Sans oublier de surveiller attentivement ce qu’il se passait dans la rue. Et il ne s’y passa rien.

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Dernière édition par Fearon le Dim Oct 16, 2005 10:21 am, édité 2 fois.

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MessagePosté: Sam Oct 15, 2005 5:10 pm 
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A 8 :09 pm ça commença. Une berline noire se gara juste sous les fenêtres de Kate. Un homme en émergea et se glissa dans l’immeuble. Un gars svelte en costard sortit de la même voiture. Il se posta l’air de rien près de l’entrée de l’immeuble. Pour guetter la rue. Kate s’était préparée. Robe noire et dîner aux chandelles.

Pouah ! Quelle débauche de romantisme et de sentimentalisme !

Clinton, outré par tant de mièvreries, reporta son attention sur le guetteur. Il proposait à la vue de tous un complet noir et des lunettes noires aussi qui disparaissaient derrière la fumée de sa clope. Un petit larbin de mafieux banal. Adossé au mur, un pied contre celui-ci et l’autre bien ancré au sol.
Kate et Bandini mangèrent avec la distinction des gens biens dans une ambiance tamisée. Il se firent goûter mutuellement ce qu’ils avaient dans leur assiette – commandé chez un traiteur, le camion du livreur était passé vers 7 :00 pm.

Mais on dirait bien que ce mafieux est amoureux. Je suis surpris. Un peu. Mais après tout, ça ne change rien. L’amour n’est jamais qu’une illusion de plus. Rien ne change rien, ou bien tout. Oh pff...merde j’en sais rien.

Les deux tourtereaux continuèrent ce petit manège. Ils allèrent jusqu’à rire de bon cœur. Standwell pendant ce temps préféra se concentrer sur l’entretien de ses outils de travail. Baudrier avec pistolet en place, fusil à lunette opérationnel rangé dans la mallette. Sa cible et Kate passèrent dans la chambre, d’où il était il ne voyait rien. Il décida donc d’enfiler son imper et de prendre sa mallette. Pour gravir les quelques étages qui le séparaient du toit.

Un dernier plaisir de la chair avant le grand saut, Mr Bandini.

Il faisait nuit. Le toit offrait une vue plongeante sur l’appartement de Kate. L’immeuble qu’il squattait était moins haut que celui de la cible. L’angle était ainsi juste assez plongeant. Des ombres chinoises se dessinaient sur les rideaux de la chambre. Notre tueur maudit commença à préparer son fusil. Une fois en place il s’accroupit. Se cala. Installa le trépied du fusil sur le vague rebord. Et il ajusta l’angle et la lentille.
Il était prêt.

Encore quelques minutes, et ma vengeance sera consumée. Je n’aurais plus de volonté. Ce sera fait, point. Où est passé ma rage et ma passion. Tout me semble neutre maintenant. Le monde tourne sans raison. Il faudra bien que moi aussi j’apprenne à vivre sans raison. Ou plutôt sans l’illusion de la raison. Mouais. Bof.

Minuit. Bandini ouvrit la fenêtre et passa sur le balcon. Il était nu et fumait une cigarette. Il venait de consumer son dernier coït. Il venait de partager son dernier plaisir charnel avec celle qu’il aimait. Pour un peu on pourrait trouver des types pour le prendre en pitié. Et d’autres pour en faire un monstre.

Différences de point de vue, différences d’illusions. Ce n’est qu’un mec comme les autres. Un mortel parmi tant d’autres. Et le voilà à la fin de son chemin. Il respire encore la vie. Il est détendu, tranquille. Peut-être les minutes les plus délectables de son existence. Ça valait pas la peine pour si peu.

Standwell se crispa sur son arme. Et puis se détendit. Pour tenter de limiter les tremblements. Il prit une inspiration. Cala sa cible au centre de sa lunette. Resta en place. Et lentement il commença à presser la détente.

Tu voulais donc te jouer de moi. Me prendre pour un petit rigolo. Tu n’aurais pas dû. Tous les évènements ont coïncidé pour me pousser à t’achever. D’une balle dans la tête. Ne réfléchis pas…

Tir. Il appuya franchement sur la gâchette. Le coup partit. La rue toute entière résonna. Bandini s’effondrait. Le crâne éclaté. Il tomba tragiquement sur le rideau. L’arracha et il s’éteignit sur ce linceul. Des flots rouges roulaient sur le tissu fin. Nu dans le rouge et le blanc. 9 morts.
Kate accourut. Le visage décomposé. Blanc comme les rideaux. Elle ne portait rien.

La mort nue. Entre le sang et la chair. C’est beau cette mort.

La pluie ramena sa trogne. Et les amants tragiques dégoulinèrent de cette eau. Les larmes roulaient sur le corps du mafieux. Le sang se répandait et se diluait. Kate criait de hargne. De désespoir. Sous la pluie imposant sa face au ciel. Et elle finit par se recroqueviller sur le corps de feu l’enculé.

C’est fait. C’est fini. Dans le noir de la nuit, le blanc du rideau et le rouge de ce sang, une mascarade c’est refermée. Me laissant choir dans un gouffre absurde. Le sentiment n’est ni amer ni jubilatoire. Il est encore sans saveur. Sans illusion de saveur. Croire en l’illusion est souvent plus simple et plus tranquille pour l’esprit. Mais là où je suis, le retour n’existe pas. Je suis devenu le prophète de l’absurde. Tout est égal, absurde et inutile. Quoi que je fasse je ne serais jamais un autre, je ne serais jamais celui que je rêve d’être. Il me suffit de l’accepter pour continuer. Sans raison. Accepter. Pour quoi ? Et pour qui ?

Alors que Kate vomissait des tonnes de pleurs et de cris. Alors qu’elle semblait vivre avec passion. Il rangea minutieusement ses affaires. Et s’avança tranquillement vers les escaliers. Les yeux encore et toujours dans le vague.
Il avait fait trois pas ridicules lorsque la porte de sortie s’ouvrit violemment. Bates. Il avait son arme de service pointée vers notre troublé. Ce dernier se reprit, redevint flamme impétueuse, et dégaina son flingue. Les deux hommes étaient à égalité. Sur ce toit. Dans la nuit. Sous la pluie.

“- Tu n’aurais pas dû le tuer, Standwell, rien ne t’y obligeais.
- Agir sans obligation est une chose fort intéressante.
- Ne cherche pas à esquiver. Si tu m’avais suivi, tu t’en serais tiré.
- Encore aurait-il fallu que j’aie une quelconque envie de m’en sortir.
- Les derniers jours ont été durs, tu es secoué. Je comprends. Mais maintenant rends-toi.”

Comment savait-il ? On m’a balancé. La détective.

“- Ne joue pas la carte de la pitié.
- …”

Les deux gaillards gardèrent le silence. L’eau commençait à les mordre de froid. Mais aucun ne le montra.

Ce n’est peut-être pas si mal.

Il recula d’un pas.

“- On m’a vendu.”

Le FBI resta impassible.

“- Cette détective !
- Nan, pas une détective.
- Elle est quoi en réalité alors ?
- Ce n’est pas une femme qui m’a contacté.
- Hein ?!

Clinton ne comprit pas, il eut un mouvement de recul. Surpris.

Mais c’est pas possible. Ça peut pas être Hu. Pas Ray. Qui alors ?

“- Tu n’as plus le choix Standwell.
- Plus que jamais je sais que je l’ai ce choix.”

Il recula d’un pas supplémentaire.

Toutes ces questions qui tournaient. C’était la clairvoyance de la mort. Au lieu de la fuir. Au lieu de se battre pour l’illusion. L’accepter. L’embrasser.

“- Ne fais pas de bêtise.
- Je choisis.”

Il sourit.

Je suis heureux.

Il recula encore. Toucha le petit rebord. Et bascula. Laissant ses bras prendre toute leur envergure. Il souriait encore. Toujours.

Que les étoiles sont belles.

Et il tomba, drapé dans son manteau. Bates se précipita mais ne put que constater la chute du malheureux. Il se détourna de la vue de la rue. Qui s’animait à l’odeur de la pourriture. Il était écœuré. 10 morts.

Ecœuré par un homme tombé dans la rue. Voitures arrêtées. Passants choqués. Les flics s’amènent. La nuit clignote au son des gyrophares. La pluie épanche encore le sang du type. Il est mort. Du toit au plancher des bagnoles. Pouf par terre. Dans un linceul noir, un imper. Un dernier.

On emmena bientôt ce corps disloqué. Ce corps qui souriait. Une ambulance. Du blanc et du rouge. Pour compléter le noir du linceul. Ainsi va la mort.










[font=Arial]Achèvement[/font]



Deux heures du matin. Hu Tsang et Ray O’Connel étaient dans la rue. Ils avaient payé la détective. Elle n’avait pas signifié de remerciement ou d’attention. Avait empoché ses centaines de dollars l’air de rien.
Et puis ils s’étaient séparés pour préparer leur départ. Ray devait trouver une solution pour son hôtel. Et Tsang fermer son cabinet clandestin de médecine traditionnelle. Ils s’étaient ainsi occupés pendant la journée. Le soir venu ils s’étaient attelés aux préparatifs du départ. Charger les biftons. Vérifier la bagnole.
Tout était prêt. Ils sirotaient une dernière cigarette avant d’aller chercher Clinton. Ignorants qu’ils étaient de son suicide. Ils ne se figuraient que silhouettes dans l’obscurité qui couvrait leurs pas. Tout empli de douceur. De surdité. Dans la nuit.
Et le silence crayeux. Que Hu disloqua.

“- Ça devrait être bon là. Aller on va le chercher au point de rendez-vous.”

Ray ne bougea pas. Ray était tendu.

“- Quoi ?” – accusa Tsang

Ray ne bougea pas plus. Et ne répondit qu’un mutisme lourd. Le chinois – agacé – s’avança vers lui à grand pas. Et il se figea. O’Connel avait relevé son bras. Et tout au bout il y avait eu le déclic d’une arme de poing qu’on arme. Clic.

“- Ça te la coupe, hein ?
- Euh…je sais pas encore…
- Apprécie ce moment, il va être grand.
- Tout ça pour un peu de fric.
- Nan, tu te trompes. Même si le fric m’intéresse un peu, ce n’est pas ça qui m’anime !”

Il présentait réellement tous les signes de la folie.

“- Ce qui m’anime c’est la rancune. La rancune pour ce qui tu as fait de moi. Ce looser que j’ai dû supporter. Alors que j’étais grand. J’étais respecté. Jusqu’à ce que tu me montes le bourrichon. Pour des histoires de cons. Le bouddhisme pouah ! J’ai dû me fader le crâne rasé pendant trois ans, trois mois et des brouettes pour de telles inepties. Ça me retourne les boyaux.
- T’as le sentiment d’avoir raté ta vie, et tu veux me faire porter le chapeau. Alors que je t’offre un nouveau départ. Avec du fric de surcroît.
- Un départ avec toi ne peut pas être nouveau. Tu n’as fait que me parasiter.
- Ton échec.”

L’irlandais commença à s’exciter.

“- Ta gueule ! – il fit des cabrioles avec son flingue pour bien montrer qu’il pointait Hu
-… - laissa échapper Tsang, apitoyé
- Ta vie va s’arrêter là
- C’était prévu. Ma succession est assurée. Et je ne serais pas parti. Pas avec toi et Clinton en tout cas.”

O’Connel flaira le mauvais coup malgré sa jugeote au rabais.

“- Qu’est ce que ça signifie, vieux schnock ?
- Cela signifie que tu ne sais pas qui je suis.
- Hein ?!
- Réfléchis. Comment ai-je pu cacher Standwell, savoir ce qui lui arrivait, l’appeler au bon moment, trouver des infos pour le braquage, préparer le coup pour que ça se passe sans accroc, etc. ? Rien qu’en te demandant pourquoi nous sommes tranquillement en train de parler, sans se faire trouer par des mafieux, tu peux comprendre.
- J’ai pas envie de jouer aux devinettes maintenant !
- Tu n’as jamais été subtil. Cogner et réfléchir quinze ans après. Bon comme je suis pas un chien je vais t’éclairer. Vois-tu, je suis un des grands patrons des triades.”

Tsang souriait. Ray fronçait les sourcils. Ce dernier était ridicule.

“- Tu es capable d’inventer ce genre de conneries pour pas que je te bute.
- Oui c’est vrai. Mais là je ne bluffe pas. Si tu me tues. Tu seras mort avant l’aube.
- Admettons que tu dises la vérité, que fais-tu ici.
- Je m’assure que mon plan pour éliminer Bandini se déroule sans anicroche.
- Ahaha, c’est con j’ai déjà balancé Standwell !
- P’tit con ! Mais tu paieras.
- Arrête de jouer ton rôle. Ça tient pas debout. Si c’est toi qui l’as engagé tu préférerais le voir mort plutôt que de lui offrir une échappatoire.
- Je l’ai manipulé. J’ai manipulé tout le monde pour ma vengeance personnelle. Mais je n’ai pas voulu l’offenser ou l’avilir. Après tous ses efforts, il mérite une récompense. Ne serait-ce que parce que j’ai abusé de sa confiance.
- Un témoin en vie, ça ne se passe pas comme ça chez les triades.
- Il ne sait rien. Il pense agir pour lui.
- A l’heure actuelle il est en taule. Ou à la morgue.
- Cela n’a plus d’importance.”

Ray O’Connel, un irlandais mal rasé court sur pattes – 1 m 62 au garrot – mais massif d’épaule venait de décider. Il décidait rarement. Il ajusta le canon de son arme sur la tête de son vis-à-vis. Elle était déjà armée. Il n’eut qu’à appuyer.
Son bras fut violemment projeté en arrière. Et une tête explosa.

“- Cela n’a plus d’importance pour toi c’est sûr.”



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