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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
Nous sommes le Mar Mai 22, 2018 10:49 am

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 Sujet du message: Terra Incognita
MessagePosté: Dim Jan 29, 2006 5:33 pm 
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Le 08 Généfaire 1123

Les rues étaient noires et les pavés poisseux de crasse. Un homme se traîna dans l’ombre d’un grand porche de pierre, la respiration encore haletante, la main serrée compulsivement sur sa poitrine.
Son corps tremblait encore, son coeur bourdonnant lourdement au milieu du silence. Il l’avait fait. C’avait été la seule solution.
Il avait jeté la dague ensanglantée. De toutes façons, même si ça n’avait pas été une preuve compromettante, il l’aurait fait tant elle lui brûlait la main. Il avait été mort de trouille avant d’agir, mais le moment venu sa main n’avait pas tremblé. Cependant, sitôt la victime effondrée, une bouffée de sentiments chaotique s’était emparée de lui comme une vapeur de putréfaction, comme une odeur qui rentre dans votre peau par chacun de vos pores et vous tient toute votre vie. Des sentiments parfois contradictoires : le dégoût et la honte se mélangeaient étrangement à un certain triomphe, l’horreur au plaisir de la violence et à l’exaltation du sang, et ce tous en même temps, bouillonnants dans un même tourbillon qui brouillait sa vue et son esprit.
C’avait été la seule solution. Toucher le fond pour se donner l’impulsion salvatrice.
Un bruit de pas spongieux, au loin, attira soudain son attention. Il redressa la tête, les yeux fous, et se plaqua encore plus sûrement contre la paroi, comme s’il voulait se fondre dedans. Les bruits de botte dans la fange se rapprochaient. L’assassin tiqua nerveusement. Trois hommes arrivaient. Il claqua de la langue, la gorge sèche.
Pourtant, c’était bien son employeur, qui venait au lieu de rendez-vous.
Mais il n’était pas seul. Deux cerbères l’entouraient, deux grandes masses tout en cape et en arme. Les yeux du meurtrier oscillaient de l’un à l’autre. Leur présence ne rentrait pas dans le scénario de paiement rapide qu’il avait imaginé. Il essaya bien de se rassurer : un homme de cette condition, un Monsieur, craignait-il, sans doute, pour sa bourse, ou sa vie, dans la nuit et les ruelles étroites où rôdait la mort. La mort rôdait, et ça ne le faisait pas rire, d’autant qu’il aurait préféré que tout se passe comme prévu. Il aurait dû s’attendre à la présence des gardes, mais il ne réussit pas pour autant à ralentir les tambourinements de son cœur qui s’emballaient de manière inquiétante.
Il attendait nerveusement son paiement. Mais soudain, alors que le groupe n’était plus qu’à quelques mètres, les deux mercenaires se ruèrent sur lui en tirant leurs larges rapières du fourreau dans un même mouvement fluide.
Il lâcha un hoquet de surprise et eut tout juste le temps de se jeter de côté. La lame du premier homme lui entailla la chair du bras. Il laissa échapper un jappement sourd mais retint son cri qui aurait immanquablement attiré quelque personne indésirable, et se lança à toute vitesse vers l'issue la plus proche, sans réfléchir. Ses pas claquaient sur la pierre. Glissant parfois sur des ordures, il conservait tant bien que mal son équilibre et sa vitesse. Il tourna à droite. Encore à droite; A gauche. Sa poitrine allait éclater sous l’effort et la peur. Sa vue se brouillait, mais à mesure il lui semblait percevoir des choses nouvelles, des choses étranges. Les deux hommes le rattrapaient. Il sentait chacun de leurs pas, chacun de leurs balancements, parfois même le mouvement d’un coup d’épée dans l'air, qui le frôlait. Il haletait dans la nuit et les rues sinueuses. Il fuyait et personne ne viendrait l’aider.
Il déboucha tout à coup dans un carrefour, et sentit le sol se dérober sous ses pieds. Emporté par son élan, il chuta cul par-dessus tête dans le canal. Les poursuivants accoururent en ricanant, et se penchèrent sur le rebord. L’un deux se saisit d'une lanterne et la tint à bout de bras. Ils restèrent un moment à scruter la surface qui n’était troublée par aucun mouvement, puis, s’estimant satisfaits, disparurent dans l’obscurité.

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Dernière édition par Pépère le Dim Mai 14, 2006 9:20 am, édité 8 fois.

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Le 09 Généfaire 1123

Armian, troisième ville d’Eurisie. La Cité de l’Azur, fondée d’après la légende par Su-lean, fille de l’Océan Vert et de la Mer Jonniene, à l’endroit même où elle émergea de l’écume, il y a plus de trois siècles de cela. Armian, son Palais du Piloti, son Temple Aquatique, merveille d’architecture et d’ingénierie hydraulique, ses milliers de ruelles sinueuses et de canaux étroits, ses maisons de pierre dorée, et son port.
Joachim était impressionné par l’agitation qui régnait sur les quais. Ici, d’imposants débardeurs, torse nu, suaient sous le soleil à son zénith, soulevant de larges caisses qui devaient provenir d’Oléarie, de Chagne ou d’autres lointaines contrées dont la simple évocation insufflait au vieux fermier un vent d’exotisme. Là, un groupe de marins s’en allait bruyamment s’amuser vers le quartier d’Oubaque, où ils trouveraient autant de vin et de femmes que leur paye pourrait leur permettre, jusqu’au prochain départ.
Une voix criarde attira son attention vers la gauche. Un petit homme trapu tout en soie mauve et en dentelle blanche menait une discussion à bâtons rompus avec un grand marin propre sur lui qui tentait de garder son calme. Un peu plus loin, un nouveau couple de bourgeois se promenait bras dessus, bras dessous, protégé d’une fine ombrelle. La jeune femme, qui jetait des regards en coin vers les débardeurs, eut une moue peu discrète en passant devant un vieux loup de mer buriné, le visage mangé par le sel et l’alcool, qui faisait la manche, incapable de travailler depuis qu’un cordage s'était rompu et avait emporté ses deux jambes. La rançon de la mer. Il se traînait misérablement sous les railleries de deux fillettes d’à peine huit ans, une petite rouquine piquante et une grande blonde maladive, toutes deux en haillons, et qui bientôt iraient, elles aussi, au quartier d’Oubaque rejoindre leurs aînées.
C’était toute l’Eurisie qui était là, sa fange et son élite, sa jeunesse et ses aînés, ses voleurs et ses héros. Joachim inspira une grande bouffée d’air iodée qui lui ouvrit les poumons. C’était le point de départ d’une nouvelle vie pour lui. Il descendit les marches de bois craquantes de l’office où il venait d’acheter les billets pour lui, sa femme Anna et leur fils Antuin, pour les terres de l’Ouest. C’était échanger sa masure craquelée contre l’espoir d’un vrai terrain. L’espoir, ça n’a pas de prix. Anna était un peu inquiète, et Antuin arrivait à cet âge où l’on discute, mais il verraient bientôt tous deux que Joachim avait raison. Dans quelques jours, le départ. Et dans quelques semaines…

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Dernière édition par Pépère le Dim Fév 05, 2006 1:16 pm, édité 1 fois.

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Le 11 Généfaire 1123

Du bruit. Du monde. Des rats. Ils la dégoûtaient. Tous ces humains dans la poussière et la crasse, à jouer aux gens respectables. Tous ces marchands, ces marins, ces notaires et ces badauds qui vaquaient à leurs stupides activités en ignorant la laideur de leur monde, et celle de leur âme.
Francine cracha de dépit. Respectables mon cul. Tous des assassins et des violeurs. Des assassins sans couteaux, les plus dangereux, de ceux qui vous détruisent une famille le temps d’une génération et vont ensuite se repaître des orphelines au quartier d’Oubaque. Le jour, ça vous tient une façade, mais pas la peine d’abuser les prostituées, elles ne sont pas vraiment humaines. Les porcs. Plus jamais. Bientôt.
Un grand homme basané dans la force de l’âge mais déjà ravagé par la mer et brûlé par le soleil s’approcha d’elle. Son visage, traversé d’une balafre qui sinuait de la tempe au menton, était éclairé par un large sourire, révélant ses dents tordues.
- J’vois qu’tu t’es pas dégonflée.
Francine soutint le regard d’Anderson, le marin qui avait accepté de l’aider à monter clandestinement sur le bâtiment où il travaillait actuellement, et qui s'apprêtait à faire voile vers le nouveau continent de l’Ouest. Moyennant compensation, bien sûr.
- Tu vas voir, grinça-t-il en la prenant à la taille, plaquant une main rugueuse et grossière sur sa poitrine et lui soufflant son haleine putride au visage. On va bien s’amuser. Et tu vas m’rapporter gros, oh oui…
Francine ne l’écoutait pas, l’entendait à peine. Elle regardait droit devant elle, comme pour envoyer son esprit loin de son corps avec ses yeux. Des gens commençaient à embarquer, se massaient devant la rampe. Le père d’une famille de fermiers, un vieux moustachu, semblait en vive discussion avec son fils, presque un jeune homme, à la mâchoire carrée et déjà large d’épaules. Trois personnages entièrement vêtus de noir leur jetaient des regards en coin, apparemment gênés dans leur propre débat. Des Messieurs. Deux agrégés, tout en barbe et en lunettes, et un novice, jeune et bien fait, la mine malicieuse. Les pires, songea amèrement Francine. De vrais enfoirés de première, avec leurs grands discours. Un peu plus loin, un géant de deux mètres de haut complètement chauve avait posé son énorme sac et liait connaissance en riant avec un autre voyageur, un jeune garçon à peine adulte, vêtu comme un artisan et assis sur sa valise de bois, qui semblait un peu mal à l’aise. Et partout des commerçants, des serviteurs en course, des soldats et des ouvriers, des gens, du bruit.
Je hais les humains.
Au milieu de la foule, son regard passa, d’abord distraitement, sur un homme qui la fixait intensément. Il était à l’âge, comme elle, où, vers la trentaine, il pouvait encore décider de changer de vie, avant que les années ne se figent. Il avait les yeux noirs et hagards d’un fou, et un bras en écharpe. Lorsqu’elle voulut le retrouver au milieu de ce fourmillement, il avait disparu. Elle garda son image floue en tête un instant, puis suivit Anderson qui l’avait lâchée et se dirigeait vers un entrepôt dans l’ombre d’une ruelle.

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Dernière édition par Pépère le Dim Fév 05, 2006 1:29 pm, édité 4 fois.

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Le 22 Généfaire 1123

Alen eut un nouveau haut-le-cœur. Accroché au bastingage, il regardait, cinq mètres en contrebas, l’écume glisser le long de la coque. Onze jours, et il n’arrivait toujours pas à s’y faire complètement, bien qu’il notait une légère amélioration. Il n’était pas à l’aise sur ce monde ballotté. Le sol de la cordonnerie où il avait grandi ne tanguait pas, sauf pour son père quand il était saoul et donnait alors l’impression de donner de la gîte.
Le jeune homme releva la tête du rebord, le front encore un peu pâle.
-Ça va mieux ? s’enquit Cal.
Cal était un homme peu commun, d’abord par sa taille et sa carrure, et ensuite par son humanité. Un grand ogre angélique. À côté de lui, le rouquin qui, pour ne pas être un nain, n’en était pas grand, paraissait franchement malingre et frêle. Une drôle de paire. Ils étaient restés ensemble depuis leur discussion à l’embarcadère, les autres colons étant pour la plupart déjà en groupe.
Pourquoi partaient-ils ? Alen s’émerveillait de la diversité des raisons qui avaient amené des hommes d’origines géographiques et sociales si différentes sur un même navire, vers une même destination. Par exemple, ces trois intellectuels, là-bas. Qui aurait pensé en voir ici ? Ils avaient discuté ensembles - Alen ne voulait pas les importuner, mais Cal était très sociable. Les deux Messieurs agrégés, nommés Monsieur Marchit et Monsieur Bard, et l’élève de ce dernier, Armand Délarive, un peu plus âgé qu’Alen, avaient des choses à dire sur n’importe quel sujet. Ils usaient parfois de termes quelque peu techniques, même à propos de choses simples, que le fils de cordonnier ne comprenait pas parfaitement voir pas du tout, mais dans l’ensemble leurs paroles étaient sensées et leur compagnie agréable. Alen avait conversé en particulier avec Armand, qui n’était pas conforme à l’idée qu’il se faisait des prétendants à la science. Il avait l’esprit vif, mais ne l’employait pas qu’à disserter. Quand il n’était pas avec Cal, Alen passait son temps avec ce camarade de bord, à rire de ses plaisanteries et de ses contes.
Armand, donc, lui avait expliqué leur démarche : s’ils partaient vers le nouveau monde, c’était pour repousser les connaissances de l’Académie.
-Ah bon ? s’était étonné Alen. Je croyais que tout était déjà écrit dans les livres !
Armand s’était esclaffé de bon cœur, et son compagnon avait rougi en souriant timidement, conscient de son ignorance.
- C’est vrai qu’il doit se trouver des âcres entiers perdus dans les sous-sols de la Bibliothèque de Shembray, avait hoqueté le novice en riant, où personne ne vient plus depuis des siècles, pleins de vieux volumes rongés par le temps, la poussière et l’humidité, où il serait bon qu’un intrépide explorateur aille s’aventurer afin d’en extraire les trésors, mais cela m’étonnerait fort qu’on y trouve la connaissance de toute chose, si toutefois on y trouve quelconque information intéressante !
Puis il avait fermé les paupières, appuyé contre la rambarde, et était resté là à respirer l’air du grand large. Alen attendait religieusement, puis, comme l’autre ne semblait pas vouloir continuer à parler, il lui demanda :
-Il manque donc tant de choses ?
-Tout ! S’emporta Armand en ouvrant les yeux si grand et si brusquement en se redressant qu’Alen sursauta. Nous ignorons tout ! La seule chose dont nous sommes à peu près sûrs, c’est bien de notre ignorance !
-Ah bon, s’étonna Alen d’une petite voix, avant de se reprendre. Mais enfin, toutes ces choses que vous savez, tous ces livres…
-Ça n’est qu’une partie, une infime partie de tout ce qu’il y a à savoir, avait continué l’autre avec véhémence. Les anciens ont écrit des livres en se basant sur des dogmes, toujours les mêmes, ils s'appuyaient sur ce qu'avaient pu écrire leurs prédécesseurs pour étayer leur argumentation. Ainsi, la réflexion intellectuelle a tourné en vase clos pendant des siècles. Ce n'est que depuis, disons, quelques décennies que la question de la connaissance se pose. La connaissance, c'est d'abord l'observation. En reprenant les citations d'un auteur cité dans une citation, au fur et à mesure, les sages se sont complètement séparé de la réalité. Il faut tout reprendre. Tout apprendre.
-Pourquoi ?
Armand s’arrêta net dans son mouvement.
-Et bien, cela ne te semble pas évident ?
-Si, si, bien sûr, bredouilla Alen les joues écarlates, fais pas attention, je dis souvent n’importe quoi…
-Non, non, avait murmuré Armand en bougeant imperceptiblement les lèvres, comme s’il avait peur de laisser s’enfuir ces mots. Il avait l'air moins assuré qu'à son habitude, comme absorbé dans un profond dialogue intérieur, tellement absorbé d’ailleurs qu’il ne sembla plus remarquer Alen, qui finalement le laissa à ses réflexions. Quand il en parla le soir à Cal, celui-ci rit joyeusement et une fois de plus, Alen eut l’intime conviction d’être le dernier des imbéciles.
Maintenant, outre les trois savants, il commençait à connaître quelques-uns des colons, comme la famille Dasilva, qui, il y a encore moins de deux semaines, cultivait les pommes de terre près de Rovain, à l’est d’Armian, ou Max Chartié, ancien militaire décidé à faire fortune et persuadé que la chance sourit aux audacieux, ou encore le vieux moustachu qui s’énerve souvent sur son fils imperturbable, sous les yeux vides de sa femme, tableau qui chagrine Alen tant elle lui rappelle sa propre famille et la principale cause de son départ. Les raisons des colons sont variées, mais apparemment, tous n’avaient pas envie d’être de cette aventure.
Et dans les soutes, pourquoi sont-ils partis, tous ces pauvres diables ? Ils fuient la misère de la civilisation, vers un nouvel espoir. Alen frissonna. Il n’était pas riche, mais il avait tout de même pu se payer une vraie place avec le salaire de deux mois de travail sur le chantier de la muraille Nord. Et le voyage était déjà dur et sans confort. Comment faisaient-ils, et qui étaient-ils, ceux que l’on a voulu envoyer le plus loin possible, parqués comme des bêtes à fond de cale, sans jamais sortir ? Le plus loin possible, et vers la mort sûrement. La septième nuit, l’estomac retourné, Alen s’était extirpé de son hamac et était sorti de la cabine qu’il partageait avec une dizaine de personnes. Il s’était aussitôt figé sur le pas de la porte. Sous l’éclat bleuté de la Lune, deux marins s’affairaient à jeter des formes sombres et inertes par-dessus bord. Il était tout de suite retourné dans sa couche, et avait attendu tant bien que mal le sommeil, empli des craintes les plus infantiles et irrationnelles. La nuit suivante, et encore la suivante, bien qu’encore plus malade, il n’avait pas osé ressortir et avait souffert de longues heures durant. Il n’avait parlé de cette scène ni à Cal, ni à Armand.

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MessagePosté: Dim Mai 14, 2006 10:14 am 
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Le 29 généfaire 1123


Dix-huit jours. Dix-huit longs jours de peine. Francine ne tiendrait plus longtemps. Elle n’avait plus que la peau sur les os, elle ne sentait plus ses jambes frêle et engourdie (elle ne pouvait pas se lever dans la cale), et ses côtes saillantes lui serraient la poitrine à chaque inspiration, malgré les rations que lui avait amené Andersen. Ses gestes n’avaient rien de désintéressé, simplement il ne voulait pas laisser mourir la poule aux œufs d’or. Et allait-il continuer à la nourrir ? La clientèle commençait à baisser. Non que les hommes rechignaient à monter un squelette, mais ils préféraient conserver leurs biens et leurs forces pour arriver au bout du voyage. Il restait bien quelques agonisants qui se savaient condamnés, mais Andersen allait peut-être finir par considérer que Francine ne valait plus la peine d’être protégée contre ces bêtes abrutis par des semaines de sang, de faim et de douleur.
Elle n’avait plus d’espoir, ou si peu. C’était bien pire que ce qu’elle vivait sur terre. Ici, elle affrontait chaque seconde en se demandant s’il y en aurait une suivante.
Elle était allongée dans une cache dérobée, derrière un gros tonneau sur lequel était assis Birdo, un ancien bandit de grands chemins, émasculé, et complètement fou, qu’Andersen avait chargé de veillé sur sa marchandise, moyennant quelques rations supplémentaires. Prisonnière. Comme elle avait laissé son monde derrière elle sans remords, elle n’avait pas grand-chose auquel réfléchir. Son esprit vide s’était tourné vers le jeune homme qu’elle avait vu au port. Elle l’avait entraperçu de nouveaux, par la mince fissure entre le tonneau et les poutres du mur. Il n’était jamais venu la voir, sans doute qu’il n’avait rien à offrir. Elle l’avait revu une troisième et dernière fois, cela faisait maintenant 8 jours. Il était probablement mort depuis, comme tant d’autres. Alors que ses forces déclinait, Francine pensait de moins en moins à lui, qui font ne représentait rien pour elle, au fur et à mesure que son esprit s’embrumait et se collait à son corps pour ressentir chaque instant qui se traîne interminablement, chaque grincement de coude, chaque plainte d’estomac.
Elle était donc toujours à sa même place, souffrant en silence, lorsque du bruit lui parvint. D’abord de loin, du pont, un cri, de l’agitation. Francine dressa l’oreille, d’abord distraitement, puis avec plus d’attention, alors qu’elle comprenait et qu’elle était submergée d’émotions qu’elle croyait réservées aux autres. Des murmures se propagèrent dans la cale, d’abord étouffés, puis gagnant de la force et de l’assurance, ces deux choses que ces miséreux avaient tous oubliées, et l’on se releva, l’on se dressa comme des hommes, et tout le monde n’avait plus qu’un mot dans la bouche, dans la tête et dans le cœur : " Terre ".

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