Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
Nous sommes le Lun Oct 22, 2018 12:56 am

Heures au format UTC + 1 heure




Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 9 messages ] 
Auteur Message
 Sujet du message: Coups de tête
MessagePosté: Sam Mai 06, 2006 9:42 pm 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
Bon ben, vu qu'il m'arrive d'écrire aussi... et qu'ici on peut mettre ses textes... j'en profite ! (un peu poussée par Finrod il faut dire, mais bon :mrgreen:)

Souvent j'écris sur des coups de tête, en réaction à quelque chose, pour me changer les idées... enfin bref. Tout ça pour dire que ce n'est pas toujours gai... Mais maintenant que j'ai un peu pris mes marques sur le forum je souhaiterais en soumettre quelques-uns à votre critique.

C'est pareil que pour le dessin, je ne demande qu'à progresser, et souvent, je ne prends pas mal ce qu'on me dit - au pire, vous risquez une montagne de justifications de mauvaise foi, mais c'est vraiment au pire :mrgreen: donc n'hésitez pas, si vous n'aimez pas dites-moi pourquoi, s'il y a quelque chose qui vous dérange, dont vous pensez qu'il faut que je le modifie, ou tout simplement que je l'enlève, vraiment n'hésitez pas.

Bon, et maintenant, je vous mets le dernier, enfin la première partie - la deuxième partie, je n'ai pas encore commencé à la taper, je suis un peu à la bourre, comme qui dirait :mrgreen:

Bonne lecture ! :)
________________

Que reste-t-il quand il n'y a plus rien ?

La question peut paraître stupide, mais voilà, elle me hante. Elle me hante depuis des jours et des jours, depuis que j'ai tout perdu, tout, jusqu'à mon nom et mon visage. Cela fait des semaines que je suis là, prostré dans mon appartement, et que je n'ai pas envie de bouger, pas envie de faire autre chose qu'être assis dans ce vieux fauteuil défoncé et me morfondre. Mes amis sont morts ou enfermés, il ne reste plus rien de notre groupe, rien de notre célébrité.

Moi, quand on a été obligés d'arrêter de faire notre musique parce qu'elle ne plaisait pas aux autorités, je n'ai pas voulu me résigner, tout comme les autres d'ailleurs. Au début, on continuait de se voir, de temps en temps, on reprenait nos instruments, et on jouait. Mais ça ne convenait pas à notre entourage. Alors on a essayé d'aller ailleurs. Mais il a vite fallu qu'on arrête. De plus en plus, les autres se sont mis à se défiler, à prétexter - ou non, mais je m'en fiche - du travail, des rendez-vous, pour ne plus venir. Je me suis vite retrouvé tout seul.

Alors j'ai cherché autre chose. Je suis devenu flic, parce qu'à la base, j'avais fait les études pour, parce que le Gouvernement recrutait et aussi parce que c'était pas mal payé. Mais je trouvais ça un peu fastidieux. En plus, j'ai été obligé d'arrêter deux de mes amis, et j'ai dû dégager le cadavre de l'ex chanteur de notre groupe. Rien de très engageant et folichon, alors j'ai démissionné.

Mais tout ça c'était il y a quelques mois. Comme après ma démission, je me suis retrouvé au chômage, j'ai dû entamer mes économies, qui n'étaient pas si importantes que ça finalement, et qui ont fondu comme neige au soleil après à peine deux mois. Je me suis mis à peiner, à chercher des petits boulots tous plus malsains les uns que les autres pour pouvoir payer mon loyer, mais ça n'a pas suffi. Je bossais dix-huit heures par jour pour un salaire de misère, et je me faisais traîner dans la boue, moi qui avant étais plutôt connu et apprécié. Mais les gens me connaissaient avec de longs cheveux blonds, et pas cette barbe de trois jours et ces cheveux courts. Là, tel que je suis maintenant, je ne ressemble plus du tout à ce que j'étais.

Je crois que c'est à partir de ce moment que j'ai commencé à avoir la sensation que je perdais quelque chose d'essentiel. Au début, j'essayais de voir tous ces changements d'un oeil optimiste, mais à la longue, la démotivation est venue, et a primé devant tout le reste. Je me suis senti comme une ombre anonyme, comme un type banal et sans intérêt ; et ensuite, j'ai fini par me dire que je n'étais rien, rien du tout. Je ne parlais plus à personne, je ne voyais plus personne ; je me suis mis à sécher le boulot, à errer dans les rues, comme à la recherche de quelque chose. Mais je n'ai pas trouvé, et d'ailleurs j'ai arrêté de chercher. J'ai arrêté de rêver ; la nuit, je ne dors plus, le jour, je ne mange plus, et bientôt je ne respirerai plus, parce que ça m'est inutile, et que je ne fais plus que des choses utiles et essentielles comme le recommande le Gouvernement. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont interdit à de nombreux groupes de se produire, parce que leur musique est inutile. Le fait de voir ça m’a fait dire que les gens et la société sont devenus insipides et infirmes, comme des oiseaux aux ailes brisées, et aussi bêtes que des moutons. Avec tous ces décrets, il ne reste plus rien. Rien que des choses qui provoquent un profond sentiment d’inutilité, et qui détruisent les gens petit à petit, allant jusqu’à éteindre la fragile étincelle de vie que l’on peut encore trouver en eux.

Je crois que j'ai trouvé la réponse à cette question dépourvue de sens : il me reste un goût de cendre dans la bouche, mes yeux pour pleurer, et bientôt sans doute, une immense sensation de vide, si personne ne vient pour me sauver…

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Ven Mai 26, 2006 2:00 pm 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
Bon voilà, je vous soumets une partie d'une nouvelle que je suis en train d'écrire (mais au train où je vais, bientôt ça tiendra plus du roman que de la nouvelle, je pensais pas que ce perso pouvait avoir tant de choses à raconter -_-), je crois que je vais tout simplement virer la 1ere phrase, elle est incongrue au milieu du reste... m'enfin bon, je vous livre tout ça maintenant, si je vous mettais la totalité du texte (qui n'est même pas encore terminé :D) le message serait loooooooong... pour vous donner une idée, sous Word, ça fait 2 pages en Times New Roman 10, avec des marges à 1,5 cm du bord de la feuille... :D

Voilà, si ça inspire des critiques, des commentaires, etc, et si ça inspire aussi des dessineux, n'hésitez pas ;)

Bonne lecture (d'ailleurs je vous conseille de faire un copier coller sous Word et ensuite de l'imprimer pour ne pas fatiguer vos nyeux... sinon c'est que vous êtes des "warriors" ! :D)
__________

La victoire laisse un goût de cendre dans la bouche.
Aujourd’hui, j’ai tué dix-huit hommes. Tous sont morts par ma main et dans des souffrances inconcevables pour le commun des mortels. Et je me suis repu du sang de tous ces hommes, de la vue de ce liquide, son odeur, sa texture. Ils sont morts par ma main, pour moi, car ils me vénèrent au même titre qu’un dieu, moi, leur roi, leur maître absolu.
Je suis Neszhäar, roi des elfes noirs de Dendrom, et si je n’arrive pas à apprécier pleinement le sacrifice d’aujourd’hui, c’est parce que je n’ai pas totalement vaincu. Aujourd’hui, alors que le soleil, astre divin et suprême, atteignait très exactement son zénith, alors que le sacrifice avait lieu et que je me baignais dans le sang, la malédiction s’est accomplie dans toute son ampleur. J’étais maudit avant, et je le suis encore davantage à présent, condamné à n’éprouver que la haine et à étancher ma soif de violence et de sang tous les jours, comme un vulgaire monstre.
Dix-huit hommes. Avant il ne m’en fallait pas tant. Est-ce parce que je l’ai perdue ? Est-ce parce qu’elle est partie en emportant avec elle tout ce qui restait de mon humanité ? Ces questions, je me les pose sans cesse. Et jamais je ne trouve de réponse…
Je ne suis certain que d’une chose : je suis maudit depuis ma plus tendre enfance. Ma mère est morte quand j’avais trois ans, et mon frère Altszhäar n’a jamais cessé de me reprocher d’être la cause de sa mort, moi qui lui causais tant de soucis et de tracas. Je me souviens que, le jour où son corps a été offert en sacrifice au dieu soleil, il m’a jeté un regard plein de mépris. Il ne m’a plus jamais adressé un mot, sauf pour me dire que j’étais l’assassin de notre mère. En un sens, c’était peut-être vrai. Elle me préférait à mon frère et à ma sœur. Je la préférais à mon père. Et elle est morte. Altszhäar l’a retrouvée un matin avec la gorge déchirée. Il m’a accusé tout de suite, parce que j’étais à côté d’elle. Et pendant toute notre enfance il n’a jamais cessé de persifler, d’insinuer que j’étais un assassin, un dégénéré.
Ma sœur Tyzzhah n’a pas réagi de la même façon. Au contraire d’Altszhäar, elle m’a protégé, parce que je n’avais que trois ans et que j’avais eu peur en voyant le sang répandu. D’ailleurs, à partir du jour où notre mère est morte, j’ai eu une peur panique du sang. Tyzzhah, voyant cela, et voyant également la façon dont Altszhäar me considérait après cet épisode, m’a défendu en toute circonstance, même devant Lalaedry ou notre père. Un jour, elle m’a amené devant la tombe de notre mère, et elle a dit : « C’est d’elle que tu tiens tes cheveux d’argent, alors garde-les en souvenir d’elle. » J’ai obéi. Depuis ce jour, je porte les cheveux longs. Tyzzhah m’a appris à les tresser et les soigner.
Les années ont passé ainsi. J’étais détesté de mon frère, et ignoré par mon père qui ne savait que faire d’un fils qu’il considérait sans doute comme excédentaire. Tyzzhah allait avec moi partout où je me rendais et venait à ma rencontre lorsque les gardes me ramenaient du désert où j’avais coutume de fuir. Souvent, je revenais dans un état pitoyable. Une fois, j’ai réussi à m’échapper pendant une semaine entière. Ce qui à cinq ans relevait de l’exploit, car cela signifiait échapper à la vigilance des gardes, sortir de la Cité Solaire et se fondre dans les ombres du sable. C’était le grand drackon Akkhay en personne qui était venu me chercher ce jour-là. Il m’a porté jusqu’à la salle du trône où m’attendait mon père, qui était accompagné de Lalaedry. Tyzzhah n’était pas là alors j’ai eu peur. Mon père s’est levé avec cet air terrible que je lui avais toujours connu ; il m’a pris dans ses bras et m’a murmuré à l’oreille : « Neszhäar, il est grand temps de s’occuper de ton éducation de prince. »
Ces seuls mots ont marqué un grand tournant dans ma vie.
A cette époque, j’avais remarqué depuis un certain temps déjà que mon père, Lalaedry, Akkhay, Altszhäar et bien d’autres avaient des tatouages sur le visage. Je ne savais pas d’où ils venaient ni pourquoi ils les avaient. Je l’ai appris le soir même où Akkhay m’a ramené à Dendrom. C’est Lalaedry, le Hiérarque de mon peuple, qui a tracé le tatouage qui symboliserait mon rang sur mon visage. Pour moi, il avait choisi de le faire rouge sang, et selon une méthode qui avait déclenché en moi des affres de souffrances telles que pendant des jours, je n’ai fait que pleurer et dormir. Mais la souffrance ne signifiait déjà plus grand-chose pour moi. Ce que je voyais, c’était que mon père allait s’occuper de moi comme il l’avait fait avec Altszhäar et m’élever au rang de prince héritier, ou presque. Mais en fait, mon père a confié mon éducation à Lalaedry.
Lalaedry… j’avais peur de cet individu. Grand et sec, il semblait s’accrocher à la vie avec fureur. Son visage, oblong, creux et encadré de fins cheveux noirs qu’il avait savamment tressés, était une allégorie de la cruauté. Tout son être respirait la ruse. Et son regard… ses yeux ne comportaient pas d’iris et de pupilles ; ils étaient blancs, ce qui le rendait singulièrement inexpressif. Où qu’il se rendait, il était escorté de ses monstrueux familiers, deux espèces d’énormes canidés, des créatures obscènes et déformées par la malfaisance, à l’esprit retors. C’est à cet homme que mon père m’a confié pour des années.
Et de fait, Lalaedry n’a pas perdu de temps. Dès le premier jour, il m’a enseigné le maniement des armes ; il voulait que j’apprenne à danser le Vrydd, cet art martial créé par les démons et qui n’était pratiqué que par quelques personnes dans tout le Continent. Mais je n’étais pas assez agile pour cela, et mon esprit n’était pas assez aiguisé. Souvent il me traitait d’idiot et me maudissait. Malgré cela, je continuais à m’entraîner, car il m’avait promis que si je devenais assez fort, Altszhäar reconnaîtrait que je n’étais pas l’assassin de notre mère. Ma maîtrise de l’épée a rapidement tendu vers la perfection… mais ce n’était pas assez pour danser le Vrydd. Alors j’ai créé mon propre art. Voyant cela, Lalaedry m’a félicité. Des compliments bien creux en vérité. Il ne disait cela que pour m’amadouer, et j’en étais pleinement conscient.
C’est à ce moment que j’ai commencé à faire des rêves. J’avais à peu près douze ans ; il y avait à présent plus de six ans que Lalaedry était mon tuteur. Je me suis mis à faire des cauchemars, à me réveiller la nuit en hurlant, trempé de sueur, tandis que les échos de mes cris se faisaient entendre loin dans le désert. Je rêvais de monstres ensanglantés et d’elfes si vieux que leur peau se décomposait. Je rêvais de mort et de destruction. Je rêvais de la fin du monde et d’un homme qui répandait des fleuves entiers de sang tout en laissant derrière lui des montagnes de cadavres. Il avait l’air d’un démon sans en être un, et de longs cheveux blonds cendrés qui ondoyaient derrière lui. Dans mes rêves, il maniait une épée au pommeau en forme de tête de dragon, dont les yeux ardents semblaient animés d’une vie propre. De ma vie, c’est la seule fois où je l’ai vu, alors que j’étais né pour l’affronter... C’est en tout cas ce que m’a dit Lalaedry lorsque je lui ai raconté mes rêves. Il m’a ensuite annoncé qu’il pouvait les faire cesser si je me pliais à un rituel de son invention. J’ai accepté sans me poser de questions, effrayé comme je l’étais par ce démon tout droit sorti des Abysses qui semblait concevoir le fait de tuer comme un amusement.
Les rêves ont effectivement cessé. Pendant plusieurs semaines, j’ai pu dormir sereinement, bercé par la brise venue du désert qui me faisait penser aux mains de ma sœur dans mes cheveux. Lalaedry a ensuite entrepris de m’apprendre quelques rituels. Quelque chose en moi était transformé. Alors qu’auparavant j’aurais refusé, j’en demandais toujours plus ; j’étais devenu avide de connaissance, je voulais savoir le moindre effet du moindre mot magique, du moindre geste, du moindre signe, du moindre ingrédient. Lalaedry m’a appris des rituels qui permettent de déplacer les objets par la force de la pensée ou de tuer des gens si on pense suffisamment fort à eux. Mais en contrepartie, il y avait un tribut à payer. Souvent, c’était un sacrifice en l’honneur du dieu soleil. Je lui offrais de petits animaux, des plantes rares, de l’eau. Mais j’avais lu dans des livres que certains rituels nécessitaient le sang d’autres elfes noirs, et même que celui qui accomplissait le rituel boive ce sang. Ces rituels m’inquiétaient et m’attiraient tout à la fois, car j’avais encore peur du sang, mais plus au point de hurler ou de m’évanouir.
Lalaedry a fini par le remarquer, car j’étais assez négligent avec ses livres, et il m’arrivait fréquemment de les laisser traîner. Il m’a emmené dans une pièce qui m’était jusqu’alors inconnue : une vaste bibliothèque en sous-sol, éclairée par des bougies disposées un peu partout. Le centre de la pièce était dégagé. J’ai compris que c’était ici que le Hiérarque des elfes noirs mettait au point ses rituels, et qu’il en conservait les formules dans les volumes rangés sur les étagères. Lalaedry en a pris un, l’a ouvert et l’a mis sous mon nez, en m’ordonnant : « Récite cette formule. Et ne t’arrête pas avant que je te l’aie ordonné. »
J’ai lu la formule. Pour moi les mots n’avaient que peu de sens ; jusqu’à présent, je n’avais utilisé que des incantations simples et dont les termes variaient peu d’une formule à l’autre. Le sens de celle que Lalaedry m’avait commandé de lire m’échappait, hormis quelques mots dont je connaissais la signification et qui me laissaient entrevoir l’effet du rituel. Pendant que je lisais, Lalaedry a tracé un cercle magique au centre de la bibliothèque et y a déposé des offrandes. Puis il m’a ordonné de me placer dans le cercle et de continuer à réciter l’incantation. Effrayé, je me suis exécuté. Lalaedry a eu un sourire satisfait et m’a fait signe de poursuivre.
Il s’est passé un long moment, puis il m’a autorisé à cesser de réciter la formule. J’avais la bouche sèche d’avoir trop parlé et les entrailles nouées par l’appréhension. Lalaedry m’a tendu la main pour m’aider à sortir du cercle. Je l’ai attrapée et serrée si fort que je l’ai griffé. J’étais exténué ; mes membres ne me répondaient plus et j’avais peine à tenir debout. Lalaedry m’a presque porté jusqu’à ma chambre, où je me suis cloîtré pendant un long moment.
Lorsque enfin je suis sorti, il m’attendait en bas de l’escalier, armé et accompagné de l’un de ses hideux familiers. Il m’a emmené dehors, m’a fait traverser la ville et nous sommes arrivés devant le palais royal. Les gardes nous ont laissé entrer et Lalaedry m’a mené à la salle du trône. Mon père n’était pas là ; seul Altszhäar s’y trouvait, entouré de ses amis, et ils buvaient et riaient à gorge déployée. Ils étaient huit. Altszhäar m’a vu et fait un signe de la tête, tandis que Lalaedry lui disait que j’avais à lui parler. Mon frère s’est levé de son siège et s’est approché de moi, l’air méfiant. Après l’avoir salué, je lui ai dit :
« Je suis fort maintenant. Alors reconnais que je n’ai pas tué notre mère.
- Je ne reconnaîtrai rien du tout, a répliqué Altszhäar. Peu importe ce que Lalaedry t’a fourré dans la tête, mais, fort ou pas, pour moi, tu restes celui qui a mis fin aux jours de notre mère. Et d’une façon odieuse de surcroît. »
J’ai cligné des yeux. J’avais toujours été persuadé qu’il accepterait. Altszhäar s’est rendu compte que j’était déstabilisé et a poursuivi sur sa lancée.
« Pour moi, tu n’es pas mon frère, mais un assassin ! Disparais de ma vue !
- Mais, Altszhäar, attends ! me suis-je écrié. Je…
- Je t’interdis de prononcer mon nom ! a rétorqué Altszhäar. Je ne veux pas te voir ici, tu entends ? Retourne avec Lalaedry. Ici tu n’es utile à personne. Tyzzhah va se marier et elle t’oubliera. Quant à notre père, il ne sait plus qui tu es depuis longtemps !
- Ce n’est pas vrai ! Je suis prince, comme toi ! »
Altszhäar n’a pas répondu. Un sourire s’est dessiné sur son visage, le même genre de sourire que Lalaedry avait parfois.
« Très bien. Puisque tu es si fort, nous allons nous battre. Si tu l’emportes, je reconnaîtrai que tu n’as pas tué notre mère. Si je l’emporte, tu devras quitter Dendrom. Cela te convient-il ?
- C’est d’accord », ai-je répondu. La colère l’avait emporté sur ma raison.
Altszhäar a tiré son épée et s’est mis en garde, une expression méprisante sur le visage. J’ai fait de même. Nous nous sommes battus au beau milieu de la salle su trône, renversant sièges et chandeliers, déchirant les tentures sous nos coups d’épée rageurs. Je faisais pleuvoir les coups sur Altszhäar, mais celui-ci parait à chaque fois, esquivant, virevoltant, dansant même. Mes armes ne semblaient pas même l’effleurer, tandis que lui m’assenait des coups sans le moindre effort apparent. Il m’a rapidement acculé dans un coin de la salle du trône et désarmé. Alors, en dernier recours, j’ai murmuré quelques mots que Lalaedry m’avait appris. Pas assez fort apparemment, car ce n’est pas de ma bouche qu’ils sont sortis, mais bel et bien de celle du Hiérarque, bien que je sois le seul à m’en être aperçu. Altszhäar s’est mis à tousser et cracher du sang ; il est tombé sur le sol, l’air surpris, et a vomi du sang et de la bile sur le dallage de la salle. Dans un sursaut, il s’est ensuite relevé et a essayé de m’agripper, tout en m’éclaboussant de son sang. Au moment où sa main atteignait ma gorge, quelqu’un l’a violemment tiré en arrière, et crié : « Mes princes, du calme ! »
Altszhäar s’est laissé faire, tandis que la vue du flot carmin qui s’échappait de son corps me subjuguait, tel un enchantement lancé par un mage. C’était sa vie qui s’en allait avec ce liquide, et je mourais d’envie de me l’approprier pour lui montrer combien j’étais devenu fort. J’ai trempé ma main dans le sang de mon frère, je l’ai portée à ma bouche et je me suis léché les doigts, à demi en extase. Altszhäar a pâli ; il savait tout comme moi que s’abreuver du sang des autres était un acte honni, qui relevait du sacrilège. Il s’est effondré dans les bras de son sauveur, qui n’était autre que le grand drackon Akkhay, et s’est mis à gémir. Lalaedry, qui nous observait d’un coin de la salle, a eu un rire macabre. Et moi, enfin pris de honte devant mes actes, je me suis assis par terre et ai caché ma tête dans mes mains, n’osant ni regarder ni réaliser ce qui s’était passé – et dont j’étais le principal acteur.
__________

La suite plus tard... ;)

NB : Neszhäar se prononce Néchar, et Atlszhäar, Altchar :-P et Tyzzhah... comme Pizza, mais avec un "T" au début :D

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Ven Mai 26, 2006 6:11 pm 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
Vous mets tout au compte-goutte... donc voilà la suite, c'est moins long :mrgreen: euh par contre j'ai pas relu... donc s'il ya des fautes, merci de me le signaler ;)
__________

Akkhay m’a relevé avec douceur et m’a essuyé le visage à l’aide d’un chiffon, puis il m’a emmené vers la porte de la salle du trône. Lalaedry n’a pas essayé de l’empêcher. Il avait toujours son méchant sourire aux lèvres et toisait le grand drackon d’un air supérieur. Je ne lui ai pas dit adieu. J’ai quitté la salle sans me retourner, encore sous le choc de ce qui s’était produit.
Akkhay m’a conduit devant mon père, qui tournait comme un ours en cage pour dissimuler sa nervosité. Lorsque je suis entré et que le grand drackon a fermé la porte, il a sursauté. J’ai compris que je lui faisais peur. Mais il a rapidement repris ses esprits, et m’a fait signe de m’asseoir. Akkhay est resté le dos contre la porte.
« Neszhäar, m’a dit mon père, qu’est-ce qui t’a poussé à te conduire de la sorte ? Qu’est-ce qui traversé l’esprit ? Ton frère est mourant. Tu as accompli le pire de tous les actes, tu as prononcé les pires de tous les mots… »
Je n’ai rien répondu. Je savais très bien que, si je lui disais que c’était Lalaedry qui avait lancé le sort, il ne me croirait pas. Mon père s’est impatienté.
« Eh bien, Neszhäar, as-tu perdu ta langue ? »
Akkhay est intervenu.
« Sire, puis-je vous faire observer que c’est vous qui avez placé le prince Neszhäar sous la garde de Lalaedry ? Ne soyez pas étonné des actes qu’il a commis. Il ne fait que suivre les enseignements de son maître… Si quelqu’un d’autre s’était occupé de lui, il ne se serait probablement pas battu contre Altszhäar.
- Peu importe. Les faits sont là à présent. Altszhäar est à l’agonie et Tyzzhah ne pourra pas se marier.
- Pourquoi ? » ai-je demandé.
Mon père a poussé un soupir de lassitude.
« Je vais finir par croire que Lalaedry n’a fait que t’apprendre à tuer. Tu ne connais pas les plus élémentaires de nos coutumes ! Apprends que c’est ton frère qui devait épouser ta sœur, et que…
- Sire, l’a paisiblement interrompu Akkhay, il me semble évident que Lalaedry ne s’est pas occupé du prince Neszhäar comme vous le souhaitiez… regardez-le. Lalaedry s’en est servi. Tout le monde sait qu’il convoite votre titre, et que si le prince Altszhäar devait mourir, c’est à lui que reviendrait la main de la princesse Tyzzhah. Comme vous le lui aviez promis. Je n’ai cessé de vous répéter tout cela, tout comme je vous ai bien souvent dit que lui confier le prince Neszhäar revenait à le pousser à commettre un meurtre… »
Mon père m’a longuement observé. Visiblement, les paroles d’Akkhay l’avaient interpellé et il tentait de retourner la situation. Il a poussé un autre soupir et a passé sa main dans mes cheveux, avec comme un air de regret sur le visage.
« Apparemment, j’ai fait une erreur de jugement. Très bien. Akkhay, mon ami, c’est toi qui t’occuperas de Neszhäar à présent. C’est à lui que va revenir le titre de prétendant au trône. Et je laisserai le choix à Tyzzhah entre Lalaedry et lui. Comme je l’avais fait avec Altszhäar. »
Akkhay a eu un sourire victorieux, comme s’il venait de remporter un siège qui avait duré de trop longues années.
- Qu’il en soit ainsi, Sire. J’éduquerai le prince Neszhäar de mon mieux. Quant à vous, hâtez-vous de faire savoir votre décision. »
Akkhay s’est brièvement incliné et m’a fait signe de le suivre. Au moment où nous franchissions la porte, mon père l’a hélé :
« Akkhay ?
- Oui ?
- Ne me trahis pas. Si jamais j’apprends que tu lui enseignes des choses interdites, tu le paieras cher.
- Comme vous voudrez, Sire. »
Puis il a fermé la porte derrière lui et m’a emmené chez lui.
Akkhay habitait une grande maison tout au bord de la ville, de laquelle il voyait le désert et même la Tour de la Garde Pourpre. L’architecture de sa demeure était tout ce qu’il y a de plus traditionnelle. Il m’a raconté qu’il tenait cette maison de ses parents, qui eux-mêmes la tenaient de leurs parents, et ainsi de suite. Je lui ai demandé s’il était le grand drackon parce que son père l’était avant lui ; il a ri et a simplement répondu :
« C’est surtout parce que votre père m’a remarqué, prince. Sinon je serais probablement resté un simple soldat toute ma vie… »
J’ai vite compris que Akkhay n’aimait pas s’encombrer de choses inutiles et de jugements tortueux, au contraire de la plupart des elfes noirs – et surtout de Lalaedry. S’il pouvait se montrer patient et généreux, il avait tendance à s’exalter dès qu’on lui parlait de batailles et se mettait alors à raconter toutes celles auxquelles il avait survécu et vaincu – et il y en avait beaucoup. Il était assez gentil, plus en tout cas que la majorité des elfes noirs, mais manifestait peu ce côté de sa personnalité, préférant cultiver une image de seigneur sanguinaire, en grand drackon qu’il était.
J’ai vécu quelques années avec lui ; des années plus tranquilles qu’avec Lalaedry, pendant lesquelles j’ai été moins tourmenté. Il m’a appris tout ce que Lalaery ne m’avait pas enseigné et s’est bien gardé de me réapprendre à utiliser une arme. Il m’avait confisqué mes épées et les gardait précieusement dans sa chambre. De temps à autre, il m’emmenait voir Tyzzhah, et j’ai pu voir que ma sœur, si elle avait été affectée par la mort d’Altszhäar, était restée la même, tranquille et sereine, future reine dans toute sa splendeur. Je me suis rendu compte que je l’aimais. C’était elle qui m’avait défendu à la mort de notre mère et depuis tout ce temps, elle avait toujours pensé à moi, même quand j’étais sous la tutelle de Lalaedry. Avec elle, j’étais heureux. Peu m’importait que l’amour que j’avais pour elle puisse être considéré comme impur, puisque nous étions destinés à nous marier.
Le mariage… mon père, que j’ai revu quelques temps après avoir été confié à Akkhay, m’a expliqué qu’il aurait lieu lorsque j’aurais dix-sept ans. Cela me laissait, disait-il, le temps d’apprendre mes devoirs en tant que futur roi. En vérité, cela lui laissait à lui le temps d’apaiser la fureur de Lalaedry, car le Hiérarque, d’après les rumeurs, était entré dans une rage folle lorsque le roi lui avait annoncé que ma sœur aurait à choisir entre lui et moi.

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Lun Juin 05, 2006 11:01 pm 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
3e version de la fin... avec le bout qui manquait :mrgreen:

__________

[...]

Le jour de la cérémonie, il était présent, accompagné comme toujours de ses deux familiers, drapé dans tout son mécontentement. Akkhay était là aussi, et il arborait encore ce sourire triomphant que je l’avais déjà vu avoir. La cérémonie a eu lieu dans un faste et une splendeur dignes de l’accueil que l’on aurait pu faire au roi d’Idylliac s’il était venu, et la liste d’invités était si longue qu’il était impossible de les compter. Le dieu soleil nous a dispensé sa lumière et sa chaleur bienfaitrices, et lorsque la nuit est venue et que les derniers échos des festivités se sont éteints, tout le monde, repu et fatigué, s’en est allé en nous souhaitant un heureux mariage.
Heureux, il l’a bien été un certain temps ; mais rapidement, mes rêves sont revenus, et avec eux une soif de sang et de violence telles que cela me faisait honte. Je me suis mis à chasser des animaux du désert pendant des journées entières ; je les pistais jusque dans leurs pénates et les tuais de façon à ce qu’il répandent le plus de sang possible – car la seule vue de ce liquide coulant sur le sol et absorbé par le sable me fascinait au point que je pouvais en perdre la perception du temps. Je sortais la nuit, le jour, n’importe quand. Il est venu un moment où les animaux ne m’ont plus suffi, où je me suis mis à tuer des voyageurs qui traversaient le désert. Je laissais les corps où je les avais fait tomber et, pris d’horreur par mes actes, je m’enfuyais aussi loin que possible.
Et Tyzzhah, dans tout cela ? Ma sœur s’inquiétait. Elle me questionnait sans cesse, sans que jamais je ne lui donne de réponse, car j’avais honte de ce que j’étais devenu. Lorsque je revenais à Dendrom, Akkhay venait me voir et me posait lui aussi des questions. A lui, je lui répondais, car je savais qu’il connaissait ces sentiments purement barbares. Le grand drackon a demandé à mon père, qui était toujours au pouvoir, l’autorisation de mener une enquête, et l’a obtenue. Au bout de maintes investigations, fouilles et recherches diverses, il en a conclu que Lalaedry savait quelque chose et l’a mis aux arrêts.
Mais le Hiérarque a refusé de répondre aux questions qu’on lui posait ; il a tout simplement affirmé du début à la fin que certes il était impliqué dans cette affaire, mais que si j’étais maudit, c’était par ma seule faute. A moi, ces propos étaient une véritable énigme, car je ne voyais pas très bien comment j’aurais pu devenir si violent sans l’éducation du Hiérarque. Il me semblait clair qu’il m’avait manipulé avec ses rituels. Lorsque je lui ai demandé de me guérir, de me délivrer de cette malédiction, il a simplement ri en me disant que je ne serais libéré que lorsque j’aurais accompli ma tâche. Bien sûr, je n’ai rien compris à ses paroles, et même aujourd’hui elles me sont obscures. J’ai alors réclamé à ce qu’on le fasse tuer pour lui faire payer, mais je me suis heurté au refus de mon père, qui craignait le Hiérarque comme la peste et n’osait s’opposer si ouvertement à lui. Akkhay lui-même ne pouvait rien faire sans l’aval du roi et cela le rendait furieux, car il éprouvait une haine si forte à l’encontre de Lalaedry que s’il l’avait pu, il l’aurait tué de ses mains. Mais mon père a ordonné qu’on laisse Lalaedry en paix et les investigations d’Akkhay ont dû cesser.
Peu après tous ces événements, mon père, qui avait atteint un âge fort avancé, s’est éteint au plus noir de la nuit – chose qui est considérée comme de mauvais augure chez les elfes noirs. Ma sœur est devenue reine et j’ai ainsi accédé au titre que Lalaedry convoitait tant. Je tuais tant et plus, mais tout de même moins qu’aujourd’hui, puisqu’il me suffisait d’une seule victime par jour. Ma sœur, pour tourner le problème autrement, a eu l’idée, avec Akkhay, d’instaurer ces sacrifices et ainsi, tous les jours, alors que le soleil était à son zénith, un individu m’était offert en sacrifice, que ce fût un elfe noir ou un voyageur égaré. A ce moment-là, j’étais plutôt apaisé, car ma sœur était à mes côtés… mais un jour, elle a disparu sans laisser quoi que ce soit derrière elle, pas même une lettre, un objet, rien. La douleur qui a été mienne ce jour-là n’a jamais eu d’égale et aujourd’hui encore j’en porte les cicatrices, physiques et psychiques.
Espérant m’aider, Akkhay a tenté de retrouver Tyzzhah. Mais il n’y est pas parvenu et a disparu lui aussi. Je me suis retrouvé seul, et ma solitude m’a rapidement fait éprouver une haine qui est allée grandissante à l’encontre de ma sœur et du grand drackon. Je les chérissais et les détestais à la fois, et c’est encore le cas aujourd’hui. Pour oublier ma douleur et ma colère, j’ai plus que jamais demandé des sacrifices, jusqu’à atteindre le nombre de victimes d’aujourd’hui, à savoir dix-huit.
Pendant tout ce temps, les paroles de Lalaedry me sont revenues en mémoire… Que pouvait donc être ma « tâche » ? Que n’avais-je pas fait et que j’aurais dû accomplir pour pouvoir retrouver la paix ? Afin de trouver une réponse à toutes ces questions qui me hantaient la nuit comme le jour, je suis retourné voir le Hiérarque dans sa demeure. Mais il s’est contenté de me rire au nez.
« Savez-vous où se trouvent Tyzzhah et Akkhay ? lui ai-je demandé.
- Je n’en ai aucune idée, m’a-t-il répondu avec un de ses sourires fielleux. Peu m’importe que ta sœur ait disparu et que ton fidèle grand drackon ne donne plus signe de vie. J’ai mes propres projets à présent et tu n’en fais plus partie, vu que tu es un pion trop peu docile. »
Je n’ai rien obtenu d’autre de lui.
A ce moment-là, j’ignorais qu’un démon vivait à Dendrom et que l’un de nos meilleurs assassins, Khiddyn, était un autre de ces démons, et qu’il travaillait pour lui. Je l’ai appris quelques semaines plus tard, alors qu’un drackon venait m’annoncer que la plupart de son ordre avait suivi Lalaedry dans sa marche vers les Terres du Nord et que lui-même s’apprêtait à le rejoindre avec le reste des drackons. Cette nouvelle m’avait bouleversé et je ne savais pas comment faire pour contrer les plans de Lalaedry, qui allaient très certainement conduire mon peuple à sa destruction. Le Peuple Guerrier était reconnu pour ses aptitudes martiales, et surtout, il avait élu domicile dans l’extrême nord, là où le soleil s’était raréfié et avait cédé sa place dans le ciel à la lune… un peuple bien étrange en vérité. J’avais entendu quelques légendes à son sujet, notamment des histoires de héros aux pouvoirs incommensurables et d’êtres à demi démons.
Khiddyn s’est présenté à moi par une nuit nuageuse où le sommeil me fuyait et où, seul dans la salle du trône, cette même salle dans laquelle j’avais jadis affronté Altszhäar, je me morfondais sur mon sort. Il m’a d’abord semblé cérémonieux et emphatique, malgré le fait qu’il me soit apparu en émergeant littéralement de l’ombre comme de nombreux assassins ont coutume de le faire.
« Sire, m’a-t-il dit, je viens vous parler au nom de mon maître. »
J’ai levé un œil terne sur lui. Je n’avais envie de parler avec personne, aussi ai-je tout d’abord tenté de le chasser.
« Vous n’avez pas demandé d’audience, me semble-t-il. Allez vous-en.
- Avant de me mettre dehors, Sire, écoutez donc ce que j’ai à vous dire, cela pourrait vous intéresser…
- Je vous ai dit de partir. Ne me mettez pas en colère.
- Ce que j’ai à vous dire est très important. Cela concerne votre sœur la reine et le grand drackon Akkhay. »
Il avait touché le point sensible. Je me suis calmé instantanément et je l’ai longuement observé. Il ressemblait à un elfe noir, sauf peut-être, par la couleur de la peau. Ses yeux étaient comme ceux de Lalaedry, blancs et inexpressifs. Il avait un long visage sur lequel était tracé un tatouage qui ne ressemblait à aucun de ceux que j’avais pu voir jusqu’à présent, qui lui parcourait toute la moitié gauche du visage en un motif complexe. Il portait une armure de cuir bouilli à la ceinture de laquelle pendaient deux longs couteaux aux manches ouvragés et qui laissaient échapper comme une aura de mort. Des armes démoniaques à la mesure du pouvoir de leur détenteur.
Khiddyn s’est laissé examiner puis a brièvement incliné la tête, attendant ma réponse, qui n’a d’ailleurs pas tardé.
« Alors dites-moi… ai-je commencé d’un ton neutre. Vous semblez bien me connaître. Dites-moi où ils sont.
- C’est une information précieuse pour mon maître… a déclaré Khiddyn d’un faux air songeur.
- Elle l’est tout autant pour moi… » ai-je observé. Ma fureur recommençait à se faire entendre et mon mécontentement allait grandissant à mesure que les plans du maître de Khiddyn m’apparaissaient.
Khiddyn m’a alors raconté ma vie comme si lui l’avait vécue à ma place. Rien n’a échappé à son récit, pas même les détails insignifiants que je croyais avoir oubliés. Et tout cela avec un sans-gêne et une aisance qui m’ont tout simplement ulcérés. Pendant toutes ces années, lui et son maître m’avaient espionné. Et ils n’avaient rien fait pour empêcher Lalaedry de se servir de moi, rien pour empêcher Akkhay et Tyzzhah de disparaître. Pour cela je les haïssais. Je me suis mis à vociférer des imprécations, à les maudire. Khiddyn m’a laissé crier un moment avant de m’interrompre d’autorité.
« Sire ! Laissez-moi parler. Mon maître vous propose un pacte. Une alliance, en quelque sorte. Il pense que vos intérêts et les siens convergent dans cette affaire. Lui aussi en veut à Lalaedry. Nous voudriez-vous pas vous débarrasser de lui ?
- Pourquoi en veut-il à Lalaedry ?
- Je l’ignore, Sire. Je sais juste qu’il lui reproche certains griefs. Il ne m’a pas dit quoi.
- Voilà qui est fâcheux. Je n’ai aucune envie de l’impliquer dans cette affaire, si puissant soit-il. Cela ne concerne que moi et j’entends bien réussir à retrouver Tyzzhah et Akkhay, avec ou sans l’aide de votre maître. Par ailleurs, pourquoi ne me dites-vous pas son nom ?
- Je ne le connais pas, a répondu Khiddyn, soudain honteux. Il ne me l’a jamais dit. Il ne l’a jamais dit à personne, je crois.
- Comment pouvez-vous travailler pour le compte de quelqu’un dont vous ne connaissez pas le nom ? Votre logique m’échappe…
- Je travaille pour lui parce qu’il me paie bien, a répliqué Khiddyn d’un ton tranchant. Les seuls liens qui m’unissent à lui sont l’or et les richesses qu’il me donne en guise de solde. Mais là n’est pas la question. Mon maître vous offre l’occasion de vous allier à lui pour retrouver la reine et le grand drackon, et châtier Lalaedry.
- Que veut-il en échange ?
- Sans doute un service de votre part. Je ne connais pas tous ses plans, mais il me semble évident qu’il va vous demander de faire quelque chose pour lui… »
Quelque chose au fond de moi s’est insurgé ; j’avais l’impression de revivre mon passé.
« Je refuse de devenir le pion de qui que ce soit, vous m’entendez ? Je suis las d’être un pantin. Si votre maître compte me manipuler, il pourrait au moins venir me faire sa proposition lui-même.
- Ecoutez, a dit Khiddyn, je ne sais pas ce qu’il voudra de vous en retour. Je ne suis que le messager dans tout cela. Mon maître m’a également chargé de vous dire qu’il souhaiterait avoir une réponse dans un mois. Mais vous pouvez lui donner avant, si vous le souhaitez. Il vous suffira de m’appeler et je viendrai. »
Et sans plus de cérémonie, il s’est éclipsé, profitant d’une tache d’ombre pour se fondre dans l’obscurité, me laissant de nouveau seul. Si j’avais pu, j’aurais sans doute cherché à le tuer, car son comportement, cette façon de se moquer complètement des autres, et d’outrepasser toutes les règles de protocole, m’avaient excédé. Mais en disparaissant ainsi, il s’était accordé un sursis d’un mois – le temps de faire retomber un peu ma colère.
J’ai mis ce mois à profit, tournant et retournant les propositions des démons dans ma tête. Une part de moi hurlait vengeance ; la nuit, je rêvais de la mort de Lalaedry, de son sang répandu sur le sol, de son regard inexpressif soudain empli de frayeur, de ses cris de douleur mêlés à ceux de ses familiers. Mais d’un autre côté, je n’avais aucune preuve de la bonne parole ces démons… je ne savais même pas s’ils disaient la vérité lorsqu’ils m’assuraient connaître le lieu où se trouvaient Tyzzhah et Akkhay. Je me suis alors renseigné sur Khiddyn et son maître. J’ai fouillé la bibliothèque de Dendrom. Je suis même allé jusqu’à la Tour de la Garde Pourpre pour consulter les archives qui y étaient entreposées. J’y ai appris des choses terrifiantes à leur sujet, des choses qui auraient dues être tues, même à Idylliac. Depuis ce jour, je connais le nom du maître de Khiddyn. Un nom plein de mystère et de pouvoir, et qu’il ne faut prononcer qu’avec une extrême prudence. Il n’a jamais franchi mes lèvres et j’espère qu’il ne le fera jamais.
Un mois pour choisir entre une vengeance assurée, mais sans doute avec un lourd tribut à payer, et des tourments qui ne prendraient fin que si j’accomplissais ma tâche, voilà ce que j’ai finalement eu… En vérité, c’était une durée bien insuffisante. Les jours se sont enfuis à une telle vitesse que je ne les ai pas vus passer, et aujourd’hui, c’est le jour fatidique. Le maître de Khiddyn m’a laissé jusqu’à ce soir. Mais il est déjà midi, et je ne sais toujours pas quelle décision prendre car, malgré le sacrifice qui m’a clarifié l’esprit, je ne sais pas si je dois accorder crédit aux paroles de Khiddyn, ou tenter d’accomplir la « tâche » dont m’a parlé Lalaedry… Malgré ma victoire partielle, il y a de cela des années, sur le Hiérarque et sur moi-même, les plus grandes batailles restent à être menées. Et je ne sais pas encore dans quel camp je serai…
Oh, ma sœur, pourquoi m’as-tu laissé ? J’ai besoin de toi, de tes mains, de ton amour… sans toi et sans Akkhay, je suis seul… ne me laissez pas.

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Lun Juin 12, 2006 10:06 am 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
Un nouveau texte :
__________

Minuit et Midi

Minuit est un homme solitaire. Il arpente les rues sombres sans but apparent. Il ne recherche la compagnie de personne. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Minuit trouve que c’est très bien ainsi. C’est cette vie qu’il mène depuis des années. Une vie d’ascète, d’ermite, du haut de laquelle il observe le monde : la ville et les rues obscures dans lesquelles il aime déambuler.
Minuit trouve que le monde est un peu pourri. Les maisons ont des formes biscornues, des fenêtres sans vitres, des portes qui grincent, des murs sales. Les voitures font un bruit infernal et roulent sur des petites fleurs fragiles. Les gens sont aussi tordus que leurs maisons et se tordent chaque jour un peu plus. Les rues sont occupées par des jeunes désoeuvrés qui, perchés sur un banc public réquisitionné pour l’occasion, jettent des regards carnassiers sur les passants. Minuit observe tout cela et trouve que ce monde – cette ville et ces rues – est pourri. Mais cela l’amuse également. Minuit a le rire facile, il est capable de rire en toutes occasions, même les plus sombres.
Minuit habite une maison biscornue qu’il a aménagée avec soin. Il y a fait mettre une table, une chaise, un lit, une armoire et un fauteuil. Minuit a tout acheté en un seul exemplaire car il n’aime pas avoir des objets en double : cela tente les cambrioleurs. Et puis il n’aime pas non plus le superflu. Cette maison lui sert juste pour dormir, puisqu’il passe ses journées à arpenter le monde – cette ville et ces rues sombres – et à observer les gens s’agiter vainement ou crever sur le bord de la rue sans que personne ne vienne les aider. En fait, la véritable maison de Minuit, c’est la ville. Le monde.
Minuit se targue de connaître chaque habitant du monde ; il sait le nom, l’âge et le lieu d’habitation de chaque personne qui vit dans cette ville. Il connaît même le nom de ceux qui sont morts. Du moins, il le croyait. Parce qu’il y a quelques heures, Minuit a rencontré un homme qu’il ne connaissait pas. Quelqu’un qu’il n’avait jamais rencontré ! Il ne parvenait pas à y croire. Ce genre d’occasion était si rare… Souvent les personnes qu’il n’avait jamais rencontrées étaient des enfants qui faisaient leur première excursion hors de leur maison, avec ou sans leurs parents. Mais là… c’était un homme d’âge mûr. Minuit l’a observé, l’a écouté parler, a senti son odeur. L’homme avait un accent aux sonorités inconnues ; sa tenue vestimentaire n’évoquait rien à Minuit et son odeur même n’était pas celle des autres habitants du monde. Il sentait l’herbe fraîchement coupée, les fleurs des champs, la campagne, la mer. Des parfums aux antipodes de ceux des habitants du monde.
Minuit est intrigué par cet homme. Il voudrait en savoir plus à son sujet, car ce n’est pas souvent que l’on voit un extraterrestre. Minuit pense que l’homme ressemble à un ange. Il a des cheveux jaune soleil et des yeux bleus outremer. Tout le contraire de Minuit, qui lui a des yeux gris brouillard et des cheveux noir charbon. Ou noirs comme la nuit. Comme ceux des autres habitants du monde. Et puis ses vêtements ! L’homme avait un costume chamarré à la coupe fantaisiste, qui contrastait étrangement avec les vêtements sobres des habitants du monde, davantage destinés à travailler qu’à parader. Quelle idée de se promener avec un tel accoutrement sur le dos ! Mais ce comportement extravagant attise la curiosité de Minuit. Il veut en savoir plus sur cet extraterrestre. Alors il sort dans la rue dans l’espoir de le retrouver.
Minuit parcourt le monde entier à la recherche de cet homme. Cela lui prend une journée entière et même une partie de la nuit. Il arpente toutes les rues sombres en long, en large et en travers. Il se risque même à parler à des gens. Chose qu’il ne fait qu’en de très rares occasions. Il les interroge, leur demande s’ils n’ont pas vu l’extraterrestre. Mais personne ne l’a vu. Minuit finit par se décourager ; il s’assoit sur un banc dans un parc aux arbres rabougris et attend. Un éclat de rire lui échappe. Il s’est agité si inutilement ! Si ça se trouve l’étranger n’était qu’une illusion. Ou un habitant déguisé. Mais ces hypothèses ne conviennent pas à Minuit et il les écarte d’un geste machinal de la main. Quelque part au fond de lui, il est persuadé que l’étranger existe et qu’il est là, dans cette ville. Alors il décide de l’attendre.
Minuit attend pendant des heures et le jour finit par se lever. Le ciel noir devient gris délavé. Les habitants du monde ressortent de leurs maisons tordues et vont travailler. Minuit les regarde faire et cherche des yeux l’étranger. Mais il ne le voit pas. L’exaltation de Minuit fond comme neige au soleil et, à l’approche du milieu de la journée, il s’apprête à se lever pour aller manger avant de vaquer à ses occupations. Mais quelque chose accroche son regard. Un éclat bariolé qui va à sa rencontre en souriant. L’étranger ! Il est finalement venu à la rencontre de Minuit. Celui-ci exulte de nouveau. Il attend que l’étranger soit à portée de voix pour le héler.
« Hého ! »
L’homme se tourne vers Minuit et l’examine de ses yeux outremer. Minuit lui fait signe de s’approcher et l’étranger s’exécute. Le vent apporte son parfum à Minuit ; l’étranger sent toujours la fleur et l’herbe, la mer et la campagne. Minuit pense qu’il sent l’autre monde. L’extérieur.
L’étranger finit de réduire la distance qui le sépare de Minuit avec un sourire radieux, aussi aveuglant que le soleil. Il a l’air courtois et son expression se marie parfaitement avec ses vêtements. Et quand il parle, il a un accent chantant et une voix harmonieuse.
« Vous m’avez appelé, dit-il. Vous êtes Minuit l’arpenteur de monde, je présume ? »
Minuit est un peu surpris que l’homme le connaisse si bien, mais il n’en laisse rien paraître et hoche la tête en signe d’assentiment.
« C’est bien moi. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, je crois. Vous ne ressemblez à aucun des habitants du monde. D’où venez-vous ? Qui êtes-vous ?
- Je viens de l’extérieur et mon nom est Midi, » répond l’homme. Il laisse fuser un soupir qui ternit quelques instants son sourire et reprend :
« Je me suis égaré, je crois. J’avais une chose à faire dans votre ville et je me suis perdu en voulant quitter la ville. Auriez-vous l’obligeance de m’expliquer comment sortir d’ici ?
- Vous voulez quitter le monde ? s’étonne Minuit. Pour aller où ?
- Pour retourner dans le mien, réplique Midi. Votre monde est trop sombre ; le mien me convient mieux, il est plus gai, plus clair, et les habitants sont plus accueillants. Il n’y fait jamais sombre.
- L’obscurité est source de rêves, s’offusque Minuit. La lumière fait voir toutes les choses de façon crue. On ne peut plus rêver.
- Et l’obscurité apporte les cauchemars et l’ennui, rétorque Midi, offensé à son tour. La lumière apporte la sagesse et le savoir.
- Alors vous vivez dans un monde où il ne fait jamais nuit ? demande Minuit.
- Et vous vivez dans un monde où il ne fait jamais jour, le reprend Midi.
- Montrez-moi votre monde, alors, dit Minuit. Nous verrons ainsi lequel est le mieux. »
Midi s’arrête de sourire et réfléchit.
« C’est d’accord, dit-il au bout d’un moment. Menez-moi à la sortie de votre monde et je vous ferai visiter le mien.
- Très bien ! s’exclame Minuit en se frottant les mains. Mettons-nous en route tout de suite. »
Minuit mène Midi par les rues de la ville et, par un chemin connu de lui seul, le conduit à la porte de son monde. De vastes portes de métal ouvragé, qui semblent bien archaïques au milieu de ce décor si urbain. C’est la première fois que Minuit se trouve si près des portes et il s’émerveille en découvrant les motifs gravés dessus : une fresque représentant une ville aux portes grandes ouvertes et qui déverse ses habitants dans une prairie inondée de lumière. Mais la vraie porte, celle qui clôt les murs qui ceignent la ville, est fermée, et Minuit ne sait pas comment l’ouvrir. Il s’attarde sur les fresques avant de rejoindre Midi, qui a retrouvé l’endroit par lequel il était venu, qui n’est guère plus qu’un passage encombré par des éboulis et des débris. Le passage est sombre, mais lorsque Midi s’y engage, il semble s’éclairer. Minuit est étonné mais suit sans poser de questions tant il a hâte de découvrir le monde de Midi.

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Lun Juin 12, 2006 10:07 am 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
la suite et fin.
__________

La première chose que Minuit remarque en sortant du passage, c’est l’odeur. La même que celle de Midi, mais en plus prononcée. Et puis il y a aussi les sons. Minuit entend des gazouillis. Les oiseaux qui chantent ne sont pas des corbeaux, mais des hirondelles, des mésanges, des rouges-gorges. Minuit lève les yeux vers le ciel et découvre une voûte bleue azur au-dessus de sa tête, parsemée de nuages blancs et dans laquelle règne un soleil estival. Tout cela l’éblouit.
« Il y a trop de lumière ! se plaint-il.
- C’est parce que c’est le milieu de la journée, lui répond Midi. Venez, suivez-moi. »
Midi dévale la prairie en pente douce, laissant un sillage d’herbes couchées derrière lui. Minuit le suit non sans hésitation. Il a un peu peur de s’éloigner de son monde. Et puis il a l’impression d’assombrir les choses. Que la lumière est moins forte à sa proximité. Tout comme Midi faisait reculer les ombres dans le passage, Minuit les attire. Minuit a l’impression de comprendre quelque chose mais qu’un morceau du puzzle lui manque pour savoir quoi. Il a beau réfléchir, il ne trouve pas, et cela le déroute. Il finit par se résigner et rejoint Midi en bas de la prairie, à l’entrée d’un village. Un village idyllique tout droit sorti d’un conte de fée, où les gens se parlent aimablement et vivent dans d’adorables maisons aux murs bigarrés. Les rues sont propres et résonnent des rires des enfants. Minuit est émerveillé et reste bouche bée devant ce village de rêve.
« Vous voyez, lui dit Midi avec un sourire toujours plus éblouissant, que mon monde est meilleur que le vôtre. »
Minuit ne répond pas. Il regarde passer un groupe de gens. Il observe leur regard. Ils plonge ses yeux gris brouillard dans les yeux verts émeraude d’une femme. Et il y lit, outre un bonheur superficiel, un ennui sous-jacent et des choses tues. Minuit laisse un léger sourire s’égarer sur ses lèvres.
« Ces gens ne rêvent pas. Leur monde est trop parfait et trop lumineux, déclare-t-il à l’adresse de Midi. Votre monde ne vaut pas mieux que le mien, parce que les habitants s’ennuient dans l’un comme dans l’autre. Dans le mien ils rêvent d’un monde comme celui-là ; et dans le vôtre ils ne rêvent pas. Où voyez-vous le mieux ? »
Il se retourne vers Midi et attend sa réponse. Midi réfléchit. Ses yeux outremer se font plus sombres ; un instant, ils se teintent de gris. Pendant ce temps, des villageois se massent autour de Midi et Minuit, curieux de voir une nouvelle attraction. Minuit leur jette un regard circulaire. Il voit sur leurs visages de la surprise, de l’envie, de l’intérêt. Il s’attarde sur le visage d’un enfant. Un enfant qui devrait sourire étant donné le monde qui est le sien. Mais il ne sourit pas et affiche une moue capricieuse qui se mue en grimace lorsqu’il se rend compte que Minuit l’observe.
« Vous savez, lui dit Midi, faisant sortir Minuit de sa rêverie, je ne peux pas dire que vous ayez tort. Ici les gens ne rêvent pas. Ils ont tout ce qu’ils désirent et vivent en sécurité. Que demander de plus ?
- Je ne sais pas… une vie plus pimentée ? répond Minuit en pensant à la vie dans les rues sombres de son monde. Des occasions de voir les choses sous un autre jour ? De penser autrement, de façon plus fantasque, plus… biscornue ? »
Midi a de nouveau un sourire.
« Peut-être, admet-il. Peut-être qu’en effet, cela leur manque… »
Minuit laisse passer un moment avant d’annoncer :
« Il se fait tard. Je vais retourner dans mon monde. Je pense que je pourrai m’y retrouver pour retourner là-bas. Merci de la visite, Midi. »
Et sans laisser à Midi le temps de répondre, il retourne sur ses pas, retraverse la prairie, retrouve le passage, s’y engage, tâtonne dans le noir et parvient de l’autre côté, dans son monde, sa ville et ses rues sombres. Il rentre chez lui, se couche et dort d’un sommeil peuplé de rêves hauts en couleurs, chauds et ensoleillés comme le monde de Midi.
Lorsque Minuit se lève le lendemain matin et sort de sa maison, il lève le nez vers le ciel et le trouve uniformément et désespérément gris. Comme les vêtements des gens. Alors ils arpente de nouveau son monde, chemine dans les rues qu’il connaît désormais par cœur, croise des visages qui lui sont tous familiers, et ce pendant toute la journée. La journée s’écoule à toute vitesse et Minuit est insatisfait. Il veut revoir le soleil du monde de Midi et si possible le montrer aux autres. Il veut ouvrir les portes de la ville pour que, comme sur la fresque, les habitants puissent fouler l’herbe de la prairie. Il veut que le jour soit illuminé et la nuit obscure. Il veut mais ne peut, alors il se contente d’errer dans les rues comme à son habitude.
Minuit laisse les jours passer et se sent morose. Il n’a plus faim, plus soif, plus sommeil, il n’a même plus envie d’arpenter les rues, car il a compris pourquoi il le faisait. Il arpentait les rues pour rencontrer un étranger, pour voir du soleil, pour rêver davantage. Mais Midi n’est plus dans la ville alors, à quoi bon le chercher ? Minuit finit par rester cloîtré chez lui. Ses voisins s’inquiètent vaguement et lui demandent ce qui ne va pas, mais il ne répond pas, car il a plus que jamais horreur de parler aux gens.
Un jour, on frappe vigoureusement à sa porte. Minuit n’a pas envie d’ouvrir, mais il y va tout de même, et découvre Midi, son éternel sourire aux lèvres, le regard un peu provocant. Sa seule présence illumine la rue, tout comme celle de Minuit rend les choses un peu plus sombres.
« Que diriez-vous d’ouvrir les portes de la ville ? » lui demande Midi, sans même daigner dire bonjour.
Minuit est pris au dépourvu.
« Co… comment ?
- J’ai bien réfléchi, Minuit, et je me suis dit que si nos deux mondes n’étaient pas bien, c’est parce que dans le mien, il ne fait pas assez noir la nuit, et dans le vôtre, pas assez clair le jour. Alors j’ai pensé que nous pourrions ouvrir la porte pour que les habitants de nos mondes se rencontrent. »
Minuit laisse passer un instant de silence.
« On ne peut pas ouvrir la porte, répond-il d’un ton navré. Enfin, je ne sais pas comment faire pour l’ouvrir.
- Oh, dit seulement Midi.
- Comme vous dites. Mais il y aurait une autre solution… ce serait que vous restiez ici et que moi je me rende dans votre monde. »
Midi regarde Minuit avec étonnement.
« Comment cela ?
- Eh bien, regardez, reprend Minuit. Vous attirez la lumière et moi j’attire les ombres. Il faut donc que vous restiez ici pour que le soleil vienne, et que moi, j’aille dans votre monde – cette prairie et ce village – pour que la nuit soit plus sombre et que les gens rêvent. Cela semble logique, non ? »
Midi prend un instant pour réfléchir aux propos de Minuit.
« En effet. Et cela me semble être la seule solution envisageable pour l’instant, étant donné que l’on ne peut pas ouvrir la porte. Faisons ainsi, Minuit ! s’écrie-t-il, soudain enthousiaste. Et nos mondes seront meilleurs. »
Minuit hoche la tête sans un mot de plus, met son manteau gris et sort dans la rue, suivi par Midi. Ensemble ils parcourent le chemin jusqu’au passage vers le monde de Midi. Devant les éboulis, Midi attrape Minuit par la manche et déclare :
« J’ai été enchanté de vous connaître. J’espère que nous nous reverrons.
- Nous nous reverrons probablement, lui assure Minuit avec un léger sourire. Tenez, voici la clé de ma maison, je pense que vous en aurez besoin. N’oubliez pas d’arpenter les rues et d’attirer la lumière.
- Merci, répond Midi, souriant à son tour. Et vous, Minuit, n’oubliez pas de parcourir la prairie et le village pour attirer les ombres la nuit. »
Ils se séparent sur ces mots. Minuit s’enfonce dans le passage et Midi commence à explorer les rues de la ville.
Minuit émerge du passage un sourire aux lèvres. C’est le début de la journée, le soleil brille dans le ciel bleu azur et la brise apporte des senteurs agréables. Minuit est heureux et descend la prairie à toute allure en riant, jusqu’à l’entrée du village où, à bout de souffle, il s’arrête. Les passants le regardent avec étonnement puis l’accueillent avec chaleur. Minuit observe chacun de ses nouveaux compatriotes, grave leur visage dans sa mémoire. Les villageois lui indiquent une maison déserte où il pourra habiter, qui n’est autre que celle de Midi. Elle convient parfaitement à Minuit et il s’y installe. Les meubles sont en double et le lit confortable. La maison même semble lui sourire et cela fait rire une nouvelle fois Minuit.
Midi, quant à lui, arpente les rues toute la journée, parle aux gens, partage son déjeuner avec eux. Il donne des miettes de pain aux pigeons et passe sa main dans les cheveux des enfants. Au milieu de la journée, un timide rayon de soleil vient lui caresser le visage. Il se dit qu’il a réussi. Quelqu’un passe et s’étonne que le jour soit si clair. Midi lui adresse un sourire que l’autre lui rend avant de continuer sa route. Il reste dehors toute l’après-midi et même une partie de la nuit, et c’est dans le noir qu’il retrouve sa nouvelle maison. Alors qu’il essaie de trouver la serrure pour ouvrir la porte, un de ses nouveaux voisins passe, et il l’interpelle.
« Dites-moi, quelle heure est-il ? demande Midi. Il fait bien sombre.
- Il est minuit, lui répond son voisin. C’est l’heure préférée de l’arpenteur de monde. »
Midi a un large sourire qui éclaire juste assez la nuit pour lui permettre de mettre la clé dans la serrure. Il pense à son monde, là-bas, et à Minuit qui, à cette heure-ci, doit être en train de marcher dans la rue pour rendre la nuit plus noire. Minuit, ses yeux gris brouillard et ses cheveux noir charbon. Minuit l’arpenteur de monde. Minuit qui a dû penser de la même manière à lui au milieu de la journée. A midi.

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message: Du nouveau wooooohou !!! =D
MessagePosté: Ven Fév 02, 2007 3:07 pm 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
Un petit nouveau, que j'ai écrit pendant la semaine - eh oui, mon pôpa m'a généreusement prêté un ordinateur portable pour que je puisse taper mon rapport de stage, donc j'en ai profité.

Il ressemble un peu à un genre de pouème que j'avais écrit y'a pas très longtemps.

A vous le verdict :D
__________

Aube

Ce matin-là, Aube était seule à son métier.
Toute la nuit elle avait veillé ; toute la nuit, une bougie pour tout éclairage, elle avait attendu. Elle avait attendu, le cœur en larmes, un signe de celui qu’elle avait épousé si longtemps auparavant. Mais rien ne lui était parvenu ; alors elle s’était assise sur le banc, devant son métier à tisser, et elle avait écouté les oiseaux chanter l’aurore et le commencement du monde.
« Ma princesse, lui avait-il dit, mon amour, j’aime doublement ton nom, car dans mes deux patries il signifie espoir. » Et il l’avait prononcé, avec son étrange accent et un sourire jusqu’au fond des yeux ; Aube avait ri et s’était endormie, la tête au creux de son épaule. Elle s’était ensuite éveillée dans ce noir de poix, cette obscurité annonciatrice de malheur qui semblait entourer son époux à chaque fois qu’il était en colère, pour se trouver seule dans son lit. Alors elle s’était levée et l’avait attendu, tout en sachant pertinemment qu’il ne reviendrait pas tant que son âme n’aurait pas eu son dû. Comme toujours, à son retour, il serait distant et contraint ; comme toujours il n’aurait que la mort dans les yeux, sur les mains, partout. Mais pour Aube cela n’avait guère d’importance. Pour elle, ce qui comptait, c’était qu’il revînt de ces endroits terribles où sa fureur semblait le mener, sur des chemins si sombres qu’elle-même ne pouvait l’éclairer. Oui, vraiment, le reste n’avait pas d’importance à ses yeux ; ce qu’elle voulait, c’était qu’il rentre, et peu importaient ses actes passés et ce qu’il avait pu faire pendant son absence…
Aube interrompit sa réflexion en sentant une larme rouler sur sa joue. Dehors les oiseaux chantaient toujours ; le jour n’en finissait pas de se lever, paresseux, infiniment lent. Aube en voulut au soleil de rayonner, aux nuages de faire tomber la pluie, aux animaux de la forêt de s’éveiller, aux oiseaux de gazouiller. Tout ce spectacle qu’elle appréciait tant, celui de voir la lumière s’étendre sur le bois, lui faisait horreur à présent, car il lui manquait quelqu’un pour le regarder avec elle et lui dire que le soleil n’était que le pâle reflet de son sourire.
Un jour, se souvint-elle, elle avait rencontré le frère de son époux ; non, pas exactement le frère. Quel était le terme qu’il avait employé déjà ? Ah oui, le fils-frère. Aube avait haussé les sourcils en l’entendant ainsi s’introduire auprès d’elle. Il ne lui avait pas donné son nom ; juste cet étrange titre. Et puis elle l’avait trouvé inquiétant et surtout plein d’une suffisance qui le rendait détestable. Il était venu pour chercher son père-frère ; le motif qu’il lui avait donné lui avait été incompréhensible, aussi Aube avait-elle refusé de le conduire à lui et tenté de lui expliquer poliment qu’il ne désirait pas le recevoir. Devant son refus, le fils-frère s’était tourné vers elle et, toute arrogance envolée, il lui avait juste déclaré :
« Madame, j’admire vos efforts, mais vous ne pourrez pas indéfiniment le protéger de ce qu’il est. »
Aube se rappelait le regard qu’il avait eu alors ; un regard si plein de compassion que, venant d’un être aussi hautain, cela en devenait invraisemblable. Il était ensuite parti ; malgré tout, leur rencontre avait interpellé Aube à tel point qu’elle avait fini par s’en ouvrir à son époux. Elle l’avait fait longtemps après avoir rencontré son fils-frère ; mais même alors, son récit avait mis son époux dans une rage telle qu’elle avait cru qu’il allait la tuer sans autre forme de procès. Ce jour-là elle avait eu un aperçu de ce que le temps avait fait de lui, de ce qu’il était au plus profond de son cœur ; cependant c’était le seul jour où elle l’avait vraiment vu en colère, et depuis ils n’en avaient pas reparlé. Tant mieux, au fond, se dit-elle, mais une voix lui soufflait que cet événement avait précipité son départ – qui de toute manière était inéluctable.
Elle se leva du banc et alla à la fenêtre. Sa demeure, nichée dans un bois, était construite près des falaises, si bien que l’air, en plus des senteurs forestières, lui apportait le parfum salé de la mer et le fracas des vagues contre la pierre. Elle aimait cet endroit ; isolée ainsi du reste du monde, elle s’y sentait bien, à l’abri de tous les dangers et de tous les conflits. Mais en réalité, songea-t-elle, elle n’y était pas plus à l’abri qu’ailleurs. Elle était venue ici avec son époux des années auparavant ; ce bois, c’était leur retraite, leur sanctuaire. Les arbres semblaient même bruire pour elle – mais seulement lorsqu’il était absent.
Aube se détourna de la fenêtre et se sentit tout à coup très seule, minuscule, enfermée dans un univers étriqué et sans intérêt. Dans la pièce où elle se trouvait, il n’y avait que la fenêtre et le métier à tisser ; les murs étaient nus et il n’y avait pas même une cheminée. C’était assurément un endroit confortable en été, mais en hiver… il était si froid, si inhospitalier, si distant, si dur… Elle s’aperçut que ses divagations l’avaient encore menée près de son époux. Oui, il était comme l’hiver. C’était tout à fait l’image qu’elle s’en faisait en cet instant.
D’ailleurs, où était-il en ce moment ? Les dernières fois, il lui avait plus ou moins dit où il se rendait. Lorsqu’elle le lui demandait, il répondait invariablement : « A la guerre. » Et ensuite il lui disait dans quelle contrée, avec un hochement de tête résigné. Et toujours à son retour il lui ramenait un cadeau. De Dendrom il avait ramené une rose des sables, de Khunn une dent de serpent des mers sculptée, de Therel’Duin une broche en forme de feuille, et bien d’autres choses encore. Mais toujours il lui remettait le présent avec froideur, comme s’il n’était pas encore tout à fait revenu des combats ; alors Aube le suppliait de ranger son épée, cette terrible épée qui l’accompagnait tout le temps, et dont il parlait parfois comme d’une amante. Elle n’aimait pas l’épée, elle trouvait que son pommeau avait une forme grotesque et un regard cruel. Mais c’était le père d’Aube qui l’avait forgée, et elle faisait partie des cadeaux de mariage. Aube avait donc dû s’habituer à voir l’épée au côté de son époux, tout comme l’anneau à son doigt. L’anneau qui empêchait son esprit de s’égarer définitivement et de se détourner d’Aube et de ce qu’elle représentait à ses yeux, lui avait-il dit un jour où il était revenu de la guerre.
Aube descendit l’escalier pour se rendre à la grande salle. A cette heure-ci un repas devait être servi, mais elle n’avait pas faim. Tout ce qu’elle voulait, c’était le réconfort du feu dans la cheminée. Et puis surtout elle ne voulait pas être seule. En bas il y avait les domestiques ; c’était toujours mieux que de rester devant son métier sans rien faire.
En bas, la grande salle était désespérément vide ; un feu couvait dans la vaste cheminée qui occupait l’un des murs, mais il n’avait rien d’accueillant ou de réconfortant. La salle semblait grisâtre et dépourvue de chaleur à Aube, et elle poussa un long soupir dans lequel perçait toute la lassitude du monde.
Elle s’assit finalement dans un vaste fauteuil de velours, ferma les yeux et attendit de nouveau son époux, son prince, son écho d’une époque révolue.
Elle l’attendit longtemps, très longtemps, et lorsque finalement elle rouvrit les yeux sur la grande salle à présent empoussiérée et laissée à l’abandon, elle était sûre qu’il s’était perdu, qu’il ne reviendrait jamais à elle malgré la promesse qu’il lui avait faite, parce qu’il était enchaîné à son peuple par d’autres serments qu’il ne pouvait briser. De son œil devenu terne coula une unique larme, dernier cadeau à son Prince à jamais disparu, une larme couleur d’encre qui se détachait sur sa peau claire, diaphane, presque lumineuse.
Puis elle se leva, monta dans la salle au métier à tisser, si froide en cette journée d’hiver, ouvrit la fenêtre et se pencha.
« Adieu, mon Prince », murmura Aube devenue Crépuscule, et elle se laissa tomber du haut de la tour.

Des siècles plus tard, le Prince-Démon revint à ce qui avait été pour lui le seul havre de paix qu’il eût jamais connu ; la seule chose qu’il trouva, ce fut une fleur noire comme la nuit, qui avait poussé là où sa belle était tombée.
Il la cueillit délicatement, en sentit la douce fragrance qui s’en échappait, la rangea dans un pli de sa cape et, l’épée au côté, repartit à la guerre.

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Mer Mar 07, 2007 6:25 pm 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
Encore un texte :D

Il est plus long cette fois, et il n'a pas de titre... Je n'ai pas réussi à en trouver un. Donc si vous avez des idées (un texte sans titre, ça me fait toujours bizarre), je suis preneuse ;)
__________

« Eh, dis, t’aurais pas une dose ? »
Assis sur une caisse défoncée dans la ruelle, je lève les yeux sur le drogué en manque qui s’est adressé à moi. Le pauvre type a des yeux complètement exorbités qui semblent énormes au milieu de son visage décharné. Un cadavre ambulant, voilà ce qu’il est. Sa dose, elle lui permet juste de garder un semblant de vie.
Or, les morts ne marchent pas, c’est contre nature.
« J’ai rien pour toi », dis-je en haussant les épaules.
L’autre me jette un regard larmoyant ponctué d’un rire nerveux. Je me lève de la caisse défoncée et sors de la ruelle ; il me suit comme un petit chien. L’image d’un chihuahua avec de grands yeux pathétiques me fait ricaner ; je me retourne et lance :
« Va chercher ta pâtée ailleurs. »
Le type a un air d’incompréhension la plus complète. Pauvre paumé va. Son expression me pousse à prendre une décision.
« Je vais te faire plaisir, lui dis-je. La voilà, ta dose. Gratos. »
D’un holster d’épaule caché dans ma veste, je sors mon arme de service. Le canon luit dans la pénombre malsaine. Le drogué affiche à présent un air stupidement hébété ; je lui applique le canon contre la tempe. Il ne bouge pas. Complètement foutu, me dis-je.
Pan.
Les morts ne marchent pas ; celui-ci, la cervelle répandue par terre, n’a plus que des tressautements nerveux. Tout est donc rentré dans l’ordre. La journée débute bien ; trois de moins en deux heures, c’est une bonne moyenne, ça. Dans le ciel gris crasse, le disque jaunâtre du soleil commence à émerger. Il va faire beau et chaud.
Ouais, la journée commence vraiment bien.

Ca y est, cette journée s’est finie. Il est quatorze heures et j’ai fait mon boulot pour aujourd’hui.
Je travaille tous les jours de six à quatorze heures ; je préfère me lever tôt et travailler le matin, plutôt que de passer mes journées à arpenter les rues et finalement m’apercevoir que je n’ai rien eu le temps de faire d’autre. On a beau dire que le travail c’est la santé, moi, ça m’use. Heureusement, ce n’est pas trop mal payé. Même si je me demande souvent ou passe l’argent que je ramène.
Bref, la journée de boulot est finie, ma véritable journée va pouvoir commencer.
Je suis de retour chez moi ; les volets ne sont pas encore ouverts, la vaisselle n’a pas été faite, rien. Ca veut dire que mon colocataire n’est pas encore réveillé. Tant pis, je commence à avoir l’habitude maintenant. Il se lève de plus en plus tard, se couche de plus en plus tard, parle de moins en moins – mais de toute façon, on ne s’est jamais beaucoup parlé. Trop de barrières entre nous : il a toujours désapprouvé le métier que je fais, mais j’y peux rien, c’est le seul boulot que j’ai trouvé.
Mon boulot, c’est de tuer des gens.
Vous savez, je ne le fais pas de mon plein gré. Enfin, je n’ai pas commencé à le faire de bon cœur. Mais que voulez-vous, à force de voir défiler des types devant le canon de son flingue, on finit par ne plus être très sensible. A la fin, même les larmes d’une fillette qui implore de l’aide parce que sa maman est intoxiquée, ça n’a plus grande importance. De toute façon, la gamine ne tarde généralement pas à suivre le même chemin que sa mère : c’est un passage obligé, c’est à vous en filer la chair de poule.
Je ne connais qu’une seule personne qui a réussi à se sortir de cette drogue. Les autres, tous ceux qui sombrent et deviennent fous et se mettent à bouffer les gens sains d’esprit, eh bien… ils finissent avec quelques trous dans le ventre.
C’est ça mon travail ; je tue des gens déjà morts. Mais mon coloc ne l’a jamais compris, peut-être parce que j’ai tué sa petite amie. De toute façon, elle était méconnaissable à la fin, complètement ravagée. Encore plus que le chihuahua de tout à l’heure. En somme, je lui ai épargné bien des souffrances inutiles. Mais va raconter ça à quelqu’un qui est fou amoureux. Il savait, de toute façon ; il savait qu’il n’y avait pas de remède, que cette drogue, c’est pire que la pire des épidémies. Elle fait bien davantage que les autres drogues « dures » ; elle vous ruine le cerveau, s’attaque au système nerveux, à ces trucs que l’on appelle gènes homéotiques et qui font que vous avez des bras au bon endroit, deux yeux et deux oreilles, bref que vous êtes un être humain. Les gosses de drogués ne ressemblent à rien et ne vivent jamais très longtemps. Forcément, le résultat n’est pas joli à voir, surtout pour ceux qui en sont au stade terminal. Et forcément, ça fait peur aux gens.
L’un des problèmes majeurs, c’est que tout le monde en prend, en mange, en boit, en respire, parce que cette saloperie est présente partout, et que les scientifiques ne trouvent pas de moyen de l’éradiquer – à moins qu’ils ne veuillent pas. Ce n’est qu’une question d’échéance, vous comprenez ; si ça se trouve, demain je me réveillerai avec l’envie de vomir et de me jeter sur quelqu’un pour lui réclamer une dose – parce qu’on peut acheter des doses de ce machin, mélangé à d’autres drogues – et puis finalement, quelqu’un me flinguera parce que de toute façon je serai fini.
Je pose mon sac de courses dans la cuisine et fais le tour de l’appartement pour ouvrir les fenêtres. Ah, il avait encore tout fermé. Je me demande à quoi ça l’avance, de vivre dans le noir. Je préfère largement le jour, au moins on voit où on va, enfin presque.
Une porte qui claque derrière moi. Mon colocataire est enfin levé et, comme d’habitude, il va venir récriminer. Tout ça me passe au-dessus, maintenant. J’ai tellement l’habitude de l’entendre me faire des discours de morale, sur le fait que ces pauvres gens sont comme vous et moi, qu’ils ont des sentiments, etc., que je ne me défends même plus lorsqu’il me crie dessus.
En plus, il me fait bien rire, lui. Il ne descend jamais dans la rue, donc forcément, il ne se fait pas sauter dessus par des gens enragés. Des fois je me dis que j’aurais dû le mettre à la porte, ça lui aurait appris. Mais je ne peux pas.
Mon coloc, c’est mon frère jumeau, et il sort de l’hôpital psychiatrique.
Enfin bon. En fait, ça fait un moment qu’il en est sorti, mais la loi veut que, lorsqu’on est le dernier membre de la famille de quelqu’un, et que ce quelqu’un est démuni, on le prend à sa charge. A sa sortie de l’hôpital, mon frère n’avait rien : pas de maison, pas de revenus, pas de parents, et surtout pas de petite amie, puisque je m’étais occupé de son cas. Il a donc fini par échouer chez moi, à contrecœur il faut le dire. Et depuis, tous les jours lorsque je rentre du boulot, j’affronte ses yeux pâles et ses récriminations. Il n’a jamais rien fait pour s’en aller. Je me suis dit que c’était l’une des raisons pour lesquelles on l’avait interné, mais en fait, je n’en suis plus si sûr, maintenant que je vis sous le même toit que lui.
En fait, je me demande si ce n’est pas juste parce que mes parents ne voulaient plus le voir. Il n’est pas dépressif ni rien ; de dehors, il a même l’air très sympa et très équilibré, normal quoi, mais… il a toujours l’air de chercher des coupables, toujours, partout, et puis il est maniaque. Avant qu’il ne vienne chez moi, mon appartement était un vrai foutoir. Maintenant, il ne traîne pas une chaussette sale par terre. Il n’ouvre jamais la bouche, sauf pour accuser. Avant il parlait davantage. Et puis il souriait, aussi. Ca ne lui arrive plus beaucoup, maintenant. A moi non plus, je l’avoue.
Mon frère, de l’encadrement de la porte, me regarde ouvrir la dernière fenêtre en grand pour laisser le jour crasseux éclairer la pièce. Il attend que je sois retourné pour m’agresser. Il fait toujours ça. Il attend, patient comme tout, que la personne à qui il veut faire des reproches le regarde, et ensuite il se met à l’insulter sans crier gare. Pour ceux qui ne sont pas habitués, c’est terrible. Surtout qu’il connaît un tas de jurons.
Je me retourne et le regarde bien en face ; j’attends la tempête. Je hais l’entendre parler, parce que ce qu’il dit est juste, mais quelque part, c’est salvateur. Ca replace les choses dans leur contexte. Au moins, comme ça, il peut être sûr que je n’aimerai jamais mon travail.
Mais aujourd’hui la tempête ne vient pas. Aujourd’hui, il se contente de m’observer, appuyé contre le chambranle de la porte. Bon, s’il n’a pas envie de crier… tant mieux au fond, mes oreilles ne s’en porteront que mieux. Je tire un tabouret de sous la table, sors mon arme de son étui et entreprends de la nettoyer avec soin. Je ne suis pas maniaque, mais c’est toujours bien de contrôler que tout marche bien, et tant qu’à faire, autant passer un petit coup de chiffon. Toujours ce regard posé sur moi, c’est l’horreur. Pièce par pièce, je démonte et vérifie tout avec un soin extrême, et il se passe bien une demi-heure avant que j’aie fini ma tâche.
Et l’autre qui me regarde encore, avec ses yeux dénonciateurs. C’est bon, j’ai compris que je suis méchant. Fous-moi la paix.

Ca fait dix jours qu’il ne parle plus et trois qu’il ne fait plus le ménage.
Du coup la vaisselle sale recommence à s’amonceler. Ca me gêne. C’est que j’avais l’habitude d’avoir une ménagère à domicile, moi. Si lui ne passe plus la serpillière, qui le fera ?
Et puis du coup mon cendrier est plein, j’ai la flemme d’aller le vider. Je jette un regard morne sur la vieille boîte de bonbons à présent pleine de cendres et de vieux mégots. C’est que je fume pas mal, dites donc. J’en perdrais même la sensation du goût. Parfois je tousse. On m’a déjà dit de faire attention, mais je suis accro, c’est plus fort que moi. Je mourrai jeune comme ça, tant mieux. J’échapperai peut-être même au sort de la majorité des gens, pas besoin de me flinguer. Un suicide en douceur.
Aujourd’hui je n’ai pas été très performant, mais en fait, j’ai vu quelque chose qui m’a ému – juste un peu. Un gamin qui m’a imploré de l’achever. Le pauvre, des drogués l’avait mutilé. Mais il lui restait son intégrité mentale, et il n’était pas atteint.
Je l’ai déjà dit, je ne tue que ceux qui sont fichus ; par conséquent, abréger les souffrances de ce gamin ne rentre pas dans mes fonctions. Le faire aurait été un crime. Ne pas l’aider aussi. Je me suis donc retrouvé à le trimballer par les rues, à la recherche d’une maison médicale, ou mieux, de quelque chose qui aurait fait office d’hôpital. L’hôpital de la ville a fermé depuis que les cas d’intoxication se sont multipliés, et ces indélicats du gouvernement ont oubliés d’en faire ouvrir un autre. A cause de ça, j’ai laissé échapper des intoxiqués. J’ai dû me planquer.
Finalement, je n’ai pas trouvé de maison médicale et le gamin a fini par passer l’arme à gauche : les drogués lui avaient ouvert le ventre, et lorsque je l’ai trouvé ce matin, il avait plus ou moins les intestins à l’air.
J’aurais mieux fait de le finir pour lui épargner une agonie interminable. Mais allez donc expliquer aux autorités que de toute manière, il était condamné. Ils m’auraient répondu : « Quand vous l’avez trouvé, il était vivant, non ? Il était donc de votre devoir de le faire rejoindre une maison médicale. C’est la loi. »
La loi, elle s’applique bien quand il n’y a pas de problème, mais dès que la situation sort un peu de l’ordinaire, c’est autre chose.

J’ai compté, et aujourd’hui, ça fait un mois que mon frère ne m’a pas adressé un mot. Vingt-huit jours sans m’accuser, ça me manquerait presque. Et là, ça fait très exactement soixante-treize heures qu’il n’est pas sorti de sa chambre.
J’ai profité de mon après-midi pour faire un effort : j’ai rangé la maison. Tout brille comme un sou neuf. Il fallait s’y mettre, mais au moins, maintenant, j’ai la satisfaction de ne plus devoir louvoyer entre le linge et la vaisselle sales. Et ouais, on voit le parterre. Ce que je suis content de moi !
Je me demande ce que mon frère penserait de l’effort surhumain que j’ai dû accomplir. Peut-être que si j’allais le tirer de son lit pour le lui dire, ça le ferait rire. Quand j’étais petit, j’adorais entendre les gens rire. A présent, plus personne de mon entourage ne rit – sauf peut-être les intoxiqués, d’un rire hystérique quand ils se jettent sur moi, mais ça ne compte pas. C’est un peu morne, du coup.
Je vais à la chambre de mon frère, dont la porte est obstinément close depuis plus de trois jours. Je suis tenté d’entrer sans frapper, mais au moment où je vais pour appuyer sur la poignée, je me reprends : ce n’est pas correct. Mais bon sang, que peut-il bien faire là dedans depuis trois jours ? Je donne un léger coup sur la porte.
Pas de réponse. Je frappe de nouveau, tout en ajoutant : « Ouvre, s’il te plaît. »
Toujours rien. Bon, tant pis pour la bienséance. J’ouvre la porte en grand.
Me voilà bien avancé, il fait noir dans sa chambre. Complètement noir. Pas une lumière d’allumée, rien. A tâtons, je cherche l’interrupteur, le trouve du bout des doigts. Et je le pousse. La lumière inonde la chambre, les meubles, le lit sur lequel est allongé mon frère.
Sur lequel gît mon frère. Et les draps sont pleins de sang.
Merde, qu’est-ce qu’il a fait ?

« Pourquoi tu as fait ça ? » Je le regarde sans comprendre comment, s’il s’est suicidé depuis trois jours, il peut encore être vivant. Pas frais comme un gardon non plus, mais suffisamment lucide pour m’imposer son regard qui m’est maintenant insupportable.
Il me pique une cigarette et se l’allume. Avant il ne fumait pas, qu’est-ce qu’il est devenu ?
« Je ne sais pas.
- Tu ne sais pas quoi ? je lui demande.
- Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait et pourquoi je suis toujours vivant. J’aurais dû mourir, n’est-ce pas ? »
Aïe, c’est quoi dans son regard, là ? on dirait de la détresse, avec autre chose de mélangé. Il a le regard… d’un fou.
« Tu sais, je lui dis en m’allumant une cigarette à mon tour, dans l’entretien que j’ai eu avec les médecins à ta sortie de l’hôpital, il y avait marqué que, si tu tentais de te suicider, il faudrait que tu retournes là-bas.
- L’hôpital psychiatrique, il a fermé », rétorque mon frère d’une voix douce.
Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié ce menu détail. L’hôpital psychiatrique a fermé en même temps que l’hôpital normal. Quelle tuile ; il commence à me faire peur, et je n’ai pas vraiment envie qu’il se suicide encore et encore.
A nouveau il pose ses yeux pâles sur moi.
« Pourquoi est-ce que je ne meurs pas ? me demande-t-il de nouveau.
- Pourquoi est-ce que tu cherches à mourir ? je lui réponds avec un grognement.
- Je t’ai dit que je ne sais pas », dit-il de sa voix toujours aussi douce. C’est étrange, ce ton qu’il a. Plein de douceur et pourtant si désespéré. Tout le contraire de moi, qui ai une voix cassante et qui parle affreusement mal… En fait, nous sommes jumeaux mais nous ne nous ressemblons pas du tout. Ses yeux, d’abord. Aussi gris et pâles que les miens sont bruns. Et puis les cheveux. Un peu longs, et d’un blond indéfinissable, alors que j’ai les cheveux châtain foncé et courts. En terme d’apparence physique, bien sûr, n’importe qui peut dire que nous sommes frères ; la même forme de visage, le même nez, la même corpulence. Mais ça s’arrête là.
« Ca t’aurait fait de la peine que je meure ? »
Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à répondre à sa question ?

Ce matin mon flingue s’est enrayé.
C’est ma faute : hier j’étais dans tous mes états et je ne l’ai pas nettoyé.
Pas de réel problème en soi ; le vrai problème résidait dans le fait que je ne l’ai pas fait depuis trois semaines, et que les mécanismes sont plutôt délicats. D’où la nécessité de les vérifier tout le temps.
Du coup je me suis fait mordre. Parfaitement ; mordre. La où ce matin encore j’avais une épaule en état de marche, il me manque un gros bout de viande. Et puis je ne sens plus mon bras. J’ai fini par appeler un infirmier – ça coûte les yeux de la tête – et il m’a dit que je devais me faire greffer le plus vite possible. Apparemment l’intoxiqué qui m’a mordu était malade et ça se répand par la blessure qu’il m’a causée.
Donc je vais avoir un nouveau bras.
Pour l’opération, il a fallu aller dans la ville voisine, et comme je ne suis plus vraiment en état de conduire, c’est mon frère qui m’a emmené. Mais il n’a pas voulu entrer dans l’hôpital. Il fuit les lieux médicaux comme la peste. J’ai quand même réussi à lui arracher la promesse qu’il viendrait me voir après l’opération et me récupérer à la fin de mon séjour. En attendant, il est parti vers les vieux quartiers. Et moi je suis tout seul dans une chambre aseptisée, avec une plaie pas terrible – qui commence même à dégager une drôle d’odeur, même après désinfection.
A ce que j’ai compris, mon nouveau bras ne sera pas un vrai bras.
Jusque-là je ne savais pas que ce genre de miracle de la science était possible ; je croyais que, quand on perdait un membre, on le perdait définitivement. Pas jusqu’à ce qu’un membre artificiel vienne le remplacer. Or là, ils vont me mettre un bras artificiel.
A quoi ça sert d’être un humain fait de chair et de sang, si à tout instant on peut devenir machine ? Et je parle aussi au sens littéraire du terme. Dans ma profession, on murmure souvent que certains des agents sont lobotomisés. Et on dit aussi que ceux-là font mieux leur travail que les autres, parce qu’ils sont résistants à la drogue… et parce qu’ils n’éprouvent pas de sentiments.
Je t’en foutrai, moi, des sentiments. Les miens me permettent de différencier les intoxiqués en début de maladie des gens sains ; les « agents spéciaux », comme ils disent, ne font pas cette différence. Ils font de la boucherie sans distinction.
Dans ma ville, il n’y en a pas, d’agents spéciaux, et je ne veux pas être le premier.
Ca y est, ils viennent me chercher pour l’opération.

Punaise… Je ne pouvais pas imaginer que ça serait si douloureux. D’après les médecins, il faut laisser à mon corps le temps d’accepter la greffe, et tout le tralala, mais en attendant, j’ai tout de même l’impression d’avoir un troupeau d’éléphants qui me court dans la boîte crânienne. Le comble, c’est que si je ne prends pas de médicaments, je risque de mourir d’une maladie aussi bénigne qu’un rhume, et donc, à fortiori d’une intoxication. Rien de très réjouissant donc.
Et ce qu’il est moche, ce bras ! Je crois que je ne m’y ferai jamais. Le métal associé à la chair, c’est contre nature. Surtout quand il y a un tas de fils qui en sortent comme le mien. En fait je crois qu’il me fait davantage honte qu’autre chose. Il me dégoûte. Je me dégoûte.
Les médecins ont dit que je pourrais recommencer à travailler le lendemain de ma sortie de l’hôpital, si je n’oublie pas de prendre mes médicaments. Ils m’ont aussi dit que j’étais en train de ruiner la santé en fumant comme un forcené. Mais je ne vous ai rien demandé mes chers amis. Laissez-moi crever tranquille.
Nous sommes le lendemain de ma sortie de l’hosto, il est quatre heures trente du matin et je n’arrive pas à m’extraire de mon lit. Mais j’y peux rien, cette douleur me force à rester bêtement allongé.
Je n’aime pas montrer des signes de faiblesse et en l’occurrence c’en est un.
Bon allez, à trois je me lève. Un, deux, trois.
Aïe. Une cigarette pour faire passer tout ça. Oh et puis non. Manger d’abord, je fumerai après. Je traîne ma carcasse jusqu’au frigo ; il est presque vide. Tant pis, un jus d’orange fera l’affaire, je me payerai un croissant pendant ma ronde. J’avale avec mon verre une série de gélules et de comprimés et ne peux retenir une grimace de dégoût : ces trucs-là sont vraiment infects.
Bon, je n’ai presque rien dans le ventre mais c’est toujours mieux que tout à l’heure. Je fais précautionneusement un brin de toilette – comme si c’était important d’être propre pour affronter des intoxiqués –, vérifie une dernière fois que j’ai mon arme et des chargeurs, et me prépare psychologiquement à sortir.
C’est que, maintenant, je commence à vraiment avoir peur des drogués.

Mon frère m’accueille par une mine maussade à mon retour. Il a préparé à manger ; ça se sent depuis l’entrée. Alors ma fée du logis est de retour. Quelque part ça fait plaisir, même si je me doute bien que ça signifie aussi que je vais de nouveau subir des remontrances à longueur de journée. Bah, si c’est le prix à payer… Je veux bien. Je réponds à son expression par un sourire tout ce qu’il y a de plus sincère ; le seul effet que j’en obtiens est qu’il me fait encore plus la tronche. Quelle ingratitude, franchement…
Ca fait un bien fou de manger de la nourriture bien préparée. Eh oui, je suis nul en cuisine, le bon Dieu n’a pas voulu me donner cette qualité. Du coup, lorsque mon frère n’est pas aux fourneaux, j’achète de la nourriture de basse qualité chez un traiteur de coin de rue, mais j’ai toujours une certaine réticence à le faire : parfois on se demande si le steak qu’on a commandé n’est pas un morceau de pneu découpé à la bonne forme puis passé sur un grill plein de vieille graisse. De quoi vous retirer définitivement l’envie d’avaler la moindre bouchée. Vous me direz, d’un certain côté c’est avantageux, au moins ça évite des dépenses, et Dieu sait que l’argent ne coule pas à flots en ce moment. En fait il disparaît de façon inquiétante. Je veux bien qu’il passe en nourriture de qualité – c’est moi-même qui fais les courses – et en cigarettes en quantité industrielle, une fois le loyer, l’eau et l’électricité enlevés, mais ça n’explique pas tout. Non, ça n’explique vraiment pas tout.
Mon frère me regarde manger. Je déteste quand il fait ça ; j’ai toujours l’impression qu’il n’a envie que d’une chose, c’est que je m’étouffe avec le riz, que j’avale de travers la viande, que je m’empoisonne avec la sauce. Depuis quelque temps son regard est absolument insoutenable. Il a des cernes sous les yeux, de vraies valises. Et le blanc de son œil n’est plus très blanc. Il doit être malade. Ca lui donne l’air d’un forcené tout droit échappé de l’asile – ce qu’il est en quelque sorte, mais dans une bien moindre mesure – et ça ne me plait pas vraiment. D’un autre côté je ne dois pas offrir un spectacle plus réjouissant, avec des fils de partout et un bras métallique. Ca devient une véritable obsession, ce bras. D’accord, il m’offre la possibilité de continuer à ramener de l’argent à la maison, mais… Si c’était le début de la fin ? Si ça voulait dire que je vais devenir un agent spécial ? Je veux rester humain. Je veux éprouver encore des sentiments. Je veux pouvoir apprécier encore la bonne nourriture, le vent sur ma figure, l’étreinte d’une femme, toutes ces choses-là.
Mon frère, assis en face de moi, me regarde pleurer en silence ; au bout d’un moment, il se lève et ramasse mon assiette encore à moitié pleine. Je suis complètement en train de perdre les pédales et lui, tout ce qu’il trouve à faire, c’est débarrasser la table.

Ils ont envoyé des agents spéciaux dans la ville ; la situation devenait trop inconfortable pour les agents normaux, les gens comme vous et moi.
Les intoxiqués sont partout ; maintenant, faire la ronde relève plus du bête tir au lapin que de la traque à travers les ruelles, et franchement, j’aimais mieux avant. Le plus gênant, c’est les agents spéciaux : ils peuvent vous buter n’importe quand, simplement parce que leurs capteurs ont détecté une infection dans votre corps, ou bien une faiblesse passagère.
Je ne suis donc pas à la fête en ce moment.
Ben oui : je suis malade. Je tousse à en cracher mes poumons, tous les matins c’est l’horreur. Ca y est, la cigarette a commencé sa dernière offensive, la plus meurtrière de toutes, et ça me laisse complètement de marbre. Non, moi je m’inquiète plutôt pour mon frère, parce que j’ai enfin compris où disparaissaient toutes nos maigres économies.
Il m’aura fallu le temps de m’en apercevoir. Il faut dire aussi que je suis un abruti de première. Il avait déjà résisté une fois, je pensais donc qu’il était comme immunisé. Mais non. On n’échappe pas à son destin. Lui avait eu droit à un joker, mais bon, on ne peut pas tricher deux fois.
Je me suis toujours demandé comment il s’en était sorti. La drogue, il l’ingérait tout le temps ; comme vous, comme moi, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’infection l’a pris, insidieuse, et puis il a lutté. Il ne s’est jamais abandonné à l’emprise de la drogue, même alors que son corps commençait à laisser voir les séquelles provoquées par le manque. Et au bout d’un long, long moment, il s’en est sorti. Nous étions adolescents. Je n’ai pas été intoxiqué.
Et là… Je m’en suis rendu compte mille ans trop tard, semblerait-il. Les mêmes symptômes, pourtant. La même apathie, le même regard fou, et puis le corps qui commence à se tordre au bout d’un moment, en réaction aux substances qu’il a absorbées. Le manque lui était tellement insupportable qu’il s’achetait des doses en douce. Il voulait m’épargner le fait de devoir l’achever, qu’il disait. C’est pour ça qu’il a essayé de se suicider ; sauf que ça n’a pas marché. Alors je me retrouve comme un imbécile à regarder son corps prendre des formes étranges. Quel horrible spectacle. Ca ne se fait pas en cinq minutes, mais c’est horrible quand même, à en gerber. J’ai la main absurdement posée sur la crosse de mon flingue mais quelque chose en moi refuse obstinément de faire ce geste qui pourtant est quotidien. Prendre le flingue, l’armer, le pointer sur ma victime, tirer.
Sauf que cette fois je connais ma victime et que le tuer, c’est commettre une monstruosité.
C’est marrant : pour les autres je n’ai jamais éprouvé ça. Mes sentiments seraient-ils revenus ? Ou bien alors c’est le fait de le voir céder, lui. Il s’est toujours battu, tout le temps, et là, il ne trouve même plus la force de se relever.

Finalement, ce n’est pas moi qui l’ai fait, c’est lui. Et d’ailleurs j’en ai vomi. Il m’a obligé à tirer dans un instant de lucidité. Il m’y a contraint. Je l’ai assassiné. Sale affaire.
Après ça je suis descendu dans la rue et j’ai définitivement fermé la porte de mon appartement. Je ne veux plus retourner là-bas. Tant pis si je dois vivre sous un pont, je me disais, tant pis si je n’ai rien à manger, à boire, à fumer.
Ca fait six jours que je vis comme ça. Aujourd’hui il pleut à seaux. Aujourd’hui, là, en ce moment même, je crève la dalle, j’ai froid, et j’ai terriblement peur.
On ne peut même plus dire que je fasse mon boulot pour la paye, puisque je ne suis pas allé recenser le nombre d’intoxiqués que j’ai tués. Je le fais parce que je veux continuer à vivre, et que croiser un drogué, ça veut dire crever. Ils sont bien plus agressifs qu’avant ; il parait que la drogue a muté. La drogue serait donc un virus. Quels abrutis, ces scientifiques.
Et me voilà coincé au fond d’une ruelle, prostré, le flingue à la main, et blessé – à l’autre bras. Un intoxiqué qui m’a traqué ; maintenant ils ont même un semblant de cervelle. Mon frère me l’avait dit : ils sont comme nous, ils peuvent penser. J’aurais dû t’écouter, frangin, je regrette. Je laisse échapper une quinte de toux. Mes bronches, ça ne s’arrange pas, surtout que j’ai un rhume, et pas de médicaments pour le soigner, et pas d’argent non plus, pour en acheter. La toux m’arrache un cri de douleur. Ca fait un mal de chien. C’est tout simplement invivable.
Et tousser, même alors que la pluie tape à grand bruit sur des plaques de tôles dans une ruelle perdue, ça attire des gens qui ont l’ouïe modifiée pour tout entendre.
Et voilà : je ne suis plus seul. Un agent spécial me regarde d’un air froid et inexpressif, une main dans la veste, exactement là où je mettrais un holster d’épaule. Connard, j’ai envie de lui dire. Connard, connard, connard. Je veux vivre, moi. Il pointe son arme sur moi. Je lui rends la pareille et décide d’aller plus vite que lui.
Ca marche.
Je laisse passer un soupir de soulagement entre mes dents serrées ; et comme c’était ma dernière cartouche, je prends le flingue du bonhomme, et les munitions qui vont avec. Ainsi équipé je sors de la ruelle.

Je ne suis pas allé très loin. Un autre m’attendait, embusqué là, juste derrière cette caisse sur laquelle je m’étais assis avant de tuer le chihuahua, je m’en souviens, maintenant.
Attends frangin, avant de te rejoindre, j’ai le temps d’en emporter un ou deux autres, de ces imbéciles, et les intoxiqués qui vont avec. Et sauf erreur, ceux-là ils agissent de concert avec les agents spéciaux.
Ce que ça veut dire, je ne sais pas, mais en tout cas, je souhaite bien du courage aux survivants à ce massacre. J’arrive, frangin.

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message:
MessagePosté: Sam Mar 17, 2007 9:32 pm 
Hors ligne
and roll
Avatar de l’utilisateur

Inscription: Dim Avr 30, 2006 9:13 pm
Messages: 291
Localisation: Entre l'Oblivion et Babylone
Vous avez peut-être souvenance de l'histoire de certain elfe noir que j'ai postée ici l'année dernière... A l'occasion d'une séance de rolage via msn, le personnage que j'incarnais a dû en faire un résumé. J'ai trouvé le truc intéressant, je l'ai gardé dans mon disque dur, et après quelques menues corrections, je me suis dit que je pourrais vous le montrer... Le voilà donc :
__________

L’histoire du roi Neszhäar selon Aegon Feugardien, frère du grand drackon Akkhay

« Je ne tiens pas cette histoire de mes propres observations, mais de la bouche d'un ami proche…
Il y a bientôt vingt ans de cela, vint au monde le fils benjamin d'une riche famille. Il vécut heureux, avec son frère, sa soeur, son père et sa mère qu'il chérissait par-dessus tout. Jusqu'au jour où on retrouva sa mère morte. Avec lui à côté, bien vivant en revanche.
A partir de ce jour tout bascula : de fils chéri il devint mouton noir du troupeau, renié par son frère aîné et ignoré de son père. Seule sa soeur s'intéressait encore à lui.
Ainsi, jusqu'à cinq ans ils vécut dans l'oubli le plus total. Souvent il pleurait, la nuit, et appelait sa défunte mère à son chevet. De fils robuste il devint un enfant à la raison vacillante. Il lui arrivait souvent de fuguer dans le désert, et le grand drackon le retrouvait au terme d'escapades de plusieurs jours.
Un beau jour, son père sembla de nouveau le remarquer, et le fit tatouer à l'image du rang qu'il occupait, car il est coutume dans notre peuple de se faire marquer à cet âge. Il fut ensuite confié à un instructeur avec qui il vécut pendant six ou sept ans. Et lorsque enfin il revint au domicile familial, ce fut pour sauvagement assassiner son frère, sous les yeux de tous, et goûter son sang, ce qui est un acte de sacrilège. Depuis lors, il ne se passa guère plus d’une journée sans qu’il versât le sang, et il s’en délectait en vérité, sans presque le goûter, juste en le voyant.
Tout le monde pensa alors que la raison déjà faible de cet enfant avait définitivement été soufflée par l'éducation qu'il avait reçue. Son père, effrayé par sa colère, décida de le confier à quelqu'un d'autre en attendant qu'il soit en âge de se marier.
Ce maître-là s'occupa bien de lui ; il lui rendit sa raison dans la mesure du possible et lui apprit ce que son autre instructeur ne lui avait pas inculqué…. et de fait, l'éducation de ce jeune homme était fort lacunaire. De temps à autre il l'emmenait voir sa future épouse et sa soeur, et bientôt la joie de vivre sembla se manifester de nouveau chez son élève.
La noce eut lieu pour ses dix-sept ans, ainsi que son père l'avait prévu, et en vérité le mariage fut une vraie réussite, fastueux, et heureux pour les jeunes époux. Pendant un certain temps, nos deux tourtereaux vécurent heureux, puis le père du jeune homme, qui avait acquis un rang fort honorable, s'éteignit au plus noir de la nuit. Cela n'entrava toutefois point le bonheur du jeune marié ; en fait, ce qui le brisa une troisième fois, ce fut la disparition inexplicable de sa soeur dont il était si proche.
Désireux de tirer cette affaire au clair, il mena des investigations aidé de son ancien maître - j'entends par là le second -, et en déduisit que son premier instructeur était derrière tout cela. Son second maître, qui l'avait si fidèlement assisté, disparut à son tour ; il résolut donc d'interroger le premier, mais celui-ci, fidèle à la mauvaise réputation qu'il entretenait, ne lui dit rien d'utile. Cela ne fit donc qu'amplifier sa colère et son désespoir.
Peu de temps après, le Hiérarque de notre peuple partit à la guerre, et emmena avec lui le gros des armées de Dendrom, en ce qui semblait être un coup d'état pour contester l'autorité du roi. Dans ce contexte de conflit, il n'était pas facile de mener des enquêtes, mais une alternative vint littéralement se présenter à notre héros, un soir où la lune était cachée par les nuages.
De la longue discussion qui s'ensuivit je ne sais pas la teneur, toujours est-il que le garçon s'en fut à la Tour de la Garde Pourpre quérir des renseignements concernant les habitants de certain palais abandonné.
La fin de l'histoire, je ne la connais pas, mais le destin de ce jeune homme que je vous ai conté se ressent ici, partout, et à plus forte raison dans le cercle fermé de la Cour, car c’est après tout le palais qui fut le théâtre des plus dramatiques événements, et les courtisans, mon frère et moi-même y compris, qui furent aux premières loges. »

_________________
Mon site | Mon blog | Mon deviantART

Image


Haut
 Profil  
 
Afficher les messages postés depuis:  Trier par  
Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 9 messages ] 

Heures au format UTC + 1 heure


Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 2 invités


Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets
Vous ne pouvez pas éditer vos messages
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages
Vous ne pouvez pas joindre des fichiers

Rechercher:
Aller à:  
cron
Powered by phpBB® Forum Software © phpBB Group
Traduction par: phpBB-fr.com