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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
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 Sujet du message: la disparition du petit roi
MessagePosté: Dim Mai 07, 2006 5:56 pm 
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Je suis bien embêtée j'ai pas de titre définitif :mrgreen:

Les titres c'est pas mon fort, en fait moins j'en mets mieux je me porte, j'arrive pas à trouver des trucs accrocheurs... :|

Bon après ce prélude, je m'en vais vous présenter une histoire sur laquelle je planche depuis à présent un peu plus d'un an par intermittences... bon elle n'est pas très originale (on me l'a déjà fait remarquer) mais tous les bons écrivains sont passés avant moi :oops: (mince y'a pas de smiley qui boude, j'aurais bien aimé en mettre un :P)

Voilà, je la soumets à votre critiques, et je suis ouverte à vos propositions de corrections (surtout pour la toute première partie, que j'aimerais bien réécrire, mais je ne vois pas trop comment procéder. :?)

Je vous mets les 2 premières parties (pas tout d'un coup non plus, il y en a 36 pages pour l'instant, et j'ai pas fini :oops:)

Désolée, ça va faire un peu pavé, mais bon... :oops:

Pareil que pour mes coups de tête, allez-y n'hésitez pas, dites ce que vous en pensez, je ne mords pas... Si vous avez des questions sur le contexte ou les personnages n'hésitez pas non plus :wink:

Bonne lecture :wink:
________________

…Morts, ils étaient tous morts et enterrés pour l’éternité. Pas l’éternité qu’Annael connaissait, oh non ; il s’agissait d’une éternité plus longue et plus vide encore – l’éternité qu’il lui faudrait vivre.
La veille, le petit roi avait encore fait un cauchemar, et dans son délire, il avait crié ; il avait hurlé à la mort, comme poursuivi jusque dans le tréfonds de son âme, et si Annael n’avait pas été là pour le secouer afin de le réveiller, il se serait déchiré la gorge à coups d’ongles. Le petit roi, en ouvrant les yeux, avait vu le visage d’Annael le Prince-Démon, son loyal serviteur, mais, au lieu de lui raconter son cauchemar comme d’habitude, il s’était juste écrié : « La mort aura ton visage ! » d’un air livide, terriblement vide ; et cela était pour le moins préoccupant. Tout le monde savait qu’Annael et le Prince-Démon n’étaient qu’une seule et unique personne ; que le loyal serviteur du petit roi et le tueur qui avait détruit des mondes entiers ne faisaient qu’un ; mais personne ne savait pourquoi il se sentait obligé de servir la cause du petit roi. Annael avait lui-même longuement réfléchi à cela, pendant des jours entiers en fait, mais sans trouver de réponse à cette question. A une époque, quand il était plus jeune, cela l’aurait préoccupé ; mais à présent il s’en moquait. Cela n’avait aucune importance réelle à ses yeux – était-ce dû à son âge ?
Sa nouvelle préoccupation était le cauchemar du petit roi ; pourquoi avait-il dit cela, « la mort aura ton visage » ? et la mort de qui ? Si Annael avait voulu tuer le jeune monarque, il se serait heurté à son oncle, et à Orion. Orion… un formidable tueur, lui aussi, pensa Annael. Tout en finesse, d’une invraisemblable beauté, mais incontrôlable, et infiniment plus âgé que le Prince-Démon lui-même ; il était l’assassin en chef du roi des Abysses, et connaissait de fait de nombreuses façons de tuer et avait survécu à toutes les guerres qui avait pu agiter le royaume dans lequel il avait si longtemps vécu. Un redoutable adversaire, en somme, et tellement imprévisible. Non, mieux valait ne pas le provoquer. Et vouloir tuer le petit roi aurait été une provocation aux yeux d’Orion. Mais qui diable Annael pouvait-il vouloir ou devoir tuer ?
Le Prince-Démon fut tiré de sa réflexion par quelqu’un qui frappait vigoureusement à sa porte. Il alla ouvrir et se retrouva en face d’Orion, lequel lui fit un bref salut de la tête, avant de lui dire que le petit roi souhaitait sa présence. Annael acquiesça, prit son épée, l’attacha dans son dos et suivit Orion à travers le dédale que formaient les couloirs du château. L’assassin le mena à la salle du conseil, où siégeaient les capitaines du petit roi, ainsi que le roi lui-même et sa mère. Celle-ci, en voyant Orion escorté d’Annael, eut une grimace de dégoût. Annael passa outre et se dirigea vers le fauteuil qu’occupait le petit roi ; il se posta derrière et attendit que débute le conseil.
La séance ne commença jamais. Au moment même où l’un des capitaines se levait et ouvrait la bouche pour parler, les vitraux explosèrent comme sous l’effet d’une onde de choc, et un bruit assourdissant se fit entendre, comme si la terre elle-même avait exprimé son mécontentement. Annael, réagissant aussi vite que ses réflexes le permettaient, dégaina son épée et leva rudement le petit roi de son fauteuil. Celui-ci se débattait comme un possédé, plongé dans un état de terreur absolue, et hurlait à s’en casser la voix. Sa mère, quant à elle, avait été blessée par un éclat de vitrail, mais elle avait été relevée par l’un des capitaines. Le Prince-Démon lui amena son fils, et lui fit comprendre d’un signe que ce n’était sans doute pas fini. Puis il retourna au centre de la pièce, et, penchant la tête de côté, se concentra afin de déterminer la provenance du son, sans succès. Le grondement semblait provenir de partout et nulle part à la fois, et semblait également sourdre de l’intérieur de sa tête, ce qui était fort désagréable.
Au bout d’un temps revint le calme, et un silence lourd et étouffant s’installa, que rien ne venait interrompre, pas même les pleurs du petit roi. Annael se retourna et regarda en direction de la reine. Celle-ci, tenant son visage entre ses mains, se morfondait sans bruit, ses gracieuses épaules secouées par d’énormes sanglots. Annael comprit soudain, consterné. Le petit roi avait disparu, devant les regards stupéfiés de ses capitaines – et à l’insu de son plus fidèle serviteur.

[center]*****[/center]

La nouvelle de la disparition du petit roi se répandit comme une traînée de poudre, bien plus rapidement qu’Annael ne l’avait escompté. La reine était inconsolable, comme dans un état de folie, criant à qui voulait l’entendre que la disparition de son fils était un présage de fin du monde. Elle errait à travers le château, s’arrachant les cheveux par poignées ; ses lamentations la précédaient dans les couloirs, et son visage faisait peine à voir. Elle finit par accuser Annael, qu’elle avait toujours exécré, de lui avoir enlevé son fils. Annael se défendit avec véhémence et jura qu’il n’avait jamais même tenté une chose pareille ; qu’il était le plus loyal serviteur du petit roi ; et, pour appuyer ses dires, il s’engagea à partir à sa recherche.
Sa décision prise, Annael rentra en son logis et prépara ses affaires pour son voyage, qui, il n’en doutait pas, allait être long. Il changea de vêtements et se regarda dans son miroir.
Il y vit un homme d’apparence jeune, fin et élancé, à la longue chevelure blond cendrée et dont les yeux délavés reflétaient un caractère tourmenté. Deux cicatrices assez discrètes ornaient son visage, souvenirs de temps lointains où la vie n’était pour lui qu’une guerre sans fin. Il détailla sa tenue vestimentaire, étrangement colorée en comparaison avec ce qu’il mettait d’habitude : là où il aurait naguère porté du noir, il voyait à présent une tunique rouge bordeaux qui lui tombait jusqu’aux chevilles, resserrée à la taille par un lourd ceinturon de cuir clouté. Il était chaussé de bottes de cavalerie souples, assez solides, du moins l’espérait-il, pour supporter le voyage. Quant au reste de ses vêtements, il était plus qu’habituel et peu visible, étant donnée la longueur de sa tunique : autant passer inaperçu… Annael tressa ses cheveux et fit un sourire froid à son reflet. Tout le monde savait que le Prince-Démon errait tout de noir vêtu, cheveux au vent, et chevauchant un énorme destrier dont on disait qu’il était né dans les Abysses… l’homme qui allait partir aujourd’hui serait monté sur un simple cheval, à la fois rapide et endurant, mais beaucoup moins agressif que son habituel coursier. En somme, il n’aurait pas grand-chose à voir avec le Prince-Démon, sauf peut-être l’épée… encore, songea-t-il, un objet dont il ne pouvait se séparer, au même titre que l’anneau qu’il portait à la main gauche – autant de détails qui faisaient partie de sa légende.
S’estimant assez déguisé, Annael sortit de sa maison et se trouva devant Maarn, l’oncle du petit roi. Celui-ci arborait un regard inquisiteur, qui ne présageait rien de bon. Il toisa Annael, le détaillant de bas en haut, avant de commencer d’un ton péremptoire :
« J’espère pour toi que c’est bien pour retrouver mon neveu que tu pars.
- J’ai donné ma parole, répliqua Annael. J’ai toujours été fidèle au roi.
- Il paraît qu’il a rêvé, cette nuit. »
Annael haussa les sourcils.
« Comment le savez-vous ?
- Les ombres savent bien des choses, Annael, lui répondit Maarn. En particulier, je sais tout de ton passé. Je ne t’apprécie guère, mais je dois avouer que le royaume a eu à te louer jadis.
- Vous voilà bien confus, railla Annael. M’appréciez-vous ou non ? »
L’oncle éluda la question. Il se retourna et regarda les montagnes dont le sommet était baigné par le soleil hivernal. Au bout d’un moment, il reprit :
« Orion partira avec toi. Ses pouvoirs te seront d’une grande utilité. Et il te doit la vie ; il pourra payer sa dette envers toi de cette manière.
- Qu’il en soit ainsi, fit Annael, résigné. Je pars tout de suite ; je ne veux pas perdre de temps.
- Alors je vais de ce pas le prévenir. » Maarn s’éloigna sur le sentier, son long manteau noir ondoyant dans le vent. Annael l’observa jusqu’à le perdre de vue. Quel étrange homme, pensa-t-il. A cran depuis la disparition de son neveu, et surtout, inapte à régner, puisqu’il était bâtard. Cela ne l’empêchait pas de rester aux côtés du petit roi, tout comme il avait secondé son demi-frère avant sa mort… mais dans quel but agissait-il ? Cela inquiétait le Prince-Démon, puisque les rumeurs disaient à son sujet qu’il savait parler aux ombres… un pouvoir bien utile qu’il tirait, selon certains, de l’entité qu’il vénérait – entité dont, à la réflexion, nul ne savait s’il s’agissait d’une divinité ou d’un démon. Annael devrait garder un œil dessus à son retour.
Orion le rejoignit alors qu’il s’apprêtait à monter en selle. Annael croisa son regard, mais resta silencieux. L’assassin rompit le silence :
« Sais-tu par où commencer tes recherches ?
- Non, avoua Annael. J’avais dans l’idée de partir à l’ouest, près du portail des Abysses, et d’aviser à mon arrivée là-bas.
- Tu es plein de préjugés, le réprimanda vertement Orion. Ce n’est pas parce que le roi a disparu qu’il est dans les Abysses. J’ai sondé la salle du conseil. C’est comme s’il ne s’était rien passé, à part, bien sûr, les vitraux cassés. Même pas une perturbation dans le flux magique des lieux. Rien. En revanche, toute cette histoire m’a fait penser à une chose : as-tu toujours ta place parmi les Hiérarques ? »
Annael soupira ; parler de cela lui semblait visiblement être parfaitement ennuyeux.
« J’ai toujours ma place parmi eux, fit-il. Mais cela fait bien longtemps que je ne me suis pas rendu à un rassemblement. Pas depuis que Sigmure a été jugé. Je trouvais son procès injuste… il me semblait innocent.
- Qu’est-il arrivé à Sigmure ? demanda Orion, intéressé.
- Il a été jugé pour avoir divulgué ses secrets, et aussi sans doute parce que sa manière de penser ne plaisait pas au Fils. Il était beaucoup moins… radical que notre maître.
- Pour avoir divulgué ses secrets ?
- Assez parlé de ça, le coupa Annael. Nous avons à faire, alors partons le plus vite possible.
- Comme tu voudras », répondit Orion en l’aidant à monter à cheval.
Ils descendirent le sentier, et, une fois que l’assassin fut arrivé devant sa demeure, il détacha son cheval, qu’il avait préparé, et l’enfourcha. Immédiatement, le coursier d’Annael fit un écart en renâclant et en roulant des yeux effarés ; il semblait terrifié par le cheval d’Orion, lequel était un étalon alezan de bonne taille. Quel étrange couple, pensa Annael, amusé. A maître agressif, cheval agressif. Il donna du talon à sa monture et s’engagea sur la route. Il s’apprêtait à partir vers l’ouest lorsque les propos d’Orion lui revinrent en mémoire. Allons, se dit-il, pourquoi ne pas retourner voir les Hiérarques ? Le Prince-Démon fit pivoter sa monture et se dirigea vers le sud, tandis qu’Orion, laissant protester son destrier, le suivait, un étrange sourire aux lèvres.

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MessagePosté: Lun Mai 08, 2006 12:55 pm 
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A la demande de Julianos... la suite.

S'il y a des fautes d'orthographes, de typographie etc. qui trainent, signalez-les moi :wink:

Bonne lecture :)
_______________

Ils chevauchèrent un long moment en silence, hâtant le pas lorsque le terrain le permettait. La « route » n’était en effet ni plus ni moins qu’un large chemin empierré par endroits, que les passages de piétons, cavaliers et autres chariots avaient rendu boueux, et que le froid hivernal avait gelé et rendu glissant. Mais elle possédait un avantage certain : elle traversait tout le Continent, du nord au sud, et passait par toutes les villes importantes. Dans le désert, elle était presque effacée et il était facile de la quitter et de se perdre parmi les dunes. En revanche, dans les régions moins chaudes et arides, il arrivait qu’elle fût pavée lorsqu’elle traversait une ville importante. Et en Mordaane… elle était pavée d’un bout à l’autre du territoire des Premiers-Nés, et reflétait par là même leur richesse.
Or donc, Orion et Annael suivaient la route en direction du sud, lorsque la nuit les surprit. La journée avait été harassante pour eux autant que pour leurs montures, et ils avaient encore une longue distance à parcourir avant d’arriver au terme de leur voyage. Aussi s’arrêtèrent-ils dans une auberge qui longeait la route afin d’y passer la nuit. Ils confièrent leurs montures à un palefrenier, avant d’entrer dans l’auberge. La grand-salle était bondée, remplie par des voyageurs, des pèlerins et des marchands de toutes races. Dans un coin de la salle se trouvait un groupe de guerriers, armés de pied en cap. Les combattants buvaient et riaient à gorge déployée, racontant leurs exploits à qui voulait l’entendre.
Orion se dirigea vers le comptoir et laissa à Annael le soin de trouver un endroit où ils pourraient s’installer pour se restaurer. Ce ne fut pas chose facile, car il n’y avait pas un banc ou une table de libre. Orion le rejoignit dans la cohue et l’aida dans les recherches. Ils finirent par trouver une table sur laquelle était vautré un homme qui avait manifestement trop bu. A son côté se tenait une jeune femme qui arborait un air désolé, et qui essayait vainement de faire revenir son compagnon à lui. La table était assez grande pour que quatre personnes puissent s’y asseoir sans se gêner, aussi Orion et Annael s’installèrent-ils à l’une des extrémités, heureux de pouvoir enfin se reposer. Annael observa la jeune femme à la dérobée. Elle était plutôt grande et n’avait manifestement pas l’habitude de porter une armure ; sa cotte de mailles lui donnait un air quelque peu pataud. A son côté pendait une épée longue, visiblement de belle facture, à la garde ornée de pierres précieuses. Le pommeau était habilement sculpté et représentait une tête d’aigle ; les yeux du rapace étaient faits de deux gemmes bleues enchâssées dans le métal. La façon dont était réalisée la tête de l’aigle ne laissa pas Annael indifférent ; elle était en effet typique d’un artisan de sa connaissance, réputé à travers tout le Continent pour la finesse et l’excellente qualité de ses travaux.
Au bout d’un moment, la jeune femme dut sentir qu’Annael l’observait, car elle se tourna vers lui et le gratifia d’un regard plein de morgue, avant de porter la main à la poignée de son épée. Annael haussa un sourcil et mit les paumes de ses mains en évidence, dans un geste qui se voulait pacifique. La jeune femme le regarda sans aménité, avant de lui lancer :
« Qu’est-ce que vous regardez comme ça ?
- Votre épée, répondit Annael, éludant la question. D’où la tenez-vous ?
- Qui êtes-vous pour m’interroger de la sorte ?
- Je veux juste savoir. Des épées comme celle-ci n’ont pas lieu d’être entre les mains de personnes comme vous, mais des Hiérarques. A moins que vous n’en soyez, vous n’avez pas le droit de porter cette épée. Donnez-la moi.
- Mais il n’en n’est pas question ! s’écria la jeune femme. Je ne porte pas cette arme pour le plaisir de parader avec ! Mon ami est incapable de la porter, il prétend qu’elle représente un fardeau pour lui.
- Et puis-je vous demander qui est votre ami ?
- Cela ne vous regarde pas », riposta la jeune femme en secouant énergiquement la tête. Ses cheveux ondulèrent autour de sa tête, révélant des oreilles en pointe.Intrigué par ce détail, Annael ne répliqua rien, et observa l’homme vautré sur la table. Ses traits lui étaient familiers ; il avait les cheveux courts et des oreilles on ne peut plus normales. Annael s’accorda un instant de réflexion, avant de prendre de nouveau la parole :
« Votre ami est un Hiérarque, c’est certain. Mais quelle race représente-t-il ? Humains ? Elfes ? Hommes-dragons ? »
Devant l’obstination d’Annael, la jeune femme hésita. Le Prince-Démon mit sa perplexité à profit. Il se leva, la regarda bien en face, avant de lui asséner d’un ton qui n’admettait pas de réplique :
« Votre ami représente les Humains des Cités Maritimes. C’est le vingt-troisième Hiérarque de la Citadelle de Khunn. Son nom est Sigmure, et il a été jugé voilà près de trois cent lunes pour avoir désobéi aux ordres de son maître. J’imagine que vous étiez au courant de tout cela, sans quoi vous n’auriez pas fait route avec lui. »
La jeune elfe resta interdite. Annael savoura un moment sa victoire dans cette joute verbale, puis il secoua Sigmure pour le réveiller. Celui-ci ne réagit pas. Il est trop soûl pour avoir même conscience de qui il est, songea Annael. En son for intérieur, il espérait une chose : que Sigmure n’eût pas révélé les secrets qu’il gardait à l’elfe. Celle-ci semblait incapable de faire un geste, tant les propos que lui avait tenu le Prince-Démon l’avaient saisie. Orion remarqua qu’elle était soufflée, et, avec la délicatesse qui était la sienne quand il s’adressait aux femmes, il lui dit que ce n’était pas bien grave si son compagnon était au courant. Mais non, ce n’était pas ça, lui répondit-elle. Sigmure était certain que personne ne le reconnaîtrait, qu’il pourrait aller au bout de son voyage sans croiser un autre Hiérarque. Voilà pourquoi c’était elle qui portait son épée, et non lui. Orion la rassura, lui expliqua que son compagnon et lui n’étaient aucunement à la poursuite de Sigmure. Annael les laissa parler, tout en réfléchissant à un moyen de réveiller Sigmure et de le questionner sans le rendre furieux. Il décida d’attendre que le Hiérarque ait cuvé son vin, et s’intéressa de nouveau à la conversation entre l’elfe et Orion. L’assassin, usant de tout son charme, avait soutiré son nom à la jeune femme, et l’appelait à présent « ma chère Nheela » en s’adressant à elle d’un ton on ne peut plus persuasif. Encore une qui va finir dans ses filets, pensa Annael, impressionné par le nombre de conquêtes que collectionnait Orion. Il n’ignorait pas que ce fait était lié à la nature de l’assassin, mais il ne savait pas non plus que ce trait de sa personnalité fût accentué à ce point. Orion parlait à Nheela en elfique, et avait ce faisant un accent qui trahissait son pays d’origine, mais qui lui donnait une voix chantante. L’elfe rit à ses propos, puis, reprenant son sérieux, elle déclara qu’il était temps pour Sigmure et pour elle-même de prendre du repos. Annael et Orion quittèrent le Hiérarque déchu et l’elfe, et se dirigèrent vers la chambre qu’Orion avait réservée, l’un comme l’autre perdu dans ses pensées.

[center]*****[/center]

L’assassin et le Prince-Démon se réveillèrent au chant du coq. Après une rapide toilette, Annael descendit dans la grand-salle, espérant y trouver Sigmure. Il le repéra immédiatement : le Hiérarque déchu était assis à la même table que la veille. D’un pas souple, Annael se dirigea vers lui, s’empara d’une chaise qui traînait et s’assit. Sigmure ne semblait pas étonné outre mesure de la présence du Prince-Démon en cet endroit. Il prit la parole le premier :
« Annael, mon ami… ce n’est pas vraiment un plaisir de te revoir, tu sais…
- Je le sais, lui répondit Annael en haussant les épaules. Je ne m’attendais pas à te trouver ici, Sigmure. Les autres Hiérarques te manquent donc à ce point-là ?
- Pas vraiment, fit Sigmure d’un ton laconique. En fait, je cherchais quelqu’un qui pourrait m’aider. »
Il eut une pause, puis il reprit :
« En fait, je ne vois pas pourquoi je te parle de ça. Après tout, ami ou pas, tu restes un Hiérarque, et pas des moindres, quoi qu’en disent les autres. Donc tu es mon ennemi, car les autres Hiérarques ont approuvé la décision que prit le Juge de me bannir. Mais avais-je le choix ? (Il commençait à s’emporter.) Aucun de vous, vous autres maîtres de cités, rois et chefs, généraux et maîtres de guerre, aucun de vous ne connut la situation dans laquelle je me trouvais. Aucun de vous ne sut jamais dans quels affres j’étais plongé, quels étaient mes tourments et pourquoi je pris, il y a trois cents lunes de cela, l’initiative de divulguer les secrets dont j’avais la garde.
- Certes non, Sigmure, aucun des autres Hiérarques, moi compris, n’a connu cette situation. Mais tu prends de grands raccourcis. Je ne suis pas ton ennemi. Le Fils me détestait – et il me hait probablement toujours. J’ai besoin de savoir ce qui est arrivé au monde en mon absence.
- Tu ne reconnaîtras plus ton monde chéri, rétorqua Sigmure avec un sourire amer. La terre crie sa douleur. Les Premiers-Nés de Mordaane ont été détruits, les pouvoirs de leur roi annihilés, et leur reine a été condamnée à errer sans fin et à perdre la raison. Les elfes se sont retirés dans leurs magnifiques forteresses, les êtres fées, sous la conduite de ton demi-frère, se sont réfugiés au fin fond des bois. Quant aux hommes-dragons… ils ne sont plus les gardiens de la sagesse, Annael. Plus personne ne garde plus rien, et la terre crie sous nos pas. Tout fane, tout se meurt. Et tout ceci à cause d’une décision du Juge.
- Que lui est-il arrivé, à lui ? » interrogea Annael.
Ce fut Orion, qui s’était silencieusement glissé derrière eux, qui répondit à sa question :
« On dit que le Juge, énonça-t-il sentencieusement, n’estimant plus nécessaire sa présence à la surface du Continent, s’est lassé de veiller, et que lui et sa Garde Pourpre ont sombré dans un sommeil profond et… se sont changés en pierre.
- En pierre ? s’étonna Annael. En statues de pierre ?
- Exactement, fit Orion. En statues. Il paraît que c’est très beau à voir. Khiddyn y est déjà allé et dit que la tour où se trouve le Juge offre une vue magnifique sur le désert.
- Je croyais que la tour de la Garde Pourpre était en plein milieu d’une prairie.
- Plus maintenant. Il fait de plus en plus chaud chaque année, Annael. Même dans les Terres du Nord, on peut le sentir. Chaque hiver est plus court que le précédent, chaque printemps est plus clément, et chaque été est plus sec. La neige fond, et les glaciers aussi. Le Continent tout entier entre dans une grande période de réchauffement climatique. Les Premiers-Nés avaient très bien expliqué ce phénomène. Même les elfes ne possédaient pas leur savoir. Mais s’ils ont été détruits…
- C’est ce qui se dit, répondit Sigmure. Je ne suis jamais retourné en Mordaane depuis que le Juge m’a banni. De toute façon, il paraît que l’accès y est interdit et gardé par le champion des Frères de Justice.
- Moi qui comptais aller voir les Hiérarques, dit Annael. Je crois que nous pouvons faire une croix dessus, Orion.
- Les Hiérarques se rassemblent toujours, le coupa Sigmure. Dans la tour de la Garde Pourpre. Au rez-de-chaussée. Sublime, vraiment. Ca ressemble un peu au palais du roi Iriehn avant qu’il ne soit déchu.
- Merci du renseignement, Sigmure. Que comptes-tu faire maintenant ?
- Tout ceci ne te regarde pas, Prince-Démon », répliqua le Hiérarque. A présent qu’il avait cuvé son vin, son port était davantage celui qu’Annael lui connaissait : un port altier et hautain, qui forçait le respect. Il reste en lui quelque chose de son ancien titre, songea le Prince-Démon. Sigmure le congédia d’un geste de la main. Annael, au demeurant assez impressionné par cette démonstration d’arrogance, s’inclina brièvement.
« Adieu, Sigmure, mon ami. Puissent nos routes se croiser à nouveau, et cette fois sous des auspices plus cléments.
- Puissent les tiens éternellement veiller sur toi, Prince-Démon, lui répondit Sigmure selon la formule rituelle. Que la devise de ta Maison t’accompagne. » Il se leva, appela Nheela et se dirigea vers la porte. L’elfe jeta un regard éploré en direction d’Orion. Celui-ci semblait regretter de n’avoir pas profité de la nuit. Puis il se tourna vers Annael, qui hocha la tête. Il était grand temps de repartir, surtout s’il fallait aller à la tour de la Garde Pourpre.

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MessagePosté: Jeu Mai 11, 2006 9:08 pm 
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Annael et Orion poursuivirent leur voyage, se dirigeant toujours plus au sud. Ils longèrent les Bois aux Fées, terres étranges qui abritaient le peuple auquel appartenait l’épouse de Ihakeen, le demi-frère du Prince-Démon. On racontait également que se terrait dans les profondeurs de la sylve un chasseur de démons de renom, réputé pour avoir terrassé maints seigneurs des Abysses, dont, soufflait-on dans les recoins des tavernes, le Roi des Abysses en personne. Mais il ne s’agissait là que d’une rumeur, qui demandait à être infirmée ou confirmée. Orion craignait les Bois aux Fées, et avait part de ses peurs à Annael, lequel avait néanmoins insisté pour s’arrêter à l’orée de la forêt un soir de pleine lune où leurs montures étaient fourbues. Le Prince-Démon laissa à Orion la charge des chevaux et s’enfonça sous les arbres pour chercher de quoi allumer un feu et poser des pièges.
Il n’avait pas parcouru cent mètres que déjà l’épaisse végétation masquait sa présence. Il s’agenouilla au sol, et d’une main experte, posa ses collets, tout en songeant à sa mission. Au fond, il ignorait si les Hiérarques pourraient répondre à ses questions. Il avait agi à vif, sur une vague suggestion émise par un assassin, et qui plus est un démon… il n’ignorait pas qu’Orion se considérait comme ayant une dette à rembourser, mais tout de même… pouvait-il lui faire entièrement confiance ?
Tout à ses pensées, Annael ne vit pas que quelqu’un s’approchait de lui par derrière. Ce ne fut que lorsqu’il sentit la pointe froide d’une lame lui effleurer la nuque qu’il s’en rendit compte.
« Relève-toi doucement », murmura une voix à son oreille. Annael acquiesça d’un léger hochement de tête et, écartant les bras loin de son épée, se releva avec prudence.
« Bien. Maintenant, tu peux te retourner, fit la voix derrière lui. Et attention, au moindre geste suspect, tu es renvoyé dans les limbes des Abysses. »
En voilà un qui sait à qui il a affaire, songea Annael. Aussi exécuta-t-il les ordres sans discuter. Il reconnut sans surprise l’un des soldats du peuple fée. Celui-ci avait l’air plutôt menaçant. Il était vêtu d’une armure noire, et autour de lui luisait une aura argentée. Annael laissa retomber ses bras le long de son corps, avant de demander :
« Appartenez-vous à la garde de mon frère ?
- Oui, fit l’autre après un instant de réflexion. Et laissez-moi vous dire qu’il n’est pas content que vous soyez ici. Il dit que vous n’amenez rien de bon à chacun de vos passages. Rien de bon pour les êtres fées et pour les autres habitants du bois.
- Je voudrais voir Ihakeen, répliqua humblement Annael, courbant légèrement la tête. Pouvez-vous me mener à lui ?
- Je le peux… si vous êtes assez rapide, répondit le garde sur un ton de défi. Et interdiction d’aller à cheval. Nous allons voir ce que vous valez à la course. »
Il m’a piégé, songea Annael. Les êtres fées étaient réputés imbattables à la course à pied, et ce dans tout le Continent. Il eut alors une idée.
« Un instant, appela-t-il alors que l’autre commençait à se préparer à courir. Dans mon pays, il existe une coutume qui veut que le défié lance à son tour un défi, s’il estime que l’épreuve est inégale.
- Ceci me semble trop fortuit pour exister vraiment, rétorqua le garde. Mais si vous le voulez, je me plierai volontiers à votre défi. Après la course.
- Qu’il en soit ainsi, déclara Annael. Après votre course, je vous expliquerai les modalités de mon défi. »
Et je t’aurai, ajouta-t-il pour lui-même.
Ils se mirent en place, l’un à côté de l’autre, se guettant mutuellement du coin de l’œil. Le garde fée siffla et l’un de ses congénères, de toute évidence un jeune, apparut. Il fit le décompte.
Au signal, le garde et Annael s’élancèrent dans le bois, accompagnés par le rire du jeune être fée qui résonnait sous la voûte des arbres. Annael se fit rapidement distancer ; son concurrent utilisait de toute évidence les compétences innées des êtres fées. Lorsque le Prince-Démon, tout essoufflé, le rejoignit, il ne semblait pas le moins du monde affecté par son effort. Il eut un sourire moqueur. Annael le dévisagea avec un air hautain, et, entre deux halètements, parvint à articuler les modalités de son défi :
« Bien, vous avez dit que vous accepteriez de vous plier à mon défi, puisque j’en ai fait de même pour le vôtre. Mais votre épreuve était par trop inégalitaire, aussi vais-je vous proposer de m’affronter dans un domaine autre que la vitesse. »
Le garde parut vaguement inquiet. Annael poursuivit sur sa lancée :
« Vous allez m’affronter en combat singulier. Peut importe l’arme que vous choisissez, pourvu que ce soit une arme de corps à corps. Le combat cessera au premier sang. Si je gagne, vous devrez m’escorter auprès de mon frère. Si vous gagnez, alors je me considérerai comme vaincu et je retournerai sur mes pas sans condition. Voilà. Le choix vous appartient, mais sachez que vous ne pouvez pas refuser. Je suis bien capable de détruire votre cher bois.
- Vos menaces ne marchent pas, Prince-Démon, et votre défi n’est qu’une coquille vide. Vous savez parfaitement que je vais perdre.
- Tout comme vous saviez que je ne pouvais pas remporter votre maudite course. Ce comportement n’est pas digne d’un serviteur de Ihakeen.
- Très bien, fit l’autre à contrecœur. Battons-nous. Mais tout ceci ne vaut rien. Je préférerais encore vous mener à votre demi-frère sans passer par le fil de votre lame. »
Annael dévisagea le garde d’un air amusé. Il avait effectivement pensé le tuer au cours du duel, mais il s’était ensuite ravisé. Mais au fond, la solution que lui offrait l’autre n’était pas mauvaise. Il n’avait pas le temps de s’égarer en combats inutiles, et son honneur pourrait être réparé plus tard.
« Très bien, garde. Vous êtes sage de craindre ma lame. Menez-moi à mon demi-frère. »
- Comme vous voudrez, dit l’être fée. Suivez-moi – et je vais aller à un rythme normal. Nous y serons dans peu de temps. »

[center]*****[/center]

L’être fée mena Annael à travers les bois, en une marche qui dura une partie de la nuit. Puis ils finirent par arriver au domaine de Ihakeen. Tout était fait de bois et de feuilles artistement disposées, de façon à filtrer la lumière tout en étant étanche. L’architecture un peu particulière laissait penser que les êtres fées utilisaient peu leurs logis, et passaient le plus clair de leur temps dehors, que ce fût pour dormir, festoyer ou, pour les plus jeunes, écouter les histoires de leurs aînés. Annael pouvait presque palper la magie des lieux ; en plissant les yeux, il pouvait sans peine voir les auras des autochtones – auras le plus souvent argentées ou dorées. Le garde mena le Prince-Démon devant une bâtisse qui semblait de toute évidence être le palais royal : les feuilles étaient agencées de façon à reproduire un couple d’amants tous deux couronnés.
Annael se fit rapidement introduire au palais, et le garde l’abandonna à ses recherches, tandis que lui-même rejoignait ses compagnons dans les casernes. Le Prince-Démon erra à travers diverses salles dont le toit était soutenu par des arbres, sous les regards fort réprobateurs des êtres fées proches du roi. Au bout d’un moment, un page vint lui indiquer le chemin ; il lui fut reconnaissant, car sans lui il se serait probablement perdu. Le jeune serviteur le guida jusqu’à la salle du trône – ou ce qui en tenait lieu – et le laissa seul avec son demi-frère et son épouse. Ihakeen n’avait pas changé : il était identique à l’image gravée dans l’esprit de son jeune demi-frère, autrement dit, celle d’un roi soucieux de son peuple, et surtout, humble. Annael s’agenouilla devant lui et le laissa prendre la parole le premier, s’attendant à se faire agonir d’injures. Mais il n’en fut rien. Ce fut la Dame des Fées, et non pas Ihakeen, qui parla la première ; sa voix était douce et limpide, et empreinte d’une tristesse infinie.
« Beau-frère, dit-elle d’un ton harmonieux, sachez que le roi mon époux n’apprécie pas de vous voir vous présenter ainsi aux portes de son royaume, les mains encore rougies du sang de milliers d’innocents. Il refuse de vous parler tant que vous ne vous serez pas publiquement repenti pour vos crimes.
- Belle reine, Dame des Fées, répliqua Annael selon la coutume en vigueur dans les Terres du Nord, je ne peux me repentir, car je ne m’estime pas criminel. J’ai agi selon ce que me dictait mon sens de l’honneur et mon devoir, et je ne peux me repentir pour de tels actes… »
Et surtout parce que tu aimes tuer, acheva une voix en lui, terriblement dure mais juste. Mais cela, il ne pouvait pas le dire. Les mots ne voulaient pas sortir pour prononcer de telles horreurs. Aussi se tint-il coi, dans l’attente d’une éventuelle réponse. La Dame des Fées, à la fois tangible et intangible, diaphane et éthérée, semblait en proie à une intense réflexion. Elle eut finalement un sourire, qui n’enlevait certes rien à sa tristesse, mais qui soulignait encore les beaux traits de son visage. La douceur qui émanait d’elle était réconfortante – à tel point qu’Annael en eut presque envie de la prendre dans ses bras. Mais son sourire s’éteignit rapidement, et elle poursuivit :
« Alors, beau-frère, vous ne pouvez espérer dans ces conditions une quelconque aide de mon peuple ou du roi mon époux, lequel se désole de voir dans quelle déchéance vous êtes tombé.
- Je ne suis pas déchu, s’insurgea Annael. Je fais ce à quoi j’ai été formé.
- Sais-tu ce qui ce dit de toi en Xheeräa, demi-frère ? riposta Ihakeen d’un ton hargneux. Que tu déshonores ton nom, ta Maison, toute la race à laquelle tu te targues d’appartenir. Que tu te vautres dans la luxure, et que tu oublies tes serments. Et, par-dessus tout, que tu as donné un fils à ta propre mère. Voilà qui noircit ta réputation d’importance, n’est-ce pas ? Et à cause de toi, je me retrouve hué quand je sors du Bois aux Fées, tout ceci parce que je suis de ton sang. Peut-être que l’inceste est une pratique courante chez les démons et ces dégénérés de Premiers-Nés, mais ici, c’est un acte vil et sévèrement puni. »
Il marqua une pause dans sa tirade, le temps de chercher ses mots. En voyant l’air atterré d’Annael, il ne put retenir un ricanement amer, et retourna une fois encore le couteau dans la plaie :
« Es-tu satisfait, Annael ? Que te faut-il encore ? J’avais déjà entendu parler de ta perpétuelle quête de pouvoir, mais je ne pensais pas que tu mettrais de si grands moyens en œuvre pour obtenir ce que tu désires. »
Annael ne répondit rien. Il se sentait décomposé. Le pire n’était pas ces accusations, puisqu’elles étaient fondées ; la pire épreuve pour lui était que ce fût son demi-frère qui les portât, et ce avec tant d’agressivité qu’il ne pouvait se repentir. Le poids de la culpabilité l’écrasait, il ne pouvait se relever. Ihakeen semblait attendre une réponse, aussi Annael leva-t-il les yeux sur lui et sur sa reine, des yeux où se lisait une terreur indicible et sans nom – une terreur qu’il avait crue enfouie en lui à tout jamais. Mais si Ihakeen fut ému par le regard que lui portait son frère, il ne le montra pas le moins du monde, et lui asséna d’un air impitoyable :
« Parle, défends-toi ! Ou alors la luxure t’a fait perdre la raison ?
- N… non », répondit Annael d’une petite voix. Il avait la gorge sèche et ne parvenait pas à agencer ses idées clairement. Pourtant, il fallait qu’il le dise, pour le bien du peuple fée, et pour lui-même. Il savait qu’il serait de la sorte moins tourmenté. Il ferma les yeux, avant de débiter d’une traite :
« Je me reconnais comme étant coupable des Massacres de Montamour et Montsanglant, et comme ayant tué le Hiérarque des elfes noirs. J’avoue être coupable d’inceste ; j’avoue avoir couvert mon nom, celui de mes frères et sœurs, et celui de leur descendance ainsi que la mienne, de honte et d’opprobre. Je suis également celui qui a tué Iriehn II, futur roi de Mordaane. Je suis coupable. Coupable, COUPABLE ! » Il avait fini par se mettre à hurler.
Il rouvrit les yeux, envahi par un étrange vide. Devant lui, Ihakeen le dévisageait, d’un air à la fois plein de compassion et de crainte. La reine des Fées n’avait pas bougé depuis un moment, comme plongée dans une sorte de stase. Ihakeen se leva et tendit un bras à Annael, tout en souriant d’un air de dire : « tu vois, il n’y avait qu’à te pousser un peu pour que les mots sortent. » Annael accepta la main tendue de son demi-frère, qui l’aida à se relever. Il se sentait complètement hébété. De toutes les épreuves, c’était sans nul doute celle de parler qui le terrifiait le plus. Le roi du Bois aux Fées l’accompagna jusque dans un salon où ils pourraient discuter et se restaurer à leur convenance. Une fois qu’il se fut assuré qu’ils étaient seuls, il dit au Prince-Démon :
« Tu as avoué tes crimes, et c’est bien. Mais, pour toi qui es athée, qui ne crois en aucune divinité, il n’y a pas d’espoir de rédemption divine pour toi. La seule rédemption viendra de toi-même. Tu as admis que tu avais commis tous ces actes et qu’il était possible de les racheter. Mais sache que personne ne pourra rien faire pour toi, à part toi-même et le démon que tu abrites. Maintenant, parle-moi de ce qui t’amène dans le Bois aux Fées, car je sais que tu te plais dans les Terres du Nord et que tu n’aimes pas en partir.
- Eh bien… fit Annael, un peu remis de ses émotions. Je cherche le jeune roi des Terres du Nord. Il a disparu au cours d’une réunion avec ses capitaines.
- Je ne savais pas que Marah laissait assister son fils chéri au conseil. Comment a-t-il disparu ?
- Il s’est… volatilisé. Le temps que je me retourne, et il avait disparu. Orion dit que ce n’est pas d’origine magique. Il m’a suggéré d’aller voir les Hiérarques.
- Après que tu aies tué Lalaedry ? (Le nom du Hiérarque prenait une sonorité étrange dans sa bouche.)
- Sans doute attendent-ils mon retour pour me juger. Le Fils ne manquera pas cette occasion.
- A ce qu’on dit, Lalaedry n’est pas mort ; il serait même plutôt bien portant et en sécurité à Dendrom.
- D’où tiens-tu cette information ? demanda Annael, soudain intéressé. Sa présence voudrait dire que je ne suis pas coupable d’assassinat de Hiérarque…
- Khiddyn, le frère d’Orion, est passé ici il y a environ deux mois. Il cherchait Nahaïl pour lui demander quelque chose. Apparemment, il n’a pas tué Nahaïl, et Nahaïl ne l’a pas pourchassé, puisque les sylvestres ont poursuivi leurs litanies comme d’habitude. Mais je m’égare. Donc Khiddyn m’a dit qu’il avait vu Lalaedry à Dendrom, à arpenter les mess pour recruter des officiers et peut-être un ou deux drackons. Ce qui signifie qu’il rassemble une armée.
- Lalaedry a de grands pouvoirs, observa Annael. Il a déjà détruit toute une ville par la seule force de sa pensée et il a été sanctionné par le Fils pour ça. Qu’est-ce qui arrivera s’il lève une armée ?
- Autrefois, il aurait sans doute marché sur Mordaane, mais aujourd’hui… La cité de Moordhahân-la-Grande est en ruine et il ne reste plus rien des Premiers-Nés. Il est donc plus probable que Lalaedry est ses drackons marchent sur les Terres du Nord ou les Cités Maritimes. Il frapperait sûrement Khunn la première, car elle est affaiblie. Et leur Hiérarque est en fuite, nul ne sait où il est à l’heure qu’il est. Les Cités Maritimes n’ont pas d’armée, juste une flotte, qui traverse la mer pour le commerce. Ils disposent aussi de galères et autres navires guerriers, mais rien au sol. Et ils ne dressent pas de serpents de mer comme à Sinh-la-Mer. A propos, tu m’avais dit que Lalaedry était capable de détruire une ville par la force de sa pensée…
- Oui, je l’ai déjà vu à l’œuvre. Il a détruit Lirghajh au moment où les Hiérarques faisaient front contre les morts-vivants…
- Les pouvoirs de ce genre n’altèrent pas la magie, Annael, le coupa Ihakeen. Lalaedry peut très bien être à l’origine de l’enlèvement de ton roi… »

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MessagePosté: Lun Mai 29, 2006 5:24 pm 
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Dans son château au cœur du désert de Dendrom, Lalaedry bouillonnait. Le ciel, d’un gris violacé et strié d’éclairs, répondait à son humeur. Car Lalaedry, dans une rage noire, tempêtait, et détruisait tout sur son passage. Rien ne se passait comme il l’aurait souhaité, et tout ça à cause de l’incompétence de ses Vengeurs… il les ferait exécuter et les donnerait à manger au H’rrl, tiens. La désobéissance et l’incompétence étaient sévèrement punies par Lalaedry, et malheur à celui qui osait le contredire : il finissait dans l’estomac de l’un de ses monstrueux canidés. Pour l’heure, le Hiérarque des elfes noirs, magnifique dans son armure cendrée, faisait rageusement les cent pas dans son bureau, un message froissé dans la main. Un message des plus préoccupants, qui confirmait les assertions émises par ses drackons… Eh bien, il fallait apparemment prendre un nouveau pion en compte. Un pion certes dangereux, mais utile. Lalaedry étira ses lèvres minces en un sourire malsain, avant de s’asseoir à son bureau, de prendre sa plume et un parchemin, et d’écrire.

[center]*****[/center]

Annael rejoignit Orion près de leur campement. L’assassin avait relevé les pièges et dépecé le gibier d’une main experte. Il était en train de faire cuire un volatile à la broche, et, tout en regardant les flammes avec délectation, il interrogea Annael sur les intentions de son demi-frère. Le Prince-Démon lui rapporta la conversation qu’il avait eue avec le roi du Bois aux Fées, et les conclusions qu’ils avaient tous deux tirées des circonstances de l’enlèvement du petit roi. Orion, tisonnant le feu, eut un mouvement de la tête. Il semblait plongé dans un profonde réflexion. Annael se leva et s’étira, et lui fit part de sa décision de repartir le soir même afin d’aller à la tour de la Garde Pourpre le plus rapidement possible. Orion releva la tête ; dans ses yeux fendus se lisaient des interrogations muettes.
« Patience, mon ami, fit doucement Annael en réponse à son regard. Pour l’instant, nous devons nous hâter, car la route jusque dans le Désert de Dendrom est longue, et nous ne pouvons plus nous permettre de prendre du retard. Reposons-nous quelques heures, et nous repartirons au cœur de la nuit.
- Très bien, Annael », déclara Orion d’un ton neutre. Son visage ne trahissait pas la moindre émotion. « Et pourvu que ton frère et toi ayez raison. Ceci nous éviterait d’autres recherches inutiles. Repose-toi donc, je vais prendre le tour de garde. »
Annael acquiesça d’un léger hochement de la tête ; il attrapa une couverture, s’en recouvrit et s’adossa à un arbre pour dormir, cependant qu’Orion remuait encore et toujours le feu. Le démon avait ressenti la colère de son peuple, mais ne voulait pas partager ses appréhensions, de peur que le Prince-Démon se jetât tête la première dans une autre guerre et d’autres ennuis. C’était sa façon à lui de rembourser sa dette. L’assassin veillait patiemment, silencieusement, à l’affût de tout danger. Et son attente était rarement vaine. Il sentait le danger se rapprocher.
Quelques heures plus tard, Orion réveilla Annael. Ils sellèrent leurs montures et effacèrent autant que possibles les traces de leur passage. Puis ils enfourchèrent leurs chevaux avant de poursuivre leur route, encore et toujours au sud.
Après trois jours de chevauchée à un train soutenu, Annael et Orion se trouvèrent sur la frontière de Mordaane. De l’endroit où ils se trouvaient, ils ne voyaient rien de changé dans le royaume des Premiers-Nés : tout était aussi luxuriant. Rien de changé en apparence, donc. Mais le plus flagrant, c’était le bruit. Il n’y avait pas d’autre son que celui du vent qui soufflait à travers les arbres, et qui portait de temps à autre les plaintes irréelles d’une voix. Annael et Orion s’engagèrent sur la route, fermement décidés à traverser Mordaane.
Ils n’en eurent malheureusement pas le loisir : devant eux apparut un elfe ailé, qui leur barrait la route. Son visage était une allégorie de la sérénité et de la douceur. Il retint les chevaux d’Annael et Orion par la bride, et leur énonça d’une voix neutre, aux tonalités musicales :
« Vous ne pouvez entrer en terre de Mordaane. Les portes de la forteresse des Premiers-Nés sont fermées, de même que l’âme de leur Reine. Vous ne pouvez passer sur cette route, car elle n’a pas de fin. Contournez Moordhahân-la-Grande et ne revenez plus jamais en ces lieux maudits.
- Kelen, Champion Divin, répondit Orion en se conformant aux usages des Terres du Nord, nous devons passer. Nous avons une longue route à parcourir et nous ne pouvons nous permettre de prendre du retard. Ecartez-vous, ou l’avenir des Terres du Nord pourrait fort être compromis.
- Je ne peux accéder à votre requête, répliqua Kelen, l’air profondément attristé. Je suis le gardien de la frontière de Mordaane et le Juge m’a interdit de laisser passer quiconque voulait entrer sur les terres des Premiers-Nés. En revanche, sachez qu’il existe un raccourci pour qui sait le trouver. Il s’enfonce dans les tréfonds de la terre, mais il permet de se rendre dans le désert sans avoir à passer par Mordaane. Ce n’est certes pas aussi sûr que la route que vous voulez suivre, mais c’est plus rapide et surtout, cela vous évite de passer devant les ruines décrépites de Moordhahân-la-Grande. A présent, vous devez partir.
- Très bien, Kelen, fit Orion. Soyez remercié pour l’aide que vous nous avez apportée. Adieu. » Il fit volter sa monture et s’élança dans la direction que lui avait indiqué l’elfe ailé, Annael à sa suite.

[center]*****[/center]

Sigmure sortit du torrent et s’ébroua, avant de remettre ses vêtements et de rejoindre Nheela. L’elfe avait préparé de quoi manger le plus consciencieusement possible, et elle servait à présent de l’avoine aux chevaux. En entendant le Hiérarque arriver, elle cessa de flatter le cou des montures, et vint s’asseoir à ses côtés. Ces derniers temps, Sigmure se faisait taciturne, et les rares paroles qu’il énonçait avaient de moins en moins de sens. Nheela en était inquiète. Qu’adviendrait-il si son ami se retrouvait dans l’incapacité d’atteindre son but ? Rien de bon, elle le craignait. Mais son état empirait. L’elfe ignorait quel était le mal qui le rongeait, mais elle tentait de lui être le plus agréable possible. Elle servit à manger à Sigmure ainsi qu’à elle-même, et dégusta en silence sa part de nourriture, tandis que Sigmure dévorait le contenu de son écuelle comme l’aurait fait un chien affamé.
Brusquement, le Hiérarque leva son regard enfiévré vers l’elfe. Celle-ci, devant l’immobilité des traits de son ami, sentit que quelque chose n’allait pas. Sigmure l’observait sans bouger, une expression indéchiffrable sur le visage. Il était complètement figé, comme statufié, et cela inquiéta grandement Nheela. Son mal a fait son office, songea-t-elle. Il ne sait plus qui sont ses amis et qui sont ses ennemis, il a perdu la raison. Le Hiérarque se leva avec raideur, laissant tomber au sol son écuelle. De sa gorge montait un grognement sourd, semblable à celui d’un chien en colère. Nheela se leva à son tour et lui fit face le plus courageusement possible. Instinctivement, elle porta la main à la garde de l’épée qu’elle avait toujours fixée à son baudrier. Ce geste eut le don d’éveiller en Sigmure une rage sans pareille.
« Ne La touche plus jamais de la sorte », siffla-t-il tout en marchant lentement vers l’elfe. Celle-ci recula de quelques pas avant de se retrouver le dos contre un arbre. Elle n’en fut que plus inquiétée : elle ne pouvait pas s’enfuir. Sigmure, l’air mauvais, reprit la parole :
« Tes gestes La salissent, ta personne La souille. Elle n’appartient à nul autre qu’à moi. Donne-La moi.
- Tu m’en as confié la garde, Sigmure, fit Nheela de plus en plus épouvantée.
- Eh bien je La reprends, maintenant, et Nous allons accomplir de grandes œuvres, rétorqua-t-il, le regard brillant d’une excitation autre que celle due à la fièvre.
- Nous ? Nous qui ? Et quelles grandes œuvres ? » Nheela s’était voulue assurée, mais sa voix l’avait trahie. La crainte que lui inspirait le Hiérarque était presque palpable.
« Nous, Elle et moi, et d’autres peut-être, quelle importance ? Mais pas toi. Toi, tu mourras. Comme les Hiérarques et comme les serpents de mer de Sinh-la-Mer. Comme tous ceux qui m’ont banni et qui Nous ont empêchés de communier pour devenir un à jamais. »
Nheela commençait à comprendre. Elle ignorait ce qu’était cette communion, mais il ne faisait aucun doute pour elle que cela avait un rapport direct avec les secrets que gardait Sigmure trois cent lunes auparavant. Secrets qu’il avait par ailleurs divulgués ; elle présumait que son mal avait débuté à partir de ce moment, et que son épée y était liée. Aussi fallait-il empêcher au Hiérarque de récupérer son arme.
Dans un geste brusque, l’elfe se précipita sur Sigmure, le frappa et le renversa. Rien de plus facile puisque la maladie l’avait considérablement affaibli. Le Hiérarque tomba au sol, plié en deux de douleur ; Nheela profita de cet instant pour sauter sur l’un des chevaux et le lancer dans une course effrénée au cœur de la nuit. Pas une fois elle ne se retourna, de même qu’elle ne fit ralentir sa monture. Le danger était à présent trop grand.

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