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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
Nous sommes le Mar Mai 22, 2018 10:43 am

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 Sujet du message: Les Montagnes
MessagePosté: Mer Juil 19, 2006 11:00 am 
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____ Le soleil qui venait de se lever grimpait déjà haut dans le ciel, s’élançant à l’assaut des immensités azurées. Au loin, les calcaires blancs des montagnes réfléchissaient son éclat, forçant le contraste avec les larges pans de forêt sombres qui coulaient entre les contreforts comme une lave figée et allaient se perdre jusqu’au bord des douces collines. L’océan d’herbe berçait ensuite de son flux et son reflux les vagues inertes, doucement ballotées par le vent tiède qui se levait et dessinait des symboles éphémères et insensés à sa surface. Au creux d’un vallon circulait une route, simple piste en terre qui serpentait entre les collines, simple affluent de la grande voie pavée qui traversait les plaines d’Est en Ouest. Là marchands d’épices et d’autres produits exotiques en provenance du lointain Orient croisaient les rapides coursiers des Postes Impériales ou les lourdes charrettes des paysans revenant des champs. C’était comme le flux de la sève dans les branches d’un arbre, comme le flot de sang des les artères, battant au rythme des pulsations de la Cité Impériale, loin à l’Ouest, au-delà des Hauts Cols périlleux et des tortueux sentiers de montagne. Et posée au milieu de cet axe, se tenait la dernière grande ville à l’Est des Monts, Relai la bien nommée, celle où les caravanes faisaient étape avant de se préparer à la traversée de ce vaste océan de steppes et de prairies sans fin, jusqu’aux ports de la cote, ou au contraire s’arrêtaient pour un dernier repos avant de s’élancer à l’assaut des montagnes, de batailler dans les pierriers ou les derniers névés de la saison, craignant toujours pour leurs vies ou celles des bêtes, surchargées de denrées rares. La cité était alors comme une ruche où tous s’affairaient : marchands cherchant à écouler leur stock ou à se procurer les fournitures nécessaires à leur entreprise, artisans proposant toutes sortes de produits, de l’harnachement aux pots en passant par les rations de voyage, gardes contrôlant les allées et venues et prélevant les taxes ducales, ouvriers s’activant à la construction de nouveaux édifices, mercenaires proposant leurs services, ou simples badauds et aventuriers. Du moins avant.
_____ Depuis maintenant deux mois, les Hauts-Cols sont fermés. Plus rien ne sort ni ne s’aventure dans les Monts. Le commerce s’est tari et nul ne sait pourquoi. Lorsqu’au début il s’était écoulé un jour entier sans que ne vienne aucune caravane, on avait été surpris et intrigué, mais le fait en soit, bien que rare, n’était pas inconnu. Un fort orage, un pont cassé, ou un quelconque incident de ce genre n’était pas impossible. Au bout de quelques jours, le Duc de Relai manda quelques éclaireurs dans les montagnes en vue de rapporter ce qui avait pu se produire : éboulement ou affaissement de la route. Pendant ce temps, la ville ralentissait son rythme, économisait son souffle, gardait ses provisions comme une terre desséchée qui attend la pluie pour fleurir. Les jours s’écoulèrent encore et il n’y eut toujours pas de nouvelles ni des caravanes ni des éclaireurs. On commença à murmurer avec inquiétude au fond des tavernes ou dans les marchés, mais on espérait que tout s’arrangerait rapidement. Une plus forte expédition quitta alors la ville en grandes pompes, avec ses chevaux et ses cavaliers, ses armures étincelant au soleil et les bannières bleu et argent de Relai flottant dans la brise. Eux aussi ne revinrent pas. L’inquiétude commença à monter parmi les habitants. Voila déjà trois semaines que plus rien ne passe... nous sommes coupés du monde... que fait le Duc ?... qu’allons nous devenir ? Et petit à petit des bruits et murmures coururent de par la ville. Chacun ayant sa propre hypothèse, sa propre explication, de l’avalanche jusqu’aux bandits. Mais alors que la situation durait encore et toujours on alla ressortir les anciennes prophéties, les dieux oubliés et ce genre de contes qui ne servent qu’a effrayer les bonnes gens ; en temps normal.
C’est ainsi que je fus mandé devant le Duc de Relai, ce 12 Noir feu de l’an de grâce 1237.
____ Un laquais en livrée bleu et argent m’introduisit dans des appartements luxueux. Un large âtre trônait contre le mur du fond et sur la cheminée le blason du Duché était finement gravé. Devant deux larges fauteuils ,recouverts de ce velours bordeau qu’on ne trouve que dans les Hautes-Terres d’Enewen, au-delà des montagnes enserraient une table basse d’un bois exotique , rouge au premier coup d’œil mais qui s’avérait en fait être un savant marquetage de figures géométriques de différentes essences. Une commode sculptée en bas relief, deux tentures richement brodées masquant l’accès à d’autres pièces, et une grande fresque de l’assaut d’une forteresse complétait le tout. Je me perdis un instant dans la contemplation du trait merveilleux de l’artiste et de la qualité de l’exécution. La citadelle se tenait là, droite et fière sur son éperon tandis que les hommes d’armes montaient à l’assaut dans leurs lourdes armures et que sifflaient les carreaux et les flèches. Deux grosses bombardes enflées de métal et une couleuvrine vomissaient leur fumée noirâtre tandis qu’une lourde nef volante, plus proche d’une cogue suspendue que des fins coureurs du ciel approchait ses ponts garnis d’homme des remparts. La porte qui se referma derrière moi me tira de ma rêverie.
_____ Je m’avançais jusqu’aux fauteuils. Devant moi se tenait un homme d’âge mur, légèrement sur le déclin comme l’attestaient quelques mèches grisonnantes au milieu du noir vigoureux de ses cheveux. Son nef fin, son menton taillé d’un coup sec, ses hautes tempes lui donnaient un air aquilin, comme un oiseau de proie, et sa haute stature, son port fier et altier semblait lui conférer toute la noblesse de son rang. Il me toisa un instant de son regard perçant et je vis luir ses yeux sombres…y voyais-je de l’espoir ? Me rappelant mon rang, je m’affaissais en une rapide génuflexion sur les tapis. Quelle richesse dans la broderie ou les couleurs ! Sans aucun doute une de ces merveilles que les marchands rapportent de la lointaine Samarkand. Rapportaient.
____ « Ça suffit, debout » me lança-t-il laconiquement. Alors que je me relevais il fit un signe à son valet qui quitta la pièce et m’invita à m’assoir. Je m’aventurais avec prudence vers le riche fauteuil me glissait doucement dans le velours, quelque peu impressionné par toute cette richesse. Le Duc se posa dignement et se tint très droit, comme l’image de la majesté gravée dans la pierre. Le valet refit son apparition avec un plateau chargé de deux coupes en argent gravé, remplies d’un vin sans aucun doute aussi riche et rare que le reste de la décoration, ainsi que quelques pâtisseries et fruits et déposa le tout avant de s’éclipser.
Le Duc sembla alors se décontracter et je pus un instant sonder la fatigue et l’inquiétude de l’homme sous la pompe du pouvoir. Il se pencha en avant et inclina légèrement la tête comme un aigle qui regarde ce qu’il vient d’attraper et se mit à parler d’une voix riche et grave.
« Je suppose que vous connaissez la situation de la cité » commença-t-il. Je hochais la tête et il continua « Je ne vais pas vous faire un cour de politique ou de gestion, mais notre situation est fort mauvaise. Notre ville s’étouffe et s’inquiète. Ni les éclaireurs, ni les soldats ne sont revenus. C’est pourquoi j’ai décidé d’envoyer un homme seul : s’il y a danger il pourra se faufiler plus aisément, s’il y a perte, elle sera moins importante. » Il marqua une pause et avala une gorgée de vin. « Faites de même c’est un excellent cru, cuvée ChateauNoir 1225. ». Je pris ma coupe et y trempait mes lèvres. Trop de questions et d’inquiétudes bouillaient pour que je puisse boire sereinement… pourquoi avais-je était convoqué par le Duc ? Ca n’était certes pas la première fois, mais le contexte était actuellement fort différent. Et pourquoi me rappelait-il tout ces événements ? J’essayais d’avaler un peu du breuvage et reposait la coupe. Un léger sourire se dessina sur les traits du Duc avant qu’il ne reprenne. « C’est pourquoi j’ai décidé d’envoyer mon Grand Veneur » Je manquais de m’étouffer et de cracher le vin ou de renverser la coupe, rattrapai cette dernière en urgence et la reposai doucement sur la table…Le Grand Veneur... c’était moi !

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MessagePosté: Mer Juil 26, 2006 12:39 pm 
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.____ Le Duc me laissa un instant revenir de ma surprise, se penchant et baissa le ton de sa voix. « Tu connais les chiens, les oiseaux et les bêtes sauvages, tu connais les pistes et les drailles des montagnes, tu sais reconnaitre les signes. Je suis sur que tu t’en tireras et que tu reviendras. Si tu as besoin d’équipement, passe donc à l’armurerie royale » Ce disant, il me tendit un pli scellé. Je le pris d’une main hésitante et le fourrait dans une poche de mon pourpoint avant de rester coi quelques instants. « Très bien Messire, si vous m’en jugez digne, je le ferais » dis-je ensuite. Il me souhaita bonne chance et appela la bénédiction des Dieux sur moi puis me reconduisit. Alors que je descendais les grands escaliers circulaires, je ne pouvais m’empêcher de repenser à ce qui venait de se passer. J’étais habitué à mener les chasses du Duc, et c’est vrai que les bêtes et les bois m’étaient familiers. J’avais déjà affronté le sanglier blessé qui charge grognant de ses forces décuplées par l’agonie. Il ne s’agissait là après tout que d’un tour dans les montagnes, histoire de voir ce qui clochait… rien de plus… pourquoi alors avais-je cet inquiétude lové dans le creux de mes tripes qui me tiraillait ainsi ? Je traversais la Grande Salle d’un pas rapide, sans un regard pour les connaissances qui s’y trouvaient, attroupées près des foyers ou des tables, discutant, buvant. Une ombre insaisissable fuyait sur les limites de mon esprit et je n’arrivais pas à savoir ce que cela pouvait être. Certes ni les éclaireurs, ni les gardes n’étaient revenus. Bandits, avalanche, retenus de l’autre coté…. Les causes pouvaient être multiples. Il est vrai cependant que se retrouver à la merci d’une troupe de pillards n’est que fort peu réjouissant. Je décidais d’en rester là avec mon inquiétude, pas tout à fait satisfait, et me dirigeais vers la Maison de Vènerie où je logeais.
_____ Je poussais la lourde porte en bois et pénétrait dans mes quartiers. Rapidement, je mis la main sur un sac de cuir solide que je commençais à fourrer dont j’aurais besoin. Cape en laine pour les rudes climats de montagne, Tunique chaude, et corde solide. Le reste de la journée s’écoula en préparatifs du départ. Je revins d’une visite à l’armurerie avec une longue et légère rapière qui irait rejoindre ma dague de chasse à ma ceinture ainsi qu’avec une petite arbalète à crans et une poignée de carreaux. J’avais décidé de ne pas prendre de chiens avec moi : je ne pouvais risquer ainsi ma meute et je ne préférais pas m’encombrer de trop. Je m’aventurais ensuite dans les mille ruelles de la ville pour rassembler tout ce qui peut être nécessaire à un tel voyage : silex et étoupe, fromages nourrissants, pain dur, viande sèche et maints autres objets. En remontant l’allée qui menait à la Maison de Vènerie je ne pus m’empêcher de faire un tour par la volière. J’entrais par la porte basse et me glissait dans la haute tour. Là les rapaces nichaient chacun dans leur coin attribué, faucons pèlerins, buses rousses et autres oiseaux de proie. L’un d’entre se mit à gratter ses barreaux de ses serres acérés et poussa un léger cri en inclinant la tête, comme s’il me souhaitait la bienvenue. Un sentiment de fierté monta en moi à la vue de ces terribles chasseurs que j’avais croisés, élevés, formés et conduis dans des chasses effrénées. Alors que je quittais la salle je pris la décision d’en emporter un avec moi et me dirigeais vers la remise pour rajouter l’équipement nécessaire à mon barda.
_______ Après un repas copieux, je gagnais ma couche sans pour autant trouver le sommeil. Bon nombre de doutes m’assaillaient alors...S’il était évident que la mission me revenait parce que je connaissais les forêts et les bêtes, la nature de l’incident m’inquiétait…Que des éclaireurs –eux aussi rompus aux bois- et des hommes d’armes ne reviennent pas n’était pas pour me rassurer….que leur était-il arrivé ? Quelle fin avaient-ils trouvé dans le creux d’un ravin, percés d’une flèche et laissés à l’abandon pour nourrir les corbeaux noirs des montagnes ? Etaient-ils tombés dans une embuscade ? Quelqu’un rançonnait-il les voyageurs ? Où tenait-il les Hauts Cols ? Sans cesse mes pensées me ramenaient vers la vision d’un cadavre au fond d’un vallon où chante un rapide torrent montagnard, vers un corps percé de flèches qui trouble de rouge les eaux cristallines tandis que les oiseaux noirs l’encerclent en croassant comme des prophètes de malheur. Etait-ce un de ceux envoyés avant ? … Etait-ce moi ? Je tentais de dissiper la vision… je savais éviter les embuches, je connaissais les sentiers qui contournent les routes et j’avais un chasseur hors pair et loyal avec moi. Je me voyais déjà grimper les pentes raides parmi les pierres sèches des éboulis où courent les chamois, jusqu’en haut, jusqu’au col. Là les vallées s’étendaient devant moi, grandes et majestueuses avec leurs verts alpages et leurs ubacs noirs de sapins tandis qu’au fond serpentait la grande route. Loin, au dessus de tout cela, trônaient les trois cimes blanches du Kelednel, la Trinité de l’Orient, si hautes que tous les voient, d’Est en Ouest. Alors que je posais le pied pour descendre, le ciel gronda et je levais les yeux vers de lourds nuages noirs qui m’écrasaient de leur poids menaçant. L’orage approchait. Je me hâtais de poursuivre ma route tout en gardant un œil inquiet vers les masses sombres qui tonnaient au dessus comme une gigantesque enclume encre et nuit. Je pressais le pas sur les pierriers avant que le déluge ne se déclenche et que la nature ne donne cours à toute sa furie. Mon pied glissa. La pierre sur laquelle il était vola. Et moi avec. Alors que je chutais dans le ravin, j’aperçus une tache noire au fond, posée dans le lit du torrent, une tache d’où s’envolèrent une nuée de petites taches sombres. Une tache qui suintait de rouge. Percée de flèches. Un cadavre.
_____ Je bondis dans mon lit et m’arrêtait net. Petit à petit ma respiration et mon cœur revenaient sous contrôle. Je me passais une main sur le front et soufflait un grand coup. Cette vision de cauchemar ne me quittait pas. Incapable de me rendormir je me levais et me dirigeais vers la table de bois au centre de la pièce. Eclairés par la seule lumière de la lune et des étoiles qui se glissait dans la fenêtre ouverte, mes appartements semblaient baigner dans une aura fantastique et apaisante. Je pris la cruche et me servit de l’eau. Elle était fraîche. Calmé, je décidais de faire un petit tour et sortit de la Maison de Vènerie par la petite porte qui donne sur le coté de la cour du château, vers le Jardin. Je m’aventurais parmi les buis taillés, les massifs vert sombre et les étoiles tombés là dans des fontaines gracieuses. Je hantais un moment les lieux, rêvant tout haut et, sans que je le sache, mes pas me portèrent jusqu’à un grand chêne. Je m’appuyais contre son tronc et me perdit dans la contemplation de la nuit à travers ses branches. Entre deux feuilles la lune s’enfuyait dans le ciel, courant à travers le manteau étoilé de la nuit. Au loin, des grillons se mirent à chanter, emplissant l’air de leur concert nocturne. Je retrouvais peu à peu la quiétude et restait là un instant à savourer ce moment hors du temps. Je tentais de repérer les constellations, là l’Epéiste avec son alignement parfait, plus loin, derrière la grande branche en fourche, la Vache Céleste, qui avait échappé à son Bouvier, là, plus bas sur l’horizon, juste au dessus des cimes blanches du Kelednel. Les cimes blanches sous lesquelles se trouvaient un homme mort ; un cadavre qui se vidait de son sang tandis que les corbeaux croassant et sombres se repaissaient de ses entrailles, déversant la bile du foie crevé dans le torrent, mêlant les effluves de putrescence à l’odeur âcre du sang et du feu. Et la fumée qui montait derrière comme un torrent noir souillant le ciel tandis que le rouge des flammes dévorait l’écarlate du sang

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MessagePosté: Mar Sep 26, 2006 4:11 pm 
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j'ai envie d'écrire que quand j'ai plus de temps pour... allez savoir pourquoi :roll:

enfin bref, petite suite


Et la fumée qui montait derrière comme un torrent noir souillant le ciel tandis que le rouge des flammes dévorait l’écarlate du sang. Je bondis brutalement en avant, comme électrifié. Un oiseau nocturne s’envola, effrayé par mon mouvement brusque. Je le regarder s’éloigner dans le ciel et me calmait petit à petit puis reprit le chemin de la Maison de Vénerie. Le sommeil se fit rare et difficile cette nuit.
-----Je fus réveillé par les premiers rayons du soleil qui filtraient à travers les volets de bois et venaient me caresser les paupières engourdies. Après avoir baillé maintes fois, je bondis de mon lit, pris un repas rapide et descendit harnacher mon cheval. J’avais choisi une monture trapue et résistante, un hongre bai, au caractère calme, adapté aux montagnes en somme. Une fois les affaires chargées dans les sacoches, je m’introduisit rapidement dans la volière, pris le gerfault que j’avais décidé d’emmener et bondit en selle. Les sabots claquaient doucement sur les pavés dans le petit matin alors que je descendait les longues rues de Relai. La ville était encore calme et je savourais cet instant de quiétude. Bientôt je franchissais les grandes portes et empruntait la route qui serpentait en direction des montagnes. Je lançais mon cheval en un trot léger qui permettrait de couvrir une bonne distance et me laissait porter par son pas. Je tentais de somnoler, mais toutes sortes de questions et de pensées ne cessaient de me tarauder. Je passais devant les fermes éparses, les petits hameaux, les relais, les champs qui se chargeaient d’épis que la moisson emporterait dans quelques mois, les troupeaux qui paissaient paisiblement.
--------Petit à petit, les habitations se firent plus éparses, des pans de forêts sauvages commençaient à couvrir les premières collines et je dus passer quelques nuits au creux d’une racine. Je lançais quelques fois mon oiseau de proie et prenait un certain plaisir à le voir tourner ainsi dans le ciel, ou fondre comme l’éclair. Quelques jours plus tard, les collines devinrent des petites montagnes, et les routes se mirent à serpenter pour passer les petits cols boisés ou redescendre dans les vallons peuplés de hêtres et de frênes. Bientôt, les feuilles firent place aux aiguilles et les sombres pins couvrirent les flancs de montagnes qui se firent de plus en plus sèches et rocailleuses. Parfois, je dus démonter pour faire passer mon cheval réticent au-delà d’un pont jeté sur un torrent tumultueux ou au dessus de barres rocheuses.
--------Une bonne semaine après mon départ, je franchis un premier col de haute-altitude et redescendit dans les vallées sauvages. Ici, les dernières traces de la présence des hommes s’estompaient. Plus de traces de débardage, plus d’arbres abattus, plus d’enclos de pierres ou de moutons en estive, évanouis les villages perdus ou les hameaux isolés dont la fumée montait doucement dans le ciel, comme des repères. Je ne croisais plus de bergers menant le troupeau, ni de gardes en route pour l’une de ces petites tours qui jalonnent les abords des routes, ni des commerçants sur leur chariots regorgeant de denrées diverses. Ici, la route était moins entretenue, et n’était plus gardée. Je venais de pénétrer dans ce que les voyageurs appellent les Vaux Sauvages, cette région qui s’étend du Col des Terres Rouges aux Hauts Cols sous le Kelednel. J’étais désormais dans la solitude des montagnes. Seuls les cris rauques des choucas des corbeaux rompaient le silence. De temps en temps un aigle passait, loin, là haut dans le ciel, hors d’atteinte. Je progressais quelques jours ainsi, dans ce désert.
--------Un matin, alors que je me mettais en route, le silence pesant prit fin. Ce fut d’abord un doux bruissement, comme une grande caresse langoureuse dans les cimes des arbres ; puis celles-ci se mirent à plier et le vent se mit à siffler dans les défilés, à dévaler les pentes de sa grande voix grave. Dès le milieu de la matinée, de lourds nuages noirs chargés d’eau et de mauvais présages franchirent les crêtes enneigées et fondirent sur la vallée. Ils progressaient rapidement et inexorablement comme une grande marée sombre. Au loin, le tonnerre claquait et grondait. Je hâtais ma monture autant que la route et la fatigue le permettait. Il fallait que je trouve un abri. Je ne m’attendais pas à bénéficier de l’hospitalité d’un berger ou de quiconque : je devais dénicher quelque creux sous les rochers ou les arbres qui me permettrait de passer la nuit. Je laissais derrière moi le lac que je longeais et m’engageais dans le sentier pentu qui montait sur le plateau d’une vallée rocheuse. De nombreux éboulements la jalonnaient et j’espérait m’abriter sous un gros bloc. Au pire des cas, une fois là haut, je pourrais toujours tenter de me glisser dans la combe taillée par le ruisseau qui rejoignait le lac. L’entaille était rude, comme ouverte part un coup de hache, mais pourtant elle aurait pu faire une excellente voie d’accès ou un bon refuge. S’il y avait des gens pour aménager ces montagnes. Je balayais rapidement ces pensées et me hâtais de nouveau.
----------Le ciel au dessus de moi était devenu sombre comme la nuit et les premiers éclairs traversaient le ciel ou frappaient les cimes. Le vent redoublait d’ardeur et cela ne présageait rien de bon. Bientôt je sentis quelque chose de mouillé sur mon épaule. Je levais la tête vers les nuages, et reçut une goutte sur le front. Rapidement, je démontais et prit mon cheval par la bride avant de l’emmener dans une course effrénée à travers les rochers. Je sentis un peu d’eau sur ma main. Et sur ma tête. Je tirais ma capuche à temps pour ne pas recevoir la première averse. Bientôt le ciel déversait des torrents d’eau, et les gouttes battaient violemment contre ma cape collée à ma peau. Je ne voyais plus à 10 pieds devant moi. Le sol devenait glissant. Je ralentis le pas pour ne pas tomber. Malgré la qualité de sa fabrication, ma pèlerine était trempée et le froid commençait à pénétrer en moi, comme un spectre vorace, et à s’installer jusqu’au fond de mes os. Je tremblai. Et repris le pas. Je levais des yeux implorants au ciel mais il ne fit que lancer un éclair sur un sapin. Ma monture bondit et j’eu toutes les peines du monde à l’empêcher de basculer dans le vide. Tenant fermement les rênes, je me remis en route. Il fallait bien espérer qu’un grand rocher soit proche du chemin, car je ne verrais rien d’ici. Une soudaine bourrasque vit l’orage redoubler d’intensité. Mes chaussures boueuses me trahirent et je perdis pied ; allant m’étaler de tout mon long dans la terre humide. Mon coude heurta un roc saillant et je sentis une vive douleur. Serrant les dents, je me relevais et repartis.
-----------Sur la droite, une lumière brilla. Je m’arrêtais net et tournais la tête, oscillant entre l’incrédulité, la joie, et l’inquiétude. Je clignais des yeux un instant. Elle était toujours là, en direction de la combe, au même niveau que moi. J’hésitais un instant, tandis que les histoires de feux follets, de démons des montagnes ou de bandits me revenaient à l’esprit. Qui sait ce qui se terrait dans ces cimes désolées, ces vals abandonnés ? Surtout vu la présente situation…La bourrasque qui m’envoya une soudaine douche dans le visage me rappela mon état. Je ne pouvais finir l’après midi ainsi, encore moins passer la nuit. Je décidais d’aller voir ce qu’était cette lumière perdue. Quittant le sentier, je coupais en travers de la pente raide en direction de la combe. Des pierres glissantes partaient sous mes pieds pour finir leur course effrénée loin en bas, et l’écho de leur fracas semblait un rappel du tonnerre au dessus de ma tête. Je me fis plus prudent. Je n’avais aucune envie de finir dans le torrent, qui, gonflé par les pluies, grondait sourdement en bas. Ma monture trébucha et s’affala sur le flanc dans un hennissement strident. Je me retournais brutalement. Elle ne glissait plus mais semblait peiner à se relever. L’eau coulait désormais librement dans mon dos, dans mon cou, jusqu’au tréfonds de mes os. J’étais plus trempé que si je ne m’étais baigné. Je frissonnais et reprit le pas.
---------Je débouchais bientôt sur une sorte de replat boueux, coincé entre une falaise et l’à pic du torrent. Après avoir pataugé sur une bonne vingtaine de mètre, je me trouvais face à une sorte de mur, haut de bien deux à trois fois ma hauteur, fait de larges blocs d’une pierre sombre et légèrement bleutée, impeccablement taillés et ajustés. Je restais un moment là, surpris. Je ne m’attendais pas à trouver des traces de présence humaine. Et encore moins de cette sorte. Incrédule, et plus qu’anxieux, je suivis le mur, une main plaquée contre la pierre humide. J’arrivais au bord d’un à pic d’une dizaine de mètres qui plongeait dans les eaux sombres du torrent, en bas. Je rebroussais chemin sous la pluie battante, vers la falaise. Il n’y avait pas d’ouvertures non plus. Je décidais finalement de me pelotonner dans le coin entre celle-ci et la muraille, après avoir fait allonger ma monture non loin de moi. Je m’enroulais dans ma cape, ainsi que dans les couvertures, sacs, tapis de selle et tout ce que je pouvais trouver pour retarder l’avancée du froid mordant et de l’humidité. Je restais là, ruminant de sombres pensées, aux aguets, tandis que le ciel déversait sa fureur. Petit à petit, je sombrais dans le sommeil tandis qu’une question trottait dans mon esprit…. Qui habitait donc là ?



-----------Des moines. Comme je dus le découvrir plus tard.

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