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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
Nous sommes le Dim Oct 21, 2018 11:12 am

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 Sujet du message: graou
MessagePosté: Jeu Aoû 10, 2006 11:19 pm 
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Monsieur mal embouché
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[align=center]I[/align]


____Un gamin s’approchait. « Casses-toi gamin ». Le gamin ne bougeait pas. « Aller, va jouer ailleurs merde. ». C’était la nuit, il fallait la savourer. Ne pas oublier qu’au dessus y’avait les étoiles. Et que c’était une nuit douce, tiède.
____Ouais. C’était ça. Fallait en profiter. Déambuler dans les rues. Rentrer dans un bar. Ce genre de conneries. Mais les bars étaient fermés. La nuit trop avancée pour les pauvres types qui voulaient juste en croquer un morceau comme ça. Pour le plaisir. Y’avait plus qu’à se baguenauder de rue en rue, et de partager deux trois absurdités avec les autres types qui pouvaient faire la même chose.
____« Monsieur, excusez-moi de vous déranger, vous devez être pressé, et avoir beaucoup de choses à faire dans votre costar encore propre, mais pourriez-vous s’il vous plait, m’indiquez, même approximativement, l’heure qu’il est à cet instant précis du présent ? »
____« Ah mais ce serait, et ça va être, avec le plus exquis des honneurs que je compte répondre à votre requête mon bon ami car en cette fin de nuit vous me semblez présenter l’exact portrait qu’aurait le mot ami s’il se figurait être un homme, et je me dois donc par la mission qui m’est confiée vous informer avec célérité et diligence qu’il est exactement et précisément et présentement quatre heures trente-cinq minutes et quelques fines poussières de secondes peu décisives sur l’heure globale actuelle. »
____A regarder la scène d’à côté, on croirait deux clodos complètement bourrés qui savent pas ce qu’ils disent. Et d’ailleurs y’a un peu de ça.
____La nuit dans la rue, je me rêve un peu Kerouac et tout ce genre de loufoques qui donnent envie de faire des petits bonds au milieu de la chaussée juste pour pouvoir montrer qu’on est un vieux taré qu’a peur de rien et qui fait des petits bonds au milieu de la chaussée. T’es fou me diriez-vous. Et j’en resplendirais.
____Pom pom pom. Je me balade. Une boîte d’ouverte, du genre qui fait trou à tarés et pas trou à jeunes capitalistes qui ont mal de leur vide. J’y fonce. Mes jambes mangent du goudron. Et c’est bon. On se retient plus dans ces moments là. La crinière au vent et le sourire aux lèvres. Yeah. Ça va déchirer.
____Je me délectais de ce qu’il y avait à l’intérieur. Y’avait une ambiance sympathique rétro et in à la fois, des types et des filles qui aimaient la nuit étaient là et discutaient tranquilles. Des fauteuils profonds, des tables pour les verres, un bar et des hauts tabourets et une lumière ni crue ni tamisée. Une lumière fraîche et tendre comme la nuit. Les choses se retrouvaient dans des nuances de vert déssaturé avec des pointes de rose. Loufoque et funky. On fumait un peu quelques cigarettes, on buvait quelques bières. Même des cafés. Un café à quatre heure du mat’ ! Et faut pas oublier le vieux juke box sortit du passé qui crachait tantôt un vieux blues décoiffant tantôt un post rock à faire chialer les cons. Il était maintenant dans les quatre heures quarante cinq minutes du matin et des gens discutaient tranquilles.
____Je me ruai au bord du bar. « Un café, steuplé ! ». Et tout d’un coup je pris le coup de l’ambiance. Je devins calme comme les autres. Et bouillonnant de parler comme les autres. Je reconnus quelqu’un que j’avais déjà croisé quelque part. Je dis salut. Le quelqu’un dit salut. Et tous les siégés se mirent à discuter. J’observais. Et sortais des phrases alambiquée par-ci par-là. Tout pétillant que j’étais.
____La fatigue viendrait. Mais alors il sera temps de dormir. Et la nuit aura été délicieuse.

____Dehors tout rougissait à la désespérance de quelques lampadaires. Les étoiles, elles se cachaient derrière ces halos. Mais dans les quartiers pauvres, où les réverbères étaient en rade. Les gosses de la rue les regardaient ces étoiles. Et ça les occupait. Un peu.
____La ville. C’était ce genre de ville qui se contemple avec le regard d’une cigarette qu’on ne fumera pas parce qu’à ça titille trop la gorge. Y’avait son lot d’immeubles de quartiers, de misère et de richesse et la mer et ses clapotis. Y’avait toujours quelques ivrognes pour s’échouer sur la plage la nuit, et se laisser bercer.
Tout ça était très bizarre, c’est ce qu’il disait Carl. Le quelqu’un en question. Carl c’était avec sa tronche de Tarantino le mec à la fois urbain et dandy et à la fois totalement fou. Il inventait des tournures de phrases et des expressions toutes les semaines. C’était un grand fou du verbe . Carl surnommé L’Eurêka.
____« C’est pas mal hein ( genre ). Sérieusement, c’est sioupa ce que tu dis là. La “théorie du vide” ça me fait des petits guilis dans les patounes rien que d’y penser. »
____« Arrêter d’exagérer, je vais me manger l’orgueil »
____« Non. Mais. Sisi ( impératrice ). J’insiste. Joue pas les demi-mesures et les petites sainte-nitouche du compliment. »
____« Bon, bon, soyons pas bougon. »
____Et ça repartait sur un autre truc. C’était délirant comme discussion. C’était vide comme discussion. Avouons-le.

____Le vide. Le Vide. Une impression de silence à l’intérieur. Et ça nous fout les boules. La mort. La page blanche. Aïe.



____tub [..] tub [….] tub […..] mmm […...] plip [ plip ]



____La musique du vide. Des connections inutiles dans un cortex dépravé.



____Dépravé.



Yeah, let move graou in your heart.

____On bouge dans la nuit alors. On s’enflamme à raconter des conneries. On déguste son absurde café. Tout est très terre à terre mais on a une impression de frénésie. Avec des tentacules qui nous poussent dans le cerveau. Perfidement. Je me rendis compte que j’étais au bord de la tristesse. Je me rendis compte que j’étais vide. Et j’oublie.
____L’Eurêka dessinait une situation cocasse sur un morceau de feuille. Il a le verbe pour rendre hilarantes les situations incroyables. Je ne vous raconte même pas la fin de carrière de la sauveuse de monde. Et le cri de John l’emmerdeur.

____John l’emmerdeur est un happening codifié et renouvelable : prendre le pseudo de John l’emmerdeur / John the inshiter ( la double dénomination est inutile mais c’est un code ), prendre un moyen de communication, faire chier ( avec humour ) 7 personnes en utilisant ce moyen pendant une semaine à raison d’une victime par jour. Privilégier la nuit pour agir ( si le moyen utilisé le permet ). Il est également encouragé de se donner comme motivation la conquête de monde dans le but de faire vraiment chier tout le monde.
____Une victime de John l’emmerdeur / John the inshiter est désignée par « inshited ».
____La dernière victime doit être mise au courant des autres inshited. C’est le témoin privilégié de la fin de John l’emmerdeur / John the inshiter. Prévoyez donc un final spécial.

____Comme je n’avais pas grand chose à voir avec la conversation et que je commençais à devenir morne. Je sortis. Ploup. Dehors. C’était pas encore l’aube. Je vois Garucho au loin, mais il disparut. Garucho ce vieux bonhomme de métaleux. Garucho c’est son surnom hein. Dans la réalité véritables des vrais gens qui fustigent la virtualité en regardant tf1, il s’appelle Alexis.
____Ça c’était pour l’anecdote pour dire que j’étais pas seul à traîner dans le coin. Lentement, j’avançais, et je comprenais que je ralentissais. Ou plutôt je me rendais compte que ma comprenette et ma lucidité ralentissaient. Un banc non loin. Une occasion.
____Je m’y assis. Les coudes au bout des genoux et les mains au bout des coudes et la tête au bout des mains. Le temps s’arrêta. Je m’arrêtai.


____diig dii gg diig dii ii [..] mm […] di di iii dig


____Mélodie de fatigue hors du temps.


____dii diig […] [ ..dii… ] dii ddi d ddi diig di


____du d ddu ggu g gg u u u uu [ ..UuuU. ]


____Ça patinait. Et mes yeux fermaient. Ce fut le signal.


____graou.

____La machine reprit sous le cri. Et dans mon déambulement d’empaffé je semais des bulles dans la ville. Des bulles. Plop. Je crois que je me paumais dans River Street. Y’a jamais eu de rivière ici. Mais quand on voit la rue, on comprend. Un canyon entre des immeubles. Les vieux platanes avaient perdus leurs feuilles. Presque l’automne. Presque c’est déjà une grosse différence. Ça voletait. Avec des sacs plastiques et des vieux journaux qui criaient au meurtre. Et moi claudiquant au milieu. Les lampadaires jetaient mon ombre ici ou là comme une malpropre. Il avait plus dans la journée.
____Périodiquement une voiture passait dans le noir. Avec ses phares qui scotche trois secondes de lumière et un brouillon de bruits de moteur, de pneu et de fatigue. Tout est fatigué. Je remontais River Street et je longeais un peu le spleen. Et je longeais bientôt la plage. Toute emprise de ses clochards et de ses nuages marins.
____Je marchais , mouais mouais… Et je vis ce vieil amérindien. Il leva la tête et me la présenta, sa tête. Il n’avais pas d’expression. Il n’en avait pas besoin. Ce visage s’inscrivait comme une peinture est inscrite. C’était étrange. Sûrement. Et tout s’arrêta.

____Et tout s’arrête.

____[ …YaaAa…AaaaAh … haaA… ahaa Aaamm.. yyAh.. aa.. mm aay ..aaAAAaaa … ]

____Je suis aztèque. Je suis allongé sur un parterre de pierre. Il fait jour. Et le soleil est chaud. Que fais cet homme bariolé. Il est vieux, osseux. Et son poignard me fait de l’œil. T’es tout nu sous ta lame joli poignard.
____« Aller, Chiquito, ne me tue pas »
____« Si. »
____« Mais pourquoi ? »
____« Pour Ahuitzotl »
____« Ah. »
____Le mec avec ses plumes et tous ces trucs bigarrés sur le crâne me regarde avec les yeux déments. Sans doute un prêtre. L’odeur m’arrive et c’est une puanteur. Il y a du sang et des murs de morts partout. Le vieux bave. Il m’a postillonné dessus ce con. Merde ma chemis…ah non…je suis à poil.
____La pierre est dure, elle me lamine le dos.
____« Pourquoi tu lèves ce couteau ? »
____« Ce n’est pas un couteau, c’est une dague sacrificiel sacré. »
____« Possible, faudrait que je me renseigne chez le fabricant. Et pourquoi la lèves-tu au-dessus de ta tête ? »
____« Pour l’enfoncer dans ton abdomen et t’arracher le cœur. »
____« Ah. »
____« Réjouis-toi. Tu vas mourir. »
____« C’est à dire que en fait, je suis désolé monsieur mais ça ne va pas être possible, j’ai un imprévu je dois rejoindre des amis, discuter à propos de choses importantes, finir le livre que j’ai abandonné il y’a une vingtaine d’heures, ce genre de chose. »
____« Pauvre âme folle. Puissent les dieux vous accueillir. »
____Il lève encore son arme. Il la lève. Putain il la lève plus. Merde elle descend. Vite. Très vite. Trop vite.

AAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHH !

____« L’enculé il m’a planté ! »

____Tout est rouge.

[ dub ]

____Les gens multicolores présents me regardent. Je me suis levé.

[ dub ]

____J’écarquille les yeux et je serre les fesses.

[ dub ]

____Un type s’avance. « Eh, le blanc, faut arrêter de se droguer. »

[ dub ]

____Je ferme et j’ouvre les yeux. [ ding dong ]

[ dub ]

____L’indien était là. Celui de la rue je veux dire, pas le fou avec son coutelas. Il tapait sur des petits bouts bois creux. Ça faisait [ dub ].
____« Mais il a aucun sens ce rêve éveillé. Je suis en train de devenir fou. Merde. Hé. Toi là, le mexicano de mes deux, tu vas me faire le plaisir de me dire ce qu’il se passe. C’est une mauvaise blague ? Je vais crever ? J’ai le droit de savoir, j’ai un putain de droit de merde de salope ça part en couille je suis crevé. »
____« M’insulte pas le blanc. »
____L’indien assis me faucha d’un coup de pied. Une attaque imprévisible. Je suis tombé contre le goudron. J’avais mal. Mon côté gauche était meurtri. Et l’autre qui nous sort un couteau.
____« Si tu pars pas tout de suite. Je te tue. »
Mon sang ne fit qu’un tour. J’avais froid. Je me suis relevé et me suis barré en courant. Je me suis pété la tronche cinq cents mètres plus loin. Dans des poubelles. Maintenant y’a plus de poubelles en métal, alors ça a fait un bruit sourd avec le plastique. J’étais ahuri.
____« Ahh ! Merde ! Au secours ! Au secours ! Ils veulent me buter ! »
____La partie lucide de mon cerveau malade avait envie de me vomir dessus. J’étais dégoûté d’être aussi parano.
____« Il travaille pour les dealers colombiens, sans doute un type que je connais qui a filé mon nom comme garantie et qui a pas tenu ses engagements. C’est courant dans le coin. Des gens se font buter toutes les nuits. Putain je vais me retrouver sur la liste. »
____Tout ça parce que j’étais tellement exténué que j’avais cauchemardé en plein milieu de la rue. J’avais honte. Je voulais tuer ce connard d’indien.
____« C’est de sa faute. C’est sa sale gueule qui m’a fait divagué. Après tout qui lui a demandé de me montré sa face de cul, personne, il pouvait pas pioncer comme les autres clodos, nan monsieur devait faire un truc spécial. Et j’ai l’air de quoi maintenant. Merde. »
____Durant tout ce déballage. J’avançais vers ma piaule. Et quand j’ai tourné à l’angle de Crownry Street, au pas très fameux drugstore “Chez Big Bill”, sur quoi je suis tombé ? sur un mur fraîchement taggué.

[align=center][ ..graou.. ][/align]

____Ouais, y’avais ça de taggué sur un mur. Et là, de nouveau arrêt.
____« Yeah, graou. Pas de raison de s’énerver les mecs. On est juste des braves types qui tentent de se démerder. Et faut s’en foutre. Et tout est parfait. graou. »
____J’étais pas plus frais, mais au moins j’étais calme. Je continuais ma route, c’était tout. Tout seul dans Crownry Street rougissante comme la ville. C’était parfait.
____Et je suis arrivé. Toujours seul. Et alors je n’ai plus fait que glisser. Glisser les clés de ma poche à la serrure. Glisser de mes frusques à mon costume de nuit. Glisser de la position debout à la position assise. Glisser un au-revoir désolé au monde et à la nuit avant de m’éteindre dans le sommeil.

____J’ai rêvé d’indiens. J’ai voyagé chez les mayas, les aztèques, les incas, les cherokees, les sioux, les apaches, les cheyennes. J’avais un gilet avec plein de poches, un bob sur la tête et un petit carnet bleu avec des croquis et quelques phrases. Tout ça sentait l’aventurier poète doux amer à la con. J’ai fait toutes les amériques. Il y’avait des morts, mais ça allait. Des gens malheureux, des gens moins malheureux, mais des sourires et des coudes à serrer. Et finalement, une fois que j'ai senti le voyage complet et tout à fait enrichissant, je suis rentré. Je suis rentré dans ma piaule avec son ampoule unique, sa tapisserie verte et toutes ses choses abandonnés parfaitement immobiles. Et alors la solitude m’a poignardé.

____Demain ce sera l’automne.
____Et on est déjà demain.

_________________
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MessagePosté: Sam Sep 09, 2006 7:12 pm 
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Monsieur mal embouché
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[align=center]II[/align]


____Je me réveille. Merde. Je me réveille. Il est quinze heure. La chambre est pleine à craquer de lumière. J’ai la tête dans le cul. Rien ne va plus le jeu s’est arrêté. Apparemment ce fut une journée solaire.
____Mais quand je me suis approché de la vitre, c’était fini. La pluie commençait à ruisseler sur le carreau. Lentement. Hypnotisant. Couvrant ma vision de la ville d’une torpeur vide sans joie ni peine.

[ tak. ] …takk….taak. tak. tak. tak. taak. ….. [ tak. ] … takk ……..tak…tak. tak.

____J’ai dû resté là cinq ou dix minutes. Dans le vague. L’averse s’en est allée mourir dans le désert. Et j’étais encore plus vide. Le verre était froid. Frais contre ma joue. Et j’étais seul. C’était mon instant d’égocentrisme du matin. Il était quinze heures et demi de l’après-midi.
____L’ordi ne vrombissait pas. Il fallait remédier à ça au plus vite. On s’active. Gestes rapides et excités. Tchac, bouton power de la tour enfoncé, tchic bouton power de l’écran enfoncé. La ville de circuits s’éveille. Et moi je me suis jeté dans un siège. Yeah. J’avais l’impression d’avoir du style.
____C’était pathétique.

____Je partis sous la douche. A ma sortie un mail m’attendait, ou plutôt deux mais celui me proposant des diplômes ou du viagra si finalement le diplôme me plaisait pas se retrouva effacé rapidement. Le mail important disait « Eh, j’ai un type à te présenter. On se retrouve sur le parking de la société des taxis. Près de Thon Beach. A + .» Thon Beach était le surnom qu’on donnait à Heaven Beach, il n’y avait là bas que de gros morceaux de blanc graisseux serrés dans des toiles de parachutes qui passaient leur temps à bouffer des hamburgers et des barbes à papa sur une étendue de sable dégueulasse. L’odeur de leur bouffe et de l’ersatz de fête foraine qui s’y était sédentarisée ( sur une petite jetée en bois ) me retournaient toujours les boyaux. Thon Beach. Quel vieux salaud ce Jules de me demander d’y mettre les pattes. Le genre de plan qui nécessite un passage par la plage standard. A cette époque il n’y avait personne. Thon Beach devait être vide aussi. Mais tout s’y est imprégné de l’odeur. Et le sable y est irrémédiablement gras.

____Il me fallut me préparer sommairement et je partis.

____Ce que j’appelle la plage standard est une plage où l’on doit marcher environ cinq cents mètres avant d’atteindre la mer. Il y’a des dunes. Et toute la végétation que ça implique. Végétation le plus souvent sèche et piquante.
____C’est un petit bout de sable pas très fréquenté séparé de The Beach, la plage à touristes qu’on livre par bennes entières quand l’été s’amène, par un amas de rochers. Presque rien. Et pourtant.
____J’y suis arrivé. Pieds nus sur le sable humide. Avec des nuages sombres qui roulaient entre des espaces bleus pâlichons. La mer couvrait et découvrait le bord, inlassablement. J’ai marché les pieds dans l’eau le long de ça en regardant les dunes végétées. C’était l’automne. Il y’avait un filtre vert dans l’ambiance. Il ne faisait pas encore froid. Mais bientôt. J’étais un peu décontenancé.

____Peut-être le silence.
____Peut-être le vent dans mes cheveux.
____Peut-être l’eau sur mes pieds.
____Peut-être l’odeur du large.
____Peut-être les goélands.
____Peut-être les ajoncs encore en fleurs sur les dunes.
____Peut-être le temps qui s’arrête sur sa chaise longue.
____Peut-être la mer et ses promesses de caresses.
____Peut-être le sable humide.
____Peut-être le ciel ouvert.
____Peut-être la pointe de rochers.
____Peut-être les vagues qui s’y brisaient.
____Peut-être mes sens.
____Peut-être.

____Mes pieds laissaient leurs empreintes.

____Et j’ai continué de marcher vers Thon Beach. Je suis arrivé sur cette avenue qui borde la mer et accueille restos, bars et bibelots. C’était bof. Avec les couleurs des vacances touristiques. Il pleuviotait maintenant. Et tout le décor était lamentable. J’en avais mal rien que de voir ça.
____Et Thon Beach m’est apparu. Vide mais puante. Le vent sifflait dans les barres métalliques de la grande roue. Oui sur la jetée dans l’ersatz de fête foraine. Grincements, pluie, et sifflements. Sinistre fin d’après midi dans un coin sinistre.
____Je me suis dépêché de rejoindre le parking de la société des taxis.

____Ils étaient bien garés tout ces taxis jaunes. Entre des lignes nettes et blanches et du bitume noir et rugueux.
____Jules et l’autre mec étaient là. Tranquillement installés sur le capot d’un taxi, en train de se prélasser. Et moi je fis irruption là dedans avec le sentiment de pas trop savoir quoi faire quand je rencontre une nouvelle tête. Mais alors que les paluches se serraient. Moi tout con je fis bien gaffe à la gueule du type. Ça sentait l’indien. Je me suis écarté un peu avec Jules. Et je lui ai balancé dans le creux de son oreille.
____« Eh, mec, merde, c’est un indien ce type. Les indiens ils veulent ma peau. Ils bossent pour les colombiens. C’est des malades ces mecs là. Merde, quoi, maintenant je suis dans le caca. »
____« Hé ho, te fais pas de bile. C’est un juste un type, personne est dans le caca ici. »
____« Oué. Mais quand même. Quand même. »
____« Nan, nan, aller viens. »
____Et il nous ramena aux côtés de l’autre. Et ça commença à se détendre. Le type il s’appelait Sentiago, il rigolait pas trop avec les mecs qui faisaient chier la société des taxis, mais à part ça il était pas trop psychopathe.
____Il y eut un appel pour une course. Sentiago dégaina son pif taillé dans les plaines désertiques et renifla. « Bon, j’ai un contrat là, vous venez ? ». C’est à ce moment qu’il a mis ses mains sur ses hanches. C’est à ce moment que les pans de son manteau se sont écartés. Révélant non pas une grosse bite velue, il avait appris à porter le jean tôt dans son enfance, mais un putain de connard de salaud de bordel de merde de colt. Un vieux de la vieille, un six coups. Avec la ceinture et tout. Comme dans les westerns. Et moi qui commence à paniquer.
____« Hé, merde, c’est quoi ce bidule. »
____« Oh. Ça. C’est pour les clients qui font chier. »
____Et sans autre forme de rien du tout nous embarquâmes. Et nous dérivâmes dans les rues. Et les deux se réjouissaient et se délectaient. Et moi j’étais à l’ouest. Dans le centre, parmi tous les taxis. Ils sont tous jaunes. Ils grouillaient. C’est une meute klaxonnant à tous les coins de rue. Et le feu passa au vert.
____Alors on passa comme ça dans la quarante et unième, et là y’a un petit bar. On voulait s’y arrêter. En fait on s’y est arrêté mais Sentiago s’est rappelé qu’il avait un truc à faire. Il nous l’avait dit d’ailleurs qu’il avait un contrat. Jules voulait aller avec lui. Et moi je m’en foutais. Alors ils sont partis.

____Et moi je suis allé chez Garucho, il n’habite pas loin, ça aide. Dans son immeuble aux portes de garage jaunes, j’ai pris l’ascenseur jusqu’au cinquième. Il réside au cinquième quoi. Un peu miteux l’intérieur de l’immeuble. Mais bon.
____J’ai pas vraiment pensé à frapper. Alors je suis entré comme ça. Hop.
____Il regardait un film porno. Ou un truc qui avait l’air d’un porno. Y’avait une fille, vieille avec des dents pourris qui suçait un gros phallus poilu qui transperçait une pizza. La fille bavait sur la bite. Elle bavait jaune. Erk.
____« Putain c’est crade cette merde. »
____« Ah, t’es là toi. »
____« Ouais. »
____Garucho était en train de ne rien foutre. Il ne se branlait pas. Il se faisait chier. D’ailleurs il éteignit cette merde. Et alla se chercher un coup de jus d’orange dans le frigo. Moi je lui pris une clope. Et je suis allé sur son balcon. Il était dix-huit heures quatre.
____Et la ville se parait d’orange. J’avais tout devant moi. Les immeubles brillants du centre, les autos de partout, les coins plus crasseux, les gosses qui sentent la nuit arriver et qui en souffrent. Les ombres se tranchaient sur tous les bâtiments comme des aplats durs et parfaits. Il y avait les zones oranges et les zones sombres. La soleil se couchait. C’était l’heure des diagonales. C’était des tâches, des touches, des sons. L’automne avait refroidi nos soirs chauds d’été. Mais pourtant la lumière violente persistait encore. Garucho s’était placé en retrait et regardait.
____« C’est tristement chaleureux. »
____« C’est le pied. La nuit commence ses promesses. »
____« Tu crois. Moi j’ai des trucs à faire. »
C’était un scientifique en chaussons. Il semblait végété mais des cris habitaient ce cortex déviant. Magnifiquement déviant.

____[ dung dong ]

____uelqu’un sonnait. Je suis allé ouvrir. C’était Al.
____« Hey ! Je suis John l’emmerdeur ! I am John the inshiter ! Ecoutes moi esclave de la nuit ! Suis mes pas car je suis le conquérant ! Demain le monde est à moi ! Demain je ferais chier le monde entier ! »
____« Oh ta gueule Al. »
____« Mouarf. »
____Et il entra.
____« Je suis la combientième victime ? »
____« La première. »
____Il prit une bière.
____« On fait quoi cette nuit. »
____« Garucho va s’adonner à ses activités bizarres mais habituelles, et moi je n’en sais rien. »
____« Tu ne sais jamais. »
____« Oué. »
____Garucho revint du balcon.
____« Bon, je vais me mettre à bosser là. »
____« Oké, on va te laisser. Aller, viens Al. »
____Et nous sortîmes dans la hall à la peinture verte qui caillait. Nous restâmes vagues en marchant sur le sol en damier. Et la lumière était pas vraiment au rendez-vous. Les ampoules qui pendouillaient ici et là avec leurs fils apparents grésillaient.

____[ rkrr …bzz . . . Bzz krrz.zz. . bzzzbbz. . kkr.. rzz rrkk ]

____L’immeuble se fait vieux.

____On arriva dehors, sur la quarante et unième. Dans le rouge de la nuit tombante et des lampadaires. Les nuits étaient encore chaleureuses. Et j’en était tout excité. Al aussi. Même si sous ses airs de dandy bourgeois, il faisait style de ne pas être plus joyeux que ça. Mais… héhé.
____La quarante et unième. C’est une rue bien aérée. Avec plein d’endroits fous partout dans les coins. Miam miam la rue. Les gens flottaient dans leur chemise encore propre et leur sourire léger. Le calme douceâtre du crépuscule.
____Nous on cheminait vers notre petit endroit de prédilection, un bar à l’enseigne “taverne” et à l’ambiance de bistrot littéraire avec les intellos cool qui savent tout et critixman en moins. Mais là bas, nous étions tous un peu cons.
____Mais en attendant j’étais sur les larges trottoirs de la longue et désespérante rue. Et mes yeux extatiques n’étaient alors plus qu’orgie. Et mes yeux dans les dernières langueurs agonisantes des gens qui prennent le bus pour rentrer chez eux après le boulot, n’étaient que vision débridée de goudron, de pancartes, d’affiches, d’enseignes et de mots perdant leur saturation pré-coucher du soleil. Parce que maintenant mes yeux le voyaient. Le soleil s’était parfaitement abîmé dans l’horizon. Et en tombant il m’avait frappé. Et alors je n’étais plus que son souvenir. Suave et mélancolique.
____« Al, j’ai envie de crier graou. »
____« héhé. »
____Je garderais son image toute la nuit. Et alors je laisserais éblouir et éclater les soleils noirs et froids de nos clinquantes démarches irraisonnées. La voilà l’heure de l’irraison où nous chuterons dans le délire fatigué, jouissif et terrible. Nous serons jouissifs et terribles. Nous serons des néants agités et nous agiterons nos élans.
____Et maintenant, le silence.
____Le temps n’est plus à la prédiction de la nuit. Le temps est au silence.

[ shakr..shakr ..shakr.. shakr .. shakr..shakr shakr.. shakr shakr ..shakr… shakr… ]
[ Vv…Uu….vvv mm bc.rr m.0.m.v v r v u v .. .mm.m.v .v . ruu. Mm.0.ve vvv mm ]
[ .… . …. ..||| .|. .. . …. .. .. .. . .||| . |.|| …-||- .. … . …. .. …… ... ..\|\….|||.|||| . .- |. .. . .. . ]

____Le silence est dans nos têtes. La rue résonne. La rue crie graou pour nous. La rue jouit.
____« Tu entends. »
____« Non. »
____« Mais si. Ecoute. La rue jouit. Le vent la caresse et elle jouit. »
____« Tssss… Mais quel cinglé. »
____« Mouahahah. »
____Et sans penser à combien de rues comme celle-ci il nous faudrait arpenter pour devenir des hommes, nous nous laissâmes porter par le vent sensuel cruel jusqu’à la Taverne.
____Sur le parking autant entretenu qu’une usine désaffectée, les caisses étaient pas de la dernière pluie mais quelques unes avaient de la gueule. Et on arriva par là. Serpentant entre ces quelques bagnoles muettes et ces autres papiers jaunis. L’entrée nous accueillit. Et on savait déjà que c’était n’importe quoi à l’intérieur.
____Un mec sauta par la fenêtre. Il y a une sorte de baie vitré au rez-de-chaussée. En fait il n’y a pas d’étages, ça fait un peu cafétéria. Tout en longueur rien en hauteur.
____« C’est pas interdit ça ? »
____« Nan. C’est le lancer de nain par la fenêtre qui est interdit. »
____« Ah. »
____Et à ce moment je me demandais si le lancer de nain était autorisé si ledit nain ne passait pas par la fenêtre. A méditer.
____La porte était farcie d’un hublot. Et d’un petit écriteau fait à l’arrache “Faîtes gaffe, à l’intérieur c’est la merde.”.
____Et nous ouvrîmes la porte avec l’allégresse des fous. Oh yeah.
____Panorama familier et fort excitant. La vieux bar hypnotisait de son zinc. Les tables le long des murs se tapaient des banquettes en cuir bleu pastel. Ambiance légère. Le barman gueulait au téléphone. Garucho faisait le serveur ici. Et ce soir il viendrait pas. Alors ça s’ébouriffait les cordes vocales.
____La barman, en voilà d’un type bizarre. Son seul nom est capable de décapsuler des bouteilles de bière. Malcolm Von Gewurztraminer.

____[ stokk ]

____Ça c’est une capsule qui vient de fuir un goulot. Comme quoi ça marche.

____On avança à pas lents et clinquants vers le bar. A peine nos mains touchèrent le zinc que deux verres se présentaient pleins devant nous. Petite flexion et extension de quelques muscles en un geste unique et salvateur qui nous fit poser notre cul sur un tabouret. Ce qui peut se traduire par “hop là”.
____Jules n’était pas là. Ni le Sentiago. Mais y’avait le Philibert. Philibert c’est le type qui venait de sauter par la fenêtre mais il était rentré. Sans doute que sa sortie magistrale à travers la fenêtre était indépendante de sa volonté.
____« Hé Philibert ! »
____« Salut. »
____« Alors on saute par les fenêtres maintenant ? »
____« Ouais. Lol. »
____« Dis donc t’aurais pas vu ce cher Jules ? »
____« Nan. »
____« Il m’a présenté un type aujourd’hui, un certain Sentiago. Bizarre le mec. »
____« Je vois de qui tu parles, je le connais un peu. Mieux vaut pas l’énerver. »
____« Oué oué. J’ai cru comprendre qu’il avait une certaine tendance à user de l’expéditif. »
____« lol »
____« Toujours à se faire avoir, ce Jules. »
____« loool »
____Philibert dit “lol” quand il rit et “loool” quand il rit fort.
____Je pris une gorgée, parce qu’avec tout ça j’avais pas encore touché à mon verre. Le barman a cette sale manie de faire des cocktails bizarres, il a de la chance la plupart du temps ils sont pas dégueus. Là ça allait.
____Il manquait un truc. Le juke-box ronflait d’un silence révoltant. Verre à la main je me dirige vers l’objet. Il se rapproche. En quelques pas j’ai franchi la moitié de la distance qui m’en séparait.
____« Stop ! »
____Tout net je me suis arrêté.
____« Gni ? »
____C’était Malcolm qui avait poussé le cri.
____« Hé Mal’, qu’est ce qu’il t’prend ? »
____« Il est cassé figure-toi. »
____« Ah ? »
____« Garucho a essayé de mettre du metal dedans. »
____« Et ? »
____« Et après c’était cassé. »
____« T’aurais pas tapé un peu dessus par hasard ? »
____« Bouarf. Rien de bien méchant, le minimum syndical, je suis barman pas puéricultrice merde. »
____« Huhu. »
____Y’avait pas vraiment de monde ce soir-là. Un peu vide le bar. Et je me demandais si Malcolm avait tapé sur le juke-box ou sur Garucho. Les phares des voitures occasionnelles balançaient des ombres mouvantes de temps en temps. Al s’était foutu au coin du feu. Il lisait des trucs et prenaient des notes pour je-ne-sais-quel-projet. Philibert taquinait Mal’. Y’avait quelques têtes inconnues, rien de très nombreux. J’avais vu Mister Caine de loin, mais il était parti là, il reviendrait sans doute plus tard dans la nuit.
____Je me suis donc installé à une table. Tout seul sur une courte banquette de vieux cuir bleu. La vitre proche de mon visage exhalait de la fraîcheur. Des verres s’entrechoquaient, des chuchotements, des grognements, et parfois des cris de barman perçaient constamment le silence. Le cri de barman est quelque chose de particulier, il ne survient pas en période de reproduction des barmen pour attirer la femelle, non, c’est un cri bien plus inhabituel. Le cri du barman peut surgir à tout moment c’est une sorte de réflexe musculaire très sensible.
____J’ai sorti un carnet. Et j’ai croqué quelques conneries. En notant des conneries, et des observation sur le cri de barman. J’avais envie de musique. Pour accompagner tout ça, les lampadaires dans la rue et les “lool” de Philibert.
____Et dans mon silence, celui de l’intérieur. S’ouvrait le soupir. Comme un grand reflux. Calme et désespoir. Nostalgie. Je sais pas.
____J’ai regardé mon carnet.
____Il y’avait l’esquisse d’un œil sombre et profond.
____J’ai bu le reste de mon cocktail d’un trait.
____J’ai foncé sans bruit sur le juke-box.
____Et c’est parti.


________[du] …ta-nin [nin] .. ta-nin [nin]. . ta-nin [nin]


Ça pouvait paraître un poil trop mielleux.
Mais en fait ce n’était pas mielleux.
Si t’es mielleux(se) casse-toi. Estime-toi heureux(se) je t’insulte pas connard(asse)
Ah bah si en fait.


________[ Avec le temps...


Je me suis approché de la vitre.


________[ Avec le temps, va, tout s'en va
________on oublie le visage et l'on oublie la voix
________le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
________chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien ]


J’avais envie d’allumer une cigarette. Mais je n’en avais pas sur moi. A la dèche comme à la dèche.


________[ Avec le temps...
________avec le temps, va, tout s'en va
________l'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
________l'autre qu'on devinait au détour d'un regard
________entre les mots, entre les lignes et sous le fard
________d'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
________avec le temps tout s'évanouit ]


Dehors dans la nuit les lumières disparaissaient.


________[ Avec le temps...
________avec le temps, va, tout s'en va
________mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'as un' de ces gueules
________à la gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort
________le samedi soir quand la tendresse s'en va tout' seule ]


Et, parfois, réapparaissaient.


________[ Avec le temps...
________avec le temps, va, tout s'en va
________l'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
________l'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
________pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
________devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens
________avec le temps, va, tout va bien ]


Et mes yeux fixés. Le son n’était pas fort.


________[ Avec le temps...
________avec le temps, va, tout s'en va
________on oublie les passions et l'on oublie les voix
________qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
________ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid ]


Un chuchotement.


________[ Avec le temps...
________avec le temps, va, tout s'en va
________et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu
________et l'on se sent glacé dans un lit de hasard
________et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
________et l'on se sent floué par les années perdues- alors vraiment
________avec le temps on n'aime plus ]


Le soupir final. Le moment où tout se libère en un grand reflux. Et il charrie toutes nos merdes de sentiments perdus ce reflux.

________[du] …ta-nin [nin] .. ta-nin [nin]. . ta-nin [nin]

____Et le sourire qui dit “mouahaha je m’en fous”. Parce que merde à la fin.

____________Biip [ Bip ]…. Bipbip .. Biip

____Fait chier. Le petit bidule qui me sert de téléphone sonnait.
____« Allô ? »
____« Ouais, c’est Jules. »
____« Ah. »
____« Euh là, on a un problème. »


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MessagePosté: Sam Sep 09, 2006 7:23 pm 
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Monsieur mal embouché
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Messages: 1076
Localisation: Dans un syndrome psychotique refoulé.
.


[align=center]III[/align]


____« T’as entendu ? On a un problème, mec. »
____« Et ? »
____« Et c’est pas du gros problème non plus, mais un petit coup de main… »
____« Ok. »
____« Et tu devrais nous être utile. »
____« Ah. »
____« Tu vas aimer ça. T’es tellement cinglé. »
____« Ah. »
____« Alors tu viens ? »
____« Bah euh je suis à pattes moi. »
____« Mais pas de problème, Sentiago va te faire envoyer un taxi. »
____« Bien bien. Je l’attends. »
____« Ah mais il va arrivé tout de suite »
____Effectivement. Je voyais une caisse jaune se garer pas loin. J’allais à sa rencontre et j’entrais.
____« J’imagine que vous savez où je dois aller, alors on y va. »
____« Oui, monsieur. Bien, monsieur. »
____Le chauffeur derrière ses courbettes habituelles avait un air loufoque. Mais je n’y fis pas bien attention. J’avais déjà deux écouteurs sur mes oreilles. Mes yeux tantôt fermés, tantôt ballottés par le passage des images derrière la vitre.


____Deux silhouettes sur le bord de la route. Au milieu le désert. Pas loin, la station-essence-garage-bar-cafétéria-hotel. Y’a un type et une fille. Le mec est accroupi et plisse le regard. Le soleil est intense. Mais c’est gris. Gris à jamais comme la fumée qui crisse lentement sur l’asphalte moribond de cette fin de journée sans feu. La fille et ses cheveux sombres s’appuient à un poteau de ligne téléphonique. Les poteaux de ligne téléphonique longent la route, tous plus clinquants les uns que les autres. On perd ses yeux à se les enfiler dans la vue. Laisse là les yeux et les champs. Et que l’on aille sentir le goudron pisser à la raie des lignes blanches.
____C’est VV et Hotel. Les longs cheveux sombres de VV sont sensuels dans le vent violent. Hotel finit sa clope. On pourrait croire que ce sont des clodos au bord de la route 7. Mais ils sourient. C’est plutôt groovi de sourire quand les gens vous prennent pour des merdes.
____Une voiture passe. On embarque avec elle. La voiture a vite dépassé VV et Hotel. Déjà on ne les voit plus. Le désert horizontal nous découvre ses étendues à l’infini. Au loin les nuages roulent. La tempête gronde. Et les gouttes commencent à perler sur le pare-brise de l’hudson.
____Les poteaux défilent et s’enfilent et filent.
____La voiture croisa des bagnoles déchiquetées. Sur le bas côté gisaient des indiens. Des morts, des agonisants, et quelques vivants. Alors que les têtes se tournaient pour les voir leur regard lourd et dense pénétra les couches froides du cerveau et s’insinua. Il y eut comme une rumeur. Il y eut comme un râle. Il y eut comme une complainte. Il y eut comme un souffle. Et les images se marquèrent. Les traits figés et serpentants de l’indien resteront imprimés.
____Et les gens-là étaient seuls jetés à l’extérieur de là. D’où. La solitude intimiste du silence planait et chacun savait qu’il serait seul dehors. Demain ils seront là. Vivras-tu ? Tu vivras tu verras. Ramer dans la galère pour trois galettes qui rouleront comme les enjoliveurs qui tournent comme les volants qui virent dans les virages sans âge comme les présages des déserts loin des prés là où les végétaux sont ternes tôt et végètent tard et oublient leurs tares pour s’acharner sous le charognard soleil le grand œil qui fait pan tout le temps sur toi dans ta face qui dépasse la ligne jaune jusqu’à la ligne d’horizon et crie iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii sans bruit puis les pierres sèches errent sous les pieds hébétés et et et la paire paupières se sert et s’enterre. Et tu t’éveilles.
____La voiture passa. Avec le repère du bourdonnement motorisé. Les choses s’en allèrent derrière. Et tout repartit. L’hudson criante dévala et avala la route désertique.
____Dans l’horizon la ville capharnaüm crie les déchirements. Rapproche, le vent et les montagnes gisent. Montagnes lointaines et vent de haine. Les nuages portent jusqu’aux buildings égorgés. Des lampadaires à la rouille en déchirure urinent sur des cadavres de chiens. Les arrêts de bus ont volé en éclats. Tout repose sur la poussière grise des longues complaintes de la nuit dingue et frappée. Soleil mort et verre brisé coule en pleurs sur les joues. Le métal triste suit et suinte. Les voitures carcasses sont en feu. Aucun chauffeur au volant. Les volants sont vacants. Partout. Maintenant partout c’est nulle part. Qu’il y a-t-il sous la poussière ?
____Les yeux atterrés glissaient de rue en rue. Les faces ternes et fermées buvaient des gorgées d’oxygène. Ou du moins essayaient. Tout s’écroulait presque comme un lent corbillard. Deux silhouettes vrombissantes se rapprochaient l’une de l’autre. Quelques regards s’agitaient. Au bout du couloir un espoir ?
____La roulante avenue et les cratères intérieurs s’arrachaient constamment les larmes. Il tremblait. Les immeubles tremblaient aussi. Elle tremblait.
____L’orange désert lointain piquait les joues de sable. Et la mer n’était nulle part. Il prit son visage et le tourna vers elle pour voir sa bouche. Il n’avait plus d’espoir. Il lui dit de l’embrasser, elle était belle, les derniers jours étaient là. Et le ciel ne s’ouvrit pas. Aucune lueur ne fit jour. Elle prit sa main et la glissa dans celle de l’homme. La fièvre roulait en gouttes de sueur sur les fronts. Elle prit ses lèvres et alla les déposer sur celles de l’homme. Un frisson rampa sur leur échine quand les langues se rencontrèrent pour fêter le dernier soupir de passion. Comme un fruit pourri. Délicieux.
____Un lampadaire grésilla et tomba. Un de plus, un de moins…
____Un petit matin ils se réveillèrent sans cheveux propre. Ils firent quelques pas. Et chutèrent dans l’inconnu du néant, sûrement la vallée de la mort. Dans la vallée il y a des morts aux corps amorphes qui dorment tout le jour tous les jours.
____Et quand on ouvrit les valises de regrets elles étaient pleines de sang. Et le sang coula. De minces ruisseaux roulèrent jusqu’aux rails. La gare ferroviaire vide. Et pourtant un train partait. Sa musique roulante résonna sur les murs ruinés. C’était un chant hypnotique qui pénétra les cerveaux et se mit à évoquer les voyages perdus pour retrouver des chimères perdues au fin fond de corridors d’ennui et d’amour triste. Mais l’excitation d’une fuite effaçait ces turpitudes.
____On prit le train.
____La gare et ses rails entremêlés s’éloigna en même temps que la ville. Et les au-revoirs se désolèrent de plus en plus. La vitre finale à l’arrière train était sale.
____Laisse courir les chocs sur les rails rouillés, bientôt les picotements délirants craquent sur les plaques de métal. Vibre la cabine. Passe les arbres déstructurés. Outre la médisante solitude de la rêverie en voyage pour partout à travers les feuillages accélérés, des troubles opportunistes grouillent sur les arcs en fer de la pollution faciale sur les visages décomposés qui cherchent la composition de leur Moi au compostage de leur ticket.
____Le train poursuivit imperturbable son rail. Cheminant sur les chemins de fer comme dirait n’importe quel glandu racontant des conneries. Mais.
____Mais quoi ? Mais merde.
____Le rail est mal entretenu. Il y’a un problème. Ça déraille.
____Un truc qui bloque.
____La locomotive se retrouve presque stoppée mais les wagons poussent, alors son arrière s’élèvent. Et tout s’entrechoque en fureur pour formé un tas de décombres grinçant. Une fumée âcre s’envole. Elle chuinte ou chante ou crisse. Cri. Au milieu de l’absurde accident aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa. Tic Tik Tic ztou ztouu ztttou iii iii … . Sens à la rue, zone du langage à l’ouest. Qu’et soir ? Qu’est war ? Qu’est oie ? Qu’eux oie ? Quue wah ? Qqu’wah Qqquoi ? Quoi ?
____Aller s’aliéner en dehors. On se retrouve dans le désert. Encore. Avec un cheval avec pas de nom. Et toi t’as un nom ? Il galope dans les pierres sèches. Résonne ce bruit mat du sabot. Mais trop touché par l’accident rien ne marque ni n’accroche la perception.
____Le désert s’avance toujours sous les pas. On entre dans cette petite église paumée. Toute de bois dans cette contrée où les gens collectionnent des lunettes de soleil du genre ray-ban ( forme “aviator” ). Les santiags sur le bois choquent.
____Et soudain.

________[ Bang Bang ]


____My Baby Shot Me Down.

____Après trois quarts d’heure de route, le taxi s’immobilisa. J’ai arrêté le petit bidule qui distillait la musique. On avait traversé une bonne partie de la ville. On était maintenant à la lisière de l’urbanité. Le coin inconnu parmi les inconnus. Et la nuit encore.
____« C’est là ? »
____« C’est là. Dans le bar là. »
____« Ok. Salut. »
____« Ouais. »
____Je sortis. Debout claquant la portière et crissant sur les graviers. La route était dense avec ses imperfections, ses nids de poules et ses lignes blanches craquelées. Le bar avait l’air d’un bouge. Petit et puant la fumée.
____Jules et Sentiago étaient là. Je les ai accosté.
____« Me v’là. »
____« Ah, t’es enfin là mon cher. »
____« Oué, mais n’en fait pas trop. »
____« Euh.. Tu veux un truc à boire ? »
____« Nan nan c’est bon, j’ai eu ma dose avec le cocktail de Malcolm. »
____« Héhé, ça va t’as l’air de bien réagir t’es pas tout vert. »
____Sentiago voulait pas trop s’éterniser.
____« On peut y aller maintenant ? »
____« Ok c’est parti. »
____Sentiago laissa un billet pour payer leurs consommations et nous sortîmes. Sentiago mit un ample manteau de cuir avec la poussière incrustée dans les plis et Jules les mains dans les poches. Le taxi s’était barré. On alla jusqu’à la station-essence toute proche. Elle respirait le rouillé. Les vieilles pompes à gazole, sans plomb et autre brunissaient sous le blafard lampadaire.
____Un ersatz de ruelle se creusait entre le petit magasin fermé de la station et un immeuble délabré. Et là une bagnole de taxi. Celui de Sentiago d’après la plaque. Nos trois statures sombres dans la nuit s’approchèrent de l’objet jaune. Jules voulut me montrer le problème. Il ouvrit le coffre. Et je vis un type avec un panneau publicitaire, vous savez les trucs qui se portent comme un poncho avec de la pub dessus. Il y’avait des trous dans le panneau. Et tout était rouge. Il était mort.

____Et je sentais bien le vent souffler dans le désert.


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