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Le grimoire d'Ulfer

La culture au sens large
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 Sujet du message: Le Tyran du Désert. I
MessagePosté: Mar Oct 05, 2004 8:47 pm 
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Emmaphrodite
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LE TYRAN DU DESERT

L'hiver s'est installé sur la Forêt des Hauts.
Une épaisse couche de neige recouvre le paysage alentour d'un grand manteau uniformément blanc. Gommant les détails du paysage, réduisant les contrastes à trois valeurs : noir, blanc et gris. C'est un peu triste. Vivement le printemps !
Cette réflexion me fait sourire : Voila à peine un mois que nous subissons la neige et déjà j'en viens à espérer le soleil ! Je ne serais jamais content !
Je me secoue, brosse les flocons qui s'accumulent sur mes épaules et fait quelques pas afin de ne pas m'engourdir. Je boirais bien quelque chose de chaud, mais pour l'instant je dois aller houspiller les Novices qui montent la garde sur le rempart. Ça les réchauffera eux aussi, et cela leur évitera de s'endormir debout.

Je descends les trois marches qui mènent à la basse-cour et me dirige tranquillement vers les escaliers du rempart. Sous mes pas, la neige craque comme du pain sec. Il fait vraiment très froid !

- Alors les enfants ? Quoi de neuf ?
J'ai l'impression de parler sous un plafond ouaté.
- Rien ! Gardien ! En deux heures, rien n'a bougé.
Puis le Novice ajoute : Avec ce froid plus rien ne peut bouger !
Je regarde le garçon qui m'a répondu : Engoncé dans son manteau vert de moine Kaï, le capuchon sur les yeux, il ressemble à un sapin frileux. A ceci prés toutefois: les sapins ne reniflent pas et n'ont pas le nez rouge !
- Tu n’es pas d'ici, toi ?
- Non, je viens de Ruanon. Au Sud.
- Je connais…
Il y a six mois de cela, un seigneur de la guerre Vassagonnien avait tenté d'annexer la province de Ruanon, réduisant les habitants en esclavage, et massacrant les récalcitrants.
Sans l'intervention de l'Armée Royale, et un petit coup de pouce de notre part, la province tout entière aurait été envahie...
- Il n'y a jamais de neige là-bas... poursuivit le Novice.
- Raison de plus pour être vigilant ! La neige amortit les sons et modifie la perception que l'on a du paysage ! N'importe qui pourrait se cacher et nous attaquer par surprise. Soit attentif à tout, et pas seulement à tes pieds glacés !

Je détestais être hargneux avec les novices, mais c'était pour leur bien (air connu). Car même si une partie de ce que j'avais dit était vraie, l'autre était largement exagérée : On n'a jamais vu attaquer une forteresse par un temps pareil, a moins d'être particulièrement stupide ou suicidaire. De plus, je connaissais assez bien la région pour pouvoir dire qu'à cette époque, le chemin menant au monastère était entièrement bloqué par la neige, et donc impraticable.

Evidemment, les jeunes n'étaient pas censés savoir qu'il montaient la garde devant rien.

Je laissai mon Novice, et me dirigeai vers la tourelle centrale, où s'abritaient les sentinelles quand elles n'allaient pas déambuler sur le rempart. Trois hommes étaient présents, dont mon ami Reinhardt, alias Frère Renard
Quand j'entrai dans le bâtiment, il se tourna vers moi et s'étira en baillant, ce qui fit ressortir ses nombreuses taches de rousseur.
- C'est gentil de nous rendre visite, dit-il en mettant la main devant sa bouche, tu viens nous relever ?
- Ne rêves pas, il vous reste encore deux bonnes heures avant le coucher du soleil, vous allez les passer ici !
- On s'en fiche ! Fit l'un des deux autres hommes, au moins nous mangerons en premier !
Renard lui envoya une bourrade dans le ventre en disant :
- Tu ne penses donc qu'à manger ?
- Non, à boire aussi ! Et il me tendit une bouteille qu'il venait de prendre sur l'étagère.
Je bus une gorgée, et identifiai aussitôt le liquide comme étant de la liqueur de prune.

Le Maître en avait formellement interdit l'usage dans le monastère, (sauf à des fins médicales), mais il n'avait pas réagi lorsque Loup Solitaire et La Cantine avaient installé leur distillerie clandestine dans une des caves, au début de l'automne. Depuis, de l'alcool avait coulé dans les veines de tout le monastère, et la clandestinité de la distillerie avait fait long feu…
Je rendis la bouteille au Disciple et lui dis :
- Elle est meilleure que l’an passé
- Ils ont trouvé une bonne recette, finalement !
- La première fois que j'ai bu leur bibine, dit Renard, j'ai cru que j'allais mourir sur place !
Je n’avais jamais rien bu d'aussi infect !
- Je sais, moi aussi j'ai eu droit à la première cuvée! Depuis, ils se sont améliorés. Cependant, allez-y doucement avec cette gnôle, je ne tiens pas à avoir de la viande saoule sur les remparts !
- Ne t'inquiètes pas, je surveille mes hommes !

Et je savais que c'était vrai, Renard était l'une des rares personnes à qui je faisais entièrement confiance. Il aimait bien rire et s'amuser et pouvait paraître un peu négligeant, mais ce n'était qu'une façade.
Loup Solitaire ne s'y était pas trompé, et en deux ans, il était passé du grade d'Apprenti à celui d'Aspirant, c'est à dire en deux fois moins de temps que d'habitude, et il ne faisait aucun doute qu'au Printemps il hériterait de mon grade de Gardien... J'espérais simplement mériter le grade de Compagnon à ce moment là...

En attendant, j'étais toujours son responsable et à ce titre je me devais d'être un peu "raide" avec les gens qui étaient sous mon commandement.
- Dans ce cas, tu ferais bien de faire profiter les autres de cet alcool. Il y a sur le rempart un Novice qui vient du Ruanon et qui est en train de geler sur place ! Vous ! Allez lui porter un gobelet ! Dis je à l'attention du Disciple, qui hocha la tête et sortit, la bouteille à la main.
Renard le regarda partir et dit dans un soupir :
- Ce garçon m'inquiète !
- Qui cela? Celui de Ruanon ?
- Oui, je crains que le climat ne lui soit trop difficile à supporter.
- N'exagérons rien, il fait froid, certes mais ce n'est pas le pire des hivers que nous ayons eu à subir...
- Bien sûr, bien sûr... Sauf que ce garçon vient de Lyor, au Sud est de Ruanon.
- Et alors ?
- Lyor est la dernière ville Sommerlundoise avant les Collines Nues et le Désert. Après, c'est la Vassagonie, ou presque... Là-bas, il pleut une fois tous les cinq ans. La vie "à la dure", ils connaissent, mais ça... (Il désigna la neige qui recouvrait tout) pour eux c'est inconcevable !
- Je vois... Laisses lui passer l'hiver, on verra ensuite... au besoin, ne lui fais pas trop faire de gardes. Ce n'est pas le boulot qui manque par ici...
- Les écuries par exemple ! Il y a là bas quelques hommes qui feraient bien de remonter sur les murs...
- D'accord pour les écuries, mais fais en sorte que cela ne soit pas pris comme une faveur...

A ce moment là, le Disciple qui était parti donner à boire aux sentinelles, reparut sur le seuil de la porte et dit :
- On va avoir de la visite ! Un cheval approche du monastère !
- Un seul ? Demandai-je.
- A priori, un seul.
Je consultai Renard du regard. Il leva les deux mains. Ce qui voulait dire: "Fais comme tu veux !"
- Très bien, fis-je à l'attention du Disciple, fais passer discrètement la consigne aux autres : Branle-bas de combat ! Dis aux archers de se tenir prêts à tout !
L'autre hocha la tête et tourna les talons, tandis que son collègue, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis mon arrivée, décrochait son arc et son carquois d'un crochet au mur, et sortait à sa suite.
- Tu crains quelque chose ? Me demanda Renard.
-Non ! Pas plus que toi. Mais cette fausse alerte les obligera à se remuer...
Remontant ma capuche, je sortis à la suite de Renard.

Sur le rempart, l'alerte avait été donnée, les Novices et les Apprentis, épées et arcs à la main, se préparaient à repousser l'assaut de la Grande Armée de l'Empereur Charles... Le froid et la neige avaient été oubliés, la petite douzaine d'hommes que je commandais, se pressait sur les remparts avec dans les yeux la détermination farouche de combattre jusqu’au dernier...
Je préférais ne pas les décevoir et allai rejoindre le Disciple qui avait repéré l'intrus.
- Alors ? Qu'est ce que nous avons ?
- Pour l'instant, je n'ai repéré qu'un cheval, mais cela vient vers nous...

En effet, je percevais distinctement à présent, la marche tranquille d'un cheval dans la neige, je l'entendis même s'ébrouer, puis enfin le visiteur sortit de dessous les arbres. Je fis signe aux hommes de ne pas bouger, et envoyai un coup de coude discret à Renard qui ricanait sous cape.
A présent, le cavalier était totalement sorti de l'abri de la forêt et se dirigeait vers le pont-levis du monastère Pour cela, il devait traverser une grande zone dégagée, et je pus le détailler à loisir :

Il était vêtu d’un grand manteau d'hiver de couleur bleue, qui le couvrait jusqu’aux aux genoux. La capuche était tirée sur son visage, mais révélait que l'individu portait un casque. Il portait également de longues bottes de cavalerie fourrées, et montait un de ces robustes chevaux de montagne qui vivent sur les pentes nord des montagnes de Malpertuis, et dont les paysans de Haute Saxe font l'élevage.

Il arrêta sa monture à quelques pas du fossé, rejeta son capuchon en arrière et nous héla :
- Holà ! Du monastère !
- Qui vive ? Fut la réponse de la sentinelle.
- Namur Bayack, Deuxième régiment de Cavalerie du Sommerlund.
Je me relevai et dis :
- C'est bon ! Puis je fis signe aux hommes de baisser leurs armes. On va te faire entrer !
Je fis un signe à Renard, et il dépêcha quatre hommes pour ouvrir notre porte.
Tandis que le pont-levis s'abattait bruyamment et que l'on ouvrait la herse, je descendis tranquillement du rempart, Renard sur mes talons, et laissai la surveillance au Disciple.
En bas, dans la basse-cour, le cavalier venait d'entrer, il tenait sa monture arrêtée, tandis que quatre Novices le tenaient sous la garde de leurs lances.
- C'est bon ! Ai-je dit ! Je le connais !
Les hommes écartèrent leurs armes comme à regret, laissant le cavalier mettre pied à terre.
Je m'approchai de lui et lui serrai la main.
- Vous avez du faire une grosse bêtise pour vous retrouver dehors par ce temps là !
- Vous auriez dû refuser ! Fit Renard en le saluant à son tour.
- Je n'en ai pas le droit... répondit Namur en ôtant ses gants.
- Et qu'est ce qui vous amène ? Lui demandai-je.
- J'ai une lettre pour le Maître du Monastère...
Je haussai les sourcils de surprise : En cette saison ? Ça devait être drôlement important !
- Venez avec moi, je vais vous conduire devant lui.


Dernière édition par Emma Indoril le Dim Nov 07, 2004 5:26 pm, édité 2 fois.

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 Sujet du message: Le Tyran du Desert II
MessagePosté: Lun Oct 11, 2004 8:48 pm 
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Emmaphrodite
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LE TYRAN DU DESERT II

Le Maître était assis au milieu des autres frères, et écoutait Loup Solitaire, qui pérorait, un livre à la main, en faisant de longues enjambées devant la cheminée. Puis Loup Solitaire referma bruyamment son livre et toisa Le Maître avant de conclure par un "Ah !?" ironique.

Les rapports entre Le Maître et Loup Solitaire ont toujours été tendus, mais avec le temps, cela s'aggravait de manière inquiétante... Loup Solitaire reprochait au Maître son formalisme et son respect superstitieux des traditions Kaï. Le Maître, lui était exaspéré par la légèreté d'esprit de Loup Solitaire et par les libertés qu'il prenait pour arriver à ses fins.

Pour ma part, je crois que Le Maître était tout simplement jaloux de Loup Solitaire, qui avait appris et assimilé l'enseignement Kaï en un temps record : Il était le seul parmi nous tous, à pouvoir porter le grade de Savant et à prétendre au titre de Maître Kaï.

En fait Loup Solitaire agaçait par ses nombreux succès : En cinq ans, il avait grimpé les échelons de la hiérarchie Kaï, après avoir été le Héros du Sommerlund lors de la dernière guerre. Le Roi Ulnar, l'avait fait Novicomte de Sommerlund et lui avait donné une grande partie de la Forêt des Hauts comme domaine. En retour, Loup Solitaire lui avait prêté serment de fidélité et d'allégeance et avait étendu ce serment à tout le monastère...

Quand j'entrai dans la Bibliothèque, j'avisai Epervier Gris, qui faisait semblant de prêter attention au spectacle qui se déroulait devant lui.
- J'ai manqué quelque chose ? Lui demandai-je.
- Non. C'est toujours la même histoire, ils se chamaillent sur des détails ! C'est lassant !
- Ils sont fatigués ! Trois disputes en une semaine, ça use ! Attends, je viens jeter de l'huile sur le feu !

Un semblant de regain d'intérêt s'alluma dans ses yeux, tandis qu'il se carrait confortablement dans son siège pour mieux profiter du spectacle.
J'avançai un peu plus dans la clarté du foyer, et jetai un regard à Loup Solitaire qui s'interrompit. Puis, je me tournai vers Le Maître et dit :
- Un messager de la Garde Blanche vient d'arriver, Maître.
Et je m'effaçai, laissant le passage à Namur, qui salua en faisant claquer ses talons. Puis il sortit une enveloppe cachetée de ses vêtements et dit :
- Un message du Roi, pour le Maître du Monastère Kaï !
Et il salua à nouveau avant de tendre son enveloppe au Maître.
Le Maître prit l'enveloppe avec un sourire destiné à agacer Loup Solitaire, et la retourna vers lui. Il lut le nom qui était marqué sur le papier et immédiatement son sourire disparut en même temps que son visage prenait la couleur de la cire.
- C'est une erreur ! dit il, avant de tendre l'enveloppe à Loup Solitaire.

Intrigué, Loup Solitaire prit l'enveloppe sans prêter attention à l'expression du Maître.
Il fit sauter les cachets, déplia la lettre et s'approcha d'une lampe pour lire. Son front se plissa, puis il eut un mouvement de surprise. Quand il replia la lettre, son visage était soucieux. Il tendit la lettre au Maître et me regarda sans rien dire.
Namur demanda :
- Y a-t'il une réponse ?
- Il y en a une ! Je la porterai moi-même. En attendant. On va vous emmener aux cuisines, vous devez être fatigué.

Loup Solitaire fit un geste et un des frères se leva pour escorter le militaire qui salua et tourna les talons. Loup Solitaire reporta son attention sur moi et me dit :
- Va me chercher Oeil de Loup !

Je sortis à la suite du soldat, qui une fois dans le couloir me demanda :
- Aurai-je gaffé ?
Je secouai la tête négativement : ces deux là n'avaient pas besoin de prétexte pour se chamailler !
Par contre, il était intéressant de constater que pour notre suzerain, le Maître du monastère était Loup Solitaire...
Peut être que, si leur rivalité devenait trop pesante, nous serions obligés de faire appel à l'arbitrage du Roi, et dans ce cas, la préférence irait à Loup solitaire... Ce qui n’était pourtant pas la meilleure chose qui puisse nous arriver...
J'espérais toutefois, qu'avant d'en arriver à l'arbitrage royal, ces deux lascars auraient suffisamment de jugeote pour pouvoir discuter d’un arrangement qui satisferait tout le monde.

D'autant plus que Loup Solitaire ne faisait que trés peu de cas des honneurs et autres distinctions : il ne portait pas les insignes de son grade, et ne voulait surtout pas qu'on lui donne du "Savant", du "Monsieur le Novicomte" ou pire encore, du "Votre Seigneurie ".
Quant aux responsabilités, il avait plutôt tendance à essayer de les éviter...
En fait, nous nous ressemblions assez tous les trois : moi, Loup Solitaire et Oeil de Loup, lequel, à cette heure ci, devait se trouver dans la grande salle d'escrime.
Je laissai le soldat au bon soin d'un de mes frères, et partis à la recherche de mon autre grand ami.

Comme je le pensais, il se trouvait bel et bien dans la salle d'escrime.
Une épée à la main, un livre posé sur un lutrin, il lisait quelques lignes, puis se fendait brutalement et ripostait en une série d'attaques très rapides.
Je refermai la porte derrière moi, en évitant de la faire grincer, et attendis qu'Oeil de Loup finisse ses exercices.
Il porta encore une série d'attaques en direction d'un mannequin de paille, puis il laissa retomber son bras et se dirigea vers le lutrin où il posa son arme.

- Alors, quoi de neuf ? J'ai entendu dire qu'on avait de la visite ?
- Tout juste ! Un messager d'Holmgard qui est venu pour Loup Solitaire.
- Il a réussi à passer ?
- Peut être y a t’il moins de neige en bas …
- Oui, oui... Oeil de Loup venait de replonger dans son livre, une plume en main, il notait des choses dans les marges, et ne m'écoutait déjà plus... Aussi toussotai-je bruyamment pour me rappeler à son souvenir.
- Oui ? Que me voulais tu ?
- Loup Solitaire te fait demander, à la bibliothèque.
- Bon ! Oeil de Loup soupira, reposa sa plume dans son écritoire, et referma le livre, non sans avoir marqué la page à l'aide d'un buvard.
Puis il enfila sa tunique verte de Moine Kaï et se dirigea vers moi.
- S’il te plait, remets ceci dans mon casier, à la bibliothèque
"Ceci" était un exemplaire du "Caché dans le feuillage", un traité d'escrime extrêmement connu et dont les principes faisaient presque parole d'évangile dans la communauté des pousses - rapières et autres traîneurs de sabres.

Je savais qu'Oeil de Loup n'était pas en total accord avec les principes édictés dans ce livre, que pour ma part, je n'avais pas lu, en revanche, j'ignorais qu'il en préparait une critique.
- Pas une critique, dit-il lisant mes pensées, Je présente d'autres propositions et je développe d'autres principes que ceux du livre...
- Tu présentes ton escrime en te basant sur celle présentée là dedans ?
Oeil de Loup fronça les sourcils et répondit :
- C'est ça et même un peu plus... (Il baissa la voix) Je pense qu'il est temps pour nous de changer radicalement notre type d'escrime...
Je ne jugeai pas utile de rajouter quoi que ce soit. En escrime, Oeil de Loup était le meilleur de nous tous, mais de là à remettre en question un monument comme "Caché dans le feuillage", et à inventer une nouvelle escrime... Il y avait là un pas que je n’étais pas prêt à franchir, mais je préférais garder mes opinions pour plus tard…

- Ah ! Enfin, vous voilà !
Loup Solitaire avait pris son ton de "Grand Seigneur". Je lui jetai un regard noir pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas à nous parler ainsi. Oeil de loup resta impassible, se contentant de l'interroger du regard.
Sans mots dire, Loup Solitaire lui tendit la lettre du Roi. Oeil de Loup la parcourut brièvement et demanda :
- Et alors ?
- Tu ne remarques rien ?
- Si ! Par quoi veux tu commencer ?
J'arrachai la lettre des mains d'Oeil de Loup et me mis à lire en marmonnant :
- Si vous voulez jouer aux devinettes, attendez-moi ! Je joue aussi !
La lettre était rédigée ainsi :

Cher ami.

Une affaire diplomatique d'une importance capitale me contraint à venir requérir votre présence à Holmgard, à mes cotés, et ce, dans les plus brefs délais.
Pardonnez le ton de cette lettre, mais le temps presse !

La lettre était simplement signée "Ryner", ce qui était le prénom du Roi.
- Alors, alors ? ! Demanda Loup Solitaire qui s'impatientait.
- C'est le Roi lui-même qui a rédigé cette lettre, dis-je. C'est ce que tu voulais entendre non ?
- C'est bien ce qu’il me semblait, ce n'est pas l'écriture du scribe royal !
- Non, fit Oeil de Loup, un scribe aurait écrit cela de manière plus... pompeuse...
- Et il n'aurait pas oublié de mettre le sceau du Roi dans le bon sens...
- Sauf votre respect, Maître, intervins-je, Ce n'est pas le sceau royal, c'est le sceau personnel du Roi, celui de sa famille, pas celui de la Couronne, et de plus, la lettre est signée de son prénom, lui seul oserait faire cela…
- Oui, dit Loup Solitaire, et c'est son écriture... il fallait vraiment que le temps presse pour qu'il ne prenne pas le temps de mander un scribouillard, et fasse le boulot lui-même !
- Où peut être tenait-il à ce que l'affaire reste secrète, après tout, son coursier est de la Garde Blanche !

La Garde Blanche était la garde personnelle du Roi et de sa famille, dévoués jusque à la mort, d'une loyauté sans faille, ses membres étaient tenus au secret le plus absolu.
- Ouais... Une "affaire diplomatique d'une importance capitale " Etrange requête…
- Dans les temps anciens, intervint le Maître. Certains Maîtres Kaï ont servi de conciliateurs ou d'ambassadeurs auprès de nos voisins... Pour certains de nos souverains, il était de tradition de s'attacher un Maître Kaï, comme conseiller !
Loup Solitaire se gratta le crâne d'un air pensif...
Je savais ce qu'il pensait : Il aurait bien aimé envoyer Le Maître comme ambassadeur auprès du Brumalmarc, (Le chef des tribus barbares de Kalte, le continent glacé, au nord du Sommerlund), histoire d'avoir la paix...
- Bon, faites savoir à Namur que nous partirons demain, dés le lever du soleil !
- Nous ? S'étonna Oeil de Loup, C'est toi qui es convoqué ! C'est à toi d'y aller !
- C'est vrai ! Renchérit le Maître. (Lui aussi aurait bien envoyé Loup Solitaire comme ambassadeur, mais auprès des tribus de Gloks cannibales qui hantent les steppes de Naogizaga...).
- Je sais, mais cette histoire est étrange, je redoute un coup fourré, et j'aimerais vous avoir tous deux à mes côtés...La diplomatie n'est pas mon fort, j'aurais besoin de vous...
Pour moi, cela suffisait comme raison... Et l'idée de sortir pour quelque temps du monastère et de sa pesante routine n'y était pas non plus étrangère...
Curieusement, Oeil de Loup n'était guère enclin à quitter la chaleur du monastère pour aller galoper dans la neige jusqu’aux genoux... Je devinais que le travail qu'il était en train d'accomplir sur son traité d'escrime devait lui tenir à cœur...
Finalement, il accepta, mollement.
Par contre, Le Maître ne vit aucun inconvénient à nous voir partir... à la condition que l'on ne revienne pas avant une cinquantaine d'années...
Une fois la décision prise, j'allai en informer Namur.
Je le trouvai au réfectoire, attablé devant une potée aux choux. La Cantine était attablé avec lui, et lui faisait la conversation pour deux. (La Cantine c'est le nom Kaï de notre cuisinier, vous aviez deviné, j'espère.)
- Mauvaise nouvelle, militaire, vous repartez demain matin à l'aube, nous vous accompagnons jusqu’à Holmgard !
- Demain matin ? S'étonna le soldat, il faut que j'aille m'occuper de mon cheval alors !
Je lui posai la main sur l'épaule et le fis rasseoir.
- Laissez ! Je vais m'en charger, je dois aussi préparer nos montures. Vous, reposez vous et profitez du repas...
- Tu en veux ? Demanda La Cantine.
Je n'avais pas le temps de m'attabler, aussi piquai-je seulement une saucisse ainsi qu'une tranche de pain. Puis j'allai informer Renart de mon départ, car c'est à lui que revenait mon commandement en mon absence.

- Bon ! Et tu pars longtemps ?
- Je ne sais pas, peut-être une semaine, peut-être plus...
- Tu as des instructions particulières ?
- Comme d'habitude ! Ah ! Si ! Sois attentif à la gnôle qui se balade, je n'en veux pas sur le rempart, ni sur les tours, encore moins sur les tours ! Tu en feras une réserve, et tu la distribueras parcimonieusement à qui le demandera, et seulement si c'est justifié. J'ai surpris un de tes gars en train de picoler !
- Je vois... Il va aller déblayer la cour celui là !
- A propos de déblayage, n'oublie pas de faire nettoyer le chemin de ronde, mais aussi les escaliers et les échelles ! Je ne voudrais pas que quelqu'un se casse la figure dans l'obscurité !
- Heureusement, tu ne pars qu'une semaine...
- Habitues-toi ! L'an prochain c'est toi qui donneras ces ordres !
- Peut-être, répondit il en souriant.

Je quittai Renart et me dirigeai vers les écuries. Si j'avais parlé des escaliers et du chemin de ronde, c'est parce que la veille au soir, j'avais fait une superbe glissade qui avait failli mal se terminer... Par chance, personne ne m'avait vu...

Quand j'entrai dans l'écurie, je fus salué par les hennissements de Tÿrol, mon petit cheval elfique.
- Comment ça va ? Lui dis-je en me penchant par dessus la porte de sa stalle.
Pour toute réponse, il vint vers moi et posa sa grosse tête sur mon épaule, et souffla bruyamment.
Je lui caressai l'encolure et lui dis :
- Je sais, moi aussi je m'ennuie, mais on va sortir se balader.
A ces mots, il se dégagea, les oreilles dressées sur la tête et commença à s'agiter, visiblement il était très content.
- Bon, attends un instant, je vais voir Lydine et Stavia, ensuite, je m'occuperais de toi.
Lydine, la jument d'Oeil de Loup attendait tranquillement dans son box, tout en mâchonnant quelques brins de fourrage.
- On va sortir, Lydine. Tu te sens bien ?
Je ne m'attendais pas à ce qu'elle me réponde.
Même si elle était aussi intelligente que Tÿrol, cette jument taciturne ressemblait assez à son cavalier, et ne se manifestait qu'en cas de besoin.
Stavia, lui était aussi très différent des deux autres. Il m'avait entendu arriver, et se tenait tout droit et raide au milieu de sa stalle, dont les parois avaient été surélevées et la porte soigneusement renforcée...
Je m'arrêtai à bonne distance de la paroi et lui jetai :
- On part en promenade demain. Ton Maître viendra t'harnacher !
Stavia me répondit en me toisant d'un regard noir. Ce cheval considérait tout ce qui marchait sur deux pattes comme une espèce inférieure, et ne se privait pas de nous le rappeler...
Seul Loup Solitaire parvenait à mater cet animal encore à moitié sauvage. Il est vrai que jusqu’ici personne d'autre ne s'était porté volontaire pour tenter de monter sur son dos.
Un jour, un homme avait tenté de voler Stavia... Sans notre intervention, le cheval l'aurait piétiné jusqu’à la mort !
Depuis, tout le monde se méfiait de cet animal, et seul Loup Solitaire pouvait l'approcher sans crainte...
Fort heureusement, ni Lydine, ni Tÿrol n'étaient comme lui.

Lydine était une jument, plus vieille que les deux autres, elle était aussi plus expérimentée et plus tranquille.
Tÿrol lui, s'il n'avait pas la puissance de Stavia, ni l'expérience de Lydine compensait par une intelligence exceptionnelle : Personne ne voulait me croire, mais je restais persuadé qu'il comprenait ce que je lui disais ! De plus, il se livrait parfois à mon encontre à des tours pendables, qui relevaient plus de la blague soigneusement préparée que de la brusque lubie :
L'été dernier, alors que je me baignais dans la rivière, il avait trouvé le moyen de se détacher et de venir prendre mes habits pour les cacher dans les fourrés... Après deux autres expériences du même acabit, j'avais décidé de ne plus l'attacher, s'il savait défaire les nœuds, à quoi bon ?

Lorsque j'avais parlé de ces mésaventures à mes amis, Loup Solitaire avait déclaré que j'étais complètement marteau... jusqu'à ce qu'il croise Tÿrol dans un couloir...
Après cet épisode, j'avais ramené Tÿrol dans son écurie, et je l'avais sermonné d'importance et il s'était tenu tranquille... si l'on excepte la fois ou Renart était venu me rapporter que mon cheval se baladait sur le chemin de ronde...
Tout ceci en faisait un animal difficile à mater, mais en revanche, en faisait une monture et un compagnon très agréable.

Je revins vers l'entrée, trouvai un des frères qui s'occupait de l'écurie, et lui ordonnai de préparer les harnachements pour les trois chevaux. Puis je me glissai dans le box de Tÿrol et entrepris de lui faire sa toilette. Je lui raclai aussi les sabots, et vérifiai qu'ils soient en bon état, Tÿrol, à l'instar de Stavia et de nombreux chevaux elfiques, ne supportait pas de porter des fers, ce qui m'obligeait à une plus grande surveillance des ses pieds.
Lorsque j'eut fini avec le cheval, je vérifiai l'état de l'harnachement et des attaches de ma selle. Puis je sortis de l'écurie, l'autre frère s'étant occupé de la taciturne Lydine.

Ce soir là, je dînai légèrement, me réservant pour le petit déjeuner, et passai encore une heure à préparer quelques affaires, dans la chambre que je partageai depuis de longues années avec Loup Solitaire.

Bien que son grade lui ait permis d'avoir une chambre pour lui seul, Loup Solitaire l’avait refusée. Préférant la céder à Oeil de Loup qui n'en demandait pas autant, mais qui y passait néanmoins, de longues heures à lire ou écrire, quand la tranquillité de la bibliothèque ou du scriptorium ne suffisait pas à ses travaux. Et Loup Solitaire vivait toujours avec moi dans la même chambre que nous partagions jadis, avec Oeil de Loup.
Son départ ayant libéré de la place, nous disposions à présent d’une petite antichambre séparée du reste de la pièce par un paravent.

C'est dans cet espace que Loup Solitaire faisait les cent pas, tout en marmonnant dans sa barbe. Je l'avais laissé faire tant que je devais préparer mon sac de route, maintenant que je désirais dormir, son manège me donnait le tournis. Aussi passai-je la tête par dessus le paravent et lui lançai :
- Tu as réussi ?
- A quoi ?
- A creuser un trou dans le plancher !
Il me répondit par un geste grossier que je ne reproduirais pas ici, et rajouta :
- Occupe-toi de tes affaires !
J'étais sur la bonne voie, aussi répliquai-je :
- Je crois que je vais aller habiter avec Oeil de Loup, lui au moins, quand il avale un os de travers, il n'en fait pas profiter tout le monde !
- Ça va !
- Tu devrais aller pisser dans les douves, ça te rafraîchirait les idées !
- Ça va ! Dit Loup Solitaire en bondissant vers moi.

Là, je sus qu'il était à point, et qu'il valait mieux arrêter les sarcasmes, si je ne voulais pas finir, justement, dans les douves.
- Qu'est ce qui te tracasse ? Tu n'as pas envie d’aller faire des ronds de jambes à la Cour ?
- Non, ça, je m'en fous ! Il y a autre chose, mais je n'arrive pas à saisir ce dont il s'agit... Tu ne le sens pas toi ?
Mon Sixième Sens étant beaucoup moins développé que celui de Loup Solitaire, je ne sentais rien. -A part l'écurie peut être -.

- Non, rien de particulier. Mais tu sais qu'il vaut mieux éviter de focaliser sur la sensation...
- Ouais... ! N'empêche que quelque chose ne tourne pas rond !
J'allais lui répondre que ce n'était pas lui, mais j'eus soudain la vision des douves, sous le ciel glacé, aussi préférai-je changer de sujet...
- Tu savais qu' Oeil de Loup préparait un traité d'escrime ?
- Hein ? Ah oui ! Mais ça fait dix ans qu'il est en préparation ! Pour le moment, ce n'est juste qu'un exposé comparatif avec le "Caché dans le feuillage". Ça va vraiment chauffer quand il critiquera ouvertement !
- Tu en sais drôlement long !
- J'ai un peu participé à certains travaux de préparation. Dit il en s'asseyant sur un coffre pour retirer ses chaussures.
- Ah oui ?
- Je lui servais de réplique, à l'épée...
- Et que penses tu de tout ça ?
Il haussa ses monumentales épaules et dit :
- Abandon des armures, armes moins lourdes, plus de mobilité, importance de l'esquive par rapport au bouclier... Tout cela est sensé, et nous le pratiquons déjà, parfois sans le savoir...
- Oui, mais en tant que presque Maître Kaï ?
Loup Solitaire eut un geste de la main qui signifiait à peu prés : "Rien à faire ! ".
- Si le traité est bon, quelle importance que ce soit lui ou moi, qui l'ayons écrit ? L’orgueil n'a pas sa place ici. De plus, nous manquons cruellement d'ouvrages de référence ! Lors de la destruction du monastère, il y a cinq ans, nous n'avons pas seulement perdu des grands Maîtres, nous avons aussi perdu leur bibliothèque et une bonne partie de leur parole !
L'enseignement Kaï de maintenant n'est plus qu'un recueil des bribes du savoir passé, et de superstitions de bonne femme !
- Je te rappelle qu'avant tout, nous sommes censés être un ordre religieux !
Il balaya l'air d'un grand geste.
- La religion n'est qu'un prétexte, c'est un moyen, pas une fin !
Il se planta devant la fenêtre, les mains dans les poches.
- D'ailleurs la liturgie Kaï est presque inexistante !

C'était vrai. A part la Fête de Fehrman, (qui d'ailleurs ne célébrait que le retour du Printemps), et au cours de laquelle les moines changeaient de grade, nous ne pratiquions aucun rite spécifiquement religieux.
Ceci étonnait beaucoup les Novices qui pensaient entrer en religion, et qui en fait entraient plutôt dans l'armée !
Cela avait également donné naissance à une curieuse attitude de la part de certains Novices : Lorsqu'ils montaient la garde, lorsqu'ils s'entraînaient au combat, ou lorsque on les initiait aux Disciplines Kaï, certains d'entre eux effectuaient ces taches avec une dévotion et une foi maniaque en ce que disait l'instructeur !

- Ceux là sont totalement hors du sujet ! Fit Loup Solitaire, comme s'il lisait mes pensées. Et ils ne feront rien de bon !
Il s'assit sur son lit et reprit :
- Nous avons un problème, un problème de survie ! Quelque uns d'entre nous -Oeil de Loup, Le Maître, et moi même- qui avons reçus l'enseignement de jadis, et qui sommes les survivants de la destruction du monastère, nous devons transmettre le savoir, pour éviter qu'il ne se perde. Mais nous n'avons pas la totalité du savoir, et l'essentiel, -Le message d'Ishir et Kaï-, le message est... perdu ! Dans ces conditions, comment faire pour que le savoir que l'on enseigne respecte le message ? Comment ne pas se fourvoyer comme ces Novices ?
Il s'arrêta, puis sourit et reprit :

- J'ai des préoccupations plus importantes que d'aller faire le Guignol dans une Cour, ou que d'aller botter les fesses d'un pillard... Même si cela fait partie des devoirs d'un Maître Kaï. Ce que je ne suis pas, d'ailleurs !

Il soupira, et me souhaita une bonne nuit, puis il éteignit sa lampe et se coucha. Mais il ne s'endormit pas tout de suite, et je l'entendis marmonner jusque tard dans la nuit...
Je connaissais bien Loup Solitaire, mais ce soir là, il m'avait surpris. Pareil discours n'était pas courant de sa part... Peut être vieillissait-il... C'était la première fois que je le voyais aussi préoccupé... Il y avait de quoi !
Et cette invitation royale, que cachait elle ? Dans quels traquenards allions nous encore mettre notre nez… ?


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 Sujet du message: Le Tyran du Desert III
MessagePosté: Lun Oct 11, 2004 8:49 pm 
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LE TYRAN DU DESERT III

Le lendemain matin, je retrouvai Loup Solitaire et Oeil de Loup dans la cour du monastère.

Loup Solitaire tenait Stavia par la bride, les rênes sur l'épaule. Il n'avait plus l'air aussi soucieux que la veille au soir, au contraire, il avait même l'air plutôt content.
Oeil de Loup vérifiait l'équipement de Lydine, il avait l'air d'avoir peu dormi, je le soupçonnai d'avoir travaillé une bonne partie de la nuit à son livre.
Namur était déjà en selle, il regardait le ciel, encore obscur à cette heure, d'un air méfiant.
Quand j'arrivai, un Novice me tendit mes rênes, que je rejetai sur l'encolure de Tÿrol.
- Bon, tout le monde est prêt ? Demanda Loup Solitaire. On peut y aller ?
Je lui répondit affirmativement, et enfourchais Tÿrol.
Oeil de Loup se mit en selle à regret, tandis que Loup Solitaire montait d'un bond sur le dos de Stavia.
Sur ce, nous nous mîmes en route, je dus retenir Tÿrol pour éviter qu'il ne parte au galop : Pendant la nuit, le pont s'était recouvert de verglas, et la jument de Namur renâcla un peu à s'y engager, tandis que Lydine et Stavia passèrent sans broncher.
Une fois à l'extérieur des murs, je rejoignis mes compagnons sous l'abri des arbres et je me retournai pour regarder le monastère. Du haut des murs une silhouette leva un bras et l'agita pour nous saluer. A la chevelure, je reconnus Renart, et lui rendis son salut.
- J'ai l'impression que c'est la dernière fois que je le vois...
Me retournant sur ma gauche, je vis Oeil de Loup, son visage était gris, et il se mordait la lèvre inférieure, les yeux dans le vague. On aurait dit qu'il venait d'avaler quelque chose d'amer et qu'il n'osait pas le recracher.
Je me penchai vers lui et lui tapai sur l'épaule.
- Ne te fais pas de bile ! Dans trois jours nous sommes de retour !
Son regard se tourna vers moi, il me disséqua et répondit :
- Pas sûr !
Je haussai les épaules et donnai du talon pour lancer Tÿrol à la suite des deux autres. Oeil de Loup soupira et éperonna Lydine.
- Alors ? Vous rêviez ou quoi ?
Le froid avait donné de belles couleurs à Loup Solitaire, et il piaffait d'impatience, s'agitant dans tous les sens sur sa selle. J'étais prêt à parier que si les conditions l'avaient permis, il serait déjà parti au grand galop...
Namur, par contre, ne goûtait que très modérément cette petite excursion dans la neige. Planté sur sa selle, soigneusement emmitouflé, il jetait de temps à autre un regard vers le ciel.
- Nous disions au revoir au monastère ! Tout en me rapprochant de Loup Solitaire, je sentis qu'il préparait un mauvais coup. Et je ne me trompais pas : J’étais à peine arrivé à une dizaine de pas, qu'il m'envoya une boule de neige que j'esquivai assez mal et qui s'écrasa sur mon épaule.
- Espèce de ! ... Tu vas voir !
D'un coup de talon, je lançai Tÿrol au galop. Loup Solitaire fit faire volte face à Stavia et partit lui aussi au triple galop.
Nous nous poursuivîmes ainsi sur prés de deux cents mètres, nos montures faisant jaillir d'énormes gerbes de neige. Puis Loup Solitaire se dressa sur ses étriers, attrapa une branche basse et y resta suspendu. Quand j'arrivai derrière lui, il me saisit avec ses jambes et me fit vider les étriers. Pas vraiment surpris, je m'accrochai aux jambes de son pantalon et refusai de lâcher prise. Puis la branche céda sous notre poids, et nous nous retrouvâmes tous deux ensevelis sous une couche de neige poudreuse qui venait de tomber de l'arbre en même temps que nous. Nous luttâmes au sol encore quelques minutes, puis lorsque chacun d'entre nous eut mangé suffisamment de neige, nous nous arrêtâmes de concert. Essoufflés, glacés mais ravis.
- Vous avez fini de faire les idiots ? Demanda Oeil de Loup.
Pendant la bagarre, il nous avait rejoint, en compagnie de Namur, qui visiblement n'en revenait pas de voir deux moines Kaï, dont un Maître, se battre dans la neige comme des gosses.
Loup Solitaire faillit lui répondre d'une boule de neige bien placée, mais devant son air vénéneux, il renonça et se contenta de hausser les épaules avant de remonter en selle.
Je rattrapai Tÿrol, qui s'était un peu égaillé, remontai sur son dos et me mis à la suite de Loup Solitaire.
Nous chevauchâmes ainsi pendant prés d'une heure, Oeil de Loup en tête, suivi par Namur et Loup Solitaire et moi-même, fermant la marche.
Au cours de notre chevauchée, je me rendis compte que mes craintes au sujet de la piste étaient infondées : La neige était moins dense dans le milieu de la forêt, que sur les Hauts, et le chemin restait très praticable pour la saison.
L'an passé, nous avions été totalement coupés du reste de la forêt durant un mois complet. Le temps pour nous de dégager et tracer une autre piste dans la neige. En Malpertuis, les hivers sont parfois très rigoureux, et surtout, ils arrivent sans prévenir, ce qui nous vaut parfois des chutes de neiges, et de températures, très brutales.
L'aube commençait à poindre, déjà, les cristaux de glace commençaient à s'illuminer et à éclairer la forêt qui s'éveillait. Au loin, j'entendis chanter un coq.
- Les Charbonniers passent l'hiver en forêt ? S'étonna Loup Solitaire. C'est plutôt rare !
Une partie de la forêt était exploitée par une famille de bûcherons, qui transformaient le bois récolté en charbon de bois. Ils vivaient dans une grande clairière ou ils laissaient le bois se consumer sous de grandes buttes de terres. A cause de la fumée qui se dégageait en permanence de ces buttes, les gens d'ici avaient surnommé l’endroit : "La clairière des brumes". Ce qui était exactement l'expression qui convenait.
- Oui, Dit Oeil de Loup. Ils ont pris du retard, avec cette histoire de sangliers. Rappelles-toi !
Loup Solitaire opina du chef : il se rappelait.
Peu de temps avant la fin de l'automne, cette partie de la forêt avait été mise en émoi par les méfaits d'une bande de sangliers errants, qui pillaient les réserves de nourriture des paysans de la région et qui plus gravement, avaient attaqué et blessé un des fils du charbonnier. Obligeant les paysans à organiser des battues auxquelles nous avions participé. Transformant malgré nous cette opération d'extermination en chasse épique : Quatre blessés légers dans nos rangs, et une quinzaine d'animaux abattus, qui avaient été partagés équitablement entre les différents protagonistes.
- Faisons un crochet, je veux aller les voir ! Loup Solitaire talonna Stavia et prit la tête de notre groupe. Namur se tourna vers Oeil de Loup et demanda :
- Qui sont ces Charbonniers ? Vos serfs ?
- Il n'y a pas de serfs ici ! Répondit Oeil de Loup d'un ton sec. Ces gens sont libres !
Et d'un claquement de langue, il lança Lydine à la suite de Loup Solitaire, bientôt suivi par Namur et moi-même.
Bientôt, le chemin se sépara en deux embranchements : L'un descendait vers l'Eljedil, un des torrents qui descendaient de la colline, l'autre remontait sur le dos d'une petite butte et serpentait au travers de la forêt, jusqu’à la clairière des brumes.
Cette dernière partie du chemin était bien dégagée, signe d'activité de la part de nos bûcherons.
Après une demi-heure de marche, la clairière nous apparut. Au milieu de la fumée, trônaient quatre énormes buttes de terre, fumant autant que cent forges. Autour des buttes s'activaient cinq personnes couvertes de suie et de terre : Le charbonnier, son père et ses fils. Au bruit que firent nos montures ils se détournèrent de leur tâche pour voir qui arrivait.
- Oh ! Charbonnier !
Au Sommerlund, la tradition veut que l'on s'adresse en premier, au plus vieux représentant d'une profession et en l'appelant par le nom de son métier. Ainsi dans le cas présent, Loup Solitaire interpellait le père du charbonnier
Le vieil homme agita sa main devant lui pour écarter la fumé et découvrit Loup Solitaire qui descendait de cheval.
- Seigneur ! Il voulut mettre un genou en terre, mais Loup Solitaire l'arrêta d'un geste et lui serra la main.
- J'ai appris que vous n'étiez pas encore parti, je suis venu aux nouvelles de votre fils !
- Ah ! Oh ! Hé bien, il se remet de ses blessures, grâce à vous, seigneur !
Je vous dispenserais du reste de la discussion qui eut lieu entre Loup Solitaire et le charbonnier.
Entre ces deux là, il y avait un lien affectif que je ne parvenais pas à comprendre, et qui, semblait-il, se rapportait à la jeunesse de Loup Solitaire...
Nous quittâmes le Charbonnier peu de temps après. Loup Solitaire avait écouté ses doléances, et lui avait promis de l’aide. Je savais qu'il tiendrait parole, et que bientôt, on verrait des Novices Kaï en train de pelleter de la terre...
Peu avant les dix heures du matin, nous étions sortis de la forêt. Nous pénétrâmes alors sur les terres du Baron Guillaume, notre turbulent voisin, avec lequel nos relations étaient plutôt tendues : Il avait en effet, une fâcheuse tendance à oublier que la forêt des Hauts n'était pas sienne, et chassait souvent sur les terres du monastère, ce qui en soi n'était pas une bien grande affaire. Le point de friction entre lui et nous tenait au fait que les gens qui vivaient sur ses terres étaient encore traités comme des serfs, alors que le Roi avait depuis très longtemps banni cette pratique, et qu'il avait souvent tendance à traiter nos gens, lorsqu’il s'aventurait sans notre permission sur nos terres, comme s'il était chez lui...
Cette attitude avait donné lieu à une série de mésaventures plutôt cocasses : Un jour, Loup Solitaire avait surpris le Baron en train de donner du bâton à un de nos paysans. Il l'avait aussitôt remis en place, de façon un peu musclée, ainsi qu'une partie de sa suite qui avait commis l'imprudence de s'interposer...
Deux jours après, le Baron s'était présenté à la porte du Monastère, en grande armure, et avait lancé un défi à Loup Solitaire... Loup Solitaire remporta la joute sans difficulté, et renvoya le Baron dans ses foyers, battu, et humilié une fois de plus...
L'affaire en serait restée là, et Loup Solitaire aurait passé l'éponge, si une douzaine d'estafiers ne nous avaient pas traîtreusement assaillis un soir où nous rentrions de visiter certains de nos gens...
Nous n'avons aucune preuve de l'origine de ces spadassins, car ceux qui ne sont pas morts, ont pris la fuite sans demander leur reste. Mais depuis ce jour, les gens d'armes du Baron font volte-face aussitôt qu'ils aperçoivent l'un des nôtres...
Ces incidents, regrettables bien que comiques, avaient contribué à accentuer la brouille qui préexistait avec notre voisin, qui estimait qu'une partie de la forêt lui revenait de droit, alors que son ancêtre l'avait cédée à la Couronne pour éponger ses dettes. N'en ayant pas l'usage, le Roi avait revendu (pour une somme dérisoire, certes), la partie litigieuse au Monastère Kaï.
Quelques années après, Le Roi Ulnar faisait Loup Solitaire Novicomte, et fondait ainsi la parcelle incriminée dans le Novicomtat, interdisant du même coup les tentatives de rachat de la part du Baron, car étant de rang inférieur à Novicomte. Question d'étiquette...
Tout cela nous amenait, désormais, à faire preuve d'une certaine discrétion en traversant les terres de Guillaume, afin d'éviter toute provocation...
Vers Midi, nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans une auberge qui se trouvait au bord de la route.
Nous étions sortis des terres de notre turbulent voisin sans avoir rencontré de problème, nous étions à présent dans une partie de l'ancien domaine de Malpertuis. Au loin, très loin, je distinguais la sinistre silhouette du château de l'Empereur Charles.
Je frissonnais en repensant aux légendes qui couraient sur cette place forte... Je comprenais pourquoi personne ne revendiquait cette région : cette vaste plaine, avec au loin au nord les tours de la citadelle de Malpertuis qui se découpaient en ombre chinoise, n'avait rien de plaisant à offrir à l’œil...
Nous répartîmes aussitôt après le repas. Namur prit la tête et nous fit presser l'allure, visiblement pressé d'arriver à Holmgard.
La capitale était en vue Au loin, on distinguait clairement ses hautes murailles blanches, dans la claire lumière de l'après midi...
C'est à ce moment là que la neige commença à tomber, d'abord doucement, en petits flocons légers, puis plus intensément, et bientôt, Holmgard disparut de l'horizon, pour laisser place à un mur gris...
- Ça ! Cela devait arriver ! Dit Loup Solitaire. Quelle poisse !
- Restons groupés ! Fit Namur. Il ne faut pas se perdre de vue, sinon nous allons nous égarer !
- Ne dites pas de bêtises, Namur, répondit Oeil de Loup, pour se perdre ici, il faut vraiment être stupide ! Loup Solitaire, je prends la tête, à moins que tu...
- Que non ! Je resterais en arrière garde, et de toute façon, cela ne durera pas !
Les éléments semblèrent donner raison à Loup Solitaire, car moins d'une heure après, le voile de neige se fit de moins en moins épais, et bientôt, il ne resta plus que quelques flocons flottant dans l'air. Il était deux heures, les portes d'Holmgard étaient en vue, et une heure après, nous en franchissions le seuil, Loup Solitaire en tête.
Nous traversâmes rapidement la ville, en direction du palais qui dressait ses hautes tours vers le ciel gris.
En arrivant devant les portes du château, nous fûmes accueilli par le Capitaine Gayal, le commandant de la Garde Blanche. Un homme un peu froid, mais efficace.
Il se tenait planté au milieu de la porte, les mains derrière le dos. Impassible.
Qu'il eut été prévenu de notre arrivé, ou qu'il fut là par hasard ne changea rien à son attitude, il nous accueilli comme si nous nous étions quittés moins d'une heure avant, et ne fit aucun commentaire au fait que nous étions trois.
Il se contenta de hocher la tête à notre intention puis il tourna les talons en disant :
- Venez !
A l'intérieur de la cour d'entrée, il fit signe à des valets en livrée, qui s'avancèrent pour prendre les guides de nos chevaux. Loup Solitaire refusa de donner Stavia, et le conduisit lui-même à l'écurie. Puis il nous rejoignit. Entre-temps Gayal nous avait fait rentrer dans une pièce, où trois bols de bouillon fumant nous attendaient. Nous échangeâmes rapidement nos vêtements humides, qu'un laquais silencieux emporta, contre des habits de cour, que nous avions amenés avec nous. Puis Gayal nous fit signe de le suivre et il nous guida silencieusement au travers des couloirs et des antichambres, jusque à la salle du trône où siégeait notre Roi.
A notre arrivée devant les portes, un huissier s'avança et demanda :
- Qui dois-je annoncer ?
- L'ambassadeur est là ? Demanda Gayal.
- Oui Capitaine, le Roi le reçoit en ce moment même.
- Alors n'annoncez personne et faites nous entrer discrètement !
L'huissier hocha la tête et nous conduisit à une autre porte, plus modeste, qui ouvrait sur une des ailes de la salle du trône.


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 Sujet du message: Le Tyran du Desert IV
MessagePosté: Lun Oct 11, 2004 8:50 pm 
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Le TYRAN DU DESERT IV

La grande salle du trône était vide de courtisans. L'huissier referma la porte sans faire de bruit, et nous laissa seul avec le Capitaine Gayal, quelques soldats de la Garde Blanche et une poignée de conseillers et nobles de l'entourage du Roi.
Celui-ci était assis sur le trône, le sceptre à la main. Et écoutait la supplique d'un petit personnage agenouillé devant les marches menant à l’estrade royale :

- Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund. Mon maître, le Zakhan Rimoah, Prince de Vassagonie, Commandeur des Croyants, vous prie de bien vouloir accepter ses humbles excuses et demande votre pardon pour la lâche agression dont vous et votre pays fûtes victimes de la part du traître Barraka. Mon maître, par ma voix vous supplie de renoncer à des représailles envers son pauvre peuple et attends avec impatience un signe de Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund, lui accordant votre pardon et lui assurant que la paix, la confiance et l'amitié entre vos sujets et notre pauvre peuple seront rétablis. Et pour cela, Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund, mon maître, vous demande humblement de bien vouloir dépêcher auprès de lui, le Maître Kaï Loup Solitaire, afin de signer avec lui un traité de paix, au Grand Palais de Barrakeesh...
Le Roi resta silencieux un instant, semblant peser ce que contenait ce discours implorant. Puis il nous aperçut et se leva brusquement.
- Nous verrons, Assan ! Je dois d'abord consulter le Seigneur Loup Solitaire, je ne puis donner de réponse avant ! En attendant ma réponse, va, fidèle serviteur ! Tu as bien servi ton maître !
Le petit personnage se prosterna de plus belle aux pieds du Roi, puis il se releva, et toujours courbé, répondit :
- Merci, Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund, merci d'accéder à l'humble demande de mon maître ! J'attendrais votre réponse, Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund, souverain éclairé ! Le Mahjan bénisse Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund ainsi que votre famille sur sept générations, et accorde à Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund longue vie et prospérité pour les ans à venir ! J'attendrais votre réponse et me tient, désormais, à la disposition de Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund, pour toutes questions que Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund aura la bonté de me poser, je suis, Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund, le serviteur très humble et très obéissant de Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de Sommerlund...

Et ainsi de suite, jusque à ce qu'il eut franchi, à reculons et courbé, les portes de la salle du trône.
Dans l'entourage du Roi, les Nobles étaient partagés entre la stupéfaction et un fou rire mal contenu. Oeil de Loup était atterré, et Loup Solitaire, cramoisi.
Le Roi s'était rassis, et se tenait la tête, ne sachant visiblement plus que penser. Puis il se souvint de nous, nous fit signe d'approcher :
- Approchez, Loup Solitaire ! Et vous, Messieurs, veuillez nous laisser !
Cette dernière phrase était destinée aux Nobles et aux dignitaires, qui se retirèrent sans bruit.
Loup Solitaire approcha du trône et fit le traditionnel salut Kaï : Poing fermé dans main gauche, inclinaison légère de la tête et du buste.
- Salut à Votre Majesté, Sire Ulnar, Prince de...
Le Roi blêmit et l'interrompit brutalement :
- Ah non, merde ! Vous n'allez pas vous y mettre vous aussi !
Le Roi Ulnar était un souverain très patient et très tolérant, et une longue amitié nous unissait à lui, mais il y avait une chose qu'il ne supportait pas, c'était la flatterie et la flagornerie. Au grand dam de certains courtisans, qui vivaient tellement courbés qu'on pouvait se demander si les muscles qui permettaient de se tenir droit avaient existé chez ces gens là...
Loup Solitaire sourit de toutes ses dents et lui demanda :
- Qui était ce singe ?
Ulnar leva les yeux au ciel, soupira et répondit :
- Abdul ib-adj Assan, envoyé spécial de l'Empereur de Vassagonie !
- Aie ! Des ennuis en perspective !
- Est-ce lui, la mission diplomatique ? Demandais-je.
- C'est lui, répondit le Roi, Venez !
Sur son invitation, nous le suivîmes dans l'intimité d'une antichambre. Là, il déposa le sceptre et la couronne et s'assit dans un fauteuil, après nous avoir fait signe de l'imiter.
- Alors ? Demanda Loup Solitaire, que se passe t-il exactement ? J'ai entendu que l'on parlait de moi...
- Effectivement, c'est bien de vous dont il s'agit ! Le Zakhan, l'Empereur de Vassagonie a envoyé son plus fidèle serviteur -le singe en question- chercher le Seigneur Kaï Loup Solitaire pour conclure et signer un traité de paix entre nos deux pays.
- Sommes-nous en guerre contre la Vassagonie ? Demanda Oeil de Loup.
- Non. Pas encore… Vous souvenez-vous de l'affaire Ruanon, il y a six mois...?
- Difficile d'oublier ! Répondis-je. Ce maudit fou de Barraka voulait libérer Vashna des Gorges de Maaken et...
Le Roi m'interrompit d’un geste et dit :
- Je sais ! Je sais ! Nous l'avons tous échappée belle. Mais ce qui se passe aujourd'hui est directement le fruit de ces évènements : De nombreux Barons -Pas seulement de Ruanon d'ailleurs- désireraient répondre à l'agression de Barraka et lancer une attaque sur la Vassagonie !
- Mais c'est fou ! Dit Loup Solitaire.
- Je sais, mais ce n'est pas un problème : je peux tenir ces va-t-en-guerre en laisse !… Ce qui n'est plus le cas du Zakhan ! Rimoah est vieux, très vieux. Il est probablement un des souverains les plus âgés des Fins de Terres. Mon père et mon grand-père ont eu maille à partir avec lui et l'ont toujours considéré comme un adversaire redoutable, mais loyal...
Oeil de Loup intervint :
- N'a t'il pas eu un geste particulier, lors des obsèques de feu votre père ?
- Oui, il est venu en personne, présenter ses condoléances à ma mère, et souhaiter long règne à mon frère...
Cela ne lui avait d'ailleurs pas porté chance... Mais je m'abstins de cette remarque…
- Ah ! Oui ! Dit Loup Solitaire. Il avait même amené des cadeaux pour Madame, non ?
Ulnar hocha la tête :
- Huit jeunes filles, pour le service de Mère, chacune pour une des huit années de guerre qui ont tenu Père éloigné de son foyer !
- Très chevaleresque, en vérité ! Et aujourd'hui ? Pourquoi ce traité de paix ?
- Comme je vous l'ai dit, il est vieux, et fatigué, et surtout, sans descendance ! Les jeunes seigneurs de la trempe de Barraka sont comme des lou... chacals autour du trône de leur empereur, guettant la chute de leur suzerain pour prendre sa place ! Et je crains qu'ils n'aient pas la patience d'attendre que leur seigneur décède de mort naturelle...
- Un assassinat ?
- Où autre chose ! Rimoah le sait aussi, il sent sa dernière heure arriver, il sent le pouvoir lui échapper ! La trahison de Barraka n'était qu'un signe avant-coureur de la tempête qui risque de s'abattre sur son royaume ! C'est pourquoi il désire ce traité ! Pour nous permettre de gagner du temps et de nous préparer à un éventuel conflit ! Voila aussi pourquoi je me dois de tenir la laisse de mes jeunes imbéciles de barons ! Ils risqueraient de tout faire capoter et de nous plonger trop tôt dans la guerre !
- Avons-nous les moyens de les tenir, Sire ? Demandais-je.
- Oui ! Les anciens du royaume, la haute noblesse, sont avec moi, et j'ai d'ailleurs trouvé un partisan inattendu de la paix. Inattendu, et de poids !
- Qui ? Demanda Loup Solitaire.
- Vous le connaissez ! Dit le Roi en me regardant. C'est le Baron Oren Vanalund, le Gouverneur de Maaken !
La surprise était de taille, vraiment ! Le Baron Oren Vanalund avait été une des premières victimes de Barraka, qui avait massacré ses gens, brûlé ses terres et son château et avait failli sacrifier sa fille, Madelon, aux démons des Gorges de Maaken. Mais grâce à notre intervention, le sacrifice n'avait pu avoir lieu. J'avais affronté et vaincu Barraka en combat singulier, tandis que Loup Solitaire et Oeil de Loup affrontaient les adorateurs de Vashna et délivraient la jeune fille.
Dans cette affaire, le Baron avait tout perdu, il ne lui restait plus que sa fille. J'aurais pensé qu’après cette tragédie, il aurait été des revanchards, mais apparemment c'était tout le contraire. Surprenant !
Je fis part de mes réflexions à mon souverain, qui opina du chef en disant :
- Surprenant, mais pas autant que ça ! Vanalund n'a jamais été un soldat. Déjà du temps de mon père, il prêchait la négociation et la tolérance ! Et j'ajouterais qu'il est un des rares non-Kaï à prier Ishir et Kaï !
- Ça, je le savais. Dit Loup Solitaire. Vous pouvez donc compter sur lui ?
- Entièrement ! Je l'ai d'ailleurs nommé Gouverneur de Maaken à la place de ce crétin de Ofar, le Novicomte de Ruanon. Qui a ouvert les portes de Ruanon à Barraka, sans combattre ! Une chance que la garnison ait désobéie !
- Ca n'a pas changé grand-chose ! Dis-je. La ville a quand même été prise !
- Oui, mais pour l’avoir, ils ont du transpirer un peu !
Loup Solitaire intervint :
- Sire, vous semblez avoir là un excellent émissaire à envoyer au Zakhan. Vanalund me semble bien plus qualifié que moi pour négocier et signer un traité...
- Certes, mais le Zakhan ne connaît pas Vanalund, ni les malheurs qui se sont abattus sur lui. Par contre, il connaît le nom du champion qui l'a débarrassé de Barraka. Et ce champion est, en plus, un Maître Kaï... Vous êtes entré dans la légende mon ami...
- Admettons, bougonna Loup Solitaire. Et si je refuse ?
- L'éventualité n'a pas été envisagée par le Zakhan, c'est vous qu'il veut, et personne d'autre...
- Mais pourquoi moi ?
- Le Zakhan est vieux et très pieux. Je pense qu'il veut vous demander pardon, où vous récompenser...
- Chouette ! Il va t'offrir des femmes ! Tu nous les prêteras ?!
Le Roi pouffa, Oeil de Loup sourit et Loup Solitaire me jeta un regard noir qui aurait suffit à faire reculer une tribu de Gloks cannibales, mais j'en avais vu d'autres...
- Si c'est pour demander pardon, Grogna t-il. Envoyez Vanalund ! Pour la récompense, par contre, elle revient au vainqueur de Barraka ! Mais il est déjà promis à Madelon Vanalund ! N'est-ce pas, Loup Noir ?!
Je cessais de sourire. Ulnar leva un sourcil soupçonneux.
- Comment ? Dit-il à l'adresse de Loup Solitaire, Mais je croyais que c'était vous qui aviez affronté...
- Ce n'est pas moi ! Je n'ai jamais vu Barraka. Mais tout le monde a cru que c'était moi qui l'avais battu...
- Pourquoi ne m'avez vous rien dit, Loup Noir ?
- M'auriez vous cru, Sire ? Ce Barraka était une véritable montagne de muscles, et si j'ai réussi à le battre, c'est parce qu'il ne me trouvait pas dangereux… En somme, j'ai eu de la chance !
- Puis, lorsque vous êtes arrivés, vous avez tout de suite pensé que Loup Solitaire était le bourreau de Barraka. Et nous n'avons rien fait pour dissiper ce quiproquo...
- Et d'ailleurs nous n'en avions jamais parlé auparavant...
Le Roi resta silencieux quelques instants, puis il me regarda, puis il regarda Loup Solitaire avant de revenir à moi. Et il demanda à Oeil de Loup :
- C'est vrai ?
- Je vous le confirme, Sire. Jamais, avant aujourd'hui, nous n'avions évoqué ce sujet...
- Et vous, vous étiez au courant ?
- Oui, j'étais là aussi, mais avec Loup Solitaire, et quand nous sommes arrivés dans la crypte, Loup Noir délivrait la jeune Madelon de l'autel du sacrifice.
- Qui d'autre est au courant ?
- Le Baron, sa fille, c'est tout !
- Vous allez vraiment l'épouser, Loup Noir ?
- Jamais de la vie !
- Bon !
Le Roi resta silencieux un cours instant et repris :
- A l'avenir, quand vous aurez d'autres cachotteries dans le même genre, informez-moi en premier, histoire de ne pas paraître idiot ! Je suis votre Roi, quoi !
- Et pour la Vassagonie ? Demanda timidement Loup Solitaire. Que fait on ?
- Quel est votre sentiment ?
- Il y a un piège quelque part !
- Et vous deux ? Qu'en pensez vous ?
- Je pense comme Loup Solitaire, mais en même temps... Peut être que le Zakhan est sincère après tout ?
- Bien ! Et vous, Loup Noir ?
- Je ne peux qu'abonder dans leur sens, Sire ! Mais à dire vrai, je ne vois pas quel intérêt le Zakhan retirerait de la capture de Loup Solitaire...
- Moi non plus, je ne vois pas ! Tout ce que je vois, c'est que vous me laissez la décision, n'est ce pas, Loup Solitaire ?
- Et qu'avez-vous décidé ? Ryner ?
Le Roi se leva, prit Loup Solitaire par l'épaule et l'amena devant la fenêtre. Dehors, la neige s'était remise à tomber. Les deux hommes regardèrent par la fenêtre, au loin, bien loin. Hors de la vue de l'homme, se trouvait le port de Toran, et dans ce port, un navire Vassagonien attendait l'ambassadeur du Zakhan...
- Je n'ai aucune confiance, et aucune amitié pour ce peuple du désert, et j'en ai encore moins pour son souverain. Mais j'aime encore moins la perspective d'un conflit... Allez en Vassagonie, Loup Solitaire ! Allez-y tout les trois ! Signez ce traité, et revenez vite ! Malgré les promesses du Zakhan, j'ai bien peur que le temps ne nous soit compté, et qu'avant le retour du Printemps, nous n'ayons à entrer en guerre contre le tyran du désert...


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MessagePosté: Ven Oct 22, 2004 7:38 pm 
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LE TYRAN DU DESERT V

Les quelques jours qui suivirent furent consacrés à la préparation de notre voyage en Vassagonie. Loup Solitaire écrivit une longue lettre au Maître en lui expliquant la situation et en lui demandant de s'occuper du monastère durant son absence.
Nous joignâmes à cette lettre une liste des diverses choses dont nous avions besoin : Vêtements, armes, etc. etc.
Puis vint le moment ou nous fûmes présentés à Abdul-ib-adj-Assan.
A cette occasion, nous découvrîmes en nous des trésors de patience jusqu’ici inconnus :
L'envoyé de Vassagonie était encore plus flagorneur que nous ne l'avions imaginé, et à chaque fois qu'il nous adressait la parole, il ne manquait pas de nous donner notre titre complet ce qui, pour Loup Solitaire donnait à peu prés :
"Loup Solitaire, Maître Kaï, Seigneur de la Forêt des Hauts, Novicomte de Sommerlund".
Ce qui, d'un point de vue strictement protocolaire, était exact, mais qui s'avérait relativement délicat à caser dans une conversation normale, là où un simple "Seigneur" suffisait, en général, à contenter tout le monde...
A la longue, cette attitude devenait plus que pénible, et nous en venions à nous déplacer dans le palais en prenant garde à ne pas croiser l'ambassadeur... ce qui ne serait plus possible à bord du navire Vassagonien, et j'en venais à redouter ce mois de croisière en compagnie de ce courtisan zélé...
Puis vint le jour du départ vers Toran. Le Roi nous accompagna discrètement jusqu' au port fluvial où nous embarquâmes sur un chaland spécialement affrété. Là, il nous fit ses dernières recommandations et nous souhaita bonne chance.
Puis l'équipage largua les amarres, et le pilote commença à manœuvrer pour placer son bateau dans le courant. Sur le quai, le Roi et son escorte disparurent rapidement à notre vue, tandis que notre barque s’engageait dans le fleuve...
Durant cette partie du voyage, l'envoyé se montra discret, peut-être était-ce la première fois qu'il naviguait sur un fleuve aussi encombré, peut être n'avait-il rien à dire...
Pour ma part, j'espérais secrètement qu'il était sujet au mal de mer et qu'il commençait à se sentir mal... si tel était le cas, nous aurions peut être une traversée tranquille…
En arrivant à Toran, nous fîmes la connaissance du capitaine Cheifir, robuste gaillard d'une quarantaine d'année, qui nous souhaita sobrement la bienvenue à bord de son navire, la Suraiya. Puis il supervisa l'arrivée et l'installation de notre malle et nous montra les cabines que nous allions occuper durant cette traversée. Après quoi, il nous informa que nous étions invités à sa table pour le repas du soir et repartit sur le pont pour diriger les manœuvres de départ.
Moins d'une heure après notre arrivée, la galère Vassagonienne sortait du port et s'engageait dans le Golfe de Toran, en direction de la haute mer... Le voyage avait commencé !
Nous consacrâmes cette première journée à faire connaissance avec le vaisseau et son équipage. Ce dernier se composait d'une soixantaine de marins, engagés volontaires, et de cinq officiers : le Capitaine, son second, et trois autres sous-officiers. A cela venait se rajouter le toubib, et deux quartiers-maîtres, appelés aussi maîtres ghâbiers, qui commandaient la manœuvre des voiles. Car, contrairement à ce que j'avais cru, ce navire n'était pas une galère, mais une Chébek, les rames n'étaient employées que pour la manœuvre dans les ports, l'essentiel de la propulsion étant assurée par la mature.
Nous réussîmes à éviter l'envoyé spécial pendant une grande partie de la journée, au grand amusement des marins qui avaient vite compris notre manège, et qui nous aidaient parfois à nous dissimuler dans des caissons ou des cabines inoccuppés.
Néanmoins le navire n'était pas bien grand, et il était évident que nous ne pouvions pas passer tout le voyage à jouer à cache-cache sans provoquer un incident diplomatique !
Il fut donc décidé qu'Oeil de Loup irait parler à l'envoyé, pour lui demander être un peu moins excessif dans ses propos...
Le soir même, lors du repas, je perçus une certaine tension parmi les membres de l'équipage et une certaine gêne dans l'attitude de l'envoyé qui s'excusait presque d'être présent à table...
Au milieu du repas, alors que la tension était à son comble, l'envoyé spécial se leva et, s'excusant auprès du Capitaine, se retira dans sa cabine.
Presque aussitôt, l'atmosphère se relâcha, le Capitaine abandonna l'attitude sévère qu'il arborait jusqu' à présent, et fit signe aux deux marins qui nous servaient, de laisser les plats et d'aller prendre leur repas à l'office. Je compris alors que le repas du soir était l'occasion pour ces marins de se retrouver entre eux et de parler normalement, hors des oreilles de leurs hommes. Je fus également assez surpris de constater qu'ils parlaient tous notre langue, ce qui nous permit d'engager la conversation. Ce fut à cette occasion que le Capitaine nous apprit la différence entre galère et Chébek.
Après le repas, nous sortîmes tous les trois sur la partie arrière du navire qui servait de toit aux appartements du Capitaine -la dunette-. Manque de chance, l'envoyé spécial s'y trouvait aussi. Nous échangeâmes quelques politesses de façade, puis sous des prétextes quelconques, nous laissâmes Oeil de Loup seul avec l'envoyé...
Le lendemain matin, je constatai qu'un changement radical était survenu, durant la nuit, dans l'attitude de l'envoyé spécial : Il vint vers nous et nous salua simplement, se contentant d'un "Maître" à l'attention de Loup Solitaire et d'un "Seigneur" par la suite, pour chacun d'entre nous. De plus, je constatai qu'il avait échangé ses fastueux habits de cour, pour des vêtements plus sobres, mais élégants. Visiblement, les paroles d'Oeil de Loup avaient porté, et nous allions découvrir au fil du voyage, un tout autre Abdul-ib-adj-Assan, bien différent de celui que nous avions trouvé à Holmgard, en train de ramper devant notre souverain...
Fils de diplomate, issu d'une famille de diplomates et d'ambassadeurs. Passionné de lettres et de sciences, il avait dû, sous la pression familiale, renoncer à une brillante carrière de linguiste et d'homme de lettre, et se consacrer à une carrière de diplomate qui l'incommodait…
Ce changement d'attitude nous amena à changer aussi la nôtre, et c'est ainsi que nous nous liâmes d'amitié avec cet étranger qui connaissait parfaitement notre langue et nos coutumes, et qui, à notre demande, nous enseigna la sienne. Ce qui donna un peu d'intérêt à la vie à bord, car à part une escale d'un jour à Port-Bax, pour refaire des réserves d'eau et de nourriture, aucun événement particulier ne vint rompre la monotonie du voyage.
Depuis le départ, nous longions les côtes de Durenor, et nous nous apprêtions à passer le Cap de Lof pour entrer dans le Golfe d'Hammarald, puis franchir le Détroit de Mannon et enfin piquer vers les côtes de Vassagonie.
En attendant, nous avions organisé notre vie à bord : le matin, Assan nous apprenait le Vassagonien. Puis à midi, nous partagions le repas des marins afin de pratiquer la langue que nous apprenions. En échange, nous leur racontions certaines de nos légendes et de nos aventures, et participions à bon nombres de manœuvres, sous l’œil étonné des membres d'équipage qui trouvaient qu'on ne se débrouillait pas trop mal...
Le soir, nous dînions avec Assan à la table du Capitaine, qui nous montrait notre position sur des cartes marines extraordinairement précises.
Moins de vingt jours après notre départ, nous arrivons à parler couramment Vassagonien, nous nous sommes fait de nombreux amis dans l'équipage, et surtout, nous avons su gagner leur estime...
Au soir du vingt-cinquiéme jour, alors que nous prenons l'air sur la dunette, nous apercevons une lueur au loin sur la mer. Le Capitaine l'aperçoit aussi et nous la designe en disant :
- Le phare des Iles Samiz ! Nous sommes en Vassagonie !
Et cinq jours plus tard en fin d'aprés midi, nous sommes enfin en vue de Barrakeesh.
Un marin vient nous chercher dans notre cabine et nous rejoignons Assan et le Capitaine Cheifir sur le gaillard d'avant. En arrivant, Le Capitaine tend une longue-vue à Loup Solitaire en lui disant :
- Regardez, Loup Solitaire ! Voyez la cité qui m'a vu naître et dites-moi si elle a son pareil ailleurs dans ce monde !
Loup Solitaire s'empare de la lunette et regarde dans la direction indiquée. Puis il pousse une exclamation et abaissant la lunette, dit :
- C'est incroyable ! Quelle splendeur !
En effet, m'étant à mon tour emparé de la longue-vue, je suis à mon tour époustouflé par la beauté de la cité que je découvre :
S'étalant en plusieurs terrasses grimpant à l'assaut de la colline, Barrakeesh est une mosaïque multicolore de tons rouges, oranges, jaunes, verts et dorés.
Aux toits plats des premières maisons, succèdent les toits de tuiles vertes, brillant au soleil du désert, des quartiers plus riches. Puis vient le Grand Palais, merveille architecturale, aux hautes tours blanches, couronnées de bulbes verts, aux nombreuses coupoles dorées et aux minarets interminables, semblant grimper à l'assaut du ciel. Et au sommet de chacune de ces tours...
- Que signifient ces étendards noirs ?
La question vient d'Oeil de Loup, à qui le Capitaine a confié une seconde longue-vue.
En entendant ces mots, Assan semble changer de couleur. Il m'arrache la lunette des mains et la braque vers le Grand Palais. Quand il la rabaisse, son visage a prit une teinte cadavérique, une expression d'horreur se peint sur son visage, et c'est dans un souffle qu'il déclare :
- Par le Mahjan ! Il est mort ! Le Zakhan est mort !
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre parmi les marins, et bientôt, tout l'équipage se retrouve agglutiné à la proue, le visage baissé en signe de deuil. Puis, des marins s'élève la voix d'un homme d'équipage chantant une étrange mélopée, que mes maigres connaissances ne me permettent pas de traduire.
Lorsque le chant se termine, les marins restent silencieux un instant, avant de se disperser et de retourner à leurs postes.
Abdul-ib-adj-Assan, l'envoyé spécial du Zakhan est appuyé contre le bastingage, la tête dans les mains, il semble prostré.
Loup Solitaire s'approche de lui, et lui demande si ce nouvel évènement remet en cause la signature du traité. Assan relève la tête, et nous répond qu'a ce moment, il lui est impossible de dire si le successeur du Zakhan sera prêt à signer et à respecter ce traité.
Sur ce dernier point, il se montre d'ailleurs fort circonspect...
- Et pour nous ? Demande Oeil de Loup.
- N'ayez aucune crainte ! Répond Assan. Vous êtes présents à la requête du Zakhan, cela vous donne statut d'ambassadeurs. De plus, nous arrivons en plein deuil. Les opposants au traité n'oseront pas agir pendant cette période !
Je ne demandais pas mieux que de le croire...


Dernière édition par Emma Indoril le Dim Nov 07, 2004 5:29 pm, édité 1 fois.

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MessagePosté: Mar Oct 26, 2004 9:53 pm 
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LE TYRAN DU DESERT VI

Lorsque nous prenons pied sur la jetée du port, les quais sont déserts. Seul une poignée de gosses, indifférents au deuil, joue au milieu des filets de pèche, des casiers et des caisses de marchandises qui décorent le port. Au loin, on entend une cloche sonnant le glas.
Alors que nous nous demandons ce qu'il convient de faire, une voiture noire, tirée par quatre chevaux et escortée par des cavaliers, débouche brutalement sur la place.
Lorsqu’elle ralentit, je distingue nettement sur les portières, les armes impériales de la Vassagonie.
- Notre escorte ! Annonce Assan.
La calèche ralentit puis s'arrête, la portière s'ouvre et un homme portant une tunique violette en descend et s'approche de nous. Il a le teint sombre, des yeux et une longue moustache noire de jais. Son visage est dur.
L'homme s'incline légèrement, et se présente :
- Seigneur Loup Solitaire ? Je suis Maouk, Capitaine de la Garde. Je suis chargé de vous conduire auprès de Sa Majesté Impériale, le Zakhan Kimah.
En entendant ce nom, Assan ne peut retenir un hoquet de surprise, il se tourne vers nous, son visage est déformé par la terreur.
- C'est un piège ! Dit il. Vous devvv...
Il ne peut terminer sa phrase, Maouk lui porte un violent coup de poignard dans le dos en lançant "imbécile !". Et l'envoyé spécial s'effondre dans mes bras en crachant un flot de sang.
Loup Solitaire se jette sur Maouk en criant "Salaud !". Et ponctue sa phrase d'un crochet du droit à la mâchoire qui fait culbuter le Capitaine de la Garde à trois pas en arrière.
Puis tout s'enchaîne : Maouk porte à sa bouche ensanglantée un petit sifflet en or, d'où il sort une longue note aiguë. Aussitôt, une dizaine d'hommes masqués, vêtus de noir et armés de longues lames courbes, surgissent de partout à la fois, et commencent à nous encercler.
- Des Sharnazims ! S'exclama Loup Solitaire en tournant la tête.
- Ça y est, ça tourne au vinaigre ! Dit Oeil de Loup, qui fit glisser son épée dans sa main et se prépara au combat.
Quant à moi, je rejetais le corps inerte d'Assan sur le coté et dégainais ma propre épée. Les Sharnazims étaient l'élite de la Garde Vassagonienne, ils n'allaient pas être faciles à battre.
- Qu'est ce qu'on fait ? Lançais-je à mes deux compagnons.
- Retraite ! Vite ! Fut la réponse de Loup Solitaire, qui tournât les talons et courut en direction du quai, suivit par Oeil de Loup et moi-même.
Un Sharnazim surgit du sol devant Loup Solitaire et tenta de lui barrer le passage. Mais Loup Solitaire le bouscula, l'empoigna à même le corps, et le jeta sans douceur sur le groupe de devant qui s'effondra. Deux hommes qui n'étaient pas tombés, tentèrent d'engager le fer avec Oeil de Loup, qui fut plus rapide et leur fendit le visage avec sa lame. Le front était enfoncé et nous nous engouffrâmes dans la brèche de nos assaillants !
Histoire de ne pas être en reste, j'envoyais au passage un coup de pied à l'un des hommes qui se relevait, et piétinait les autres. Et quelques secondes après, nous franchissions en courant la passerelle d'embarquement de la galère. Sur le pont, se trouvaient le capitaine et quelques matelots qui avaient assisté à la mort de l'envoyé. Un seul regard m'apprit qu'ils étaient paralysés de terreur, et qu'il n'y avait rien à attendre d'eux.
- Mais qu'est ce qu'on fout ici ? S’exclama Oeil de Loup.
- Ta gueule ! Aidez moi plutôt ! Fit Loup Solitaire qui tranchait les amarres avec son épée.
Je suivis son ordre et coupais les câbles qui retenaient la galère drossée contre le quai. En même temps j'aperçus du coin de l’œil que des Sharnazims étaient en train de monter la passerelle, l'arme à la main. Oeil de Loup s'interposa et engagea le fer. Un homme tomba à l'eau.
- Faites vite, ils arrivent !
La dernière amarre céda sous ma lame, et je me précipitais au secours de mon ami qui tenait les Sharnazims à distance respectueuse tout en reculant lentement.
Puis il fit un bond en arrière, trébucha et s'étala de tout son long sur le pont, laissant le passage libre aux Sharnazims. Mais Loup Solitaire surgit brutalement des enfers, une longue perche à la main, et s'en servit comme d'une lance pour rejeter les hommes en noir à la mer. Puis il s'écarta et laissa Oeil de Loup couper les attaches de la passerelle qui glissa dans les eaux du port.
- Faites comme moi ! Et s'arc-boutant sur sa perche, il entreprit d'éloigner le navire du quai.
Je ramassais une gaffe, et aidé par Oeil de Loup, je poussais à mon tour.
Ce ne fut pas une tache aisée, mais nous reçûmes l'aide inattendue de quelques marins, qui poussant sur les rames, éloignèrent le navire de quelques mètres.
- Et maintenant ? Lança Oeil de Loup. On rame jusqu'au Sommerlund ?
Loup Solitaire se mordit la lèvre : Il venait de se rendre compte que nous nous étions fourvoyés dans une voie sans issue. Depuis le quai, les hommes de Maouk lançaient des grappins et tentaient de ramener le bateau vers la terre. Nous avions un court répit !
Loup Solitaire interrogea le Capitaine Cheifir du regard.
- Nous ne pouvons aller contre la volonté du Zakhan ! Fut la réponse du Capitaine. Il se vengerait sur nos familles ! Nous en avons déjà trop fait !
La peur se lisait dans son regard et tendait sa voix. Il secoua la tête en signe d'impuissance.
Du quai nous parvint une clameur : Plusieurs grappins s'étaient accrochés au bastingage, et je sentais que le navire revenait vers le quai, il fallait prendre une décision !
- Venez !
Je courus vers la poupe, suivi de mes deux acolytes, et grimpais sur la dunette. De là, j'avisais un petit groupe d'embarcations amarrées à un ponton.
- Il faut sauter !
Je grimpais sur le bastingage et sentis mon estomac se nouer : C'était haut !
Je plongeais, en espérant qu'il y eut assez de fond... Par bonheur, il y en avait suffisamment !
Profitant de mon élan, je me laissais couler le plus profond possible, et j'entendis derrière moi le bruit que firent mes deux compagnons en touchant l'eau.
Nageant entre deux eaux, je parvins à la verticale du ponton et donnais un coup de talon pour remonter, juste dans l'espace entre deux barques. Je crevais silencieusement la surface de l'eau, et repris mon souffle, Loup Solitaire et Oeil de Loup apparurent quelques secondes après.
- Pas mal ! Dit ce dernier. Ils nous cherchent sur le navire. Et ensuite ?
- Aidez moi, il faut monter à bord d'une de ces barques et ensuite on retourne sur les quais.
- D'accord, dit Loup Solitaire. Mais grouillez vous ! Je crois avoir vu une sangsue géante !
Il n'en fallait pas autant pour nous motiver, mais néanmoins, nous escaladâmes prestement la coque d'une des barques, puis nous aidâmes Loup Solitaire à hisser sa masse à bord.
Juste à temps ! Un long tentacule siffla hors de l'eau, et manqua de peu la cheville de Loup Solitaire qui roula vers le fond de l'embarcation.
- Sale bête !
Le tentacule s'étira un peu à la surface, puis disparut sous les eaux noires du port.
Nous enjambâmes le rebord de la barque et prîmes pied sur le ponton, puis nous nous glissâmes aussi discrètement que possible derrière un tas de filets de pèche encore humides, et regardâmes vers la Suraiya : ils nous y cherchaient toujours !
Rassurés sur ce point, nous nous glissâmes hors de notre abri, et partîmes en courant vers le quai, où nous nous dissimulâmes derrière un amas de vieux filets et de casiers à crustacés.
Avant de sauter, j'avais remarqué un ensemble de grandes caisses et de jarres en terre cuite, attendant vraisemblablement être embarquées ou transportées ailleurs. Je pensais que cela nous ferait un bon refuge. J'expliquais mon idée à mes compagnons :
- Bonne idée, mais on ne pourra pas se cacher éternellement là dedans ! Dit Oeil de Loup.
- Non, mais on pourra souffler avant de se perdre dans la ville, ces ports sont toujours pleins de petites ruelles, ce sera facile d'y semer ces assassins.
- A condition de ne pas nous y perdre nous même... Et ensuite ?
- On attend la nuit, on vole une embarcation, et bonjour chez vous !
Loup Solitaire, qui espionnait ce qui se passait sur la Suraiya, se retourna et dit :
- D'accord pour ton plan ! Au moins pour la première partie, ensuite on verra ! Mais il faut se dépêcher, l'astuce a été éventée, ils commencent à fouiller les alentours.
Je jetais un coup d'oeil par-dessus notre abri : en effet, Maouk gesticulait au milieu de ses hommes, qui tenaient en respect un certain nombre de marins de la Suraiya. J'espérais qu'ils ne leur feraient rien de mal. Je notais aussi que des cavaliers commençaient à bloquer les accès au port, il fallait nous dépêcher si nous ne voulions pas être pris à nouveau dans une nasse.
- Je propose que nous filions, dit Loup Solitaire. Si jamais nous sommes découverts, séparons nous et tentons de brouiller les pistes... Apparemment, c'est moi qu’ils veulent, donc, si nous nous séparons, je les attirerais vers moi !
- Pas question ! Fit Oeil de Loup. Ou alors je viens avec toi !
- Ce n'est pas le moment de discuter ! Leur rappelais-je. D'accord pour se séparer, mais on se retrouve où ?
Loup Solitaire hésita un instant, promena son regard sur le port, puis tendit le doigt en disant :
- Là ! Dans ce minaret, mais surtout, après le coucher du soleil !
- Pourquoi spécialement a cette heure ? Demandais-je.
- Après le coucher du soleil ! Avant nous risquons de croiser un des prêtres qui viennent appeler à la prière du soir...
- C'est risqué, mais on n’a pas le choix ! Fit Oeil de Loup.
- Au cas ou l'un de nous ne serait pas au rendez-vous... Que les autres n'attendent pas, et rentrent au pays...
- Ca n'arrivera pas, dis je. Plus pour me rassurer que pour convaincre les autres. Je ne tiens pas à mourir ici...
- Moi non plus ! Dit Loup Solitaire. Allons-y !
Et nous nous mîmes à courir en direction des caisses. A chaque foulée, je m'attendais à entendre les cris des soldats, mais rien n'arriva, et bientôt, nous pûmes reprendre notre souffle, à l'abri précaire des caisses en bois.
Soudain, Loup Solitaire leva la tête, puis nous poussa dans un renfoncement en nous faisant signe de nous taire... J'entendis les pas d'un cheval et le piétinement d'une troupe. Des mots furent échangés, puis le cheval s'éloigna. Loup Solitaire soupira :
- Nous sommes bloqués ! Un soldat garde l'entrée de la ruelle !
- Un seul ? Chuchota Oeil de Loup.
- Je ne vois pas bien...
- Attendez, si je monte sur les caisses je devrais pouvoir me faire une idée de la situation...
- D'accord, Loup Noir, mais fait attention !
Je me débarrassais de ma cape et de mon épée, tendis le tout à Oeil de Loup, qui me fit la courte échelle, et je me glissais à plat ventre sur le sommet d'une caisse, en remerciant le ciel qu'elle fut fermée. Puis, prudemment, j'observais les alentours :
Les cavaliers que nous avions entendus se trouvaient environ à une vingtaine de mètres sur ma gauche, ils fouillaient des tas de filets en piquant dedans avec leurs lances.
Sur le quai, derrière moi, des soldats à pied ratissaient les bords du quai. Ils venaient de découvrir l'endroit ou nous avions repris pied, et cherchaient maintenant à remonter notre trace, cela devenait serré...
Tout à coup, j'entendis quelqu'un se racler la gorge et cracher...
Une sueur froide m'inonda des pieds à la tête, et je sentis l'interieur de mes mains devenir moites, lorsque je compris que je surplombais un soldat en faction... Je glissais aussi silencieusement que possible sur mon ventre, m'approchais du rebord de la caisse et regardais en bas :
Un soldat se trouvait là, derrière la caisse où nous nous abritions. A moins de soixante centimètres de mon visage...
Cet imbécile était juste devant la caisse qui faisait face à l'entrée d'une ruelle qui s'enfonçait dans la ville... Le déloger de là n'allait pas être simple...
Je m'offris un dernier coup d'oeil, et redescendit de mon perchoir encore plus silencieusement que j’y étais monté. Une fois en bas, je relatais à mes camarades ce que j'avais vu, et le pétrin dans lequel nous nous trouvions...
Loup Solitaire secoua la tête et se retint de jurer. Puis il s'approcha du coin de la caisse et passa la tête dans l'angle, avant de se rejeter en arrière : Le soldat était bien là !
Pendant ce temps, je réfléchissais à toute vitesse, cherchant un moyen de nous en sortir, et n'en trouvant pas...
Puis Loup Solitaire se retourna vers nous: il avait trouvé une solution!
- Juste devant l'ensemble de caisses, dit il à voix basse, il y a une caisse isolée, avec une jarre à son sommet, je vais faire tomber la jarre de l'autre coté de la caisse. Le garde va probablement l'entendre, et il ira voir. A ce moment là, il faudra courir vite et le plus discrètement possible vers la ruelle... Compris ?
Je fis signe que oui, Oeil de Loup aussi, et nous nous préparâmes...
Je me glissais derrière Loup Solitaire et regardais par-dessus son dos, dans l'encoignure de la caisse. Je vis la caisse et la jarre en question. Puis je sentis que Loup Solitaire lançait sa force psychique vers la jarre. Et lentement, je la vis glisser sur sa base, jusque au rebord extérieur de la caisse. Loup Solitaire repris son souffle, nous fit signe, et relançant sa force, fit tomber la jarre qui s'écrasa au sol dans un grand bruit.
Immédiatement, le soldat quitta son abri et courut voir ce qui avait fait ce bruit. Dés qu'il eut tourné au coin de la caisse, nous nous élançâmes...
Nous avions à peine parcouru les deux tiers de la distance que j'entendis le garde crier.
- Halte ! Halte ! Les voila, ils sont là ! Arrêtez vous !
Evidemment, nous ne tînmes pas compte de cette injonction, au contraire, nous accelerâmes le pas et nous nous engouffrâmes dans la ruelle pavée.
- C'est loupé ! Fit Loup Solitaire.
- A la première rue transversale, je m'écarte...
- Vu ! Bonne chance !
Nous courûmes ainsi sur une bonne centaines de mètres, derrière nous, les soldats s'étaient lancés à notre poursuite, par chance, les cavaliers ne s'étaient pas engagés dans la ruelle, trop basse et trop sinueuse pour leurs bêtes.
Quelques mètres plus loin, une autre ruelle coupait la notre, je me jetais dans la partie gauche, et m'abritais derrière un tonneau, l'épée en main...
Une poignée de secondes plus tard, la meute des soldats dépassait ma cachette sans m'apercevoir... J'attendis qu'ils fussent tous passés, attendis encore un peu d'éventuels traînards, puis sortis de ma planque. J'allais jusque à l'entrée de la ruelle et jetais un coup d'oeil à droite et à gauche... Rien.
Je m'engageais dans la ruelle en face et parcourus quelques mètres avant de m'arrêter pour écouter... Rien, parfait.
Je croisais successivement deux autres rues avant de m'arrêter à nouveau. J'avais décidé de retourner sur les quais, voire de me cacher à bord de la Suraiya en attendant le coucher de soleil... C'était certainement le dernier endroit où ils pouvaient s'attendre à me trouver, et où ils iraient chercher...
Je descendis prudemment la ruelle ombrée, en direction du port, puis je m'arrêtais à quelques pas avant de franchir le porche ombragé qui ouvrait sur les quais ensoleillés. Avant de m'exposer, je désirais prendre quelques précautions Je ne sentais rien de mal, mais je préférais me méfier. Je remontais la rue sur quelques mètres, avant de trouver ce que je cherchais :
Une ruelle venait se greffer à la mienne, et sur cette ruelle donnaient plusieurs façades de maisons. Sur l'une d'elle, je trouvais suffisamment de prises pour grimper sans trop de difficulté, et me hisser sur le toit plat. Je parcourus quelques mètres en me courbant, pour ne pas me faire voir des autres maisons, et en essayant de ne pas faire trop de bruit en marchant.
Puis j'arrivais au bord du toit, et m'accroupissant derrière le rebord du mur qui faisait office de balustrade, je jetais un coup d'oeil prudent sur la place : A priori, vide !
Je me découvrais un peu plus et regardais attentivement : Rien !
Ils devaient tous être aux trousses de Loup Solitaire et D'Oeil de Loup. Pourvu qu'ils puissent leur échapper !
En attendant, je cherchais un moyen rapide de descendre de mon observatoire :
Un mètre plus bas, se trouvait une tonnelle recouverte par une toile de voile et des branches séchées... Serait ce assez solide pour amortir ma chute, et qu'y avait il en dessous ? Je n'en avais pas la moindre idée, mais je sautais quand même... Par bonheur, la toile fut assez solide.
Mais quand j'atterris, j'entendis des exclamations de surprise. Je roulais sur moi-même, m'agrippais au rebord de la toile et me glissais dans le vide :
Deux vieillards aux cheveux blancs, enveloppés dans d'amples vêtements colorés, qui étaient en train de boire tranquillement un étrange breuvage, me regardèrent avec étonnement, puis disparurent à ma vue lorsque je lâchais le bord de la toile.
J'atterris sur mes pieds et fis un roulé-boulé. Puis je me relevais, saluais les deux vieillards penchés à leur balcon et repris mon chemin.
J'avais à peine fait une dizaine de pas, lorsque j'entendis des cris et vis, à vingt mètres devant moi, un groupe de soldats Vassagoniens. Un cavalier se détacha du groupe et se lança à ma poursuite. Je tournais les talons et pris quelque distance... si je pouvais m'emparer du cheval...
L'idée germa, je dégrafais ma cape et me retournais, faisant face au cavalier qui arrivait sur moi en brandissant son sabre.
Lorsque il ne fut plus qu'a quelques mètres, je me jetais brutalement sur sa droite, et lançais ma cape... J'aurais voulu le faire tomber de cheval, pour pouvoir m'emparer de sa monture, mais je calculais mal mon geste, et mon manteau Kaï s'enroula autour de la tête du cheval...
Surpris, aveuglé, ce dernier se cabra brusquement, dérapa sur le dallage du port, et retomba sur le dos, écrasant son cavalier... Loupé ! Tant pis pour le cheval !
Je m'écartais de l'animal à terre et repris ma course en jetant de temps en temps des regards en arrière... Si je ne trouvais pas une solution rapidement, ils allaient me rattraper ! Mais aussi ou étaient ils planqués auparavant ? Je ne les avais pas vu depuis le toit !
Je tournais à droite et repris la ruelle précédente, la remontais, les soldats sur mes talons. Puis je pris à gauche, une rue plus large, bousculais quelques passants, me fis insulter et grimpais, quatre à quatre, une volée de marche séparée en leur milieu par une rampe métallique.
Je débouchais comme un diable hors de sa boite, sur une petite place ou coulait une fontaine. De l'autre coté de la fontaine, une autre rue. Je traversais la place en courant, des femmes se voilèrent le visage à ma vue et se rejetèrent dans l'ombre des portes. Je slalomais entre des groupes d'enfants qui jouaient par terre avec des billes d'argile. Dérapai sur l'une d'elle et tombai par terre. Je me relevai rapidement. Un des soldats s'approchait de moi. Je tirai mon arme et d'une botte entre les deux yeux, lui appris à garder ses distances...
Sans prendre garde à la panique que je venais de déclencher, je m'engageais dans l'autre rue. Je devrais pouvoir semer mes poursuivants...
Las ! Moins d'une dizaine de mètres après son début, la rue se terminait en cul-de-sac. Et cette fois, il n'y avait pas assez de prises pour grimper, et pas d'autres issues... Je sus ce qu'il me restait à faire...
Tranquillement, je tirai ma dague de main gauche, affirmai ma prise sur mon épée, et me campant au milieu de la rue, attendis les Vassagoniens de pied ferme...
Dés qu'ils arrivèrent, je me jetais sauvagement sur eux... Ils étaient armés essentiellement de lances et de hallebardes, qui sont parfaites pour tenir un ennemi à distance, mais qui se révèlent inefficaces lors d'une mêlée comme celle que je leur offrais...
Frappant des deux mains, à droite et à gauche, j'étendis quatre soldats et en blessai un à la gorge, à cette occasion, je perdis ma dague... Mais je continuais à combattre, frappant d'estoc et de taille, repoussant l'ennemi devant moi et le gênant dans ses manœuvres. J'étais presque parvenu à sortir de la nasse, lorsque un officier se jeta sur moi, parvint à immobiliser mon bras et à y enfoncer une aiguille en cuivre... Je hurlai sous la douleur, balayai l'officier d'un revers de la main, et lui fis griller la cervelle en me servant de ma puissance psychique... Il en serait quitte pour une semaine de migraine...
Enfin, je parvins à me dégager et repartis en courant par là où j'étais venu...
Mais quelque chose n'allait pas, je sentis mes jambes flageoler... Arrivé en haut de l'escalier, je trébuchai, heurtai la rampe de plein fouet et dégringolai l'escalier en roulant sur moi-même.
Arrivé en bas, je tentais de me relever, en vain. Je vis une femme me regarder avec terreur, puis la rue se mit à tourner et à prendre des angles impossibles et je sombrais dans le néant...


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MessagePosté: Dim Nov 07, 2004 5:30 pm 
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Emmaphrodite
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LE TYRAN DU DÉSERT VII

Lorsque je revins à la conscience, j’étais allongé sur le dos, les mains non liées.
L’air autour de moi était frais, un peu humide.
J’attendis que ma nausée se dissipe un peu, puis j’ouvris les yeux :
Pas brillant !
Je n’avais pas souvent été en taule, mais je savais reconnaître un cachot quand j’en rencontrais un ; c’était malheureusement le cas aujourd’hui :
Une petite pièce d’environ trois mètres sur deux, voûtée, humide et fraîche.
Dans un des murs de la cellule se trouvait une porte. Fermée, bien évidemment…
Dans le mur opposé à la porte, s’ouvrait un petit soupirail, à peine suffisamment large pour laisser passer ma main…
Je m’assis sur le banc de bois scellé au mur et me mis à réfléchir…
Ou diable pouvait bien être passés Loup Solitaire et Oeil de Loup ? Nous n'étions pas dans le même cachot, cela ne pouvait signifier que deux choses :
Soit ils étaient vivants et en cavale, soit ils étaient morts...
Dans ce cas, pourquoi ne pas m'avoir tué moi aussi ?
Il y avait aussi une autre possibilité : Ils avaient été capturés vivant eux aussi !
J'en étais là de mes spéculations, quand le judas de ma cellule fut tiré de coté.
La trogne basanée du geôlier apparu dans l'ouverture il me jeta un regard mauvais avant d'éclater d'un rire gras :
- Alors, on est réveillé ? Patience on va bientôt venir s'occuper d’vous !
- Pourquoi suis-je prisonnier ? Je fais partie d'une mission diplomatique ! Mes compagnons et moi venions signer un traité de paix !
Il se mit à rire de plus belle et répliqua :
- Parc'que c'est l’bon plaisir du Zakhan ! Mais ne vous bilez pas, d'ici à ce soir vous s’rez tous sortis. Not' Seigneur a prévu quelque chose de spécial pour vous trois au coucher du soleil ! En attendant, prend toujours ça !
Et il cracha. J'évitais de justesse l'immonde glaviot, et répliquais d'un coup de pied dans la porte, ce qui n'eut d'autre effet que de faire redoubler son rire.
Puis il referma le judas, et j'entendis ses pas et son rire s'éloigner.
Ainsi donc, mes deux amis étaient vivants. Intéressant !
Peut être même étaient ils retenu prisonniers non loin d'ici. Il fallait vérifier !
Je m'approchais de la porte, et exerçant une poussée sur le volet du judas, je le fis glisser sur ma droite. Puis, je jetais un coup d’œil au dehors :
J'aperçus un long couloir sombre, chichement éclairé par des torches de poix fixées aux murs. De l'autre coté du couloir, presque en face de ma cellule, se trouvait une autre porte semblable à la mienne. Le judas en était aussi poussé, et j'aperçus une vague forme qui regardait elle aussi.
Je tentais aussitôt d'attirer son attention :
- Hé, psst !
L'autre tournât aussitôt son visage dans ma direction, et à son regard acéré, je reconnus immédiatement Oeil de Loup. Quand il me vit, il sourit tristement et me dit :
- Salut ! Ça va ?
- Ça pourrait être pire ! Depuis combien de temps est tu là dedans ?
- Je ne sais pas, quelques heures, où plus... On perd vite la notion du temps ici...
- Loup Solitaire est avec toi ?
- Non, il est dans la cellule à coté. Ils l'ont enchaîné !
- Pourquoi ? Qu'a t’il fait ?
- Tout à l'heure, il a fait semblant d’être malade, et quand les gardes sont venus voir, il les a agressés et en a tué un avec le tabouret de sa cellule. Les autres se sont jetés sur lui... et je crois bien qu'il en a mordu quelque uns !
Voila une réaction qui ne m'étonnait pas du tout de la part de Loup Solitaire !
- Cela a dû être une belle bagarre ! Dommage d'avoir loupé ça ! A ce sujet, comment vous ont ils capturés ?
- Cela n'a pas été simple ! Mais ils ont fini par nous coincer à un angle de rue. On en a tué un grand nombre, mais ils nous ont endormis à l'aide d'une fléchette empoisonnée ! Quand on s'est réveillés, on était ici ! Et toi ?
- Sensiblement la même histoire, mais je te raconterais les détails un autre jour.
A ce moment, un bruit de chaîne parvint de la cellule voisine.
- Oeil de Loup ? A qui parles tu ?
- A Loup Noir, il est prisonnier lui aussi !
Loup Solitaire resta un moment silencieux, puis il demanda :
- Je suis resté longtemps dans les pommes ?
- Peut être une heure...
- Mais à la fin. Demandais-je. Que nous veulent ils ? Et pourquoi sommes nous en taule ?
- Je l'ignore ! Répondit Oeil de Loup. Mais...
Une lanière de fouet vint claquer contre le judas, coupant la parole à mon ami.
Puis le geôlier fit son apparition dans mon champ de vision :
Un gros lard crasseux et puant, suant comme s'il était fait en suif. Il enroulât la lanière de son fouet, et menaça Oeil de Loup :
- Silence, Porc du Nord ! Tu f'rais mieux d'économiser ta salive pour implorer la pitié du Zakhan ! T'en auras b'soin ce soir à la cérémonie ! Et toi c'est pareil mon agneau. Dit il en se tournant vers moi. Economise ta salive !
Puis il se mit à me reluquer de manière obscène et dit :
- R'marque, si t'est gentil avec moi, y'a p't être un moyen de... Et il se gratta l'entrejambe.
Je ne pris pas la peine de répondre. Je me contentais de lui cracher dans la gueule.
Je le touchais en pleine face. Il se jeta en arrière comme s'il avait été brûlé, puis il hurla une série d'horribles jurons Vassagoniens, heureusement incompréhensibles.
Puis il me menaça de son fouet et gronda entre ses chicots noirâtres :
- T'as de la chance ! Le Zakhan vous veut en bonne santé ! Sans ça...
Et il tourna les talons et repartit dans le couloir sous les sifflets de mes deux amis.
Puis Oeil de Loup dit :
- Bon ! Je crois qu'on devrait penser à essayer de foutre le camp ! Non ?
- Cela s'impose ! Je ne sais pas quel genre de cérémonie nous attend, mais je doute que ce soit à notre goût !
- Tu as un plan ? Demanda Loup Solitaire.
- Non, et toi ?
- J'ai souvent été en taule, je connais bien la question. D'abord, il faudrait attirer le gardien dans la cellule, et après, couic !
- C'est un peu primaire. Commenta Oeil de Loup.
- Plus ça l'est, mieux c'est !
- Et comment fait on pour l'attirer ? Demandais je naïvement.
- Tu pourrais mettre le feu à la porte de ton cachot, en te servant de la paille...
- Il n'y a pas de paille !
- Simule une maladie ou… Non, ça ne marchera pas deux fois !
- De toutes façons, j'ai déjà essayé ça plusieurs fois. Je ne suis pas crédible !
- Quand ils viendront servir la soupe...
- Tu crois qu’ils vont nous nourrir ?
Pendant que Loup Solitaire cogitait dans son coin. Un embryon d'idée commençait à germer dans un recoin de mon cerveau :
Parfois, lorsque je suis en grand danger. Je peux arriver à me servir de cette énergie qui dort en chaque être vivant, et que les magiciens appellent Energie Astrale, et à la projeter sous la forme d'un éclair ou d'une boule, comparable à la foudre. Jusque à présent, je ne m'étais jamais servi volontairement de ce pouvoir. Je n'avais même pas envisagé d'essayer de le maîtriser...
Je m'approchais à nouveau du judas et demandais à Oeil de Loup :
- Combien y a t'il de gardes dans ce couloir ?
- Trois ! Moins celui que Loup Solitaire à tué...
- Il reste deux !
- Exact, mais ils ne sont pas toujours ensembles... Quelle est ton idée ?
- Je vais tenter de défoncer la porte, une fois dehors, je devrais m'occuper des gardiens... S'il n'y en a que deux, c'est réalisable !
- Certes oui ! Mais pour la porte ?
- Je vais me débrouiller... Vous feriez mieux de reculer au fond de vos cachots, je ne sais pas ce qui peut arriver...
- Ils t'ont laissé tes armes ? Demanda Loup Solitaire.
Je m'examinais rapidement : Les Vassagoniens m'avaient tout prit : Mon or, mon épée, et tout mes objets personnels, par chance, ils m'avaient laissé mes bottes !
J'avais prit pour habitude de toujours garder dans une de mes bottes, voire dans mes deux, de quoi pallier à des situations délicates :
Ainsi le talon de ma botte gauche cachait une petite lame en acier, souple, mais extrêmement tranchante. Je m'en servais parfois, lorsque on me ligotait, pour trancher mes liens. Mais, elle était bien trop fragile pour servir dans un combat. C'est pourquoi je gardais contre mon mollet, caché dans la tige de ma botte droite, un long poignard en argent très solide et très efficace...
Je me déchaussais rapidement et sortis l'arme en question de son fourreau.
C'était un objet magnifique, en argent ciselé, parfaitement équilibré pour le lancer. De plus, l'artisan qui l'avait façonné dans des temps anciens, l'avait doté d’un pouvoir, grâce auquel il ne manquait jamais sa cible.
Une chance que les Vassagoniens n'aient pas pensé à m'ôter mes bottes ! Avec ce poignard, je me sentais déjà moins démuni !
- Ça ira ! Dis je. J'ai mon poignard ! Maintenant, reculez vous !
Je m'écartais moi même de la porte, d'un bon pas en arrière. Puis, fermant les yeux, je me détendis tout en essayant de me remémorer les diverses sensations que j'éprouvais lorsque je lançais ce sort. Exercice difficile, vu que je n'avais jamais utilisé ce pouvoir consciemment !

Cela commençât d'abord par une série de picotements dans la main droite, partant du poignet et remontant dans les doigts. Puis les picotements redescendirent dans la paume de ma main. Je compris que je tenais le bon bout et je me concentrais davantage.
Bientôt, ce fut ma main tout entière qui fut prise de picotements, suivie bientôt par mon avant bras...
J'avais l'impression qu'une colonie de fourmis avait élu domicile dans tout mon avant-bras, ma paume, et mes doigts. Puis il me sembla que mon bras gonflait et devenait progressivement plus chaud... Je fermais le poing avec difficulté, comme pour y garder la chaleur. Je ne sentais plus le contact de mes doigts...
C'est à ce moment là, que je perçus le crépitement...
J'ouvris les yeux, et regardais mon bras :
Des étincelles couraient sur toute sa longueur, depuis l'épaule, jusqu' au poignet !
Me concentrant encore, j'augmentais le nombre d'étincelles... Puis subitement, je sentis quelque chose de brûlant dans ma paume. J'écartais les doigts par réflexe, et m'aperçu que toutes les étincelles convergeaient vers une petite boule lumineuse nichée au creux de ma main. Lorsque j'ouvris les doigts, la boule commençât à grossir et à devenir plus lumineuse, m'éblouissant presque et chassant les ombres de la cellule. Je refermais vivement les doigts, tendis le bras vers la porte et ouvris la main...
Un éclair lumineux jaillit de ma paume et frappa la porte du cachot... Je fermais instinctivement les yeux pour me protéger.
Le bruit qui s'ensuivit est impossible à décrire : craquement, déchirure, chat qu'on écorche vif...
Quand je rouvris les yeux, il n'y avait plus trace de la porte. Le chambranle était noirci et déchiqueté, les gonds, arrachés du mur, gisaient noircis et tordus au milieu du couloir...
Je tombais à genoux, les jambes et le souffle coupé. Des gouttes de sueur tombèrent de mon front tandis que je reprenais mon souffle...
J'avais ça en moi ?
Ce fut la voix de Loup solitaire qui me tira de ma torpeur :
- Ce n'est pas le moment de t'endormir, les voila !
Péniblement, je me remis debout, les jambes flageolantes, et tirant le poignard de ma ceinture, je fis quelques pas hors de ma cellule.
Les deux gardes attirés par le bruit arrivaient en courant. Dés qu'ils me virent, debout au milieu du couloir dévasté, ils roulèrent des yeux incrédules et se jetèrent à l'attaque :
Le premier, s'arrêta à quelques pas de moi et sortit un fouet de sa ceinture, la lanière lui glissa des mains. Pas dangereux pour le moment.
L’autre, plus avisé, restait un peu en retrait derrière son complice. Il porta à sa bouche une courte sarbacane et tira. Je fis un pas en arrière, et la fléchette passa à coté de moi. Je lançais alors le poignard vers l’homme, qui s’effondra.
La lanière du fouet de l'autre garde claqua, et m'entailla profondément la joue. Je reculais sous le choc, tandis qu'un feu froid se répandait dans la partie gauche de mon visage.
Pas grave !
Le fouet siffla une seconde fois, et me cingla les flancs.
Le garde leva son arme une troisième fois et l'abattis derechef.
Cette fois, j'étais prêt.
Au moment où la lanière tomba sur moi, je levais le bras pour m'en protéger. Elle s'enroula autour de mon avant bras. Je me saisis du morceau de cuir, et tirai de toutes mes forces...
Le garde, déséquilibré, fit deux pas en avant afin de retrouver son aplomb.
Je le cueillis d'un direct à la mâchoire, mais malheureusement, mon bras droit, qui était aussi mon bras d'arme, était immobilisé par la lanière du fouet. Mon coup de poing n'eut pas tout l'impact souhaité... Le garde chancela quand même, et lâchant l'autre bout du fouet, il porta la main à la poignée d'une courte épée qui pendait à sa ceinture.
Pivotant sur ma jambe gauche, je lui envoyais un coup de pied au visage.
Cette fois ci, le choc fut plus violent, il tomba à la renverse, laissant tomber par terre son épée. Il roula sur le coté pour se relever, et tendit la main en direction de son arme.
D'un bond, je fus sur lui, lui écrasant la main avec le talon, tandis qu'avec l'autre pied j'expédiais l'arme à l'autre bout du couloir.
Puis je me mit à genou sur son dos, enroulai la lanière du fouet autour de son cou et serrai…
Je l’entendis gargouiller, cracher, puis ses vertèbres craquèrent…
Fini
Je m'approchais alors avec précaution de l'autre type :
Mon poignard était enfoncé jusque à la garde dans sa poitrine, une grande tache rouge auréolait sa tunique et s'étendait rapidement...
Touché en plein cœur ! Il n'en avait plus pour très longtemps...
Loup Solitaire me tirât de ma contemplation morbide :
- Les clefs ! Prend lui les clefs !
Fouiller un cadavre n'est jamais très gai, mais fouiller un agonisant, c'est pire !
Quand je reprit mon poignard, l'homme gémit une dernière fois et rendit son dernier souffle.
Je fouillais alors rapidement les poches de sa tunique, le délestais de son or et de son arme :
Une épée courte légèrement recourbée, et très tranchante. Je connaissais ce type d'épée, les Vassagoniens appelait ça un Khandjar. Ce type d'arme est parfaitement adapté aux combats en intérieur où une lame plus longue handicaperait l'escrimeur.
- Alors quoi ? Demanda Loup Solitaire. Tu rêves ?
Je fouillais rapidement l'autre bonhomme, mais ne trouvais pas de clefs.
- Comment ça ? Tonna Loup Solitaire. "Pas de clefs !?"
- Exactement !
- Voila qui est très ennuyeux ! Commenta Oeil de Loup.
- Que va t'on faire ? Demandais-je.
- Va voir au poste de garde ! Proposa Oeil de Loup.
- Et essaye de récupérer nos armes ! Rajouta Loup Solitaire.
Tout en bougonnant, je me dirigeais vers l'unique porte des cachots. Le sortilège m'avait en partie vidé de mes forces, et la courte lutte n'avait rien arrangé, j'avais du mal à reprendre mon souffle, et ma joue commençait à me faire souffrir !
Arrivé à la porte, je jetais un coup d’œil dans la pièce qui se trouvait derrière :
Personne.
J'entrais. Au fond de la pièce, il y avait une autre porte avec un judas. Je le fit coulisser doucement et regardais : D'autres cachots !
Dans le mur à ma gauche, une grille, ouverte, donnait sur un couloir en pente, aussi sombre que les autres. Je m'y engageais sur la pointe des pieds.
Je parcourus une dizaine de mètres, l'air était plus étouffant que dans les cellules en bas, je transpirais abondamment.
Devant moi, le couloir se divisait en deux parties. A gauche, une porte en bois. A droite, une grille, fermée, et derrière la grille, un escalier obscur descendait vers les profondeurs...
Je n’aimais pas l’idée de devoir descendre, aussi me tournais-je vers la porte de gauche…quand je sentis que quelqu'un approchait, et n'allait pas tarder à ouvrir...
Sans chercher à comprendre, je fit volte face et retournai m'abriter derrière un pilier du couloir que je venais de quitter. Au même instant, la porte s'ouvrit, laissant le passage à quelques personnes. Je retins mon souffle...
Deux soldats apparurent dans mon champ de vision. Ils soutenaient un jeune garçon en le tenant sous les épaules. Derrière eux, venait un gardien, un trousseau de clefs à la main !
Les deux soldats s'arrêtèrent, le gardien leur passât devant et ouvrit la grille.
Puis le trio descendit l'escalier. J'entendis les cris du gamin, suivit des rires gras des soldats et du garde. Je serrais plus fort la poignée de mon arme, nul doute qu'il devait y avoir une salle de torture là dessous ! Je grinçais silencieusement des dents. Ce n'était pas le moment de jouer au héros ! Si on me découvrait, j'étais bon pour retourner dans un cachot !
Du temps passât, puis j'entendis les soldats remonter. Ils riaient très fort. Le gardien les accompagnait et referma la grille, tandis que les deux soldats s'éloignaient. Pas maintenant.
Une fois la grille refermée, le gardien traversa à nouveau le couloir et referma l'autre porte derrière lui.
Je laissais échapper un soupir. Plus personne ! Je sortis de ma cachette et me dirigeais à pas de loup vers la porte. Elle n’était pas complètement fermée, aussi me risquais-je à jeter un coup d'oeil à l'intérieur :
La pièce était en partie éclairée par des lampes à huile. Dans mon champ de vision, je vis le gardien en grande discussion avec les soldats. A son ton, je devinais qu'il devait essayer de leur vendre quelque chose. J’écartai un peu plus la porte et écarquillais les yeux : C’était mon équipement !
Le garde poursuivait son marchandage, quant un des soldats finit par dire :
- Maouk a dit que le Zakhan veut les Hommes du Nord vivants et entiers, avec toutes leurs affaires ! Si le sergent te surprend... Shandzar, tu es bon pour le pal !
- Au diable le sergent, Maouk, le Zakhan et tout les autres ! Ces Hommes du Nord sont tellement riches que même leurs armes sont en or !
Je sursautais. Shandzar venait d'exhiber le fourreau incrusté de pierreries qui abritait le Glaive de Sommer, il le présenta aux deux soldats.
- Tu te vois avec une arme pareille ? Regarde la facture, c'est incroyable de finesse !
Et il sortit le glaive de son fourreau...
A peine l'eut il en main, qu'un éclair d'énergie enveloppa la garde de l'épée. Il y eut un craquement sonore. Shandzar poussa un cri et tomba à genoux en étreignant son poignet :
Le Glaive venait de lui faire sauter la moitié de la main !
Impressionnés, les deux soldats firent un détour pour aller ramasser Shandzar. Ils le prirent chacun par une extrémité, et sortirent de la pièce tout en jetant des regards méfiant au Glaive qui avait glissé sur le sol non loin de là.
J'attendis quelques secondes, ouvris la porte en grand, puis entrais.
Je fit quelques pas dans la pièce, et m'agenouillais pour reprendre le Glaive.
L'énergie qui avait amputé le gardien était toujours présente au sein de l’arme : Un halo doré entourait la lame de l'épée et de temps en temps un arc d’énergie remontait de la pointe au pommeau.
Je pris respectueusement le Glaive dans mes mains, et appliquait mon front contre la lame tout en prononçant des paroles d'apaisement...
Je sentis une onde de chaleur m'envahir et chasser ma fatigue et ma lassitude.
Je portais la main à ma joue : il n’y avait plus aucune trace de la balafre causée par le fouet. De même que toutes les autres petites coupures, contusions et courbatures. J'étais comme neuf !
Je me relevais. Et rangeais le Glaive à l'intérieur de son fourreau, aussitôt, le halo disparut, et le glaive et son fourreau reprirent une apparence ordinaire.
L'oreille aux aguets, je fouillais sommairement la pièce à la recherche de bricoles pouvant être utiles. Je retrouvais les clefs que le gardien avait perdues, les armes de mes deux compagnons, mais pas nos affaires de voyage. L'épée de Loup Solitaire était cassée à vingt centimètres de la garde.
Je ramassais le tout et en fit un paquet que je chargeais sur mon dos, je saisis aussi une arbalète qui traînait là avec un carquois de carreaux. Puis je sortis de la salle de garde.
Une fois dans le couloir, j'hésitais sur la direction à prendre. En fait, j'avais très envie de voir où le jeune garçon avait été emmené...
La présence d'un gamin de son age en ces lieux avait quelque chose d’inhabituel et me donnait des frissons d’horreur…
Il faut vous dire qu'au Sommerlund, les enfants ne vont en prison qu'à partir de la majorité, et les châtiments corporels sont extrêmement rares. En revanche les petites corvées sont monnaies courantes... On est très libéral vis a vis des enfants dans mon pays...
Finalement je me décidais et allais ouvrir la grille !
Je descendis un escalier et arrivais à une sorte d'antichambre sombre.
Je ne m'étais pas trompé quand à la nature des activités souterraines de cet endroit :
De l'autre coté de la porte me parvenait des hurlements de terreur et des gémissements de suppliciés...
Je posai mon paquet par terre et chargeais un carreau dans l'arbalète. Deux tours de manivelle plus tard, elle était prête a tirer et moi aussi.
D'une poussée, j'ouvris la porte de la salle de torture et entrais en coup de vent.
Au bruit, deux personnes se tournèrent vers moi :
Un grand gaillard tout noir tenant un grand sabre levé au-dessus de sa tête, et un autre type, plus commun.
A leurs pieds le gamin que j'avais vu tantôt... enchaîné et un bras posé sur un billot ! Mon sang ne fit qu'un tour...
Le bourreau fit un mouvement dans ma direction, le sabre toujours levé. Son assistant me désigna et baragouina quelque chose dans sa langue...
Le bourreau se réveilla soudain et tendit tout ses muscles pour abattre son sabre...
A la même seconde j'écrasais la détente de l'arbalète...
Le carreau fila en tournoyant vers la poitrine du bourreau et s'y enfonça jusque à l'empennage. Sous le coup, l'homme fut projeté en arrière et lâcha son sabre qui rebondit sur le sol.
Sans réfléchir, je balançais violemment mon arbalète sur ma gauche, dans l’angle mort de mon champ de vision.
Il y eut un choc, et un homme armé d'un long couteau s'écroula par terre.
Lâchant l'arbalète, je tirai mon épée, car l'assistant bourreau se dirigeait à présent vers moi avec un Khandjar dans une main. Certainement pas pour me l'offrir en cadeau de bienvenue !
Je me mis en garde. Les deux mains tenant l'épée relevée, les jambes fléchies, prêt à esquiver dans un sens où dans l'autre.
L'autre se tenait à bonne distance de moi, faisant sauter son arme d'une main dans l'autre.
Il cherchait la bonne ouverture...
Nous nous observâmes ainsi de longues secondes, puis, je lui laissai voir une ouverture.
Il s'y précipita aussitôt et frappa en direction de mon flanc. En même temps que lui, je fit un petit saut en arrière, et frappai au crâne... il s'écroula, le front fendu de haut en bas jusque à hauteur des yeux.
Je repris ma garde, et tournant sur moi-même, je vérifiais qu'il n'y avait plus personne dans la pièce Rassuré sur ce point, je pus m'occuper du gamin.
Il ne devait pas avoir plus de dix ans, les pieds nus, des vêtements sales et en mauvais état.
Il me regarda approcher du billot l'épée à la main, avec dans les yeux, l'air de se demander ce qu'il allait se passer.
Regard de la poule pour le renard qui vient de tuer la belette.
J'inspectais les cotés du billot, et trouvais l'endroit ou la chaîne était scellée dans le sol.
Je fit signe à l'enfant de s'écarter, et levait le Glaive de Sommer au-dessus de ma tête.
Je sentis son pouvoir passer dans mes bras, et je frappais la chaîne de toutes mes forces.
Le maillon céda, et le gamin tomba à la renverse. Il se releva en se massant le poignet et me regarda, l'air de plus en plus circonspect.
- Hé bien... Merci ! Finit il par dire. Mais pourquoi avez vous fait cela ?
- Ça, vraiment je me le demande ! Répondis-je en Sommerlundois.
A la tête du petit, je devinais qu'il ne comprenait pas ma langue, aussi lui répondis-je en Vassagonien :
- Tu es un peu trop jeune pour devenir manchot !
- Mais pourquoi m'avez vous sauvé ? Vous êtes un Rhumis !
"Rhumis" était le nom que les Vassagoniens donnaient à tout ceux qui n'étaient pas de leur culture -ce qui faisait beaucoup de monde vous pouvez me croire-
- Est ce que cela a vraiment beaucoup d’importance ?
- Non, excusez-moi ! Dit il. Je devrais plutôt vous remercier de m'avoir tiré de ce mauvais pas. J'ai bien cru que j'allais être manchot pour le reste de ma vie ! Mais apparemment, ce n'était pas écrit pour aujourd'hui... Grâce à vous chevalier ! Ajouta t'il.
- Ca va ! Lui dis je. Laisse tomber les mercis, nous ne sommes pas encore sortis d’affaire ! Dit moi plutôt pourquoi tu es ici. Tu as chipé un fruit à un commerçant ?
- Non. Fit il avec une trace d'orgueil, j'ai volé des bijoux !
- Ah ?! A qui ?
- A une des femmes du sérail !
- Ah !?Et ils voulaient juste te couper un bras ? Je croyais que les hommes n'avaient pas le droit d'entrer dans le sérail, sous peine de perdre la tête !
- C'est vrai, mais ils ne m'ont pas attrapé dans le sérail...
J'appréciais la nuance à sa juste valeur, et commençais à le regarder d'un autre oeil. S'il était parvenu à entrer et à sortir de l'endroit le plus inaccessible du palais, il y avait peut être une chance pour qu'il nous fasse sortir de l'autre endroit inaccessible du palais.
Après tout, toutes les prisons se ressemblent...
- Et vous, Chevalier, qu'avez vous fait pour être ici ?
- Je l'ignore totalement ! Et ne m'appelle pas Chevalier, je n'en suis pas un !
- Qu'est ce que vous êtes alors ?
- Plutôt une sorte de moine... Je m'appelle Loup Noir ! Dis je en lui tendant la main.
Après une seconde d'hésitation, il me la serra en disant :
- Ma mère m’a appelé Qacim.
Je devinais sans mal qu'il était orphelin, les rues d’Holmgard étaient pleines, elles aussi, de ces petits mômes qui n'avaient que la vie pour tout bien, et qui vivaient de ce qu'ils pouvaient chiper par-ci, par-là. Où qui parfois s'organisaient en petites bandes, dirigées par leurs aînés.
Qacim faisait visiblement partie de la seconde catégorie.
- Serais tu capable de nous faire sortir d'ici ? Moi et deux de mes amis ?
- C'est possible, mais il nous faut faire vite, la sieste est bientôt terminée, les gardes vont reprendre leur activité.
- D'accord ! Viens par ici !
Remontant l'escalier, j'entraînais Qacim à ma suite vers les cellules.


Dernière édition par Emma Indoril le Sam Juin 18, 2005 4:45 pm, édité 1 fois.

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LE TYRAN DU DÉSERT VIII

- Alors ? Tu as ce qu’il faut ? Demanda Loup Solitaire.
- Ça va aller ! Pousse-toi, que je puisse ouvrir !
La porte s’ouvrit en grinçant, et j’entrais dans la cellule. Loup Solitaire était bel et bien couvert de chaînes ! Je m’approchais et essayais de retrouver le cadenas qui fermait l’ensemble.
- Tu as là un chouette tricot…
- Arrête de dire des bêtises et délivre-moi, j’ai envie de me gratter…
Je tendis le trousseau de clefs à Qacim, et lui ordonnais d’aller délivrer Œil de Loup. Tenter de démêler Loup Solitaire prendrait trop de temps, et nous n’en avions guère, je préférais utiliser une méthode un peu brutale, mais qui avait fait ses preuves… Je tirais le Glaive de Sommer de son étui et frappais le morceau de chaîne qui retenait Loup Solitaire au mur.
Le maillon céda, et les chaînes qui enserraient mon ami tombèrent par terre. Loup Solitaire se secoua pour se débarrasser des autres liens et fit craquer ses articulations.
Pendant ce temps, Qacim avait libéré Œil de Loup. Il passa la tête dans l’ouverture de la porte et dit :
- Il faut nous dépêcher, la relève risque d’arriver et de nous surprendre !
- Qui est-ce ? Demanda Loup Solitaire.
- C’est Qacim. Ils allaient lui couper la main…
- Toujours prompt à sauver la veuve et l’orphelin ? Railla Œil de Loup.
- Oui, dans ce cas, c’est l’orphelin. Mais il peut nous faire sortir de ce cul de basse-fosse…
- Dans ce cas… Œil de Loup se pencha vers le gamin et lui demanda :
- Où sont tes parents ?
- Je l’ignore, j’ai été abandonné sur les marches de la masdjid quand j’étais enfant…
- Je vois… Bienvenue parmi nous !
Durant tout le temps où se déroulait ce dialogue, Loup Solitaire avait déambulé dans le couloir, le nez en l’air, comme s’il cherchait quelque chose. Puis il s’arrêta, et frappa deux fois dans ses mains. Puis il repoussa la porte de sa cellule et jeta son bras dans le coin sombre. Il en retira une grande claymore en argent, damasquinée et ornée de rubis : Durender !
Que cette arme maudite se fut trouvée rangée dans un râtelier spécial, dans le grenier du monastère où Loup Solitaire entreposait certaines affaires personnelles, n’avait aucune importance : Elle avait désormais rejoint son maître, en faisant fi de l’espace et du temps !
Œil de Loup fit la grimace.
- Tu as l’intention de te servir de cette abomination ?
- Oui, je ne l’ai pas appelée pour servir de décoration… Une objection ?
- Une seule : dans ces couloirs, tu ne pourras pas t’en servir efficacement !
Loup Solitaire hocha la tête : Il était d’accord !
- Mais mon autre épée est cassée…
- Alors, prends mon khandjar. Proposais-je en lui tendant l’arme.
Loup Solitaire l’examina avec une moue dubitative, et le glissa dans sa ceinture.
- Cela ne va pas lui plaire ! Dit-il en accrochant Durender dans son dos.
- Qacim, nous te suivons !
Nous reprîmes le chemin par lequel nous étions arrivés. Une fois dans la salle de garde, je constatais que la porte de sortie avait été fermée et verrouillée de l’extérieur.
- Sûrement un des hommes du bourreau, il y en a un qui n’était qu’assommé…
- À l’heure qu’il est, il a dû donner l’alarme, on va avoir toute la garnison sur le dos !
- Si vous voulez, je peux essayer de crocheter la serrure.
- Tu sais faire ça ? Demanda Loup Solitaire à Qacim. Alors d’accord !
Qacim s’agenouilla devant la serrure, et commença à tourner un instrument biscornu dans le trou de la serrure. Il poursuivit sa manœuvre pendant quelques instants, puis s’arrêta et fronça les sourcils.
- J’entends du bruit ! La garde arrive !
Je n’avais rien entendu, mais d’un coup, je sentis ma tension s’emballer. Loup Solitaire et Œil de Loup devaient avoir senti eux aussi, car ils venaient de tirer leurs épées hors du fourreau.
- Qacim ! Dis-je. Existe t-il une autre issue ?
Le gamin rangea son instrument et dit :
- Il y en a une, mais…
- Hé bien, allons-y ! Dit Loup Solitaire Qu’attendons-nous ?
Qacim hésitait.
- Il y a une légende qui raconte qu’un voleur est parvenu à s’échapper des prisons du Grand Palais, mais ce n’est qu’une légende !
- Oui, mais les gardes, eux, sont une réalité ! Fit Œil de Loup. Alors essayons de trouver une autre issue ! Par-là, nous ne pourrons jamais passer en force !
Tirant Qacim par la manche, nous sortîmes de nouveau dans le couloir. Loup Solitaire demanda :
- Où devrait se trouver ton issue, d’après la légende ?
- Dans la salle de torture. Venez !
Qacim nous précéda et reprit le chemin qu’il venait d’emprunter quelque temps auparavant. Je passais le dernier, et refermais à clef la porte de la salle de garde et la grille qui bloquait l’escalier menant à la salle de torture.
En bas, mes compagnons avaient commencé à fouiller la salle de fond en comble : Loup Solitaire palpait les murs de droite, à la recherche d’un mécanisme quelconque. Œil de Loup sondait les murs de gauche et collait son oreille contre les parois, à la recherche d’un creux, et Qacim faisait de même avec le sol.
J’avisais une vierge de fer, et me préparais à l’ouvrir, quand Œil de Loup m’arrêta d’un geste.
- Elle est occupée ! Dit-il
Je frissonnais, et retirais vivement mes mains du sarcophage en fer.
Puis Loup Solitaire poussa une exclamation :
- Ca y est, j’ai trouvé !
En tirant sur un anneau fixé au mur, il venait de faire pivoter une partie du mur, qui en fait n’était qu’une simple planche de bois, habillée de pierres habilement fixées, destiné à camoufler une ouverture assez large pour permettre à un homme de s’y glisser.
Loup Solitaire passa la tête dans l’ouverture et grimaça :
- Ca ne sent pas la rose !
- Normal, dit Œil de Loup. C’est un oublieoir !
- Un quoi ?
Œil de Loup allait me répondre, quand du bruit nous parvins du haut de l’escalier et nous rappela à la précipitation.
- Entrez là-dedans, et vite ! Nous ordonna Loup Solitaire. Moi je vais bloquer la porte !
- Pas de conneries, hein ? ! Tu nous suis !
Il ne répondit pas, et couru refermer la porte, puis il la bloqua en faisant basculer un chevalet de torture devant. Pendant ce temps, Œil de Loup avait escaladé l’ouverture, et se glissait à l’intérieur. Je fis la courte échelle à Qacim et le hissais jusqu’au trou, il y entra, non sans faire de commentaire sur l’odeur. Puis je me glissais à mon tour dans l’oublieoir et attendis Loup Solitaire qui s’installa à son tour et referma la trappe.
À l’intérieur de l’oublieoir, l’odeur était pestilentielle, on aurait dit qu’un charnier nous attendait à l’autre bout du boyau. Tout à coup, j’entendis crier Œil de Loup et Qacim, en même temps que je sentis la pente du boyau s’incurver brutalement et me tirer vers le bas. Je tentais de me raccrocher à quelque chose, mais les parois du boyau étaient lisses, et je ne parvins qu’à attraper les chaussures de Loup Solitaire, avant de perdre toute adhérence, et me mettre à glisser le long du boyau obscur, transformé en toboggan. Je glissais ainsi sur quelques mètres, puis brutalement, je sentis que j’arrivais dans un grand espace vide. Je battis des membres pour tenter d’attraper quelque chose, et atterris dans un liquide chaud, spongieux, et gluant et puant plus que cent cochons !
Quelques secondes plus tard, Loup Solitaire me tombait dessus, me faisant couler de nouveau dans la fange gluante. Je me débarrassais de mon ami, et refis surface. Par chance, j’avais fermé la bouche !
À présent, ce n’étaient plus seulement la bouche que je fermais, mais le nez et les yeux, et si j’avais pu, j’aurais aussi fermé les oreilles et tous les pores de ma peau, si cela avait pu me protéger de l’abominable odeur qui nous entourait :
J’avais dit, tout à l’heure, que cela sentait le charnier. J’étais loin du compte ! Cela puait plus que cent mille charniers et dix mille porcheries tout ensemble ! S’il y avait une échelle dans le pire du pire en manière olfactive, celle-ci était à présent saturée ! Le remugle infernal qui nous entourait était si présent qu’on eut dit qu’il était devenu solide et palpable et qu’il constituait la matière qui nous entourait !
- Mais qu’est ce que c’est que cette merde ? ! S’exclama Loup Solitaire, résumant en un mot tout ce que je pensais. Où sommes-nous ?
- Dans un oublieoir. Répondit la voix d’Œil de Loup, quelque part sur ma gauche.
- Et c’est quoi, un oublieoir ? Demandais-je.
- C’est le boyau par lequel nous venons de passer. Les clients du bourreau qui ne survivent pas à la question, sont passés par-là, et aboutissent…
- Compris !
Le liquide immonde dans lequel nous pataugions n’était rien de moins que du jus de cadavre ! Je sentis mon estomac se retourner, tentais de vomir, et me rappelais que je n’avais rien mangé ! Nous étions dans le Baga-Darooz, les égouts de Barrakeesh ! Le dernier endroit au monde où j’aurais aimé me trouver !
Lorsque nous étions sur le navire de l’envoyé spécial, nous avons fait la connaissance d’un homme appelé Le Putois par les autres marins. Cet homme avait été condamné à vivre pendant une année entière dans le Baga-Darooz, et depuis, il n’avait pu se débarrasser de l’odeur…
- Je me demande. Dit Loup Solitaire. Si les hommes de Maouk auront le courage de nous suivre.
- Je suis sur que Maouk saura trouver les arguments qu’il faut pour les motiver. Trancha Œil de Loup. Inutile de s’éterniser ici, j’ai connu des endroits plus agréables…
J’étais d’accord avec lui, toutefois, je me posais des questions au sujet de la direction à emprunter. Le Putois nous avait relaté en détail les longs mois de son calvaire, il nous avait même dessiné une ébauche de plan des égouts. Je regrettais de ne pas l’avoir conservé. Mais de toute façon, cet endroit était totalement obscur, essayer de s’y orienter relevait de la gageure.
J’entendis Loup Solitaire soupirer :
- Il nous faudrait rejoindre le collecteur central, après, si nous trouvons une issue, nous pourrons sortir en ville…
- Pour cela, il faudrait s’orienter, et dans cette obscurité… Un instant !
J’entendis Œil de Loup patauger dans l’infect bouillon. Pour ma part, je n’osais pas bouger, j’avais de la vase jusque dans les chaussures et quand je remuais les orteils, j’avais l’impression que tout remontait !
Les pas d’Œil de Loup s’éloignèrent, puis revinrent vers nous.
- Venez par ici ! Il y a une sorte de lumière !
Surmontant mon dégoût, j’emboîtais le pas à Loup Solitaire, et me dirigeais vers l’endroit où j’avais entendu Œil de Loup.
En effet, il y avait bien une sorte de lumière, très faible, qui semblait irradier des murs eux-mêmes. Cette faible luminosité me permit de découvrir Œil de Loup et Qacim, tous deux debout sur une espèce de marche surélevée qui courait le long des murs.
- Par ici ! Il y a un trottoir, on sera au moins au sec !
Je montais à mon tour sur la marche et attendis Loup Solitaire, qui passait la main sur les murs en briques. Il regarda sa paume et dit :
- Ce sont des mousses phosphorescentes ! Voila d’où vient la lumière !
- Intéressant ! Maugréais-je. Tu viens ?
Loup Solitaire monta à son tour sur l’étroit trottoir et nous emboîta le pas.
Au bout de quelques mètres, la phosphorescence se fit plus intense, et je pus distinguer des détails de notre environnement :
Le conduit que nous suivions était voûté et bas de plafond. Loup Solitaire avançait courbé ! À ma gauche, il y avait un mur de brique, d’où émanait la phosphorescence. À droite, il y avait le canal proprement dit, roulant des eaux boueuses et sombres. Le trottoir sur lequel nous nous tenions, n’avait pas plus de quarante centimètres, et était extrêmement glissant… L’ensemble du conduit ne devait pas avoir plus d’un mètre cinquante de hauteur, et moins de deux mètres en largeur.
Derrière moi, Loup Solitaire stoppa brusquement.
- Attendez !
Nous nous arrêtâmes, Loup Solitaire nous fit signe de faire silence.
- Qu’y a t-il ? Demanda Œil de Loup.
- Chut ! Écoutez !
Je tendis l’oreille. D’abord, je n’entendis rien, puis distinctement, j’entendis un "plouf !", suivit d’un autre, et d’un bruit de pataugeage.
- Les Sharnazims ! Fit Loup Solitaire.
- Je t’avais dit que Maouk trouverait des arguments !
- Tu veux les attendre pour en discuter ?
- Non, mettons du large entre eux et nous ! Au plus vite !
Et nous repartîmes, mi-marchant, mi-courant. Œil de Loup en tête, toujours suivi par Qacim. Je me demandais si Œil de Loup savait ou il nous emmenait. Probablement pas, mais il fallait bien avancer…
Au bout d’une centaine de mètres, Œil de Loup s’arrêta net, et se retourna vers nous.
- Il n’y a plus de trottoir !
- C’est le collecteur central ? Demanda Loup Solitaire.
- Je ne pense pas, il n’est pas beaucoup plus large que le nôtre.
- Que fait-on ? Demandais-je.
- Je propose de continuer par-là, et de suivre le courant. Il va falloir se mouiller les chausses !
- Au point ou nous en sommes…
Œil de Loup descendit du trottoir et se plongea dans le courant, il fit la grimace : L’eau était plus profonde que prévu : Œil de Loup avait de l’eau presque jusqu’à la taille !
- Si je rentre là-dedans, Dit Qacim. Je vais me noyer !
- Je sais. Répondit Œil de Loup. Monte sur mes épaules !
Il s’adossa à la paroi, et laissa Qacim s’installer à califourchon sur ses épaules.
- Il y a du courant ? M’enquis-je.
- Non, pas trop. Cependant, faites attention ou vous mettez les pieds, le sol est traître !
Loup Solitaire bougonna :
- C’est toi qui devrais faire attention, avec cette charge sur les épaules, tu risques d’être déséquilibré… Laisse-moi prendre la tête !
Et il plongea à son tour, j’attendis quelques secondes avant de le suivre. Puis nous reprîmes notre progression, Loup Solitaire en tête, Œil de Loup au milieu, et moi en arrière, prêt à le retenir au cas ou il glisserait.
Nous n’avions pas parcouru dix mètres, que du tunnel derrière nous, nous parvint des hurlements et des glapissements de terreur. Loup Solitaire s’arrêta.
- Qu’est-ce ?
- Les hommes de Maouk. Dis-je. Ils ont dû tomber sur un os !
Qacim tendit l’oreille et dit :
- Ils ont dû rencontrer un ou plusieurs Kwarazs !
- Quoi ! Fit Œil de Loup. Il y a des Kwarazs ici ?
- Suivant la saison, ils pullulent même ! Et parfois, ils sortent du Baga-Darooz !
Je réprimais un juron. Ce n’était pas fait pour arranger nos affaires ! Mais on aurait dû y penser avant : Les Kwarazs sont de gros lézards aquatiques, omnivores et saprophages, ils engloutissent tout ce qui passe à porté de leurs gigantesques mâchoires. Ils vivent dans des milieux chauds et humides, comme les Marais de Maaken, les Grottes de Boues ou l’estuaire de la rivière Khorda. Les trouver ici, dans le Baga-Darooz n’avait rien d’étonnant !
J’en étais là de mes réflexions, lorsque Loup Solitaire disparu brusquement sous les eaux. Il reparut une seconde après, agrippé à une masse visqueuse et écailleuse, puis disparu de nouveau. Loup Solitaire venait de se faire happer par un Kwaraz !
Œil de Loup se colla contre le mur pour me laisser passer, je tirais mon épée et je me ruais au secours de mon ami.
Celui-ci réapparut brusquement, crevant la surface de l’eau et toujours agrippé au lézard. Il avait réussi à dégager ses jambes, et tenait maintenant la bête au corps à corps. Je levais mon arme et frappais le dos du Kwaraz, mais mon coup manquait de force et la lame ricocha sur le dos écailleux de l’animal.
- Sert toi de ta force psychique ! Hurla Loup Solitaire qui tentait d’échapper aux mâchoires et aux griffes du reptile géant.
Je me souvins alors que cette créature était très sensible aux attaques psychiques, beaucoup plus que n’importe quel autre animal. Œil de Loup devait s’en rappeler aussi, car je sentis son pouvoir s’abattre sur le crâne du Kwaraz. Aussitôt, je lançais mon propre pouvoir sur l’animal qui gronda sous la douleur et rejeta sa tête en arrière. Loup Solitaire saisit l’occasion, et lança lui aussi une attaque psychique. L’animal se dégagea et prit son crâne entre ses pattes griffues, découvrant ainsi son ventre. Loup Solitaire tira son Khandjar et l’enfonça dans la poitrine de l’animal qui hoqueta, gronda, puis cracha un flot de sang avant de s’effondrer dans l’eau noirâtre.
Loup Solitaire s’épongea le visage, cracha de l’eau, et reprit son souffle.
- L’enfant de putain ! Il m’a eu par surprise !
Je m’approchais de lui.
- Est tu blessé ?
- Je ne sais pas, je ne crois pas, juste quelques écorchures je pense !
- Je crois que nous devrions chercher un autre passage. Dit Œil de Loup. Je sens que ce conduit mène à un nid !
- D’accord, remontons, je voudrais voir la blessure de Loup Solitaire.
Celui-ci protesta pour la forme, et nous reprîmes le conduit en sens inverse. J’ouvrais la marche, Loup Solitaire et Œil de Loup sur mes talons. Arrivé à peu prés à la hauteur du premier conduit, j’entendis Qacim s’exclamer :
- Y’en a d’autres !
Je me retournais vivement et distinguais nettement trois formes sombres accrochées aux parois du conduit, qui progressaient rapidement.
Je dégainais à nouveau mon arme, tandis qu’Œil de Loup passait Qacim à Loup Solitaire, et tirait son épée du fourreau.
À ce moment-là, plusieurs choses se passèrent en même temps :
Trois Sharnazims déboulèrent brusquement du couloir, Loup Solitaire attrapa le bas du pantalon de l’homme de tête et le fit basculer dans la fange. L’homme tomba avec fracas près de moi. Lorsqu’il émergea de l’eau putride, je lui assénai un coup du plat de l’épée sur le crâne puis, aidé par Œil de Loup, je le jetai en pâture aux trois reptiles qui venaient de plonger vers nous. Pendant ce temps, Qacim avait pris pied sur le trottoir et se jetait dans les jambes des deux autres Sharnazims. L’un d’eux trébucha et tomba dans les bras de Loup Solitaire, qui le tira vers lui et lui plongea la tête sous l’eau. L’homme resté sur le trottoir se débattait avec Qacim dans ses jambes. Je bondis vers le trottoir, me hissai et fonçai vers le Sharnazim au moment ou celui-ci levait son arme… Nous nous heurtâmes violemment. Le soldat fut rejeté en arrière et tomba dans le canal. Je m’assurai que Qacim était indemne, et retournai près de mes compagnons : Loup Solitaire venait de noyer le deuxième Sharnazim, tandis que l’autre était en train d’être démembré par deux Kwarazs. Le troisième étant tenu à distance par Œil de Loup, qui lui piquait le museau avec la pointe de son épée.
Le troisième Sharnazim refit soudain surface, non loin de Loup Solitaire. Il dégaina un long poignard et se jeta sur mon ami. Loup Solitaire esquiva et se saisit du soldat. Il lui tordit le bras pour l’obliger à lâcher son arme, puis il le rejeta contre le rebord du trottoir. Je lui fendis alors le crâne d’un coup d’épée. Un de plus aux reptiles !
Devant l’arrivée de deux cadavres inattendus, le troisième Kwaraz se désintéressa d’Œil de Loup, et se consacra à l’un des deux Sharnazims… Œil de Loup battit en retraite et nous rejoignit, moi, Loup Solitaire et Qacim, sur le trottoir.
Loup Solitaire reprenait son souffle. Je voulus regarder sa blessure, mais il m’en dissuada.
- Il faut continuer. Dit-il. D’autres Sharnazims vont arriver !
Je hochai la tête : Je les avais sentis aussi.
J’aidai Loup Solitaire à se remettre debout et nous reprîmes notre parcours au travers du flot des eaux usées. En remontant, j’aperçus plusieurs autres conduits, de moindre taille, qui venaient se greffer au nôtre. Peut-être étions-nous vraiment dans le collecteur central…
Les Kwarazs s’étaient désintéressés de nous ; et étaient repartis vers leur gîte. J’espérais qu’il n’y avait pas d’autres nids dans les environs…
Au bout d’un certain temps, notre conduit en croisa un autre de même taille, mais pourvu d’un trottoir. Nous nous hissâmes sur le rebord et fîmes le point. Le nouveau conduit semblait remonter vers la surface, il fut donc décidé de le suivre.
La chaleur était brutalement montée, l’humidité était plus forte, l’odeur aussi. Nous progressions au travers de vapeur délétère qui nous opprimait la poitrine, nous irritait les poumons et nous faisait régulièrement tousser.
Ce fut au cours d’une halte que j’entendis tousser loin derrière nous. Je fis signe à Œil de Loup, il hocha la tête : Il avait entendu !
Nous reprîmes notre progression, tout en jetant de fréquents coups d’œil derrière nous. Au bout de quelques mètres, nous aperçûmes une grille qui barrait le conduit.
- On aurait dû prendre l’autre conduit ! Dit Qacim
Loup Solitaire ne répondit pas, il testa la résistance de la grille et grogna :
- Trop solide !
- Je crois. Dis-je. Qu’il va falloir vendre chèrement notre peau !
- On aura au moins fait une belle balade ! Dit Loup Solitaire.
Qacim me tira par la manche et dit :
- Il y a une serrure !
J’écarquillais les yeux : C’était vrai, il y avait une serrure qui fermait la grille. Seulement, elle était située au milieu du canal, et en hauteur.
- Si vous me portez, je pourrais y accéder et la forcer !
Je consultais mes compagnons. Loup Solitaire approuva l’idée et demanda :
- Combien de temps te faudra-t-il ?
- Je ne sais pas, quelques minutes !
Loup Solitaire fit passer Durender dans sa main et dit, à l’attention d’Œil de Loup :
- Allons faire un bout de conversation à Maouk !
Et il s’éloigna dans le conduit, suivit par Œil de Loup.
Sans attendre, je plongeais dans le canal et m’agrippais à la grille : Ici, le courant était beaucoup plus violent, et l’eau plus chaude. Je fis signe à Qacim, qui grimpa sur mes épaules et commença à bricoler la serrure. Quelques instants plus tard, j’entendis des cris en provenance du conduit derrière moi. La conversation venait de commencer !
Puis Qacim se redressa, et dit :
- Voila ! Et il poussa sur la grille, qui s’ouvrit en grinçant.
- Tu penses pouvoir la refermer rapidement ? Lui demandais-je.
- Rapidement ? Non !
- Dommage. Cela les aurait retardés !
- Je crois qu’ils sont déjà bien retardés !
Je fis passer Qacim de l’autre coté, enjambais le rebord de la grille, et me retournant, me préparais à appeler mes deux compères. Quand je les vis arriver en courant l’un derrière l’autre. Ils franchirent prestement la grille que Loup Solitaire referma derrière lui, et nous rejoignirent sur le trottoir.
- Qu’est ce qu’ils ont dit ? Demandais-je.
- Rien de très pertinent ! Répondit Œil de Loup.
Nous repartîmes en courant. Laissant les Sharnazims derrière nous. Mais au bout d’une cinquantaine de mètres, Qacim, qui avait pris la tête, s’arrêta sur place.
- Un tar-sorkh !
Je regardais par-dessus son épaule :
Le conduit en croisait un autre, formant une espèce de salle au milieu de laquelle s’élevait un puits montant vers la surface. Le puits était entièrement obstrué par de lourdes volutes de vapeur brûlantes, qui montait vers le sommet du puits. Ces volutes étaient produites par la rencontre des deux conduits. J’imaginais sans mal que l’un des deux canaux devait charrier des eaux brûlantes : Le sous-sol de Barrakeesh était riche en sources d’eau chaude qui jaillissaient parfois jusqu’à la surface. Un tar-sorkh, c’était un geyser d’eau chaude, qui jaillissait sous la surface.
- Voila pourquoi il fait si chaud ! Fit Œil de Loup.
- On devrait pouvoir grimper jusqu’à la surface… Dit Qacim.
- À condition de trouver une échelle. Commenta Loup Solitaire.
Aussitôt, nous nous mîmes en quête d’une échelle ou d’un moyen d’escalader les parois du puits. Et ce fut Loup Solitaire qui découvrît une série de barreaux scellés dans le mur. Certains étaient rouillés et en mauvais état mais nous n’avions pas le choix…
Loup Solitaire s’engagea en premier, puis Qacim, moi et Œil de Loup.
Arrivé à mi-hauteur du puits, j’entendis Loup Solitaire pousser un glapissement de terreur et je le vis s’agiter en tous sens, faisant tomber des petites boules sombres tout autour de lui.
L’une de ces boules tomba sur ma manche, déplia des pattes et je compris la raison du cri de Loup Solitaire : C’était des araignées des vapeurs ! Une espèce particulièrement dangereuse vivant presque uniquement dans le Baga-Darooz, non venimeuse, mais véhiculant bon nombre de maladies.
J’écrasais contre la paroi l’araignée qui escaladait mon bras et repris mon ascension. Loup Solitaire avait recommencé à grimper à toute vitesse. Arrivé en haut du puits, il constata qu’il était fermé par une plaque en cuivre, qui fort heureusement, se laissa soulever sans problème.
Il jaillit du puits comme un diable à ressort hors de sa boîte, et s’agita en tous sens pour se débarrasser des araignées. Quand ce fut fait, il se tourna vers moi, légèrement vert.
- Si je ne fais pas une jaunisse avec ça…
- Tu n’en prends pas le chemin ! Le rassurais-je.
Œil de Loup émergea à son tour du tar-sorkh, et dit :
- Je ne voudrais pas vous contrarier, mais je crois qu’ils sont sur mes talons !
Je jetais un coup d’œil alentour : Nous étions au centre d’une petite place circulaire. Le conduit du puits était entouré d’une margelle de pierre qui surélevait l’ensemble. À part nous, la place était déserte. Nous devions être dans une arrière-cour de boutique, car plusieurs caisses ainsi que quelques amphores de terre cuite encombraient la place.
Je ramassais la plaque de cuivre, et entrepris de la remettre sur la bouche du puits. Loup Solitaire et Œil de Loup se dirigèrent vers une caisse en bois, assez lourde. Ils commencèrent à la déplacer, quand subitement, Loup Solitaire lâcha la caisse et s’engouffra dans une maison ouverte. Il en resurgit quelques secondes plus tard, une lampe à huile allumée à la main, et un vieillard décontenancé sur ses talons. Il courut jusqu’au puits et l’ouvrit.
- Hé non ! Hurla le vieillard. Il ne faut pas faire ça !
Loup Solitaire l’ignora, jeta la lampe dans le Baga-Darooz et s’abrita derrière la margelle.
Du coin de l’œil, je vis Qacim et Œil de Loup se jeter à terre en se protégeant la tête.
Comprenant brusquement, je les imitai sur-le-champ, tandis que le vieux courait se mettre à l’abri dans sa maison.
Un grondement sourd venant des profondeurs du sol se fit entendre, tandis qu’une puissante vibration faisait trembler la poussière sur le sol. Puis, une grande flamme jaune orangée jaillit du puits et monta en ronflant jusqu’à une hauteur de six mètres environ, avant de disparaître.
Le Baga-Darooz était rempli des gaz de putréfaction, en jetant la lampe à huile, Loup Solitaire avait provoqué l’équivalent, en moins violent, de ce que les mineurs appellent coup de grisou. Il était probable que l’explosion se rependait en ce moment même dans tout le Baga-Darooz…
- Je crois. Dit Loup Solitaire. Que cette fois-ci, nous les avons semés !
Et il replaça la plaque de cuivre sur la bouche noircie du puits.


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LE TYRAN DU DÉSERT IX

Nous laissâmes derrière nous la petite place et le petit vieux, et descendîmes la ruelle pavée qui serpentait paresseusement au travers des maisons aux murs blancs, qui brillaient au soleil brûlant de l’après midi.
Il faisait chaud, très chaud, le soleil était à son zénith et écrasait toutes les ombres.
Quand Maouk m’avait capturé, il devait être quatre heures de l’après-midi, j’estimai donc avoir dormi environ seize heures. J’ignorais quelle était la drogue que l’on avait utilisée à mon encontre, mais elle s’avérait efficace !
Nous longeâmes un jardin d’où s’échappait le glouglou d’une fontaine. Du mur, dépassaient les branches d’un arbuste aux grosses fleurs blanches. Le parfum frais et capiteux de ces fleurs me rappela le triste état ou nous nous trouvions : Sales, hirsutes et déguenillés, nos vêtements de cour en lambeaux, le corps couvert de la boue infâme du Baga-Darooz, nous ne ressemblions vraiment à rien. J’aurais donné n’importe quoi pour un bon bain et des vêtements propres…
Nous arrivâmes sur une place bordée d’arcades ombragées. Sous les arcades et sur la place, quelques marchands somnolaient à l’ombre des toiles qui protégeaient leurs étals du soleil.
En passant près de l’un d’eux, je dérobais prestement un petit fruit jaune, à la peau fine et granuleuse. Je le portais à mes narines : l’odeur en était fraîche, acidulée et agréable. Puis je mordis dedans et manquais de m’étrangler : La peau qui entourait ce fruit était amère, et le fruit lui-même avait un goût acide, un jus un peu sucré, mais abominablement acide ! J’attendis d’avoir dépassé l’étal, puis je recrachais ce que j’avais en bouche et jetais au loin le fruit jaune.
- Pouah ! Comment peut-on vendre un fruit aussi acide !
- C’est des lima ! Répondit Qacim. Ça ne se mange pas !
- Ah ? Et qu’en faites-vous ?
- On s’en sert en cuisine, pour aromatiser certains plats. Si vous voulez des fruits qui soient comestibles crus, prenez des nâranj ! Mais je crois que ce marchand est plus éveillé que l’autre…
Je regardais les fruits qu’il me désignait : Des fruits ronds, à la peau orange semblable à celle des lima. Le marchand s’aperçut que je regardai, et me dévisagea au travers de son chasse-mouches. Je détournais le regard. Ce n’était pas le moment de s’attirer des ennuis !
Au bout de la place, un grand bâtiment blanc attira notre attention :
Comme beaucoup de bâtiments Vassagoniens, il était surmonté d’une coupole. Ses murs étaient blanchis à la chaux. Une volée de marche taillée dans de la pierre menait à un porche couvert ou s’ouvrait une entrée en forme d’ogive. Au-delà de cette entrée, on ne voyait rien qu’une ombre profonde et fraîche.
Œil de Loup s’approcha d’un panneau de bois cloué sur le mur et déchiffra :
- Bains Publics de Barrakeesh. Entrée : une Demi-lune, serviette : un quartier.
- Combien fait une Lune ? Demandais-je à Œil de Loup.
- Autant qu’une Couronne, je pense…
- D’or ou d’argent ? Demanda Loup Solitaire
- D’argent… Risqua Œil de Loup.
- C’est un peu cher, non ?
- Compte tenu de notre situation, c’est hors de prix !
- Cela ne fait rien. Dit Loup Solitaire. J’ai vraiment besoin d’un bain, et si quelqu’un essaie de m’en empêcher, je le jetterai dans le Baga-Darooz…
Et il se dirigea d’un pas résolu vers le porche.
J’étais sur qu’il était capable de mettre sa menace à exécution, et je n’aimais guère la perspective d’une empoignade musclée avec le personnel des bains. Aussi lui emboîtais-je le pas, tout en cherchant des arguments susceptibles de l’arrêter.
Et je me souvins de la bourse que j’avais ramassée dans les geôles du Grand Palais. Je l’ouvris, et y comptais une dizaine de pièces en argent, ornée d’un profil de Lune grimaçante.
- Il y a suffisamment pour se baigner et ensuite manger. Dit Qacim.
Je rattrapais Loup Solitaire et lui montrais la bourse.
- Inutile de déclencher une émeute, j’ai de quoi payer !
Il examina la bourse, un peu surpris et demanda :
- D’où vient cet argent ?
- C’est un des gardiens de la prison qui… Bref !
- Toujours kleptomane, hein ?
- Mais non !
Nous franchîmes le porche et arrivâmes dans un vestibule aux murs couverts de mosaïques. Dans une alcôve, un grand vieillard vêtu d’une longue tunique blanche était en train de somnoler. À notre approche, il plissa les narines et se réveilla.
- Par le Majhan ! S’écria t-il. Vous sentez plus mauvais qu’un Douggas ! Suivez mon conseil et baignez-vous tout habillé, vos vêtements aussi auraient besoin d’un bon nettoyage !
Loup Solitaire se pencha vers le vieil homme et passa deux fois la main devant ses yeux, puis il se redressa : Apparemment, l’homme était trop aveugle pour se rendre compte que nous étions des étrangers. C’était une chance !
Loup Solitaire nous fit signe et nous franchîmes une porte fermée par un rideau de perles de verre. La porte donnait sur une grande salle au sol couvert de carreaux de terre cuite aux vives couleurs. Les murs étaient ornés de mosaïques aux motifs géométriques compliqués. L’air ambiant était calme, reposant et frais. Après la chaleur et la puanteur du Baga-Darooz, la fraîcheur de ce lieu était providentielle.
La grande salle était divisée en plusieurs parties : le centre était occupé par un grand bassin d’eau claire et parfumée, qui s’écoulait d’une conque. De chaque côté, séparé du bassin principal par des piliers peints et ornés de frises, il y avait des bassins, plus petits, remplis eux aussi d’eau fraîche. Chaque bassin pouvait être isolé de ses voisins par un système complexe de rideaux que l’on tire à sa convenance.
Quand nous entrons, tous les bassins sont inoccupés, le lieu est désert, et seul le clapotis de l’eau vient troubler le silence.
- Enfin ! Dit Loup Solitaire en se dirigeant vers l’un des bassins. Je crois que je vais suivre le conseil du gardien et ne pas ôter mes vêtements !
Pour ma part, j’aurais préféré carrément brûler les miens, c’était là, à mon avis le seul moyen de les rendre propres ! Néanmoins, je n’avais pas le choix, aussi les ôtais-je prudemment, car la fange du Baga-Darooz avait séché au soleil et rendait l’étoffe raide. Puis j’entrais dans l’eau d’un bassin, et me savonnais des pieds à la tête, pendant que mes compagnons en faisaient de même. Puis j’attrapais une brosse de chiendent et me frottais le dos et le crâne. J’avais l’impression que l’odeur du Baga-Darooz me collait au corps et formait un deuxième épiderme. Quand j’eus pris la couleur des écrevisses, je cessais de frotter et sortais de l’eau. À un des coins du bassin, il y avait un petit vase en terre cuite, rempli d’une substance odorante et grasse. C’était de l’huile de Larmuna. Tirée des fruits mur du Larmunier, cette huile épaisse, violette, aux senteurs de miel et de poivre, était connue pour ses propriétés adoucissantes et curatives. Aussi, en pris-je un peu dans le creux de ma main et m’en tartinais l’épiderme jusqu’à ce que le feu de la brosse et le souvenir de l’odeur de l’égout se dissipent.
Puis, je jetais mes vêtements dans le bassin, et remuais l’eau à l’aide de la brosse. Ensuite, je laissais la boue se détacher et allais retrouver Loup Solitaire, l’huile de Larmuna en main.
Je le trouvais debout sous la chute d’eau qui s’écoulait de la conque. Le bain l’avait en partie débarrassé de la saleté du Baga-Darooz. Il était presque propre !
Quand je m’approchais, il ouvrit les yeux et me dit :
- J’ai faim !
- Oh ! Alors tout va bien !
- Mais je vais bien ! Ce n’est pas des lézards et des araignées qui vont me mettre à genoux…
- Ouais… Tu devrais utiliser un peu de ça. Lui dis-je en lui tendant la jarre.
Il prit le pot, renifla le contenu et me le rendit en disant :
- Je n’en ai pas besoin, je suis à peine égratigné…
De la ou était, je pouvais voir sur ses épaules les marques de griffes et de crocs laissés par les Kwarazs. Effectivement, elles ne saignaient pas. En quelle matière Loup Solitaire pouvait-il bien être fabriqué ?
- Je sais, mais j’insiste ! Le Baga-Darooz est plein de maladies ! Si jamais tes blessures s’infectent, avec cette chaleur…
- Ne te bile pas, j’ai fait le nécessaire…
Cela sous-entendait qu’il avait utilisé ses pouvoirs de Guérison pour soigner ses blessures. Je commençais juste à maîtriser le truc, mais déjà, je savais qu’il ne fallait pas se reposer sur cette capacité qu’avait notre corps à s’auto-regenerer, et surtout, qu’il ne fallait pas abuser de ce pouvoir, car il puisait énormément dans nos réserves d’énergie.
Loup Solitaire devait le savoir également, mais cette tête de mule était trop fière pour seulement faire semblant de se soigner autrement !
- Très bien ! Après tout, c’est ton affaire ! Je déposais néanmoins le pot d’huile à proximité de son bassin, et retournais m’occuper de mes frusques.
Le trempage leur avait redonné un aspect à peu près convenable, de "franchement dégueulasses", elles entraient maintenant dans la catégorie "très sale". Je les retirais prudemment du bassin, en évitant de trop remuer la vase qui était formée au fond. Puis je les tordis pour les essorer. Le jus noir et malodorant qui s’en échappa m’amena à réviser ma position quant à une probable incinération…
Je soupirais et replongeais mes vêtements dans un autre bassin, propre celui-là.
Je cherchais Qacim du regard. Il avait réussi à nous faire sortir du Grand Palais, nous étions donc quittes. Mais j’aurais bien voulu qu’il reste encore un peu avec nous. Nous avions besoin d’un guide, et il faisait parfaitement l’affaire.
Je le trouvais dans la cour du bâtiment. Assis au pied d’une colonne, il avait étendu ses hardes au soleil et attendait qu’elles sèchent. Je m’assis à son côté.
- Que vas-tu faire maintenant que tu es libre ?
- Je ne sais pas encore. Mais je vais rester caché un bon bout de temps ! Après cette évasion, il faut que je me fasse oublier. Et vous ?
- Nous ? Nous allons essayer de rentrer dans notre pays, si cela est possible.
Vous avez un plan ?
- Non, pas encore. Mais peut-être pourrais-tu nous aider, une fois encore ?
Qacim réfléchit un court instant et dit :
- Je connais quelqu’un qui pourrait vous cacher. Il s’arrêta, hésita et finit par dire : Seulement, il ne fera rien gratuitement, et ce n’est pas avec ces quelques pièces que vous pourrez vous payer ses services…
- De quoi parlez-vous, tous les deux ?
Loup Solitaire était extrait de dessous la conque et venait d’entrer dans la cour, ses vêtements humides sous le bras. Il les étendit sur le sol brûlant, et s’assit en face de nous.
- Alors ? Que disiez-vous ?
- Qacim connaît quelqu’un qui pourrait nous cacher le temps que la situation évolue…
- Ah ? Pourrait-il nous aider à quitter le pays ?
- Je ne sais pas. Répondit Qacim.
- Dans tous les cas. Dis-je. Il faudra payer ses services… Et nous avons à peine de quoi faire un repas…
- Pas sur. J’ai réussi à conserver un peu d’or sur moi !
Loup Solitaire attira à lui sa grosse ceinture d’armes, à présent vide et me la montra en disant :
- Tu vois cette ceinture ? Elle est constituée de plusieurs morceaux de cuir cousu les uns sur les autres. Entre ces morceaux de cuir, j’ai réussi à enfiler quelques pièces d’or. C’est bien pratique !
Je lui tendis mon poignard, et il en glissa la lame dans l’épaisseur de sa ceinture. Puis il fit glisser ses doigts le long du morceau de cuir. Quelques pièces d’or glissèrent hors de la ceinture et tombèrent sur le sol en résonnant. Loup Solitaire les ramassa en disant :
- Habile, non ? On enlève souvent leurs bottes aux prisonniers, on ne pense jamais à la ceinture !
- Tout le monde n’a pas l’esprit aussi tordu que toi !
Loup Solitaire haussa les épaules et me tendit les pièces d’or.
C’était des Couronnes d’Or. De la monnaie Sommerlundoise, ornée des portraits du Roi Ulnar ! Les utiliser n’allait pas être facile, et je le fis remarquer à Loup Solitaire.
- L’or, c’est toujours de l’or ! Et on ne peut pas toujours tout prévoir !
- Ouais…
Œil de Loup fit brusquement irruption dans la cour, à moitié habillé, et mes vêtements humides roulés en une grosse boule dégoulinante.
- Je ne voudrais pas vous affoler, mais des clients viennent d’arriver ! Il va y avoir du grabuge si on nous trouve ici.
Nous nous levâmes en toute hâte et enfilâmes le reste de nos vêtements. Je me contentais d’enfiler mes bottes et mon pantalon, le reste étant trop déchiré ou trop mouillé pour pouvoir servir.
- Par où sort-on ? Demanda Loup Solitaire.
- Par le mur. Fait moi la courte échelle !
Loup Solitaire s’adossa au mur, et tendit à Œil de Loup ses deux mains réunies, paumes vers le haut. Œil de Loup se hissa sur ses épaules, et regarda par-dessus le mur.
- C’est bon, dit-il. La voie est libre. Qacim, passe en premier !
Qacim se hissa sur les épaules de Loup Solitaire, puis d’Œil de Loup, et de là, gagna le rebord du mur où je le rejoignis quelques instants plus tard. Puis il m’aida à faire passer mes compagnons sur le mur.
Enfin, après quelques acrobaties, nous atterrissons dans une ruelle, derrière l’établissement des bains.
- C’est gentil d’avoir amorti ma chute, dit Loup Solitaire. Mais la prochaine fois, faites attention, vous auriez pu vous blesser !
- Ils ont eu de la chance. Dit Qacim en riant. Ce mur n’était pas très haut !
Œil de Loup se releva et me fusilla du regard.
- J’espère qu’un jour tu auras dans la tente tout le plomb que tu as dans le cul !
- Qu’est ce qu’on fait maintenant ? Dis-je en prenant un air dégagé.
- Si on allait manger ? Proposa Loup Solitaire,
- D’accord ! Dit Œil de Loup. Si Qacim peut nous trouver un endroit dans nos moyens, et si possible ou on ne posera pas trop de question !
- J’ai ce qu’il vous faut, dit Qacim en sautant du mur avec agilité. Chez un de mes oncles !
- Je croyais que tu n’avais plus de famille ! S’étonna Œil de Loup.
- C’est vrai. Mais ce n’est pas vraiment mon oncle…
- Je vois… Nous te suivons !
Et quelques instants plus tard, nous nous retrouvons devant la devanture de ce qui semble être une taverne mal famée.
- Tu es sur de vouloir nous faire entrer là-dedans ? Demandais-je, un peu inquiet.
- Oui, bien sûr ! Rassurez-vous, c’est un ami ! Attendez-moi là, je vais discuter avec lui.
Qacim disparu derrière le rideau de toile qui masquai l’entrée et nous nous retrouvâmes tout les trois seuls dans la rue. Nous nous serrons les uns contre les autres, dans un coin d’ombre, en essayant de nous dissimuler aux regards indiscrets.
Quelques minutes s’écoulent, puis Loup Solitaire demanda :
- Il a dit « un ami » ou « un Oncle ? »
- Ce n’est pas vraiment son oncle… Dit Œil de Loup.
- Est-ce que c’est vraiment un ami ?
- Est-ce que c’est vraiment important ?
- Vous n’avez pas honte de vous méfier de Qacim ? Dis-je. Il nous a bien aidés, et il est prêt à continuer !
- Ce n’est pas de Qacim que je me méfie. Dit Loup Solitaire. Mais de ses fréquentations.
- Quand on est orphelin, on se raccroche à qui veut de vous ! Dit Œil de Loup d’un ton cassant. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir été élevé par des moines Kaï !
- Ca va, ça va ! Grommela Loup Solitaire. Je ne voulais pas te vexer, et… Attention, le voila !
Qacim venait de passer la tête par l’ouverture de la porte, il nous fit signe d’approcher, ouvrit le rideau en grand et nous dit :
- Tout va bien, je me suis arrangé avec Ajim. Il peut vous venir en aide.
Nous entrâmes, l’un derrière l’autre. L’intérieur de la taverne était aussi sombre et mal éclairé que je l’imaginai. Assis à une table, devant une cruche, un groupe d’homme au visage patibulaire, nous jeta un bref regard avant de retourner à leurs gobelets.
Assis derrière le comptoir, un gros homme à la peau huileuse nous fit signe d’approcher. Il écarta le rideau de perle de verre qui se trouvait derrière lui, et nous invita à entrer dans l’arrière-boutique. Ce que nous fîmes. Puis il laissa retomber le rideau et resta dans la salle. Nous suivîmes Qacim, qui grimpa un escalier et franchit un long couloir avant d’écarter un rideau et de nous faire entrer dans une pièce sobrement meublée.
- Oncle Ajim, voici les amis dont je t’ai parlé !
Ces paroles s’adressaient à un vieil homme aux cheveux gris, enveloppé dans une grande robe bleue dépourvue d’ornements. L’homme était assis en tailleur sur un gros coussin posé sur un tapis. Il nous dévisagea longuement. Puis apparemment satisfait, il nous fait signe de nous asseoir.
- Soyez les bienvenus dans ma demeure ! Dit-il. Ici les amis de Qacim sont chez eux !
Et il s’inclina légèrement. Nous lui rendîmes son salut, en posant les deux mains sur notre poitrine ainsi que voulait la coutume Vassagonienne.
- Qacim m’a conté les grandes lignes de votre aventure. J’aimerais entendre les détails maintenant !
Nous nous regardâmes, puis, je pris la parole et lui racontais ce qui nous était arrivé depuis que nous avions mis les pieds en Vassagonie. Quand j’eus fini, le vieil homme hocha la tête et dit :
- Le Zakhan semble beaucoup tenir à vous avoir vivant ! C’est un atout pour vous ! Néanmoins, vous avez réussi à vous évader du Grand Palais, et ça, ce n’est pas bien.
- Pas bien ? Demandais-je.
- Oui, vous l’avez humilié ! Personne ne s’était échappé vivant des prisons. Le Zakhan va tout faire pour vous retrouver et vous faire payer ! Et malgré votre habileté, je crains que tôt ou tard il ne mette la main sur vous, et votre complice ! Dit-il en regardant Qacim.
- Pouvez vous y remédier ? Demanda Loup Solitaire.
Le vieil Homme secoua la tête de gauche à droite.
- Non ! Personne n’échappe au Zakhan ! Tout ce que je peux faire, c’est vous dissimuler quelque temps, et vous trouver un navire qui vous permettra de fuir.
- Je comprends… Dit Loup Solitaire en joignant les doigts. Nous vous remercions de votre aide, Maître Ajim.
Le vieil homme eut l’air embarrassé. Il regarda Qacim et lui fit un signe. L’enfant se leva, écarta le rideau et sortit. Un picotement familier se fit sentir le long de ma nuque.
- Pour parler affaire, mieux vaut rester entre hommes !
- Naturellement ! Répondit Loup Solitaire
Il sourit au vieil homme, mais je savais que lui aussi était désormais sur ses gardes. Le vieux allait certainement tenter de nous extorquer une forte somme en échange de ses services.
- Je connais un capitaine, qui serait prêt à vous accepter à son bord, mais il faudra le payer pour ses frais…
- Combien ? Demanda Œil de Loup.
- Cent Lunes. Par personne !
Je fis un rapide calcul : En admettant que la valeur d’une Lune soit égale à une couronne d’argent, cela faisait en tout presque trente Couronnes d’or ! De quoi acheter un couple de chevaux ! C’était énorme !
Loup Solitaire devait avoir fait le même calcul, car il dit, très calmement :
- Nous ne les avons pas !
Ajim eut l’air ennuyé par cette réponse. Il réfléchit un court instant, et allait reprendre la parole, quand le rideau de l’entrée fut tiré brusquement sur le côté…
Une grande femme aux cheveux noirs, vêtue d’une grande robe aux couleurs éclatantes se campa dans l’ouverture et pointa un doigt sur notre hôte.
- Ajim-an-Jasân ! Au nom du Mahjan, qu’es-tu en train de faire ?
Devant cette brusque apparition, le vieil homme perdit brusquement une partie de son assurance. Il essaya de se lever et de répondre, mais la femme le repoussa sans douceur et continua :
- Par le nom sacré du Mahjan ! Jure-moi que tu n’essayais pas de voler ces hommes qui nous ont rendu Qacim !
- Je… Je… Bredouilla t’il.
- Tu n’as donc aucune gratitude ? Ces hommes ont risqué leur vie pour me ramener Qacim, et tu voulais les rançonner ? Honte sur toi !
Là, le vieux sembla retrouver ses esprits, il se leva brusquement, et menaça la femme avec son éventail.
- Cela suffit, femme ! Tu n’as rien à faire ici ! Et pourquoi ne portes-tu pas ton voile devant ces étrangers ?
- Ma place est là où je le désire ! Et mon visage est celui d’une vieille femme, que tu contribues chaque jour à vieillir davantage !
Puis la femme s’agenouilla devant Loup Solitaire et lui prit les mains en disant :
- Vous m’avez ramené Qacim, Messire ! Que le Mahjan vous bénisse !
Cette fois, c’était au tour de Loup Solitaire de ne pas quoi savoir répondre. De toute façon, la vieille femme ne lui laissa pas le temps de dire quoi que ce soit. Elle se retourna brutalement vers le vieux et lui lança :
- Tu ne leur as même pas donné à boire ! Il faut donc tout faire à ta place ?
Elle ouvrit le rideau, et repartit en faisant trembler le plancher sous ses pas.
Ajim se tourna vers nous, l’éventail à la main, l’air totalement décontenancé. Il fit un geste vers le rideau en disant :
- Ma femme… Inna… Une forte personnalité…
- Oui. Mais elle a raison ! Dit Œil de Loup.
Ajim pâlit légèrement et tenta de se justifier :
- Vous savez, je ne vis pas de la charité, je suis un marchand… J’ai des frais… Je…
- Je sais, Maître Ajim ! Dit Loup Solitaire en se levant. Vous êtes ce qu’on appelle une honnête fripouille ! Et nous ne demandions pas non plus la charité, juste de l’aide ! Mais nous nous débrouillerons seul ! Adieu !
Loup Solitaire tira le rideau et sortit dans le couloir, Œil de Loup et moi-même à sa suite.
Une fois dans le couloir, Loup Solitaire faillit se casser le nez sur la vielle femme que nous venions de voir. Elle attrapa Loup Solitaire par le bras en lui disant :
- Attendez, ne partez pas ! Vous m’avez rendu Qacim, j’ai une dette envers vous ! Puis elle tira Loup Solitaire vers une autre porte fermée par un rideau et ajouta :
- Aïcha, ma servante, n’est pas une lumière, mais c’est une bonne cuisinière ! Venez !
C’est le moment que choisi mon estomac pour se manifester. Inna dut entendre, car elle sourit et nous fit entrer dans une autre pièce où une autre femme était occupée à disposer divers plats en métal sur une table basse. Dans un coin de la pièce, assis sur un gros coussin, Qacim était en train de mordre à belles dents dans une grande galette de sésame. Quand il nous aperçut, il se mit à rire. Inna nous fit asseoir, houspilla sa servante, et disparu par une autre porte. Je m’approchais de Qacim, qui riait de plus belle.
- Évidemment, c’est toi qui es derrière tout ça !
- Évidemment ! Quand Oncle Ajim m’a fait sortir, j’ai compris et j’ai prévenu Tante Inna. J’ai bien fait, n’est-ce pas ?
- Tu es un petit malin, toi ! Dit Loup Solitaire.
À ce moment, Inna refit son apparition, une bouteille joufflue à la main. Elle prit un couteau et commença à enlever la cire qui fermait la bouteille.
- Il ne faut pas en vouloir à Ajim, Messires ! Dit-elle. Ce vieux bouc est plus bête que méchant ! Il ne ferait pas de mal à une mouche, mais il ne peut s’empêcher d’essayer de tirer parti d’une situation…
Juste quand Inna finissait sa phrase, Ajim fit son apparition dans l’encadrement de la porte. Il avait l’air très fatigué et très las. Quand il nous vit assis à sa table en compagnie de Qacim et de sa femme, il changea de couleur et fit mine de tourner les talons. Inna l’apostropha :
- Te voila toi ! Tiens ! Rend toi utile ! Ouvre cette bouteille !
Ajim s’assit sur un coussin, à bonne distance de Loup Solitaire, et fit sauter le cachet de cire qui protégeait la bouteille. Puis il remplit trois gobelets en cuivre et nous les tendit.
Je pris le mien et reniflais le contenu : Un liquide vert, épais, et visiblement alcoolisé.
- Je croyais, dit Loup Solitaire, que le Mahjan avait interdit les alcools ?
Ajim eut l’air un peu surpris et répondit :
- Oui, c’est vrai, mais seulement le vin de palme. Ceci est du vin de Jala, fait avec des raisins !
Je goûtais ce drôle de vin vert : Je le trouvais un peu trop sucré à mon goût, mais son parfum était agréable et délicat. Je me demandais comment les vignerons de Jala parvenaient à faire du vin vert…
Inna s’assit en face de nous et nous tendit à chacun une assiette en cuivre, où des légumes et de la semoule accompagnaient des morceaux d’agneaux en sauce.
- La spécialité d’Aïcha ! Dit Inna
J’avais suffisamment faim pour pouvoir manger de l’herbe ! Je ne me fis donc pas prier pour faire honneur à la cuisine d’Aïcha.
Après le repas, Inna nous fit servir de l’eau chaude sucrée et parfumée, accompagnée de petites galettes de blé noir, sur lesquels étaient dessinés certains caractères Vassagoniens.
- C’est pour porter chance ! Dit-elle en brisant une galette en deux.
Nous imitâmes son geste. De la chance, nous allions en avoir besoin !

_________________
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La nuit tombe sur Barrakeesh.
Le disque brûlant du soleil est parti se cacher derrière les monts du Dahir, transformant l’horizon en océan de feu. Puis une à une, les étoiles se sont allumées dans le ciel bleu nuit. Alors, comme en réponse, Barrakeesh s’est illuminée. Fenêtre après fenêtre, lanterne après lanterne, comme en réponse au ciel, la ville s’allume et s’anime. Un petit vent frais venant de la mer disperse la sécheresse du désert et apporte un peu de repos. Les gens sortent de chez eux, s’asseyent sur le pas de leur porte et profitent un instant du répit que leur offre le crépuscule.
Nous sommes assis sur le toit de la maison d’Ajim. De cet observatoire, nous avons une vue plongeante sur la ville basse et la cote.
Loup Solitaire fait face à la mer. Le vent gonfle les pans de son manteau Kaï et les fait flotter autour de lui.
- Enfin, la nuit ! Dit il en soupirant.
- Ca va être à nous ! Dit Œil de Loup emmitouflé dans les replis de sa cape, le capuchon baissé ne laisse paraître que l’ombre de son visage pointu.
- Qu’avez-vous l’intention de faire ? Demandais-je.
- Je l’ignore. Répondit Loup Solitaire. Il nous faut aviser : Quels moyens allons-nous employer pour fuir la Vassagonie ?
- Crois-tu que nous puissions demander de l’aide aux marins de la Suraiya ?
- Certainement pas ! Ils ont tous bien trop peur du Zakhan ! Si nous décidons de fuir par la mer, il faudra le faire seul !
- De toute façon, dit Œil de Loup. Je crains que nous n’ayons pas beaucoup de choix : Nous n’avons ni l’expérience, ni l’équipement adéquat pour traverser la Mer de la Sécheresse et rejoindre Casiorn.
- Oui, dis-je. S’enfoncer ainsi dans le désert, ce serait courir à une mort certaine !
- Très bien. Dit Loup Solitaire. Nous sommes d’accord. Nous prendrons la mer ! Reste à trouver une embarcation qui puisse nous porter au moins jusqu’aux cotes de Durenor.
- Allons voir au port ! Dis-je. Nous aviserons sur place.
- Bonne idée ! De plus, j’en ai assez d’être enfermé !
Nous quittons la terrasse, et redescendons les escaliers qui mènent aux appartements d’Inna et d’Ajim. Dans le salon ou nous avons dîné tout à l’heure, nous retrouvons Qacim et Inna. Ils sont en train de jouer aux dominos, et apparemment, Inna perd.
- Vous sortez ? Demande t’elle en levant les yeux de son jeu.
- Oui, répond Loup Solitaire. Nous allons profiter de la nuit pour faire un tour sur le port !
- Je peux venir avec vous ? Demande Qacim.
Loup Solitaire hésite, puis finit par dire :
- Ce ne serait pas une très bonne idée.
- Alors, comment allez vous faire pour trouver le port ? Vous allez demander aux passants ? Ainsi vêtu, vous n’irez pas loin !
- Qacim a raison ! Dit Inna. Les soldats sont partout. Vous aller vous faire remarquer, avec vos vêtements du Nord !
- Vous avez mieux à proposer ?
- Oui, je vais vous donner d’autres habits. Venez !
Et elle se leva. Nous la suivons dans une pièce voisine. Où là, elle nous remet à chacun un grand manteau de laine tissée pourvu d’une capuche. Nous enfilons chacun le nôtre, puis Inna rabat la capuche sur nos visages.
- On dirait presque de vrai Barrakeeshi ! Dit-elle en s’éloignant pour mieux nous regarder.
- Personne ne va s’étonner de nous voir ainsi ? Demandais-je.
- Rappelez-vous que nous sommes en période de deuil ! La coutume impose de garder la tête couverte !
- Très bien ! Dit Loup Solitaire. Espérons seulement que personne ne viendra nous regarder sous le nez !
Nous remercions Inna de son aide et de son hospitalité, et nous nous préparons à partir.
Dans le couloir, nous trouvons Qacim, assis sur la première marche de l’escalier.
- Je peux venir avec vous ? S’il vous plaît !
Loup Solitaire pousse un gros soupir et dit :
- Tu as de la suite dans les idées !
- Si vous ne me laissez pas venir avec vous, je viendrais quand même !
- Dans ces conditions, Fit Œil de Loup. C’est inutile de négocier, vu que tu as déjà pris ta décision… Mais permet moi de te dire que tu es une drôle de pég-ouz !
- Alors, c’est oui ?
- C’est oui ! Mais promets-nous de retourner te cacher ici après notre départ !
Qacim promit. Nous fîmes alors nos adieux à Inna, et sortons.
Nous déambulons dans les rues, maintenant bien remplies et animés. Tout d’abord un peu raide sous nos manteaux. Nous prenons rapidement confiance en nous et calquons notre démarche sur celle des autres citoyens. Il est vrai que ces costumes nous aident à nous fondre dans la foule : ici, tout le monde semble porter ce genre de manteau. Bien malin celui qui arrivera à nous distinguer des autres !
Nous marchons lentement, les uns derrière les autres. Qacim en tête, suivit par Loup Solitaire et Œil de Loup.
Au bout de quelques mètres, Loup Solitaire s’arrête brusquement et dit, par-dessus son épaule :
- Des soldats !
Nous nous rangeons le long du mur, et faisons semblant de discuter comme des passants ordinaires.
Du coin de l’œil, je vois arriver le groupe de soldats : Une dizaine d’hommes, dirigés par un sergent à longues moustaches. Lorsqu’ils passent derrière nous, sans nous prêter attention, ma main se crispe un peu sur la garde de mon épée. Puis les soldats disparaissent au coin de la rue. Toujours en marchant de ce pas décidé…
- Et alors ? On n’intéresse plus personne ? Fanfaronne Loup Solitaire.
- Vous voyez ? Vos déguisements sont bons. Dit Qacim. Ils ne vous ont même pas remarqués.
- Ouais… Ils sont drôlement pressés… Dit Œil de Loup. J’ai l’impression qu’ils préparent un mauvais coup… Vous ne sentez pas ?
- Si ! Dit Loup Solitaire. Suivons-les !
Nous empruntons le chemin des soldats, en forçant l’allure pour les rattraper. Dés qu’ils sont en vue, Loup Solitaire nous fait signe de nous arrêter. Nous reprenons aussitôt le pas tranquille du promeneur, tout en gardant un œil sur la patrouille.
Là-bas, le sergent vient de faire arrêter ses hommes. Et après une brève hésitation, il leur fait signe de s’engouffrer dans la maison d’Ajim !
- Aie ! C’est bien ce que je craignais ! Dit Œil de Loup.
- Nous sommes partis au bon moment, il me semble…
Qacim commence à s’agiter, il me tire par la manche et me demande :
- Vous n’allez pas les laisser faire ?
- Ne t’inquiète pas. Ils viennent nous chercher, quand ils verront que nous ne sommes pas là, ils rentreront chez eux…
Œil de Loup se tourne vers moi et me dit :
- À qui veux-tu faire avaler ça ?
- Il a raison. Dit Loup Solitaire. Je crains que nos hôtes n’aient à souffrir de leur générosité !
- Qu’est ce que tu comptes faire ? Foncer dans le tas ?
- Ce serait une solution ! Mais c’est ce qu’ils attendent : Il y a des soldats cachés dans la foule. Si nous passons à l’attaque tout de suite, nous nous jetterons tête baissée dans un piège !
- Alors ? Demandais-je.
- Éloignons-nous. Nous allons essayer d’entrer discrètement dans la maison. Une fois à l’intérieur, nous supprimerons les soldats et nous filerons par les toits.
- Et pour entrer ? Demanda Qacim.
- Nous allons passer par les toits ! Il y a suffisamment d’aspérités sur ces murs pour nous permettre de grimper !
- C’est audacieux comme plan. Dit Œil de Loup. Mais ça peut marcher, à condition de ne pas être remarqué par quelque badaud !
J’allais suivre mes compagnons, quand une brusque animation attira mon attention : Le sergent à moustache venait de sortir de la maison, suivit par ses soldats qui encadraient Inna et Ajim, soigneusement attachés…
Loup Solitaire jura et dit :
- Changement de programme !
- On a trop attendu ! Dit Œil de Loup.
- Qacim ! Ou vont-ils les emmener ?
Le gamin me jeta un regard noir avant de répondre :
- Dans les prisons du Grand Palais…
Nous échangeâmes un long regard silencieux… Ces gens-là avaient pris un risque énorme en nous abritant. La seule récompense de leur générosité allait être la prison… Ce n’était pas juste !
- Il faut faire quelque chose ! Dis-je en Sommerlundois.
- C’est trop risqué ; Répliqua Œil de Loup. Après tout, ils savaient ce qu’ils risquaient !
Loup Solitaire se racla la gorge et dit :
On peut leur tendre une embuscade ! Juste avant qu’ils n’arrivent au Grand Palais. À ce moment, ils seront moins sur leur garde, ce sera plus facile pour nous !
- Et la Garde du Palais ? Dit Œil de Loup. Tu y as pensé ?
- Oui, j’admets que c’est un problème… Une fois que nous aurons délivré Ajim et Inna, il faudra mettre du large entre la garde et nous !
- Et comment ? Tu as un plan ?
- On improvisera, comme d’habitude !
Œil de Loup marmonna quelque chose à propos des habitudes. Puis il fit coulisser son épée dans son fourreau et dit :
- Tout se paie ! Allons-y !
En quelques mots, j’expliquai la situation à Qacim. Je lui expliquais aussi qu’il fallait que nous arrivions au Grand Palais avant les soldats.
- Pour cela, pas de problème ! Je connais Barrakeesh comme le fond de ma poche ! Venez !
Nous emboîtâmes le pas au jeune garçon, qui nous fit passer par un dédale de petites rues sinueuses et étroites, tantôt montantes, tantôt descendantes, coupant parfois d’autres rues, plus larges. Malgré notre sens de l’Orientation, je dois avouer que nous nous serions égarés dans ce labyrinthe. Sans l’aide de Qacim, qui se promenait dans ce dédale comme s’il avait toujours vécu ici, nous tournerions sans fin dans ce mélange complexe de ruelles tortueuses, de placettes anonyme et de cul-de-sac insalubres.
Au bout d’une dizaine de minutes, alors que je croyais que nous étions irrémédiablement perdus, nous débouchâmes sur une grande terrasse qui faisait le contour d’une curieuse place, entièrement pavée de noir.
- Le Saddi-tas-Ouda ! Dit Qacim.
- La Place des Morts… Traduisit Loup Solitaire.
A l’autre bout de la terrasse, en face de nous, un grand portail ovale.
- En passant par ce portail, nous rejoindrons le Grand Palais. Mais il faut contourner la place !
- Pourquoi ne pas traverser plutôt ? Demanda Loup Solitaire. Il y a des marches…
- Non ! Fit Qacim avec effroi. Personne ne traverse le Saddi-tas-Ouda ! Ca porte malheur !
- Ah oui ? Dit ironiquement Loup Solitaire. On risque une mauvaise rencontre ?
Et il se dirigea vers les escaliers. Œil de Loup dans son sillage.
Je regarde Qacim : Il a peur et en même temps honte d’avoir peur. Je m’engage sur la première marche de l’escalier, me retourne vers Qacim et lui dis :
- Tu viens ?
Finalement, la honte est la plus forte, et Qacim vient nous rejoindre.
Le Saddi-tas-Ouda est entièrement pavé de dalles de marbre noir. Au centre de chaque dalle, on a planté une pique en fer. Du haut des escaliers, la Place ressemble à un porc-épic ! Mais au fur et à mesure de ma descente, je distingue mieux les détails, et je comprends alors pourquoi personne ne s’engage sur cette place :
Au bout de chaque pique est plantée une tête : Voleurs, assassins, pirates, renégats… Tous ceux qui ont un jour osé défier le Zakhan et qui l’ont payé de leur vie se retrouvent ici, la tête empalée sur une pique. Leurs yeux morts regardant le néant, la bouche ouverte en une muette protestation…
Réprimant un frisson d’horreur, je vais rejoindre mes deux amis, au milieu de la place.
- Riante compagnie… Commente Loup Solitaire.
- Peuple de Barbares ! Crache Œil de Loup. On ne traite pas un ennemi ainsi…
Loup Solitaire se tourne vers moi, et se fige, les yeux fixés sur quelque chose derrière moi…
Je me retourne lentement, suis son regard, et croise celui d’Abdul-ib-adj-Assan…
La tête de l’envoyé spécial est plantée au bout d’une pique, ses yeux sont grands ouverts, et fixent le vide. Sur son front est badigeonné, à la peinture rouge, le mot TRAÎTRE.
Derrière lui, plantée aussi sur une pique, se trouve la tête du Capitaine Cheifir, à côté de celle de son second, du toubib et de son maître d’équipage…
Un frisson de terreur m’envahit, lorsque je réalise avec effroi, que les têtes de tous les membres de l’équipage de la Suraiya sont là ! Autour de nous ! Planté à jamais sur une pique, le mot TRAÎTRE peint en rouge sur le front !
- Peuple de barbares ! Répète Œil de Loup.
- La Suraiya est au complet ! Dit Loup Solitaire. Le Zakhan leur a fait payer cher… Oh non !
Je me retourne vers Loup Solitaire, juste a temps pour le voir tourner de l’œil et vaciller sur ses jambes…
Œil de Loup le reçoit dans ses bras et surpris, lui lance :
- Arête de faire le c… !
Mais il s’interrompt, allonge Loup Solitaire sur le sol noir et passe sa main sur son front. Puis il la retire et me regarde en disant :
- Il est brûlant de fièvre !
Je viens m’agenouiller à ses côtés, et pose ma main sur le visage de mon ami : il est aussi chaud qu’un poêle en pleine activité !
- Qu’est ce qui lui arrive ? Demande Qacim.
- On va regarder ! Répond Œil de Loup en ouvrant la chemise de Loup Solitaire.
Rapidement, nous débarrassons Loup Solitaire de son manteau et de sa tunique. Puis Œil de Loup le fait rouler sur le côté droit, le débarrasse de sa chemise et pousse un juron.
Je regarde à mon tour et secoue la tête :
Tout l’avant-bras gauche de Loup Solitaire a pris une teinte sombre, et de nombreux filaments courent le long de son bras, et sur son épaule, tout autour des blessures infligées par les Kwarazs…
- Qu’est ce que c’est que ça ? Dis-je. La gangrène ?
- Si vite ? Répond Œil de Loup. Cela m’étonnerait !
- C’est le Saddi-tas-Ouda ! Dit Qacim, visiblement paniqué. Nous avons dérangé les morts et ils se vengent !
Je me retourne vers Qacim et le secoue en disant :
- Arête de dire des bêtises ! Les morts ne font de mal à personne ! Ca, c’est une infection. Probablement due à notre passage dans le Baga-Darooz !
À ce moment, Loup Solitaire reprend ses esprits et grogne :
- Qu’est ce qui c’est passé ?
Il tente de se redresser, prend appui sur son bras gauche et s’effondre de nouveau.
Œil de Loup l’aide à s’asseoir et lui dit :
- Tu t’es évanoui ! Les blessures que t’ont faites les Kwarazs se sont infectées et ont contaminé une partie de ton bras. Qu’est ce que tu ressens ?
- Rien. Je n’ai même pas mal ! Par contre, je ne sens plus mon bras !
- Quoi ?
- Je ne ressens plus mon bras ! Je n’arrive plus à le remuer, c’est comme s’il était mort !
- Depuis combien de temps est tu comme cela ?
- Je ne sais pas… Quelques minutes…
Œil de Loup se passe la main dans les cheveux et dit :
- Il faut trouver un médecin. Et vite !
Qacim intervient timidement :
- La grande porte là-bas nous mène au Mikarum… Le quartier des Herboristes…
- Vu ! Dit Œil de Loup. Transportons le là-bas !
Nous aidons Loup Solitaire à se relever. Puis nous le prenons chacun par une épaule et nous nous dirigeons vers l’escalier.
Arrivé près des marches, Loup Solitaire trébuche et manque de nous faire tomber tous les trois. Œil de Loup s’arrête et dit :
- Attends, je vais essayer quelque chose !
Ensemble, nous aidons Loup Solitaire à s’asseoir sur une des marches. Puis Œil de Loup prend la main droite de Loup Solitaire dans la sienne, et appuie avec son pouce sur différents points de la paume de Loup Solitaire. Puis il répète la même opération sur la main gauche. Enfin, il s’assied derrière Loup Solitaire, lui prend la tête entre ses mains, lui presse les tempes du bout des doigts, et prend une grande inspiration…
Quelques instants plus tard, Œil de Loup lâche la tête de Loup Solitaire qui se relève lentement et dit :
- Merci, je pense pouvoir tenir debout maintenant…
Œil de Loup se relève aussi et lui répond :
- Faire baisser ta fièvre est le maximum que je puisse faire. L’infection est trop étendue pour que je puisse te soigner vraiment…
- Je sais, je sais…
Nous gravîmes l’escalier et laissons derrière nous le sinistre Saddi-tas-Ouda.
Nous arrivons à un carrefour, devant nous une enseigne de bois se balance lentement au gré du vent nocturne. En nous approchant, nous pouvons lire, écrit en caractère Vassagonien : Bi dar Massoum, Herboriste.
Sans hésiter, nous passons le rideau de perles qui voile l’entrée, et nous nous retrouvons dans une pièce basse, éclairée par une lampe à huile suspendue au plafond. Au milieu de la pièce, un petit homme au regard jovial est en train de ranger différents flacons sur des étagères posées sur les murs. Lorsque nous entrons, il se tourne vers nous et nous dit gentiment :
- Je suis désolée, mais ma boutique est fermée !
- Nous avons besoin de vous. Dit Œil de Loup. Pouvez vous regarder cette blessure ?
Le petit homme repose le flacon qu’il avait dans les mains, et fait signe à Loup Solitaire d’approcher et de s’asseoir sur un tabouret.
Loup Solitaire s’exécute, pendant que le petit homme allume une autre lampe.
Puis il s’approche de Loup Solitaire, lampe en main.
À la lumière de la lampe, la blessure est encore moins belle à voir : rouge, presque noire, avec de nombreux filaments bleutés courant sous la peau.
L’herboriste examine attentivement le tableau, puis pince le bras de Loup Solitaire, sans réaction. Alors il secoue la tête et dit :
- Je ne peux rien faire pour vous, homme du Nord, vous êtes atteint par la Paralysie des Membres. Si on ne vous soigne pas rapidement, le mal va s’étendre, gagner les autres membres, puis le cœur…
- Quel est le remède ? Demanda Loup Solitaire, très calme.
- Il faudrait vous faire une application d’herbe D’Oede. Seule cette herbe a le pouvoir de vous guérir…
- Avez-vous de cette Herbe ? Dit Œil de Loup.
L’herboriste ouvrit en grand ses bras et dit, en montrant l’ensemble de sa boutique :
- Même si je vendais ma boutique et tous mes biens, je n’aurais pas assez pour me procurer ne serait-ce qu’une seule feuille de cette herbe merveilleuse…
Puis baissa la voix et dit :
- En fait, à Barrakeesh, il n’y a qu’une seule personne qui soit assez riche pour posséder de l’Herbe d’Oede…
- Et qui est-ce ? Demanda Loup Solitaire.
- Le Zakhan ! Souffla le petit homme.
Un profond silence s’établit. L’herboriste s’agita nerveusement, la lampe à la main.
- Combien de temps, avant… Demanda Loup Solitaire.
- Une journée. Répondit l’herboriste. Peut-être moins, peut-être plus, j’ai là quelques produits qui pourraient ralentir… Un peu !
- Essayons toujours… Dit Loup Solitaire.
Le petit homme disparut dans son arrière-boutique et revint peu après. Avec un bol remplit d’une substance visqueuse dans les mains. À l’odeur forte de la substance, je reconnus la teinture de Calandea. Un antiseptique très puissant.
Il remua la substance avec un pinceau, et en badigeonna les blessures de Loup Solitaire. Puis il prit deux fioles sur une étagère, versa leur contenu dans un flacon en verre qu’il boucha. Ensuite, il agita le flacon jusqu’à ce que le liquide prenne une belle couleur vert émeraude. Puis il tendit le flacon à Loup Solitaire en disant :
- Buvez une gorgée. L’élixir de Rendalim fera baisser la fièvre, et ralentira la progression du mal… Un peu !
Puis il secoua la tête et dit :
- J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir. La suite est à la grâce de Dieu…
Loup Solitaire remercia l’herboriste et se rhabilla sans dire un mot. Puis il sortit de l’échoppe, Œil de Loup et Qacim sur ses talons.
Je payais le petit homme pour ses services. Au moment de sortir, il me mit en main une petite fiole remplie d’un liquide noir : de la teinture de Ronces des Cimetières.
- Pour abréger ses souffrances… Dans les derniers instants…


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 Sujet du message: LE TYRAN DU DÉSERT XI
MessagePosté: Sam Juin 18, 2005 5:10 pm 
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Emmaphrodite
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LE TYRAN DU DÉSERT XI

Dehors, Loup Solitaire est debout, adossé à un mur, les mains dans les poches.
Œil de Loup à tiré sa capuche sur son visage et se tient au milieu de la rue, les mains dans le dos. Qacim, lui, est resté près de la porte. Très gêné.
Au son du rideau de perle, Loup Solitaire relève la tête. Aucune émotion n’apparaît sur son visage. Il est calme. Presque indifférent.
Il est difficile de se mettre à la place de quelqu’un qui sait quand il doit mourir, mais on peut imaginer ce qu’il ressent : Colère, révolte, indignation…
Curieusement, Loup Solitaire est très calme, presque résigné.
Plus rien à voir avec l’homme que j’ai connu il y a cinq ans en arrière, et qui sur les ruines encore fumantes du monastère Kaï, a juré de venger ses frères assassinés.
Plus rien à voir, en effet, avec l’être que j’avais trouvé, debout sur les ruines, menaçant le ciel et renonçant à son nom Kaï, pour se rebaptiser de lui-même…
Peut-être avait-il mûri… Peut-être avait-il compris qu’il ne servait à rien de se lamenter… Une telle résignation me surprenait quand même un peu…
Loup Solitaire se décolla du mur et nous fit signe d’approcher.
Lorsque nous fûmes près de lui, il nous posa la main sur l’épaule et nous dit :
– Vous rentrez au Sommerlund !
La surprise fut telle que pendant quelques secondes, je ne pus articuler un mot.
Œil de Loup se dégagea, et dit simplement :
– Non !
Loup Solitaire ne parut pas très surpris. Il tenta de dire quelque chose, mais je le coupais :
– Et toi ?
– Moi ? Il s’agit bien de moi ! (Il secoua la tête.) Tu as entendu le verdict comme moi… Il me reste à peine vingt-quatre heures à vivre… Je vais les passer tranquillement… Vous, vous devez regagner le pays sans moi. Avertissez le Roi de mon décès et dites-lui de garnir les frontières…
– Navré. Dit Œil de Loup. Mais nous ne partirons pas sans toi…
– Alors, attendez vingt-quatre heures…
Je n’aurais jamais cru voir Œil de Loup perdre un jour sa patience. Il agrippa Loup Solitaire par le col et lui cria :
– Écoute-moi bien, espèce de pourriture ambulante ! Il n’est pas question de t’abandonner et de retourner bien tranquillement au Sommerlund en te laissant crever ici !
– Crois-tu que nous ayons le choix ?
– On a toujours le choix ! Dis-je. Œil de Loup a raison, nous ne te laisserons pas mourir ici !
– Je vous remercie de votre solidarité. Mais que comptez vous faire ? M’assister dans mes derniers instants ? Me tenir la main pendant que je pourrirais lentement ? C’est ridicule !
– C’est toi qui es ridicule ! Répliqua Œil de Loup. Tu as entendu l’herboriste ? L’herbe d’Oede ! Il nous faut trouver de l’herbe d’Oede ! Et tu pourras guérir !
– Oui. Mais tu as aussi entendu quel est le seul endroit de Barrakeesh ou nous pouvons espérer trouver cette herbe !
– Et alors ? Dis-je. Nous avons déjà fait beaucoup plus dur ! Rappelle-toi ! Quand nous avons traversé le territoire de Kalte pour aller arrêter ce mage, qui se terrait dans la forteresse d’Ikaya. Nous avons tous souffert d’engelures pendant un mois. J’ai failli devenir aveugle à cause de la Cécité des Glaces. Mais nous nous en sommes sortis ! Nous avons investi la forteresse et capturé le mage !
– À nous trois ! Insista Œil de Loup.
– Je crains que vous ne vous fassiez un peu trop d’illusions. Dit Loup Solitaire. Les circonstances étaient alors différentes !
– Pas beaucoup différentes de maintenant : La Mer de la Sécheresse a remplacé le Glacier de Viad. Le sable, la glace ! Et il ne s’agit pas de prendre le Zakhan en otage, mais de cambrioler l’Herboristerie Impériale.
– Un simple vol ! Insistais-je.
Mais Loup Solitaire n’était pas encore convaincu. Il descendit la ruelle, en direction du Saddi-tas-Ouda et se campa à l’entrée de la place.
– Et ça ? Dit-il. Depuis notre arrivée dans ce pays, tout a été de travers : Assan est mort, le Capitaine Cheifir est mort, et avec lui, tout l’équipage de la Suraiya ! Et bientôt, Qacim risque de perdre sa seule famille…
Il soupira et reprit :
– Nous étions venus signer la paix. Et nous ne faisons que semer la mort ! Parmi nos ennemis, mais aussi parmi tous ceux qui nous viennent en aide !
– C’est une raison de plus pour ne pas fuir ! Il faut que le Zakhan paie pour tous ces meurtres ! Et il nous faut savoir le pourquoi de tant de hargne à notre encontre !
– Œil de Loup à raison ! Dis-je. Ce serait insulter la mémoire de tous ces gens qui nous ont accordé leur amitié et leur estime, que de ne pas chercher à savoir pourquoi ils sont morts !
– Là. D’accord ! Dit Loup Solitaire. Mais après ? Tu comptes assassiner le Zakhan ?
– Non. Répondit Œil de Loup. Je ne suis pas la justice. Le Zakhan paiera ses crimes. Tôt où tard…
– Dans ce cas… Je veux bien marcher avec vous. Mais il nous faut un plan…
– J’en ai un. Dis-je. Mais il nous faudra l’aide de Qacim…
Pendant que nous discutions, le gamin était resté à l’écart. Assis sur une pierre, le menton dans les genoux. J’allais le retrouver et je lui expliquai mon idée.
– Vous voulez faire QUOI ?
– Nous voulons entrer dans le Grand Palais, trouver l’Herboristerie Impériale et y dérober l’Herbe d’Oede. Répétais-je.
– Mais vous êtes fous ! C’est impossible ! Personne n’est jamais rentré de nuit dans le Grand Palais ! Le mois dernier, deux voleurs ont été pris alors qu’ils traversaient les jardins du Palais ! Ils ont été décapités en place publique ! Et leurs cadavres ont été jetés aux vautours !
– Charmante coutume. Persifla Œil de Loup
Qacim secoua la tête et dit :
– Non ! Entrer dans le Palais, c’est impossible !
– Nous avons bien réussi à sortir… Dit Loup Solitaire. C’était impossible aussi…
– Et toi, tu as bien réussi à entrer dans le sérail, pour y voler des bijoux…
Qacim me regarda et répondit en bafouillant :
– Oui, mais… J’ai eu de la chance… Et était de jour…
– Justement ! Dit Loup Solitaire. La nuit, ce sera plus facile !
– Vous êtes fou. Répéta Qacim. J’ai réussi à sortir du Palais une première fois, grâce à vous. Je ne suis pas assez fou pour tenter deux fois ma chance…
– Très bien. Dit Loup Solitaire. Tu veux donc laisser Ajim et Inna à la merci du bourreau ? Tu veux retrouver leurs têtes sur le Saddi-tas-Ouda…
Qacim bégaya :
– Que… que… que voulez vous dire ?
– Nous n’allons pas seulement dans le Grand Palais pour y dérober de l’Herbe d’Oede. Dit Œil de Loup en examinant son épée à la lueur de la lune. Nous y allons aussi pour délivrer tes parents adoptifs…
– Naturellement. Repris Loup Solitaire. Si tu ne veux pas nous aider… Tu es libre…
– À… À cette heure, ils doivent déjà être morts… Dit Qacim, qui palissait de peur.
– Je ne pense pas ! Dis-je d’un ton détaché. J’ai tué le bourreau, pour te sauver. Et puis, la Loi du Mahjan interdit de torturer qui que ce soit après la tombée de la nuit…
– Ah bon ? Qacim retrouva un peu des couleurs.
– Oui. Poursuivis-je. "Tu ne porteras point la main sur ton âne, ta femme, ton serviteur ou quelque personne sous ton toit après le couchant !"
– C’est écrit ! Confirma Œil de Loup.
Qacim parut indécis. Il réfléchit quelques instants, sans doute pour essayer de se rappeler de quelle sourate était extrait ce verset, que je venais d’inventer pour l’occasion…
– Vous êtes complètement fou ! Et moi, je suis encore plus fou ! Je viens avec vous ! Et que le Mahjan nous protège, nous allons en avoir besoin !
Qacim prit la tête de notre groupe et nous guida hors du Mikarum. En chemin, il nous expliqua comment il comptait entrer dans le Palais.
– Dans le mur Est du palais, il y a une poterne qui donne sur un des jardins extérieurs. En nous faufilant dans ce jardin, on arrive à une grille qui ouvre sur les jardins intérieurs. De là on peut arriver à atteindre une fenêtre du bâtiment des femmes…
– Ca n’a pas l’air être trop compliqué… Fit remarquer Loup Solitaire.
– Attendez être à pied d’œuvre… Répondit Qacim.
Nous suivons Qacim au travers des petites rues bordant le Mikarum. De loin en loin, on distingue les nombreuses tourelles et les dômes du Grand Palais, pointant leurs flèches vers les étoiles.
Puis finalement, nous débouchons sur le parvis du Grand Palais, face à la Porte des Lions : Une arche de granit gigantesque, percé de sept portails immenses, disposés dans un ordre décroissant à partir du centre et fermés par de lourdes portes de bois et de métal :
D’abord, la Porte du Zakhan : Haute de huit mètres, large de cinq. Elle est fermée par de lourds vantaux recouverts d’or et de pierreries et est flanquée, à sa droite et à sa gauche, de portails identiques, quoique de taille plus modeste, juste six mètres de haut, mais tout autant décorées d’or et de pierres précieuses.
Puis viennent les Portes des Princes, couvertes d’argent ciselé dans la masse. Elles ne font que quatre mètres de haut.
Puis enfin, viennent les Portes de Bronze ou Portes des Reines. Les seules à être ouvertes en permanence durant le jour. Elles ne font que deux mètres de haut…
Actuellement, toutes les portes sont fermées et farouchement gardées par de solides gaillards aux mines peu encourageantes. Je compte une vingtaine de gardes, armés d’épées et de hallebardes. Plus une dizaine d’autres sentinelles, postées au-dessus du portail. Plus certainement deux autres dizaines dans chacune des deux tours de flanquements…
– En tout, une cinquantaine d’hommes. Dit Œil de Loup.
– Et autant de paires de moustaches ! Dis-je. Mais avec un peu de chance, il n’y a pas autant d’hommes partout.
– Oui, il faut espérer ! De toute façon, il n’est pas question de donner l’assaut !
Nous traversons la grande place, en essayant de ne pas attirer l’attention des sentinelles. Par bonheur, à cette heure-ci, il y a encore du monde dans les rues et nous ne détonnons pas trop dans l’ensemble.
Nous laissons la porte des Lions derrière nous, et poursuivons notre chemin en gardant le mur d’enceinte à notre gauche. Tout en cheminant, je note que toutes les tours ne sont pas illuminées. Peut-être sont-elles moins gardées…
Nous tournons à l’angle de la muraille, et parcourons une vingtaine de mètres avant de trouver une porte cochère percée dans le rempart.
– C’est là ? Demande Œil de Loup.
– Non, c’est juste une entrée de service. Les serviteurs qui logent en ville passent par-là. Et il y a une entrée similaire dans le rempart sud.
– Y a t’il beaucoup de porte dans cette muraille ?
– Sans compter la Porte des Lions ? Au moins une dizaine, plus ou moins gardées…
– Pas prudent ça… Dis-je.
– C’est vrai. Répondit Loup Solitaire. Mais la vraie citadelle doit se trouver à l’intérieur des murs. Certainement à l’abri de deux autres murailles… Et à propos de prudence… Éloignons-nous des murs. Même peu nombreuses, les sentinelles risquent de nous remarquer, et ce n’est pas bon !
Qacim hocha la tête, et nous fit obliquer dans une petite rue à droite, puis dans une autre, qui suivait à peu de choses près, le tracé du rempart. Enfin, après une bonne centaine de mètres, il entra dans une ruelle sombre, perpendiculaire au mur d’enceinte. Nous le suivîmes et il nous fit accroupir derrière une charrette abandonnée.
– Nous y sommes ! Dit-il. L’entrée est par-là…
Je regarde dans la direction indiquée : A une portée de flèche, percé dans la muraille, se trouve une belle porte de bois verni, rehaussée de clous de métal qui forment une série de dessins géométriques. Et devant cette porte, deux soldats qui font les cent pas…
– C’est là ? Demandais-je.
– Oui, c’est là. Répondit Qacim.
– Alors, Demanda Loup Solitaire. Quel est ton plan ?
J’observais attentivement les alentours avant de répondre :
– Il me faudrait une bouteille de vin. Si possible encore pleine…
– Désolé. Répondit Œil de Loup. Mais je n’ai pas cet article sur moi…
Qacim fouilla dans la charrette et en sortit un récipient en terre cuite, joufflu et à long col.
– Un jâr. Dit-il. Ca ira ?
– Ca ira. Il est vide ?
Qacim secoua l’objet, retira le bouchon et renifla le contenu.
– De l’eau.
Je pris le jâr, débouchais la petite bouteille de Ronces de Cimetières, et la versais à l’intérieur. Ainsi dilué, il y avait peu de chances pour que le poison soit mortel.
– Et maintenant ? Demanda Œil de Loup.
– Tu vas voir !
Je pris le jâr sous mon bras, et retournais dans la rue parallèle aux remparts, que je suivis jusqu’à trouver une autre rue perpendiculaire.
J’ajustais mon capuchon, tout en jetant un coup d’œil à la ronde : Personne.
Je me mis alors à marcher tout en titubant et à trébucher sur le pavé comme si était ivre… Puis je débouchais sous le rempart et le suivis dans la direction des deux gardes. En chemin, je me mis à bramer une des chansons que les marins de la Suraiya nous avaient apprises. Le refrain faisait à peu près ça :
Oh ! Je sais, ses dents sont fausses et claquent quand elle marche !
C’est ma Sahra poitrinaire et bossue !

…Et ainsi de suite.
Quand j’arrivais en vue des gardes, l’un d’eux vint vers moi et m’apostropha rudement :
– Hé toi, silence ! C’est interdit de chanter sous les remparts !
Je m’arrêtais aussitôt, titubais sur place et répondis d’une voix pâteuse :
– Fait excuse soldat, j’avais pas vu !
– Ca va ! Dit-il. Tire-toi !
J’esquissais une parodie de salut militaire et repris mon chemin en titubant. En passant devant le deuxième garde, je me mis à me dandiner, les coudes battant l’air comme des ailes, et à glousser et caqueter, comme une poule.
En effet, en argot Barrakeeshi, une "poule" est le mot utilisé pour se moquer des soldats de la Garde. Pourquoi ? Je l’ignore. Mais les deux soldats ont, eux, l’air de connaître la raison. Et cela ne leur fait pas plaisir. Car le soldat qui m’a apostrophé vient de rattraper par un des pans de mon habit, et me secoue comme un prunier, tout en me traitant de noms et d’adjectifs que je n’aurais jamais eu l’idée de mettre ensemble…
Finalement, je m’arrache à la poigne du soldat, titube encore un peu et lui lance :
– Ca va, ça va ! Je m’excuse. Je le ferai plus !
– Laisse-le ! Dit le second soldat. Il est saoul, tu vois bien !
– J’suis pas saoul. Dis-je. Je suis ron… ron… rongé de remords ! Et je veux faire la paix avec vous !
– Ca va ! Dit le premier. Tire-toi.
– Non ! Je reste ! Je vous ai fait de la peine, alors je monterais la garde avec vous !
– Et si tu allais plutôt cuver ton vin ?
– Non ! Je veux me faire pardonner ! Ou alors vous boivez un coup avec moi !
Les deux hommes se regardèrent. Puis l’un d’eux dit :
– On n’a pas le droit, on est en service…
– Cot ! Cot ! Cot ! Fis-je.
Le soldat qui m’avait interpellé et secoué m’arracha le jâr des mains en grognant une insanité. Puis il demanda :
– Si je bois avec toi, tu t’en vas ?
– Promis !
Il déboucha le jâr et but une longue rasade. Puis il me le rendit en disant :
– C’est infect ! Qu’est ce que c’est ?
Il n’eut pas le temps d’en dire plus, l’action des Ronces de Cimetières fut plus foudroyante que je ne l’avais cru : Son visage se crispa, son corps tout entier se tétanisa et il tomba sur le sol. Mort.
Son compagnon poussa un cri de surprise, lâcha sa lance et porta la main à son épée…
Je lui écrasais le jâr sur le sommet du crâne, et il alla rejoindre son partenaire à terre.
Je me retournais vers la ruelle ou s’abritais mes amis et fit un signe.
Aussitôt, trois silhouettes se détachèrent dans le noir et filèrent en courant vers le mur d’enceinte. Œil de Loup arriva le premier et me dit :
– Et dire que je croyais que le ridicule avait été atteint la fois ou tu nous avais fait passer pour les Dames de Compagnie de la Reine !
– Et alors ? Nous avions réussi à démasquer les conspirateurs ! C’est tout ce qui compte !
– Ah ouais ? Dit Loup Solitaire. La Cour a parlé de ton coup d’éclat pendant un an ! Et la Reine à fait vérifier le sexe de toutes les dames de sa Compagnie !
– Ca leur apprendra à se méfier ! Et maintenant, aidez-moi, au lieu de critiquer !
Ensemble, nous redressâmes les deux soldats et les remîmes en faction, appuyés contre le mur. Le second soldat, que j’avais frappé avec le jâr, avait du mal à tenir debout. Nous l’accrochâmes au mur, en se servant de sa dague, plantée dans la muraille, au travers de ses vêtements.
– Tu es sur qu’il est mort ? Demanda Loup Solitaire.
– Après un coup pareil… Dis-je. Si on ne meurt pas, on en reste idiot !
Pendant que nous "arrangions" les hommes de garde de telle façon que l’on croie, de l’extérieur, qu’ils étaient encore valides, Qacim était approché de la porte et avait commencé à la crocheter à l’aide de son instrument.
– Ca y est ! Dit-il en poussant le battant qui s’ouvrit sans bruit.
Les uns derrière les autres, nous nous faufilons dans le jardin…


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MessagePosté: Dim Oct 02, 2005 3:19 pm 
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Emmaphrodite
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- Maintenant, nous allons pouvoir parler tranquillement. Je ne vous ai pas encore livrés au Zakhan, profitez en pour vous expliquer, et soyez convaincants, votre sort dépend de vous.
J'échangeais un regard avec mes compagnons :
Loup Solitaire hésitait. Oeil de Loup se dandina sur place, se racla la gorge et fit un pas en avant et demanda :
- Avant de commencer, Votre Majesté, j'aimerais vous poser une question…
- Je vous écoute !
- Ne seriez vous pas…
- Oui ?
- La Princesse Lorêne d'Hammarald…
La vieille dame parut un instant surprise, mais elle repris bien vite son expression hautaine et répondit :
- C'est la mon ancien nom, et plus personne ne m'a appelée ainsi depuis plus de trente ans… Désormais, je suis la Reine Qira-ab-ija mahj-im-Rimoah.
- Ainsi, Dit Oeil de Loup. Il vous a épousée… Beaucoup de jeunes gens ont tenté de vous retrouver et de vous libérer, Madame…
- Je sais ! Répliqua sèchement la Reine. Et bon nombre d'entre eux ont fini dans les cachots, ou sous la hache du bourreau… J'ai épousée Rimoah pour arrêter ce gâchis stupide.
L'histoire me revenait petit à petit en mémoire : La princesse Lorêne avait été enlevée par un prince Vassagonien qui désirait l'épouser. A l'époque, personne n'avait réalisé que le prince en question n'était autre que le tout jeune empereur de Vassagonie. Et effectivement, un grand nombre d'aventuriers de l'époque avait mystérieusement disparus en tentant de retrouver la jeune fille. Puis, quand l'identité du ravisseur avait été connue, de nombreux nobles en quête de notoriété et de prestige, avaient fait pression sur les souverains de Durenor et de Sommerlund pour qu'ils déclarent la guerre à la Vassagonie… Quelques années après, les deux camps cessèrent les hostilités, d'un commun accord. Entre temps, les raisons du conflit avaient été complètement oubliées…
- Vous avez épousée Rimoah, afin qu'il négocie la paix avec les Souverains du Nord ?
- Oui. Trop de personnes étaient mortes à cause de moi. Et beaucoup d'autres auraient encore péri dans les deux camps, si je n'étais pas intervenue en personne auprès des belligérants. J'ai écrit aux Roi Ulnar et Alin, les suppliant de cesser leur agression envers la Vassagonie, puis je suis allée voir Rimoah, et lui ai promis ma main en échange de la paix avec le Nord…
- Pardonnez mon insolence, Votre Majesté, Dis-je. Mais pourquoi tant de remue ménage autour de vous ? Votre enlèvement était-il un prétexte ?
La Reine me regarda de travers, et je sentis le poids du regard de mes compagnons… Visiblement, je venais d'en dire une grosse…
- Quel age avez vous ? Vingt ans ?
- Un… Un peu plus… Bégayais je.
- Alors, vous ne pouvez pas savoir…
Oeil de Loup m'agrippa par la manche et me grogna à l'oreille :
- La famille D'Hammarald ! Cela ne te dit rien ?
- Je … heu ! Les Rois de Durenor ? … L'Empereur Charles, peut être…
- Oui… Peut être !
- Par mon père. Répondit la Reine. Je descends directement de l'Empereur Charles, par mon père. Et ma grand-mère, elle, descendait du Mahjan… Cela fait assez de raisons pour justifier une guerre…
En effet, si ce que je venais d'entendre s'avérait exact, la Reine Qira pouvait prétendre au trône de tout les États qui étaient née de la dislocation du vaste Empire édifié par l'Empereur Charles, mais aussi à celui de tout les États que le Mahjan avait soumis, longtemps avant le règne de l'Empereur Charles…
- Maintenant que vous savez qui je suis. Dit la Reine. Parlons un peu de vous… Expliquez moi ce que vous faisiez dans le Vazûl-dia. Vous l'ignoriez peut être, mais l'accès au sérail est interdit à tout les hommes, sous peine de mort…
- Mourir de ça ou d'autre chose… Dit Loup Solitaire. Je préfère mourir en combattant, l'arme à la main, plutôt qu'en pourrissant lentement, comme je suis en train de le faire…
- Je ne comprends pas… Dit la Reine.
Je retraçais alors, en quelques mots, les grandes lignes de notre aventure, comment nous nous étions échappés des prisons, comment Loup Solitaire avait été blessé et avait contracté la maladie qui le rongeait lentement. La Reine écouta mon récit attentivement et dit :
- Il vous faut donc accéder à l'Herboristerie Impériale… Vous avez votre chance. Une partie de la garnison est en train de fouiller Barrakeesh, maison par maison. J'ignore ce que vous avez fait à ce petit crétin de Kimah, mais il tient absolument à vous avoir…
- Nous ignorons également les raisons de cet acharnement. Dis-je. Mais il ne recule devant rien, et fait taire tout ceux qui ont eu le malheur de nous croiser…
En moins d'une fraction de seconde, je revis les têtes des membres d'équipage de la Suraya, plantées sur des piques au milieu du Saddi-tas-Ouda…
- Et quel est le rôle de ce jeune imbécile qui vous accompagne ?
- Qacim ? Je l'ai tiré des griffes du bourreau. Il venait être capturé par la garde…
- Je sais. Il sortait d'ici !
- Ah ! Vous le savez ?
- Nous lui avons laissé prendre quelques bijoux, a condition qu'il ne remette plus les pieds ici… Et il s'est fait prendre ! Quel idiot !
- Il m'a raconté une version différente…
- Cela ne m'étonne pas ! Et que fait il avec vous ?
- C'est notre guide !
- Quelle confiance !
- Il y a en lui plus qu'il n'y paraît Dit Oeil de Loup. Ce garçon est courageux et loyal !
- Mais c'est un voleur…
- Si je n'avais pas été recueilli par les Moines Kaï. Dit Loup Solitaire. Je serais devenu comme lui, et peut être même pire…
- Et s'il a transgressé votre interdiction, dis je. C'est à cause de nous. Il nous fallait quelqu'un qui puisse nous guider dans le Palais. En échange, nous lui avons promit que nous délivrerions ses parents adoptifs…
- Que leur est il arrivé ?
- Votre police les a emmenés. Ils avaient eu la générosité de nous abriter lors de notre fuite…
- Vous… Allez le faire ? Délivrer ces gens ?
- Si cela est possible, alors oui. Dit Oeil de Loup.
La Reine se cala dans l'épaisseur de son fauteuil, les sourcils froncés. Pendant un long moment elle garda le silence, plongée dans ses pensées. Puis elle se redressa et dit :
- Très bien, je vais vous aider. Je vais intercéder en leur faveur auprès du maître des prisons, et obtenir leur libération…
Oeil de Loup resta un instant silencieux, et répondit :
- Voila qui est très noble de votre part, votre Majesté. Mais ne craigniez vous point la réaction du Zakhan ? Il sera furieux !
- Le Zakhan n'a rien à me dire ! Trancha brusquement la Reine. Il ignore peut être encore qui je suis ! Je n'ai pas d'ordre à recevoir de sa part ! Je suis légitime, et pas lui !
- Que voulez vous dire ? Demanda Oeil de Loup.
- Ce n'est pas lui l'héritier légitime de Rimoah ! Avant son décès suspect, Rimoah avait enfin accepté de désigner un successeur pour le remplacer sur le trône !
- Qui était ce ? Demandais je.
- Cet imbécile de Mûddalah ! Il ne comprend rien à la politique, rien à l'économie, rien à rien. Mais c'est un vague descendant du Mahjan, et cela à suffit à le légitimer !
- Était il plus légitime que Kimah ? Demanda Oeil de Loup.
- Bien plus ! Kimah n'est même pas un Mahjaânnite !
- Mais alors… Comment se retrouve t'il sur le trône ?
La Reine laissa échapper un rire amer.
- Vous êtes bien naïf ! Le trône, il l'a prit ! Rimoah est mort deux jours avant de présenter son successeur au Collège Mahjanni. Et Mûddalah est mort le lendemain, crise cardiaque…
- Coïncidence… Dit Oeil de Loup sans trop y croire.
La Reine secoua la tête et dit :
- Pas à trente ans ! Et Mûddalah était un homme solide ! On l'a assassiné ! Comme mon mari ! Rimoah était très vieux, mais pas à l'article de la mort. On a précipité les choses !
- Vous pourriez gouverner le pays à sa place ? Demandais je.
- Techniquement, oui. Je suis plus proche du Mahjan que bien des rejetons de la Haute Noblesse. En ne tenant compte que de la lignée, le Collège Mahjanni devrait me donner le pouvoir. Mais je suis vieille, et je suis une femme…
- Et la Reine Kleios !? S'exclama Oeil de Loup.
- La Reine Kleios avait dix-huit ans lorsqu'elle est montée sur le trône Et c'était la fille de la première femme du Mahjan !
- Oui… Je comprends… Dis je. (En fait, je ne comprenais rien, mais je faisais semblant, histoire de ne pas passer pour un imbécile.).
- En fait repris la Reine, il aurait fallu que Rimoah tienne encore dix ans, ou que le Collège accepte l'idée d'une régence… Et mon fils aurait alors prit le pouvoir qui lui revenait… Au lieu de cela… Elle soupira et reprit :
- Le Collège a été manipulé, comment, je l'ignore, mais certainement par Kimah…
- Excusez-moi, Votre Majesté. Dit Oeil de Loup. Mais de quel fils parlez vous ? Rimoah n'a pas eu de descendants mâle. Tout le monde le savait, même chez nous !
- Il était même connu dans toutes les Fins de Terres pour être le souverain qui avait le plus d'épouses et le moins d'enfant ! Renchérit Loup Solitaire.
La Reine le foudroya d'un regard méprisant avant de répondre, d'un ton tranchant :
- Je sais parfaitement ce que je dis ! Et je suis la seule épouse de Rimoah ! Je suis la Zaanî, l'épouse principale, la légitime. L'Impératrice, si vous préférez ! Les autres ne sont pas des épouses légitimes, elles n'ont aucun droit sur la Couronne.
Elle fit une pause, sembla se calmer et repris, plus lentement :
- De toute façon, Rimoah les a à peine touchée…
- Mais… Repris Loup Solitaire. Avez vous eu des enfants de Rimoah ? Des enfants mâle, j'entends…
- Quatorze, Dit elle lentement. Neuf garçons et cinq filles.
- Que sont ils devenus ? Demanda doucement Oeil de Loup.
- Morts. Tous ! Les filles, Rimoah me les a enlevées, et les a tués… Les trois aînées, sont dans le Horm-tar-Lallaim, aux cotés de Kebilla et Sousse… Puis vinrent les deux garçons, que j'ai étouffés de mes mains aussitôt qu'ils eurent poussé leur premier cri… Puis il y a eu deux fausses couches, un garçon et une fille. Et puis il eu Shoussilla, la seule qui vécu jusque à l'age d'un an, après, la maladie l'emporta… Ensuite, je cachais deux grossesses, et noyais les enfants, des mâles. Par la suite, j'eu recours à des tisanes infernales pour éviter de garder les enfants… Il y en eu encore trois… Et puis ce fut le Quatorzième…
Elle s'arrêta. En quelques instants elle s'était recroquevillée comme un fruit séché, son regard lançai d'étranges reflets, entre la folie et la haine…
Nous autres, nous n'osions pas bouger. Un manteau de glace me recouvrait entièrement, et je sentais une boule qui se nouait au fond de mon estomac…
La Reine reprit :
- Le Quatorzième… C'était il y a dix ans… J'avais cinquante-sept ans… Je me croyais à l'abri de toute grossesse, je me trompais… Quand je me suis retrouvée enceinte, j'ai vu là un signe de la volonté du Mahjan… Alors, j'ai tout fait pour garder le secret de mon état. J'ai chassé Rimoah de ma couche, je ne voulais pas qu'il sache. Car le Quatorzième, je voulais qu'il vive, coûte que coûte. Qu'il soit Garçon ou Fille, il fallait qu'il survive. Et quand enfin j'ai accouché, j'ai confié l'enfant à une servante, ma meilleure amie, pour qu'elle l'élève comme un enfant, et non pas comme un prince… Car je savais que si Rimoah apprenait l'existence de cet héritier, il me l'enlèverait, et l'élèverais pour en faire son successeur, et ça, je ne le voulais pas… Je ne voulais pas d'un autre tyran sanguinaire à la tête de la Vassagonie !Durant une grande partie de son règne, Rimoah n'a fait que combattre !
Il a semé la mort et la destruction chez ses voisins et aussi chez nous ! J'ai vu des centaines de jeunes gens aller à la mort. J'ai reçu les plaintes et les cris des mères et des veuves. Moi, qui ai tué mes enfants pour éviter qu'ils ne deviennent comme leur père et qu'ils sèment à leur tour la mort parmi le peuple de Vassagonie J'ai fait enlever le Quatorzième et je l'ai fait élever par le peuple, - pour le peuple - !
Au fur et à mesure de son discours, la Reine s'était redressée, ses yeux jetaient des éclairs et des larmes coulaient le long de ses joues. Je me demandais si elle avait toute sa raison… Elle se tourna vers nous et dit simplement :
- Et vous allez m'aider à réaliser mon dessein !
Nous échangeâmes des regards confus. Loup Solitaire était embarrassé, et Oeil de Loup songeur… Loup Solitaire demanda :
- Et ou se trouve le Quatorzième, aujourd'hui ?
La Reine le regarda et dit simplement :
- Mais… Vous êtes venus avec lui !
Silence.
- Qacim ? M'exclamais-je. C'est Qacim le prince héritier !?
- C'est lui ! Répondit la Reine d'un ton ferme : Qacim-ab-ija mahj Nifa-nefel !
Loup Solitaire et Oeil de Loup parurent avaler la nouvelle. Puis Loup Solitaire demanda :
- Qu'attendez-vous de nous, exactement ?
- Je veux que vous emmeniez Qacim avec vous. Qu'il quitte la Vassagonie ! Je crains que Kimah ne soit au courant de l'existence d'un héritier caché de Rimoah, et qu'il ne tente de le retrouver et de l'éliminer ! Je veux que vous mettiez Qacim à l'abri de ces recherches ! Emmenez-le ! S'il le faut, qu'il parte avec vous au Sommerlund ! Faites en un moine Kaï ! Mais ne lui révélez sa véritable identité qu'une fois adulte …
Loup Solitaire se frotta la nuque et dit :
- Je voudrais parler avec mes compagnons. Me le permettez-vous ?
La Reine hocha la tête et Loup Solitaire nous attira dans un coin.
- Qu'est ce que vous en pensez, les copains ?
Il avait parlé à voix basse, utilisant l'abominable patois Hautois de nos paysans.
- Et toi ? Lui demandai je.
- Ben… C'est un peu gros, non ?
- Quoi donc ? Qacim, prince héritier ?
- Oui, entre autres. Et puis toutes ces morts ! Tout ces enfants tués par leur propre mère !
- Cela paraît incroyable, mais je suis prêt à parier qu'elle dit la vérité !
- Oui, dit Oeil de Loup, moi aussi. Mais il n'empêche que c'est des salades tout ça !
- Hein ?! Je me tournais vers Oeil de Loup.
Je le savais insensible, mais pas à ce point !
- C'est des salades ! Cela ne nous concerne pas !
- Quand même … Répondit Loup Solitaire. Tu imagine la tête que fera le Roi quand on lui présentera Qacim : " Sire, je vous présente Qacim, héritier légitime du trône de Vassagonie, en exil au monastère Kaï !"
- On aura pas finit de l'entendre : " Je vous envoie signer la paix, vous me ramenez la guerre !!" Félicitations !
- Pour la paix, c'est déjà fichu ! Dit Œil de Loup. Ensuite, héritier du trône, il faudrait déjà que Qacim le soit vraiment ! Et ensuite, il n'est pas nécessaire d'aller le crier sur tout les toits de ce pays ! Mais quand bien même serait il héritier légitime, avec tout ce que cela implique, qui nous dit qu'il serait d'accord pour venir s'exiler au Sommerlund ?
- Alors ? Quel est ta proposition ? Demanda Loup Solitaire.
- Nous n'avons pas le temps de tirer toute cette histoire au clair ! Acceptons la proposition de la Reine, et filons d'ici en vitesse ! On triera après ! Pour le moment, il nous faut te soigner ! Le reste, c'est des salades ! Si la Reine peut faire quelque chose pour les parents de Qacim, alors tant mieux ! Ce sera des ennuis en moins pour nous !
- Je trouve ton attitude parfaitement cynique et égoïste. Dis je.
- C'est vrai ! Coupa Loup Solitaire. Mais il a raison ! Acceptons ! On triera après !
Puis il revint vers la Reine et lui dit :
- Nous avons discuté entre nous, votre Majesté. Votre cause est juste ! Vous pouvez compter sur nous ! Néanmoins, il faudra nous aider, nous aussi !
- Très bien. Dit la reine. Je savais que je pouvais avoir confiance en vous ! Votre réputation n'est pas surfaite, Seigneur Loup Solitaire.
Puis elle fit signe à une de ses servantes en disant :
- Va chercher le livre !
La jeune femme s'inclina, sortit de la pièce et revint, quelques instants plus tard, avec un plateau en argent sur lequel était posé un petit livre.
Sur un geste de la Reine, la servante se dirigea vers Loup Solitaire, s'inclina et lui présenta le plateau. Loup Solitaire s'empara du livre et demanda :
- Qu'est ce ?
- Un livre d'heures. J'y raconte toute l'histoire de ma vie, et de ma famille, dans les moindres détails… Avec ce livre, Qacim apprendra qui il est !
Loup Solitaire me tendit l'ouvrage : Un petit volume, pas très épais, long d'une quinzaine de centimètres, et large de dix. La couverture est en cuir épais et enveloppe l'ouvrage sur trois tranches. Il n'y a aucun ornement, aucune inscription, à part trois sceaux de cire sur les tranches et un symbole incompréhensible dessiné sur la première de couverture.
La reine a surpris mon examen détaillé de l'ouvrage et me dit :
- Ce livre est aussi une preuve de la légitimité de Qacim : Il est scellé, et ne s'ouvrira que pour l'héritier légitime et pour lui seul !
Je passais le doigt sur les sceaux de cire et sur la calligraphie de la couverture. La sensation était faible, mais il n'y avait aucun doute : de la magie fermait cet ouvrage.
- Je vais vous faire conduire hors du d'ici. Dit la Reine. Malheureusement, je ne pourrais pas vous protéger lorsque vous serez au dehors, alors soyez prudent !
- Vous ne voulez pas revoir votre…? Qacim ?
- Non. Il est trop tard maintenant. Et tout est écrit dans ce livre. Pour le moment, profitez que les couloirs du palais sont vide et sauvez-vous, et sauvez Qacim. Adieu !
Sur un geste de la Reine, les deux servantes nous escortèrent jusque dans le Vizu-Dial ou nous retrouvons Qacim.
Assis sur une pile de coussins, il grignote quelques biscuits tout en parlant avec quelques-unes unes des femmes assises autour de lui. Dés qu'il nous aperçoit, il se tourne vers nous et demande :
- Alors ? Qu'est ce qu'elle a dit ?
- On peut partir ! Dit Oeil de Loup. Elle va s'occuper du cas de Ajim et Inna.
- Ah ? Euh !…
Nous devons faire une drôle de tête, car Qacim nous regarde bizarrement. Heureusement, il s'abstient de nous poser des questions.
Puis l'une des femmes palabre quelques secondes avec un des eunuques, puis elle se tourne vers nous et nous dit :
- Châr va vous accompagner jusque au dehors. Puis elle se glisse prés de nous et rajoute, à voix basse et en regardant Qacim :
- Prenez soin de lui. Avant de s'en retourner vers les appartements de la Reine.
Châr est un solide gaillard joufflu. Il a le crane rasé et tatoué et porte un anneau dans chaque oreille. Il nous jette un regard mauvais avant de nous faire signe de le suivre.
En chemin, nous croisons à nouveau la jeune femme à la peau noire. Elle nous attendait, car elle fait signe à Châr de s'arrêter. Elle nous dévisage quelques instants, puis elle se campe devant moi, et me toise…
Son attitude méprisante me met mal à l'aise. Mais je me force à soutenir son regard.
Nous nous regardons en chien de faïence pendant quelques instants, puis elle baisse les yeux, décroche son collier, et tendant les bras, le passe à mon cou.
En même temps, elle se penche vers moi, et murmure quelques mots à mon oreille gauche, puis à ma droite.
Lorsque elle se redresse, elle laisse courir sa main sur ma joue droite… avant d'y planter ses ongles et de me labourer la moitié du visage, très calmement.
Ça fait très mal, mais je me force à rester de marbre. Je ne veux pas lui laisser ce plaisir…
Finalement, elle ôte sa main de ma joue. Si elle est impressionnée par ma résistance à la douleur, elle n'en montre rien, et tourne les talons avant de s'éloigner d'une démarche féline.
Dés qu'elle à disparu, Loup Solitaire demande :
- Qu'est ce qu'elle t'a dit ?
- Je ne sais pas, je ne parle pas cette langue…


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MessagePosté: Ven Oct 21, 2005 11:10 pm 
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Emmaphrodite
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Nous déambulons silencieusement, au travers des couloirs déserts. Œil de Loup en tête, suivi de Loup Solitaire et Qacim. Je ferme la marche, m'assurant ponctuellement que nous ne sommes pas suivis.
La lumière de la lune se diffuse par de nombreuses fenêtres grillagées, et éclaire suffisamment notre environnement pour nous permettre de deviner notre chemin.
Le couloir que nous suivons et qui longe les murs d'enceinte du sérail, est richement orné de frises et de mosaïques. À intervalle régulier, des colonnes de marbre blanc s'élèvent de part et d'autre du mur, se rejoignent à une grande hauteur et forment une ogive fermée par un panneau grillagé.
Finalement, nous arrivons dans une grande salle déserte, ornée de statues et de peintures. Au centre de la pièce, un large bassin carré s'ouvre dans le sol. En son centre, s'élève une petite vasque d'où ruisselle de l'eau claire.
- D'ordinaire, dit Qacim. Les courtisans ne vont pas plus loin. Nous non plus.
- Pourquoi ? Demandais-je. Qu'y a t'il après cette salle ?
- Plus loin, il y a les portes qui ouvrent sur les appartements du Zakhan, elles sont certainement gardées…
- Alors ? Qu'allons nous faire pour passer ? Demanda Œil de Loup.
Qacim eut l'air embarrassé.
- Je… Je ne sais pas ! Je me suis fait prendre par ici !
Oeil de Loup accusa le coup et se mit à réfléchir. Loup Solitaire soupira et demanda :
- Où se trouve l'Herboristerie ?
- À l'étage en dessous. Quelque part à proximité de L'Arboretum.
Loup Solitaire regarda par une des fenêtres grillagées et dit :
- Le voila, l'Arboretum !
Nous nous pressons contre la fenêtre, et découvrons un vaste patio, dans lequel on a planté un nombre invraisemblable d'arbres. C'est le fameux Arboretum des princes de Vassagonnie, la plus importante collection de végétaux vivants de toutes les Fins de Terre :
La tradition veut, depuis le Mahjan, que chaque souverain plante un arbre lors de son accession au trône. Mais l'un des princes qui succéda au terrible Zakhan Noir, prit cette tradition au pied de la lettre et entreprit alors de faire de L'Arboretum la plus importante pépinière que l'on ait jamais vu, en y plantant un spécimen de chaque arbre existant dans le monde.
De notre point d'observation nous avons une vue plongeante sur une mer d'arbres en tout genre : des ifs, des bouleaux, des chênes cohabitent en toute liberté avec des palmiers, des cèdres, des Toa et d'autres dont j'ignore le nom.
Oeil de Loup vient d'évaluer la distance de la fenêtre au sol, et grimace :
- C'est haut ! Si on saute, on risque de se faire mal, très mal même !
Je regarde à mon tour et remarque une galerie non couverte, qui fait le tour du jardin. Je la désigne en disant :
- On pourrait sauter sur ce balcon !
Oeil de Loup examine la situation et répond :
- Ca fait quand même six mètres de haut à sauter ! Et comment veux-tu l'atteindre ? Elle ne passe pas exactement sous la fenêtre ! On a toutes les chances de la rater et d'aller s'écraser plus bas !
- Je sais ! Mais si on descend avec une corde, on pourra se balancer
- Et la corde ?
- Il suffit de se servir de celles qui retiennent ces tentures, dis-je en désignant un des angles de la pièce
Oeil de Loup hocha la tête, et ensemble, nous décrochâmes les lourds rideaux qui devaient servir à réguler la température. En tout, nous ne récoltâmes pas tout à fait six mètres, mais cela devrait suffire à atteindre le balcon.
Loup Solitaire ouvrit la fenêtre et jeta un oeil à l'extérieur. J'attachais la corde à un des montants, et laissais pendre le reste dans le patio.
- Tu as vu des gardes ? Demandais-je à Loup Solitaire.
- Non. Pas un seul. Mais ça ne veut pas dire qu'il n'y en a pas…
- Pas possible de le savoir avant d'y avoir été…
- Ouais… Dit Oeil de Loup. Passe en premier, je te suis. Tu es sur que cette corde tiendra le coup ?
- Le meilleur moyen de le savoir, c'est de l'essayer !
J'escaladais l'appui de la fenêtre, et pris la corde à deux mains avant de me laisser glisser dans le vide…
C'est vrai que cette tactique était très risquée. Si jamais il y avait des gardes dans le jardin, ils n'auraient qu’à me cueillir comme un fruit mur.
Même chose si un des gardes du Zakhan regardait par une des fenêtres… Un coup d'arc ou d'arbalète, et j'étais bon pour aller écraser six mètres plus bas… Mais dans la vie, il faut savoir prendre des risques…
Je me laissais glisser ainsi jusqu’au bout de la corde. J'avais fait un nœud à cette extrémité, et m'y suspendis des deux mains. Je n'avais pas suffisamment de longueur pour atteindre la balustrade, aussi commençais-je à me balancer au bout de ma corde, en direction du balcon. Lorsque le balancement m'amena à bonne distance, je lâchais l'extrémité de la corde et atterris, sans trop de casse, sur le balcon.
Je me relevais et dégainais mon arme avant d'explorer les environs immédiats. Personne.
Je me penchais alors hors du balcon et fis signe à Oeil de Loup.
Quelques instants plus tard, Oeil de Loup vint me rejoindre, bientôt suivit par Qacim.
Puis Loup Solitaire descendit à son tour.
Sa blessure l'empêchant de se servir de ses deux bras, il avait enroulé la corde autour de son bras droit, et descendait tout doucement, en prenant appui contre le mur.
Mais, en arrivant à extrémité de la corde, il lâcha brutalement sa prise et disparu dans le feuillage…
Il y eu un craquement sonore, suivi d'un bruit de chute étouffé. Puis plus rien.
Oeil de Loup sauta par-dessus la balustrade, et je le suivis, pendant que Qacim courait vers un des escaliers.
En bas Oeil de Loup se dirigea vers l'endroit approximatif où Loup Solitaire était tombé. Il appela doucement :
- Tout va bien ?
Le feuillage s'écarta brutalement, dévoilant Loup Solitaire, égratigné, saignant du front, mais vivant et furieux. Il lança :
- Je vais très bien ! Tomber des arbres est une de mes distractions favorites !
Oeil de Loup s'appuya contre un arbre et poussa un soupir de soulagement : Si Loup Solitaire était encore capable de râler, après une chute pareille, c'est qu'il n'avait rien de cassé. Il s'épousseta, ôta de sa chevelure et de ses vêtements les brindilles et les feuilles qui s'y étaient accrochées, et demanda :
- Bon ! Alors on la trouve, cette herboristerie ?
Je regardais autour de moi, Qacim avait dit : "Quelque part à proximité de L'Arboretum ". C'était mince. Dans sa grande longueur, l'Arboretum devait mesurer près de deux cent cinquante mètres Un balcon courait sur toute la longueur du mur, formant ainsi une espèce de galerie couverte, qui ceinturait l'Arboretum proprement dit. Je levais la tête : Ainsi que je m'y attendais, cette espèce de cloître était à ciel ouvert, mais apparemment, un système de toiles coulissantes avait été prévu pour protéger le fabuleux jardin des rayons nocifs du soleil Vassagonnien.
En fait, je constatais que chaque étage de cette partie du palais, débordait de quelques mètres sur celui qui le suivait. Formant ainsi une espèce d'entonnoir renversé. Chaque étage en surplomb étant soutenu par une série de colonnes de marbre coloré et ouvragé.
Je m'arrachais à la contemplation de l'architecture Vassagonnienne, et emboîtais le pas à mes camarades, qui utilisaient le couvert des grands arbres pour se déplacer et se diriger vers la galerie. Au passage, j'en profitais pour admirer le travail des jardiniers Vassagonniens, qui avaient réussi à créer une apparente anarchie dans la disposition des nombreuses essences que composait l'Arboretum. Il était tout à fait possible de se perdre dans ce dédale de buisson, d'arbustes et d'arbres. Seule, une pièce d'eau, un banc ou un parterre de fleurs soigneusement arrangé, trahissait l'intervention de la main de l'homme. Au delà, bien entendu, de l'incroyable diversité des plantes, qui faisait se rencontrer des espèces que des mondes séparait.
Ainsi, un grand pin noir de Haute Saxe abritait sous ses frondaisons un massif de cactus bleus, typiques des montagnes du Chah. L'ensemble aurait put ressembler à un cauchemar de botaniste fou. Mais, ce capharnaüm végétal ne choquait pas et ne donnait pas l'impression de se promener dans une pépinière.
Nous débouchâmes sur une clairière illuminée par les rayons de la lune. Au milieu de cette clairière, abrité sous les branches d'un pin parasol, il y avait un petit bâtiment de pierre blanche. Nous nous en approchons doucement.
Le bâtiment est plus large que haut, environ deux mètres de haut, pour trois de large. Cubique, dépourvu d'ornement, il est surmonté d'une petite coupole, blanche également.
Sur une des faces, il y a un petit banc sur lequel deux statues sont assises. En m'approchant des statues, je constate qu'il s'agit de deux jeunes filles, d'age différent. L'aînée à passé son bras autour des épaules de sa cadette, qui appuie sa tête contre l'épaule droite de sa sœur. Les deux sœurs se tiennent les mains. Leur expression de visage est triste.
Je connais ces deux jeunes filles, ce sont Kebilla et Sousse, les deux filles du Zakhan Noir.
Le Zakhan Noir était un tyran sanguinaire. Probablement le pire qui régna sur le désert. Sa barbarie est restée dans toutes les mémoires, et après sa mort, son successeur a fait effacer son nom de tous les monuments, et a fait détruire toutes les statues le représentant. Mais la Vassagonnie ne s'est jamais remise complètement du règne brutal de ce fou sanguinaire. C'est lui qui a fait bâtir le Grand Palais, par des légions d'esclaves ramené de tout les pays qu'il avait soumis au fil de l'épée. Ce palais était devenu son obsession, il supervisait personnellement tout les travaux et punissait sévèrement ses ouvriers lorsque, pour une raison ou une autre, les travaux prenait quelques retard. Dans ces moments, il massacrait ses sujets, indistinctement, coupables ou innocents, esclaves ou ouvriers.
Sa méthode d'exécution surtout, était particulièrement abominable et sanguinaire : elle consistait, tout simplement, à scier ses victimes en deux, des pieds à la tête… Mais c'est surtout après l'achèvement des travaux du Grand Palais que sa barbarie fut portée à son paroxysme : Il fit massacrer, méthodiquement, toutes les personnes qui avaient, de prés ou de loin, participé à la construction du Palais. Ce fut un bain de sang épouvantable, pas un ouvrier, pas un manœuvre n'en réchappa. Sa paranoïa était telle, qu'il fit également exécuter les architectes et leurs conseillers, de peur qu'ils ne révèlent l'emplacement des salles secrètes ou reposaient les innombrables trésors amassés lors de ses conquêtes.
Et parmi les victimes, se trouvaient ses deux filles, Kebilla et Sousse.
Elles était opposées ouvertement à la barbarie de leur père, et avaient tenté de lui faire renoncer à ce carnage abominable. Alors, pris d'une rage aveugle, le Zakhan ordonna qu'elles fussent les premières à mourir.
Il aurait mieux valu, pour le Zakhan, et pour la Vassagonnie, qu'il mourut ce jour là. Il vécu encore deux ans. Mais hanté par le souvenir de son geste, et dévoré de remords, il perdit tout à fait la raison, et disparu aux yeux du monde. Il ne sortait que la nuit, errant comme un spectre, poussant des cris et des gémissements, errant dans les couloirs et les pièces, à la recherche de ses filles.
Lorsque il mourut, ses cendres furent dispersées aux quatre coins de l'empire. Quant aux deux enfants, elles furent inhumées dans le Horm-tas-Lallaim, le Tombeau des Princesses, le bâtiment devant lequel nous nous tenons, et qui renferme aussi les corps des enfants de la Reine Qira…
Les enfants Vassagonniens n'ont décidément pas beaucoup de chance avec leurs parents…
Nous quittons la clairière, et laissons derrière nous le Tombeau des Princesses. Qacim marche devant moi. Je me demande quelle tête il ferait, en apprenant que ses sœurs aînées reposent à quelques pas de lui…
Loup Solitaire ouvre la marche, et nous guide au travers de l'Arboretum.
Nous quittons l'abri des arbres, pour nous glisser sous la galerie qui fait le tour du jardin. Au passage, nous réveillons quelques oiseaux aux longues plumes bariolés, qui dormaient dans de grandes volières. Ils ne sont pas très contents d'être réveillés en sursaut et pendant un court instant, je crains qu'ils ne se mettent à piailler et à jacasser comme de vielles pies, mais ils se contentent de nous regarder passer, en faisant gonfler leur plumage.
Sous la galerie, le sol est pavé, et très soigneusement poli, on pourrait presque se regarder dedans. Si j'en crois mon sens de l'Orientation, nous sommes en train de faire le chemin inverse de celui que nous suivions, à étage au dessus, et donc de retourner vers le corps principal du palais. Là où plus un seul Zakhan n'a oser habiter, de crainte de rencontrer le fantôme du Zakhan Noir.
C'est Qacim qui nous précise les détails, espérant sans doute nous faire peur avec cette histoire de fantôme… Je n'ose pas le décevoir et lui dire que dans la situation actuelle, au vu de l'humeur de Loup Solitaire, ce serait plutôt le fantôme du Zakhan Noir qui devrait avoir peur de nous…
Au bout de la galerie, une grille en fer forgé nous barre le passage, tandis que le chemin de marbre oblique sur la droite et rejoint un grand escalier.
- Par où ? Demande Loup Solitaire.
- La grille ? Proposais je.
Machinalement, Loup Solitaire la teste d'un geste, et constate qu'elle n'est pas fermée.
- D'accord pour la grille. Dit il. Et nous nous nous engouffrons à sa suite.
Au bout de quelques mètres, nous aboutissons à une sorte de croisement entre plusieurs couloirs. Nous piétinons sur place quelques instants, hésitants sur la direction à prendre.
A notre gauche, le couloir s'évase et forme une sorte de niche assez large, fermée par une porte de métal massive et délicatement ornée.
A notre droite, le couloir s'élance sur une grande longueur, des lampes à huiles disposées a intervalle régulier projettent une lumière épaisse qui me permet de distinguer une porte de facture identique à celle devant laquelle nous nous tenons.
Droit devant nous, le couloir poursuit son chemin sous le palais.
- Alors ? Demanda Loup Solitaire.
- Cette grande porte là, dit Oeil de Loup. Doit mener à quelque chose d’important, non ?
- Important, comme une herboristerie, par exemple ?
- Euh…
Il faut vous dire, que chez nous, au monastère, l'herboristerie est une petite pièce qui jouxte l'infirmerie, et qui ne se ferme pas. La seule pièce qui ferme à clef au monastère, c'est la bibliothèque. Nous ne protégeons pas les mêmes choses que les Vassagonniens.
- Et l'autre porte là bas, demanda Oeil de Loup, c'est quoi ?
- Cette fois, dit Qacim, je sais ! Officiellement, ce sont les archives, en réalité, c'est le Vizu-Diar, la galerie des trophées. Et on raconte qu'on peut accéder aux appartements du Zakhan !
- Bon ! Alors l'herboristerie, c'est cette porte ! Dit Loup Solitaire. Qacim, peut tu l'ouvrir ?
Le gamin regarda la serrure et secoua la tête :
- Non, désolé, mon sésame ne fonctionnera pas sur cette serrure, elle est trop compliquée.
- Alors, dis je. On est coincé ici ?
Loup Solitaire renifla et se gratta le crane.
- Pas forcement ! Dit il en regardant Oeil de Loup.
Celui ci lui rendit son regard et dit :
- Tu penses à la même chose que moi ?
- Oui, le toucher mental… Ça a marché avec la serrure de mon coffre, ça peut fonctionner ici aussi…
- De quoi parlez vous ? Demandais je.
- Loup Solitaire pense qu'il est possible de se servir de notre puissance psychique pour agir à distance sur des objets.
- Ca n'est pas nouveau, dis je. J'arrive déjà à déplacer des bols et…
- Oui, moi aussi. Me coupa Oeil de Loup. Mais cette fois, il s'agirait d'agir sur un mécanisme complexe, et non plus d'appliquer une force sur un objet.
- En fait, dit Loup Solitaire, on a déjà essayé, sur la serrure de mon coffre à livre.
- Et ça a marché ?
- Ouais, mais était une mécanique simple. Ici, j'imagine que ce sera différent…
- Essayons déjà de découvrir comment est construit ce mécanisme, on avisera après
- Je commence. Dit Loup Solitaire.
Il s'accroupit devant la porte, une main sur le battant, et une autre sur son front. Puis il ferma les yeux et ne bougea plus durant de longues minutes.
Me concentrant à mon tour, je sentis sa puissance psychique s'insinuer dans la serrure, se diffuser dans la porte et palper les mécanismes d'ouverture.
Je lançais à mon tour ma propre puissance psychique sur la serrure. Si je pouvais blesser un homme et déplacer de petits objets, il était tout a fait plausible d'essayer de se servir de cette force pour "sentir" les détails d'un objet. Ce qui, d'ailleurs, était le principe même du déplacement d'objet : sentir la forme, deviner les contours, évaluer le poids, puis donner la force dans le sens désiré.
Mon esprit glissa vers la serrure, palpa les alentours, et esquissa vaguement les contours de la serrure. Puis je sentis quelque chose d'autre, qui glissait sur les objets, les enrobant d'une gangue, dévoilant ainsi leurs moindres détails Loup Solitaire grogna :
- Va t-en ! Tu me gêne… et merde !
Loup Solitaire ouvrit les yeux, et s'assit par terre en se massant les tempes.
- Tu m’as fait perdre le fil ! On ne peut pas "palper" à deux !
- Je vais prendre le relais, Dit Oeil de Loup, en prenant la même pose que Loup solitaire.
Pendant qu'Oeil de Loup se concentrais, et déployais sa puissance psychique, Loup Solitaire entreprit de lui décrire ce qu'il avait senti. Puis Oeil de Loup lui fit signe de se taire, et la tension de sa force psychique se fit plus forte.
- C'est plus facile de passer derrière un autre, me chuchota Loup Solitaire. Avec ma description, il aura moins de difficultés à comprendre le fonctionnement du mécanisme.
Et effectivement, presque un quart d'heure plus tard, la porte émit un déclic, et s'entrebâilla légèrement. Je pris alors le battant et le dégageais totalement.
Oeil de Loup était assis par terre. Il transpirais abondamment et paraissais aussi essoufflé que s'il avait couru sur plusieurs kilomètres.
- Tu aurais du me laisser prendre le relais ! Fit remarquer Loup Solitaire.
Oeil de Loup respira plusieurs fois avant de répondre :
- Garde tes forces ! Et puis, je tenais le bon morceau, je ne voulais pas le lâcher… Je mangerais bien quelque chose de sucré…
Loup Solitaire aida Oeil de Loup à se remettre debout, et tous ensemble, nous franchîmes la porte. Je passais le dernier, et m'assurais qu'elle ne se refermerait pas sur nous, en coinçant la lame d'un Khandjar entre l'huisserie et le panneau.
Nous arrivons dans une petite salle carrée. Un guichet s'ouvre dans le mur en face de nous, et deux portes se font face, une dans le mur de droite, l'autre à gauche.
Un examen rapide des inscriptions portées au dessus des deux portes m'apprend que l'une donne sur l'infirmerie, et l'autre sur l'herboristerie !
- Pas trop tôt ! Marmonne Loup Solitaire. Je suis à bout !
Sans tarder, je me dirige vers la grande porte de l'herboristerie, et pousse le battant.
Évidemment, c'est fermé !
Et là, la colère me prend. Arriver si prés du but, et être arrêté par une si simple porte, c'en est trop ! J'envoie alors un grand coup de pied dans le battant. Sous le choc, la serrure rend l'âme et le battant s'ouvre à toute volée, découvrant une pièce plongée dans l'obscurité…
Surpris, je suspends mon geste. Ma colère s'évanouit, je me retourne vers mes compagnons et leur lance :
- A chacun ses méthodes !!
J'entre dans la pièce et, aperçois soudain, à trois pas devant moi, deux petites lueurs vertes, brillant dans le noir.
J'ai a peine le temps de réaliser que ces lumières sont en fait des yeux, qu'une créature féline, au pelage zébré surgit de l'ombre et me saute à la gorge !
Ensemble, nous roulons sur le sol. Et tout en essayant d'éviter ses griffes et ses crocs, je tente de prendre l'avantage sur la créature, bien décidée à m'égorger !
J'arrive enfin à attraper mon poignard, et me prépare à lui enfoncer dans le flanc, quand la créature décolle brusquement dans les airs, et effectue un vol plané jusque au bout de la pièce en poussant un miaulement sonore.
Oeil de Loup surgit à mes cotés, et m'aide à me redresser.
Là bas, la créature vient de se remettre debout, et bondit dans notre direction.
Sans hésiter, je lance mon poignard en argent. L'arme tournoie un instant en l'air, avant de s'enfoncer dans le poitrail de l'animal qui s'effondre sur le sol, se tordant de douleur, fouettant l'air de ses pattes ornées de griffes, et crachant du sang par la bouche.
D'un coup d'épée, Oeil de Loup met un terme à son agonie, puis il se penche sur le cadavre et récupère mon poignard.
- Qu'est ce que c’était ? Demandais je.
- Un Elix, je crois. Répond Oeil de Loup. J'en ai déjà vu l'an passé, à Ruanon…
- Salement efficace, comme gardien, j'ai cru qu'il allait me bouffer tout cru !
- Oui, Dit Oeil de Loup, nous touchons au but, voila l'herboristerie !
- Faites attention en allumant les lampes. Dit Loup Solitaire. Il y a peut être d'autres Elix cachés dans la pièce
- Non, il n'y en a pas d'autres. Répondit quelqu'un.
Je me retournais vivement dans la direction d'ou venait la voix, craignant de découvrir le Zakhan, en robe de chambre, entouré d'une nué de gardes armés jusque aux dents.
Et c'est un curieux vieillard, d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une robe de laine bleue, qui se tient dans l'encadrement de la porte. Il ne semble ni surpris, ni effrayé de nous trouver là. Il se contente de caresser sa barbe grisonnante, en nous toisant comme si nous étions quelques bestioles farfelues sorties tout droit d'un de ses rêves.
En deux pas, je suis sur lui, la pointe de épée tendue à hauteur de gorge. Il n'y a certainement rien à craindre de la part de ce vieillard, mais je préfère être prudent…
Le vieux me regarde avancer vers lui, et le contourner pour aller refermer la porte. Il ne réagit pas. Il se contente de m'observer sans broncher.
Oeil de Loup est venu prendre position de l'autre coté du vieillard, et le tient en garde avec son épée.
La porte refermée, j'abaisse ma garde, et me dirige vers le vieillard. A mon approche, il se tourne vers moi, lève sa lampe, et me dévisage à la lueur de la flamme.
- Vous avez là une jolie griffure ! Dit il en désignant ma joue. Mais ce n'est pas un Elix qui vous l'a faite ! Puis il ajoute : Vous êtes Loup Noir ?
Et sans attendre ma réponse, il se détourne, et éclaire Oeil de Loup en disant :
- Vous devez être Oeil de Loup ?
Puis, écartant doucement les lames qui lui barrent le passage, il se dirige vers Loup Solitaire, assis sur un tabouret, et éclaire à son tour.
- Et donc, vous, vous êtes Loup Solitaire !
Loup Solitaire acquiesce silencieusement et demande :
- Qui êtes vous, Monsieur ?
Le vieillard réfléchit quelques instants avant de répondre tranquillement :
- Je suis l'herboriste. Et le médecin de la famille impériale. Je suis Abû al Walid Mahj- Ahmad.
Loup Solitaire se redressa lentement sur son siège.
- Averroès ? Dit il. Vous êtes le Docteur Averroès ?
La surprise faillit me faire lâcher mon arme. Si ce vieil homme était bien celui qu'il prétendait être. Alors, nous étions en présence d'un des cerveaux les mieux fait de l'époque : Philosophe, mathématicien, botaniste, astronome, médecin, physicien et j'en oublie. Il avait porté sa réflexion sur tout les fronts connus de la connaissance humaine, et ce qu'il a dit ou écrit à fait , et fait encore l'objet de nombreux travaux et recherches.
Je me sentais vaguement honteux d'avoir menacé cet homme… Oeil de Loup devait ressentir la même chose que moi, car il fit quelques pas en direction du vieillard, en tripotant son épée comme si cela avait été un objet hétéroclite.
- Je… j'ai lu votre "Incohérence de l'incohérence" Dit il en rengainant gauchement son arme.
Le vieillard se retourna vers lui en souriant gentiment, un éclat malicieux dans les yeux.
- Ah ! Vraiment ? Dit il. Il reste un exemplaire en circulation ?
- Non, pas vraiment, il s'agit d'une copie, traduite du Vassagonnien.
Averroès éclata soudain d'un grand rire clair, presque enfantin.
- Vraiment ? Voila qui est plaisant, vraiment…!
Nous échangeons nos regards, très étonnés. Que trouve t'il de drôle à cette situation ?
Averroès semble remarquer que nous ne partageons pas son hilarité, car il s'arrête brusquement de rire et nous regarde, avec toujours cet air malicieux au fond des yeux.
- C'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre… L'an passé, le Collège Mahjani a mit mon livre à l'index, et en a brûlé des centaines d'exemplaires… Ils pensaient me faire taire et diminuer l'influence supposée que j'aurais sur le Zakhan… Après ce livre, ils pensaient s'attaquer au reste de mon oeuvre…
- Ils ne l'on pas fait ? Demandais je.
- Non. Répondit Averroès. Le Zakhan a promis qu'il les ferait tous jeter aux fauves s'ils s'avisaient de censurer encore un de mes livres… Savez vous qui est le traducteur de votre exemplaire ?
Oeil de Loup réfléchit un instant avant de répondre :
- Il s'agit de Gallien, l'astronome…
Averroès cessa de sourire et devint soudain très grave.
- Gallien ? Dit il. Avicellio Gallienni ?
- Lui même ! Répondit Oeil de Loup.
Ce nom là non plus ne m’était pas inconnu. Il s'agissait d'un grand savant Durenorois, inventeur d'une espèce de compas qui permettait aux marins de déterminer leur position en mer.
Il y a quelques années de cela, lui et Averroès avaient eu un échange d'opinion assez violent, sur un sujet qui m'échappe. Mais à l'époque, on ne parlait que de ça, et les lettres que les deux savants s'échangeaient, étaient lues en public, à la cour et dans certaines assemblées de savant…
Et à ce qu'on raconte, les deux savants ne trempaient pas leurs plumes uniquement dans l'encre…
- Je vois…Dit Averroès
Et il se tut. Visiblement il était très ému.
Loup Solitaire toussota doucement :
- Excusez moi, tout cela est très intéressant, mais je crois que nous nous éloignons de notre objectif premier… L'herbe…
Averroès reprit soudain ses esprits, releva la tête et dit :
- Vous avez raison ! J'ai faillit oublier ce pour quoi je suis venu…
Je réalisais soudainement que sa présence si opportune en ce lieux, était peut être pas le fruit du hasard…
Oeil de Loup devait être parvenu au même raisonnement, car il demanda :
- Maître, par quel hasard vous trouvez vous en ce lieu, en ce moment si opportun ?
Averroès, qui fouillait dans un tiroir, releva la tête et regarda Oeil de Loup en souriant d'un air presque enfantin.
- Mon cher, puisque vous avez lu mon oeuvre, vous savez que je ne crois pas à l'existence du hasard. Juste à l'orientation des évènements, favorable ou défavorable. Et pour vous, il y a un facteur favorable qui a orienté les évènements de manière à favoriser ma présence en ce lieu, au moment le plus favorable, pour vous…
- La Reine Qira… Murmura Loup Solitaire.
- Précisément ! Dit Averroès en souriant. La Reine m'a convoqué, et m'a ordonné de vous prêter assistance…
- Le Zakhan ne sera pas très content… Commença Loup Solitaire.
- C'est vrai ! Et j'ai énormément de plaisir à le contrarier… Maintenant, vous permettez…
Averroès sortit de sous ses vêtements une petite clé en or, attachée à une longue chaînette qu'il portait autour du cou. Puis, s'approchant d'un des murs, il engagea la clé dans une serrure dissimulée par les nombreux entrelacs de la mosaïque.
Un fragment, parfaitement carré, se détacha du mur et pivota silencieusement sur ses gonds, découvrant une série de petits tiroirs encastrés dans le mur.
Averroès s'inclina respectueusement devant le coffre ouvert, et retira délicatement un des tiroirs de son logement, avant de le poser sur une table basse.
Averroès s'inclina à nouveau en marmonnant une série de phrases incompréhensibles, puis il ouvrit le coffret et découvrit à nos yeux, la fabuleuse Herbe D'Oede :
C'était de petites feuilles dentelés, de la taille et de la forme de celle du chêne, délicatement dessinées et recourbées. Mais la plus grande merveille venait de leur couleur : Totalement doré et aussi brillantes que si elles avaient été réellement en or ! Leur parfum aussi avait quelque chose de puissant, et chassait toute fatigue de mon organisme.
A vue d'œil, je comptait une trentaine de ces petites feuilles, et dans un des angles du coffret, je distinguait quatre petites sphères brillantes et argentées, soigneusement emballées dans un voile de soie.
Averroès surprit mon regard et devina ma question en répondant :
- Ce sont des graines ! Les quatre dernières graines de l'arbre d'Oede. Chaque graine engendrera un arbre et un seul, qui donnera deux ou trois fleurs, qui à leur tour, deviendront des graines…


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MessagePosté: Ven Oct 21, 2005 11:11 pm 
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Pour la suite, j'ouvrirais un nouveau sujet.
est il utile de le locker ?


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